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	<title>Périphéries</title>
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	<item>
		<title>La reconquête de l'imaginaire, mère des batailles</title>
		<link>http://peripheries.net/article323.html</link>
		<dc:date>2009-09-16T20:20:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Rationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>« La gauche est morte », écrivait déjà Michel Le Bris en... 1981, dans son livre Le paradis perdu. Il précisait que c'était là une nouvelle qui, loin de n'affecter que les militants de cette sensibilité politique, mettait en crise la société tout entière. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d'attraction soit suffisante pour ranimer les énergies et les espoirs évanouis ? La pensée de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques Généreux et l'Américain Stephen Duncombe, offrent pour (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton323.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;204&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;« La gauche est morte »&lt;/i&gt;, écrivait déjà Michel Le Bris en... 1981, dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;. Il précisait que c'était là une nouvelle qui, loin de n'affecter que les militants de cette sensibilité politique, mettait en crise la société tout entière. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d'attraction soit suffisante pour ranimer les énergies et les espoirs évanouis ? La pensée de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques Généreux et l'Américain Stephen Duncombe, offrent pour cela des pistes intéressantes. Tous trois partagent une conviction : les progressistes resteront condamnés à l'impuissance aussi longtemps qu'ils s'obstineront à vouloir s'adresser aux citoyens non pas tels qu'ils sont - mus par des passions, des émotions, assoiffés d'idées et de fictions -, mais tels qu'ils les fantasment : parfaitement rationnels, raisonnables, motivés uniquement par des intérêts matériels - un modèle improbable auquel eux-mêmes, d'ailleurs, ne correspondent le plus souvent qu'au prix d'hypocrisies ou d'acrobaties morales inutiles.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La gauche est morte.&lt;/i&gt; » Ce constat, Michel Le Bris le posait en... 1981, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;. Le livre parut entre les deux tours de l'élection présidentielle qui allait voir la victoire de François Mitterrand. Il aura donc fallu deux grosses décennies pour que la vérité du diagnostic s'impose aux yeux de tous ; un diagnostic d'autant plus grave que la référence à « la gauche », pour cet ancien de la Gauche prolétarienne (GP), désignait bien davantage qu'un engagement partisan : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsque nous nous disions autrefois &#8220;de gauche&#8221;, cela tenait de l'évidence et dépassait infiniment la référence à un parti ou un programme de gouvernement : une manière d'être, une certaine idée, obscure sans doute, toujours implicite, mais têtue, de ses rapports aux autres et au monde, une capacité d'indignation, le refus de la &#8220;paix intérieure&#8221;, une espérance qui donnait son sens à l'action - et c'est bien cette espérance qui, aujourd'hui, n'est plus.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis.jpg' width='160' height='257' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_731 spip_documents spip_documents_right' /&gt;La « mort de la gauche », loin de ne concerner que les tenants d'une sensibilité politique particulière, représentait à ses yeux un désastre pour tout le monde : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'état de société résulte d'un lien noué entre les êtres hors du champ politique, faute de quoi celui-ci se retrouve sans efficace propre, en sorte que cette espérance en une communauté éthique des hommes, qui fut le principe de la gauche, ce désir d'un &#8220;être-ensemble&#8221;, est le ciment nécessaire de toute démocratie, sans laquelle la droite elle-même ne pourrait gouverner&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Ce n'est pas un hasard, mais l'expression d'une nécessité, si, depuis la Résistance, l'ensemble des idées, des représentations, des valeurs qui constituaient le discours obligé de la gauche sur les fins dernières de la société est devenu en quelque sorte le programme commun de la classe politique : la mort de la gauche met en crise la société elle-même, parce que, au-delà du politique, c'est l'&#8220;être-ensemble&#8221;, la substance même du lien social, qui s'en trouve affecté&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1&quot; name=&quot;nh1&quot; id=&quot;nh1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Michel Le Bris, Le paradis perdu, Grasset, collection « Figures », (...)' &gt;1&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Allons-nous repartir
&lt;br /&gt;pour un tour d'illusions, &lt;br /&gt;tenter de réanimer, &lt;br /&gt;comme en un théâtre d'ombres,
&lt;br /&gt;les grands principes déjà morts ? »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ces mots résonnent avec une force particulière au moment où de nombreux pays occidentaux, à commencer par la France et l'Italie, s'enfoncent dans une sorte d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;antipolitique&lt;/i&gt; consistant, pour ceux qui la pratiquent, à miser sur le « chacun pour soi » et à attiser les ranc&#339;urs, donnant naissance, pour reprendre le terme de Jacques Généreux, à une « &lt;a href=&quot;http://dissociete.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;dissociété&lt;/a&gt; » plutôt qu'à une société. En France, la ringardisation du gaullisme par le sarkozysme - que montre bien, par exemple, le documentaire de Gilles Perret &lt;a href=&quot;http://www.walterretourenresistance.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Walter, Retour en résistance&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, sur les écrans en novembre prochain -, achève de liquider l'héritage de l'après-guerre. Une société peut-elle « tenir » quand la droite est privée de la possibilité de déposer quelques &#339;ufs de coucou dans le nid construit par la gauche ? Oui, sans doute. Mais on peut craindre que ce ne soit qu'en devenant de plus en plus inégalitaire, inhumaine, étouffante, violente, sinistre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/gif/padici.gif' width='160' height='260' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(GIF)&quot; class='spip_document_730 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Le télescopage a de quoi méduser : à contre-courant complet, au moment même où le « peuple de gauche », persuadé de l'avènement imminent d'une ère nouvelle, festoyait à la Bastille pour saluer l'élection de son héros, Michel Le Bris, dans un entretien - refusé - à la revue &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Esprit&lt;/i&gt;, décrivait très exactement l'alternative à laquelle la gauche, presque trente ans plus tard, ne peut plus se dérober : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Aurons-nous le courage d'inventer une gauche nouvelle, et un principe nouveau pour cette gauche, ou bien allons-nous repartir pour un tour d'illusions, tenter de réanimer, comme en un théâtre d'ombres, les grands principes déjà morts ? Dans ce dernier cas les réveils seront très amers : quand le réel imposera ses contraintes, nous n'aurons plus alors les moyens de les dominer&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2&quot; name=&quot;nh2&quot; id=&quot;nh2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Cité dans son autobiographie, Nous ne sommes pas d'ici, Grasset, (...)' &gt;2&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Reste, bien sûr, à démêler les véritables appels à réinventer la gauche de ceux qui n'invitent à rénover que pour mieux enterrer. Une fois de plus, cet été, les affligeantes gesticulations du député-maire socialiste d'Evry, Manuel Valls, appelant son parti à abandonner le mot de « socialisme » sous prétexte que le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;développement de l'individualisme&lt;/i&gt; » serait une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dynamique irréversible&lt;/i&gt; » (voir son &lt;a href=&quot;http://www.valls.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;blog&lt;/a&gt;), ont montré jusqu'où pouvaient aller la reddition philosophique et l'indigence intellectuelle qui minent le PS de l'intérieur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La pensée de Michel Le Bris offre des ressources précieuses pour remédier aux maux dont souffre la gauche aujourd'hui : absence de vision du monde, pauvreté des formes et de l'imaginaire, transformation de la résistance en un but en soi, impuissance à ébaucher un avenir désirable et à mobiliser des valeurs positives, incapacité à toucher les sensibilités contemporaines, à parler un langage largement audible et à rendre opérante sa critique de l'ordre social... Pourtant, à première vue, l'homme aurait de quoi susciter une certaine méfiance. On en a un peu trop vus, de ces anciens « maos » qui ont tout renié pour se faire les thuriféraires du monde tel qu'il va, et le compagnonnage de Le Bris avec André Glucksmann, son camarade de la GP converti au sarkozysme et au néoconservatisme, sans même parler du fait que &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt; fut publié chez Grasset dans la collection « Figures » dirigée par Bernard-Henri Lévy, pourrait donner envie de s'enfuir en courant. En outre, Le Bris est de ceux pour qui la Terreur a dénaturé la Révolution française, et pour qui la révélation du goulag et la lecture de Soljenitsyne ont constitué une rupture fondamentale : deux traits qui, chez la plupart de ceux qui les partagent, préludent en général à la disqualification de toute contestation de l'ordre établi.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais ce n'est pas le cas chez Michel Le Bris, et c'est à tort qu'on l'a parfois assimilé aux « nouveaux philosophes ». Tout, dans ses écrits et son parcours (du moins pour ce qu'on en connaît), suscite au contraire le respect et l'intérêt. Jamais il ne s'est placé du côté du manche. Si, à un moment, il a viré et pris ses distances avec le militantisme politique, ce n'était pas par reniement, mais au contraire pour rester fidèle à l'exigence première qui l'avait poussé à s'engager. De toute façon, il faut avouer qu'on serait prête à pardonner à peu près n'importe quoi à celui à qui l'on doit l'édition française des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Essais sur l'art de la fiction&lt;/i&gt; de Stevenson, qui nous avaient servi il y a quelques années de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article223.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;munitions contre Houellebecq&lt;/a&gt; (sur ce site mais aussi dans &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'échappée de la littérature&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Car, si Le Bris a déserté la politique, c'est pour se jeter à corps perdu dans la fiction, avec une passion particulière pour les écrivains-voyageurs. Il a créé en 1989 le festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, berceau en 2007 du « &lt;a href=&quot;http://www.etonnants-voyageurs.net/spip.php?article1574&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Manifeste pour une &#8220;littérature-monde&#8221; en français&lt;/a&gt; ». Ce texte a suscité des réactions parfois très virulentes. La plus caricaturale fut sans doute celle d'un mystérieux « Institut de démobilisation », subtilement intitulée « &lt;a href=&quot;http://www.le-terrier.net/i2d/litterature_bourgeoise.pdf&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;De la littérature bourgeoise et de sa mort annoncée&lt;/a&gt; » (PDF), qui accusait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce voyage dont Le Bris et sa clique d'indéracinables font infatigablement l'éloge chaque année à Saint-Malo est seulement un voyage pour les élites cosmopolites et les couches supérieures de la classe moyenne, dont sans conteste ils sont ; un voyage pour les nantis de la forteresse policière Occident, qui disposent de tous les laissez-passer, de tous les visas et de tout l'argent leur permettant de réaliser leurs petites affaires économiques, universitaires et culturelles aux quatre coins de la planète. Ce voyage est seulement le voyage d'une minorité de &#8220;travel writers&#8221; bourgeois qui encombrent ensuite les rayons des espaces culturels E. Leclerc de leurs dispensables états d'âme.&lt;/i&gt; » Cette diatribe traitait abusivement les écrivains comme une caste sociale, ce qu'ils ne sont pas (voir à ce sujet « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article309.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'emploi du temps&lt;/a&gt; ») : on doute fort que la grande majorité des invités d'Etonnants Voyageurs, en dehors de quelques vedettes - et encore -, roule sur l'or, ou qu'elle ne « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;connaisse du monde que ses salles d'embarquement, ses dîners chez les ambassadeurs, ses bons vins, ses aquarelles, ses épices et ses îles au trésor&lt;/i&gt; ». Et, au fait, à partir de quel montant de droits d'auteur un écrivain voit-il fondre la valeur littéraire de son &#339;uvre et la pertinence de son regard sur le monde ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En somme, célébrer le brassage des cultures et l'appétit de découverte, ce serait faire insulte aux migrants qui meurent par dizaines en Méditerranée, et oublier « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;que pour tous les damnés de ce monde, pour les ouvriers immigrants chassés de leurs foyers par la pauvreté et la violence (ethnique, religieuse), pour la plèbe, voyager est une expérience éminemment traumatique&lt;/i&gt; ». Vive Christine Angot, qui ne prend jamais l'avion ! On lit encore, et les bras nous en tombent, qu'il faudrait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cesser d'être dupes&lt;/i&gt; » de la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vision idyllique - et indiscutablement coupée du réel - du voyage et de toutes les &#8220;migrations&#8221; en veux-tu en voilà&lt;/i&gt; » que donneraient ces écrivains (c'est sûr que le Congo raconté par &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article312.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Lieve Joris&lt;/a&gt;, par exemple, c'est Disneyland), et que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'urgence est bien plutôt celle d'un monde qui serait enfin raconté par ceux &lt;/i&gt;qui en vivent la tragédie au plus près&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, par ces hommes ordinaires, éternels exclus des arts et des lettres, qui seuls peuvent nous donner accès à la misère de la vie quotidienne en milieu marchand et à la catastrophe politique et sociale planétaire en marche&lt;/i&gt; ». On voit combien cette logique d'assignation à l'horreur, hystériquement culpabilisatrice, est mutilante et intenable. Elle donne comme l'impression que la « plèbe » et les morts de la Méditerranée sont ici instrumentalisés au service d'un ressassement morbide et d'une radicalité pavlovienne qui les concernent d'assez loin. Ou comment, au nom du devoir de révolte, on prétend criminaliser la pulsion vitale sans laquelle il n'y a pas de révolte possible.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Néanmoins, la confrontation de ces points de vue - célébration relativement apolitique des charmes du voyage contre rappel brutal des rapports de forces et de la violence de l'ordre du monde - est intéressante. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, son autobiographie, Michel Le Bris se plaint d'avoir souvent rencontré cette opposition : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je disais le désir de découverte, le vertige de l'inconnu, en soi et dans le monde, la simple curiosité et l'on m'objectait aussitôt, époque oblige, abject impérialisme, cupidité de l'Occident, volonté criminelle d'appropriation.&lt;/i&gt; » La publication en France de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Saïd&lt;/a&gt;, en 1980, l'a particulièrement mis en difficulté ; avec beaucoup de mauvaise foi, il reproche à Saïd d'établir « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quasiment un rapport de cause à effet entre &lt;/i&gt;Le Voyage en Orient&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; de Nerval et le bombardement des camps de réfugiés palestiniens !&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Sans m'en rendre compte,
&lt;br /&gt;j'avais perdu l'écoute de la musique
&lt;br /&gt;au fil des années militantes, &lt;br /&gt;et ne lisais plus de poèmes »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, entre l'acuité analytique d'un Saïd et l'élan d'un Le Bris, pourquoi faudrait-il choisir ? Nous avons besoin des deux : de la lucidité ET de l'enchantement ; de la connaissance ET du rêve. Sauf que ce dont la gauche crève aujourd'hui, ce n'est pas d'un défaut de lucidité. Et il serait dommage de se priver de la réflexion de Michel Le Bris sous prétexte qu'il est devenu un peu mou du genou politiquement - comme s'il fallait forcément, pour faire son miel d'un auteur, pouvoir tout prendre en bloc...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Défi romantique&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3&quot; name=&quot;nh3&quot; id=&quot;nh3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Flammarion, Paris, 2002.' &gt;3&lt;/a&gt;) (d'abord publié en 1981 sous le titre de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal du romantisme&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb4&quot; name=&quot;nh4&quot; id=&quot;nh4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Skira, Genève, 1981.' &gt;4&lt;/a&gt;)), Le Bris raconte ainsi le moment qui suivit sa rupture avec la Gauche prolétarienne et son départ de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, qu'il avait cofondé : « L'homme aux semelles de vent&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; fut écrit ainsi : comme un accidenté réapprend à marcher. En renouant les fils brisés de ce que j'avais été avant ces années militantes, et avant ces années 60 où nous nous étions tous voulus singes savants, récitants domestiques de Barthes, de Lacan, d'Althusser - en revenant vers le vivant foyer qui, me semblait-il, m'avait fait ce que j'étais, dépouillé des oripeaux obligés de l'époque. La Bretagne de mon enfance, d'abord - entendez : l'éveil au poème du monde, la tension entre la demeure et l'errance, l'appel du Grand Dehors. La musique, dont j'avais eu le sentiment, en la découvrant, qu'elle me révélait à moi-même, qu'en elle, mystérieusement, en deçà de toute parole, se jouait le mystère de notre entrée en humanité, le recueillement en soi de l'Autre. Et puis la littérature, ma &#8220;raison d'être&#8221; depuis toujours - et particulièrement le romantisme allemand que je tenais pour déjà pour le pari le plus radical jamais tenté sur la littérature. D'en retrouver le chemin me faisait mesurer comme, sans m'en rendre compte, j'avais perdu l'écoute de la musique au fil des années militantes, et ne lisais plus de poèmes.&lt;/i&gt; » Il résume : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Contre les Infaillibles, pour reprendre la belle expression de Paul Rozenberg, le grand défi des Vulnérables. Contre le fanatisme des dogmes, la petite flamme libératrice du poème.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/defi.jpg' width='160' height='257' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_728 spip_documents spip_documents_right' /&gt;On a déjà eu l'occasion d'évoquer ici les trésors insoupçonnés que recèle le romantisme - très loin des clichés auxquels on l'a associé pour mieux le refouler -, à travers la recension du livre de Michaël Löwy et Robert Sayre, &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Révolte et mélancolie - Le romantisme à contre-courant de la modernité&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; (1992). « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Aussi fou, donc, et aussi nécessaire hier qu'aujourd'hui, le défi romantique&lt;/i&gt;, renchérit Michel Le Bris. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non pas comme un catalogue de recettes dans lequel il nous suffirait de puiser pour ouvrir les portes de l'avenir, mais comme une aventure qu'il nous revient de poursuivre, de prolonger pour les temps présents, de réinventer&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb5&quot; name=&quot;nh5&quot; id=&quot;nh5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) Le Défi romantique, op. cit.' &gt;5&lt;/a&gt;). » Lui fait écho, dans son expérience, le souvenir ébloui de Mai 68 : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Après tout, mai 1968 est aussi le grand refoulé des temps présents, devenu proprement &#8220;impensable&#8221;, réduit à quelques caricatures dérisoires - lors même que les débats nés de son effervescence continuent d'agiter la société dans ses tréfonds. Comme bien d'autres, j'avais vécu avec intensité ces journées de printemps, moins d'ailleurs comme une révolution politique que comme un moment de miraculeuse douceur, de légèreté : un moment de grâce - à entendre au sens fort, pour reprendre les termes de Maurice Clavel, d'une &#8220;délivrance de l'âme captive&#8221;. Et comme bien d'autres j'avais vécu dans le désarroi la lente dérive des années militantes qui suivirent, lorsque nos rêves de liberté se renversaient, quoi que nous fassions, en dictature du groupe sur chacun. En somme, pour dire ce &#8220;soulèvement de la vie&#8221;, cette allégresse, cette sensation d'une immensité éveillée au plus intime de soi, nous n'avions pas de mots, mais seulement les langues mortes de la raison politique, les vocables usés de la Révolution qui parlaient malgré nous, à travers nous.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Imagination créatrice
&lt;br /&gt;contre la « mécanique mortifère
&lt;br /&gt;des rationalismes »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Grâce&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;âme&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;allégresse&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;immensité&lt;/i&gt; : ces citations suffisent à montrer, je suppose, que ce monsieur emploie un langage d'un lyrisme aussi agaçant que suspect. C'est que Michel Le Bris, en remontant le cours de l'histoire pour tenter de déterminer « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quel fut le piège où l'espérance humaine se prit&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb6&quot; name=&quot;nh6&quot; id=&quot;nh6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(6) Michel Le Bris, Le paradis perdu, op. cit.' &gt;6&lt;/a&gt;) », bute sur la conception de la Raison héritée des Lumières, et la juge d'une étroitesse problématique, inapte à saisir le monde (à ce sujet, on lira aussi notre &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article53.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;critique de l'atterrant &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Traité d'athéologie&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; de Michel Onfray). Il est consterné par la faiblesse de l'art produit par les Lumières : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si la chute apparaît vertigineuse, le désastre total, peut-être vaut-il la peine d'enfin s'interroger sur la nature exacte de ce que les Lumières refoulent, caricaturent, ou nient, sous prétexte de &#8220;libération&#8221; - que valent des philosophies qui conduisent l'art aussi rapidement à sa ruine, à quelle liberté humaine peuvent-elles prétendre si elles manifestent aussi évidemment leur incapacité à ressentir et restituer l'intériorité des êtres ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il découvre avec enthousiasme le livre de l'orientaliste Henry Corbin, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb7&quot; name=&quot;nh7&quot; id=&quot;nh7&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(7) Henry Corbin, L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn (...)' &gt;7&lt;/a&gt;) : le concept d'« imagination créatrice » lui semble ouvrir la voie à une forme d'entendement plus puissante et plus juste que celle offerte par la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mécanique mortifère des rationalismes&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb8&quot; name=&quot;nh8&quot; id=&quot;nh8&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(8) Michel Le Bris, Le paradis perdu, op. cit.' &gt;8&lt;/a&gt;) ». L'imagination créatrice doit être distinguée de la simple « fantaisie », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;productrice d'imaginaire au sens habituel, c'est-à-dire d'irréel - celle-là n'est que le triste résidu du dualisme occidental, lorsqu'oubliant la nécessaire médiation, l'esprit, désorienté, défaille devant les séductions de l'image sans la pouvoir penser&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'âge classique&lt;/i&gt;, observe-t-il encore, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;refusant toute puissance cognitive à l'imagination, séparant absolument l'Esprit de la Nature, s'enferre dans le strict dualisme de la pensée et de l'étendue, sans plus de moyen de penser leur rapport&lt;/i&gt; » - ce qui nous ramène aux travaux d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article184.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Augustin Berque&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Le Bris, l'être humain et la société ne peuvent vivre sans une dimension qui les dépasse, et qui conserve aux choses une part de mystère : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous mourons d'asphyxie dans un monde étriqué, réduit à deux dimensions : j'ai voulu tenter de retrouver, comme foyer de résistance et lieu de symbolisation, une troisième dimension qui redonnerait enfin au monde sa profondeur et à l'Homme sa grandeur - le &#8220;tiers-monde&#8221; médiateur, notre seul Nouveau Monde.&lt;/i&gt; » On a déjà eu l'occasion de dire (dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt;) que cette part de mystère, loin de relever d'une extravagance irrationnelle, correspondait au contraire parfaitement à l'état actuel de la science, plus fait d'interrogations que de certitudes : le fin mot de la simple nature de la matière se révèle aujourd'hui insaisissable. Comme l'écrivait déjà Alan W. Watts il y a un demi-siècle, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la poussière sur les étagères a pris autant de mystère que les étoiles les plus éloignées ; nous connaissons suffisamment les deux pour savoir que nous n'y connaissons rien du tout&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb9&quot; name=&quot;nh9&quot; id=&quot;nh9&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(9) Alan W. Watts, Eloge de l'insécurité, traduit de l'anglais par (...)' &gt;9&lt;/a&gt;) ». Pour cette raison, on préférera d'ailleurs parler d'« immanence » plutôt que de « transcendance », comme le fait Le Bris : non pas un principe extérieur qui viendrait donner son sens à l'existence humaine, mais un principe d'inconnu intimement mêlé à la nature même des choses et du monde - nous-mêmes compris.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« La pauvre bouée
&lt;br /&gt;de nos lieux communs
&lt;br /&gt;de mangeurs de curés »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le problème, c'est que ce retour d'une « troisième dimension », c'est précisément ce que la gauche s'acharne de toutes ses forces à conjurer comme la pire des régressions obscurantistes. Le Bris a beau rester strictement hors du champ du religieux, il n'échappe pas au soupçon, en particulier en raison de son amitié avec le philosophe Maurice Clavel (1920-1979), gaulliste de gauche converti au catholicisme. En témoigne ce qu'écrit l'historien des idées Daniel Lindenberg dans son nouveau livre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le procès des Lumières&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb10&quot; name=&quot;nh10&quot; id=&quot;nh10&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(10) Daniel Lindenberg, Le procès des Lumières, Seuil, Paris, 2009.' &gt;10&lt;/a&gt;) : en 1976, raconte-t-il, Clavel « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réunit à Vezelay un &#8220;groupe socratique&#8221; composé d'anciens de la Gauche prolétarienne et leur annonce qu'ils vont partir à la conquête du monde intellectuel.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les onze intellectuels qui ont répondu à la convocation sont presque tous d'anciens dirigeants de la GP (François Ewald, Alain Geismar, André Glucksmann, Guy Lardreau, Michel Le Bris, Jean-Pierre Le Dantec, etc.).&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les douze apôtres vont discuter de l'avenir, en partant du présupposé clavélien qu'il n'est de révolution que &#8220;spirituelle&#8221; et, si possible, chrétienne. Je me souviens personnellement de ce que m'avait confié, un peu scandalisé, mon ami Christian Bourgois, rencontré un mois plus tard : &lt;/i&gt;&#8220;Ils veulent me convaincre que la seule vraie révolution est la révolution chrétienne !&#8221; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;S'agissant de Le Bris, du moins, le procès est injuste : dans ses livres, il réfute on ne peut plus clairement toute affiliation religieuse. Il conclut l'introduction du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Paradis perdu&lt;/i&gt; sur cette précision : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Enfin, à l'intention de ceux que les mots par trop effraient : il sera, aussi, parfois question de &#8220;Dieu&#8221;. Non que je veuille troquer de supposés habits de militant pour la robe de bure des nouveaux missionnaires : nulle trace ici, du moins je l'espère !, de bigoterie, de soumission à quelque Eglise, ou de reconnaissance des pouvoirs de ce vieillard à grande barbe trônant dans le ciel qui fit autrefois les cauchemars des libres penseurs.&lt;/i&gt; » S'il parle de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dieu&lt;/i&gt; », dit-il, c'est comme d'une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fiction&lt;/i&gt; » : une fiction « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;par laquelle l'Homme, précisément, désigne une dimension en lui, qui, parce qu'elle transcende le social-historique, seule pourrait lui donner sens. Ici, nous touchons peut-être au point même où la crise se noue. Ici, véritablement, commence la pensée&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ce même livre, il a des pages très dures sur tout ce dont la gauche se prive en jetant le bébé de la transcendance avec l'eau du bain de la superstition et de la religion : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Resterons-nous alors désarmés, cramponnés, tels des naufragés dans la tempête, à la pauvre bouée de nos lieux communs de mangeurs de curés ? Pouvons-nous vraiment nous satisfaire, pour toute analyse, des rires hébétés de quelques brutes confites en leurs conformismes irréligieux, de leurs quolibets, anathèmes et injures ? Devons-nous &lt;/i&gt;nécessairement&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; mourir idiots, parce que &#8220;de gauche&#8221; ? Autant le dire tout net, les livres qui paraissent en rangs serrés sur la foi qui tue, l'horreur des guerres de religion, l'ignominie des chercheurs de Dieu, le complot des prêtres, la nécessité de raison garder face aux dangers du fanatisme, l'excellence du doute et autres platitudes obligées de la bonne conscience,&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tous ces grigris pourtant déjà bien usés, brandis avec une sorte d'agitation sénile pour conjurer la montée de &#8220;l'Infâme&#8221; relèvent de la pure mystification : ils sont précisément ce qu'ils dénoncent, des pamphlets mensongers s'efforçant, à l'instant où le voile se déchire, sous les assauts des dissidences, de le sauver encore, pour maintenir les masses &#8220;obscures&#8221; dans la superstition et la terreur.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'enjeu du politique n'est plus
&lt;br /&gt;de libérer l'individu des liens sociaux
&lt;br /&gt;et de la transcendance
&lt;br /&gt;qui lui barraient autrefois
&lt;br /&gt;le chemin de l'autonomie »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/socialisme.jpg' width='160' height='256' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_732 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Que la gauche, désormais, se trompe de combat en tenant l'« obscurantisme » pour l'ennemi principal, c'est également la conviction d'un auteur très différent, mais qui, aujourd'hui, s'efforce lui aussi de redonner une pensée et du souffle à sa famille politique : longtemps membre du Parti socialiste, l'économiste Jacques Généreux a fini par l'abandonner pour suivre Jean-Luc Mélenchon au Parti de gauche. Dans ses livres, il travaille, comme d'autres penseurs (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article186.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Miguel Benasayag&lt;/a&gt;, François Flahault, &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article171.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Nancy Huston&lt;/a&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb11&quot; name=&quot;nh11&quot; id=&quot;nh11&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(11) Lire, dans Le Monde diplomatique de septembre 2009, « Le ciel nous (...)' &gt;11&lt;/a&gt;)...), à déconstruire la figure, selon lui fondamentalement erronée, de l'Individu « séparé », existant et s'épanouissant d'autant mieux qu'il serait « libéré » de tout lien avec ses semblables - la figure, précisément, devant laquelle se prosterne son ancien camarade Manuel Valls.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Loin de renier, comme ce dernier, le mot de « socialisme », Généreux se propose de lui donner un nouveau contenu, et de lui faire désigner non plus un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mode de production fondé sur l'appropriation collective des moyens de production&lt;/i&gt; », mais une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;doctrine politique fondée sur une conception sociale de l'être humain&lt;/i&gt; ». Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb12&quot; name=&quot;nh12&quot; id=&quot;nh12&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(12) Jacques Généreux, Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté, (...)' &gt;12&lt;/a&gt;), paru ce printemps, il écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'enjeu du politique n'est plus de libérer l'individu des liens sociaux et de la transcendance qui lui barraient autrefois le chemin de l'autonomie. Il est de dépasser le mythe moderne de l'individu autonome qui barre la route à la construction d'une vraie liberté. Il est de remplacer un laisser-faire qui aliène par des liens qui libèrent.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De même que Le Bris renvoie les ennemis de toute transcendance à leur rôle de « prêtres », de gardiens du dogme, Généreux décèle, dans la pensée en apparence la plus sécularisée, les traces d'une vision religieuse du monde, lorsqu'on se figure un Individu « tombé du ciel » (ne dit-on pas couramment qu'un nouveau-né est « arrivé sur Terre », alors qu'il est la recombinaison d'éléments biologiques préexistants ?). Il observe : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En postulant la préexistence d'un sujet autonome, sans se demander comment un nourrisson devient ou non un tel sujet, la pensée moderne a fait l'impasse sur la science de l'homme, et constitué l'individu dont elle parle en donnée exogène tombée du Ciel. Cette façon de nous penser nous-mêmes est devenue tellement commune que le plus militant des rationalistes peut ignorer le fondement religieux de son discours. Ainsi, tout individu hypermoderne et athée, qui se conçoit comme seule source de son être et de sa pensée, en un sens croit en Dieu sans le savoir, puisqu'il croit en un être autofondé qui ne vient pas d'autrui ; puisque, en fait, il se prend pour Dieu.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Combattre les idées fausses
&lt;br /&gt;ne consiste pas à passer la vérité
&lt;br /&gt;comme on passe le sel »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En somme, il serait temps de renoncer à une raison raisonnante qui, loin de nous garantir contre les erreurs et les croyances infondées, peut parfois nous y précipiter la tête la première, pour développer enfin une forme d'entendement capable de saisir les êtres et les choses dans leur intégrité. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il serait insensé de croire qu'il suffit de dire la vérité pour que soudain les esprits s'y convertissent par l'effet magique de la raison&lt;/i&gt;, écrit Jacques Généreux&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. La neurobiologie nous a appris que Descartes avait tort de séparer la raison (l'esprit) des émotions (le corps).&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le cerveau rationnel est en synergie avec le cerveau des émotions, nos pensées sont aussi des émotions. Une erreur de connaissance ou de raisonnement ne peut donc être effacée d'un simple coup de brosse comme le ferait un instituteur au tableau noir. Nous faisons d'ailleurs tous l'expérience d'idées que nous reconnaissons comme fausses et qui gardent néanmoins pour nous une certaine force d'attraction. La facilité avec laquelle on peut se débarrasser d'une erreur dépend donc du complexe de représentations et d'émotions plus ou moins anciennes, conscientes ou inconscientes, auquel elle est attachée comme l'arbre à ses racines.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Combattre les idées fausses ne consiste donc pas à passer la vérité comme on passe le sel.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/dream.jpg' width='160' height='233' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_729 spip_documents spip_documents_right' /&gt;L'activiste américain Stephen Duncombe, membre du mouvement Reclaim the Streets, est l'auteur d'un essai intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb13&quot; name=&quot;nh13&quot; id=&quot;nh13&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(13) Stephen Duncombe, Dream - Re-imagining progressive politics in an age (...)' &gt;13&lt;/a&gt;), paru en 2007 - et dont j'aurais bien voulu avoir déjà connaissance au moment d'écrire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?article59&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Rêves de droite&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, en particulier pour le chapitre « &lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&amp;amp;id_article=59#chapitre3&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Portrait de la gauche en hérisson&lt;/a&gt; ». A sa manière provocatrice, un peu trop superficielle, pragmatique et pressée, mais formidablement stimulante, comme un bon coup de pied au cul, il y pointe lui aussi la faiblesse fatale que constituent, dans les habitudes de pensée de la gauche, la confiance placée tout entière dans la raison et la foi dans le fait que, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une fois que les gens, par la raison, auront accès à la Vérité, leurs yeux se dessilleront, ils verront la réalité telle qu'elle est, et, bien sûr, ils seront d'accord avec nous&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La pauvreté formelle du discours de gauche, observe-t-il, s'explique par la conviction que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la réalité, une fois libérée de la tradition et de la superstition, ainsi que des voiles de l'imagination et de l'émotion, serait évidente, donnée d'elle-même&lt;/i&gt; ». Or, il n'y a rien de plus faux : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La réalité est toujours réfractée par l'imagination, et c'est à travers l'imagination que nous vivons nos vies.&lt;/i&gt; » Un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réel sans médiation&lt;/i&gt; » est une chose impossible. Il s'agit donc pour les progressistes, s'ils ne veulent pas être condamnés à l'insignifiance, d'apprendre « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comment dire la vérité de manière efficace&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'imagination et le spectacle
&lt;br /&gt;ont été le propre du fascisme,
&lt;br /&gt;du communisme totalitaire et,
&lt;br /&gt;plus récemment, de l'indicible horreur
&lt;br /&gt;connue sous le nom de
&lt;br /&gt;&#8220;Entertainment Tonight&#8221; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr, précise Duncombe, il y a des raisons très honorables à cette méfiance envers l'imaginaire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les rêves rendent souvent les gens de gauche nerveux. L'imagination et le spectacle ont été le propre du fascisme, du communisme totalitaire et, plus récemment, de l'indicible horreur connue sous le nom de &#8220;&lt;a href=&quot;http://www.etonline.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Entertainment Tonight&lt;/a&gt;&#8221;.&lt;/i&gt; » Le progressisme, outre qu'il est toujours sous le coup de la méchante gueule de bois des lendemains qui déchantent, doit ses plus grandes victoires historiques aux Lumières et à l'empirisme : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est l'empirisme qui a brisé le monopole de l'Eglise sur l'interprétation du monde, jetant à bas son pouvoir à la fois spirituel et temporel. De même, l'idéal des Lumières de l'homme comme créature raisonnante, raisonnable, a sapé les hiérarchies du féodalisme et les bases du droit divin.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sauf, ajoute Duncombe, que c'est &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de l'histoire&lt;/i&gt;, précisément : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le monde d'aujourd'hui est saturé de systèmes médiatiques et abreuvé d'images publicitaires ; le discours politique est mis en forme par des experts en relations publiques, et le &lt;/i&gt;people&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; est considéré comme de l'information.&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Mais, confrontés à ce nouveau monde, les progressistes continuent imperturbablement de jouer une partition devenue obsolète.&lt;/i&gt; » Nous fustigeons cette décadence en nous enorgueillissant de notre supériorité, et, pendant ce temps, la caravane du spectacle passe. Duncombe rappelle ce que préconisait, comme beaucoup d'autres, le critique Neal Postman : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous devons cultiver nos défenses contre les séductions de l'éloquence.&lt;/i&gt; » Or, constate-t-il, plus d'un quart de siècle de critique et de déconstruction avisée des médias et de la publicité n'a en rien diminué leur empire : il a simplement amené les publicitaires à multiplier les recours aux clins d'&#339;il et au second degré pour mieux les déjouer, et ainsi maintenir leur complicité avec le consommateur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certes, le bannissement des émotions du champ de la politique « noble » ne date pas d'hier : faisant écho aux interrogations de Michel Le Bris, que le militantisme avait détourné de la musique et de la littérature, Duncombe rappelle qu'Aristote, déjà, proscrivait la musique, jugée dangereuse parce qu'elle « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parlait au c&#339;ur et au corps, et non à l'entendement&lt;/i&gt; ». Mais il serait temps, dit-il, de revoir ce préjugé : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'irrationnel et l'émotionnel ne sont pas en eux-mêmes des aspects négatifs de la politique. Ils ne sont pas quelque chose qui doit être prohibé, ni même civilisé ; ils peuvent être nobles et bons. Ils sont, en tout cas, des éléments auxquels il est incontournable de s'adresser si l'on nourrit l'espoir d'exercer le pouvoir politique.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'aspiration au plaisir,
&lt;br /&gt;à l'aventure,
&lt;br /&gt;aux belles histoires,
&lt;br /&gt;a si longtemps été laissée
&lt;br /&gt;aux bons soins du diable
&lt;br /&gt;que la plupart des gens pensent
&lt;br /&gt;que c'est lui qui inspire la demande :
&lt;br /&gt;ils se trompent »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Assurément, effectuer ce saut culturel dans le vide n'est pas sans risques ; mais les progressistes sont au pied du mur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;S'en tenir au confort du connu nous offre la possibilité d'un voyage serein ; sauf que ce voyage ne mène nulle part. La rationalité et la raison qui autrefois nous ont libérés de l'autorité font aujourd'hui de nous des lâches, étudiant minutieusement la réalité au lieu de la changer.&lt;/i&gt; » D'ailleurs, remarque-t-il, parmi les dégâts causés par cette paralysie, il y a déjà le fait qu'à force de ne pas vouloir se salir les mains avec les représentations, les progressistes ont « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;laissé l'ennemi les définir&lt;/i&gt; » : désormais, c'est une affaire entendue, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les libéraux &lt;/i&gt;[au sens américain du terme]&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; sont pusillanimes, faibles et élitistes ; les gauchistes sont des cinglés dangereux ; tous sont déconnectés de la majorité de leurs concitoyens&lt;/i&gt; ». Il devient urgent de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;faire la paix avec les représentations&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Duncombe cite Walter Lippmann : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'aspiration au plaisir, à l'aventure, aux belles histoires, a si longtemps été laissée aux bons soins du diable que la plupart des gens pensent que c'est lui qui inspire la demande : ils se trompent.&lt;/i&gt; » Il s'agit d'admettre que la culture de masse ou commerciale « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parle à quelque chose de réel et de profond en nous&lt;/i&gt; ». Se voiler la face revient à s'adresser non pas aux gens tels qu'ils sont (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;émotionnels, passionnés, bon public&lt;/i&gt; »), mais tels qu'on souhaiterait qu'ils soient selon un modèle idéal : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sobres, raisonnables, moraux&lt;/i&gt; ». C'est là exactement ce que Michel Le Bris reprochait aux intellectuels « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;effarés par le retour du spirituel&lt;/i&gt; » : rêver « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de dissidents propres et nets, lavés de leurs superstitions superflues, rationalisés enfin&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;S'accrocher à un tel modèle implique d'ailleurs aussi une bonne dose d'autocensure. Duncombe cite Lippmann, encore : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au lieu de nier nos pulsions, nous devons les canaliser autrement.&lt;/i&gt; » Il s'agit d'apprendre à élaborer une politique « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;enracinée dans nos propres passions&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est pas notre boulot de condamner les fantasmes et les désirs populaires&lt;/i&gt;, assène-t-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Notre boulot, c'est de leur accorder toute notre attention, d'apprendre d'eux, et peut-être même - Dieu nous garde ! - d'en jouir nous-mêmes. Ensuite, les caramboler, et les emmener ailleurs.&lt;/i&gt; » Un programme qu'il s'applique d'abord à lui-même, en analysant par exemple les ressorts profonds du plaisir qu'il prend à jouer à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Grand Theft Auto&lt;/i&gt;, un jeu très populaire et particulièrement violent. Il interroge aussi ce qui est à l'&#339;uvre dans notre fascination pour la vie des célébrités : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'ont donc les célébrités que nous n'avons pas ? La richesse, les loisirs, la beauté. Traduit en termes d'accès, et non d'excès, cela donne du pain bénit pour les progressistes : de meilleurs salaires, des semaines de travail plus courtes, des vacances réglementaires, et des soins médicaux et dentaires universels.&lt;/i&gt; » Culotté, mais pas idiot...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La publicité a su récupérer
&lt;br /&gt;les rêves de transformation
&lt;br /&gt;que la politique ne savait plus nourrir&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Entre le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rejet arrogant&lt;/i&gt; » de la culture commerciale et son « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;acceptation démagogique&lt;/i&gt; », Duncombe propose donc d'ouvrir une troisième voie. La partie la plus frappante de son livre est peut-être celle où il analyse le discours publicitaire. A sa manière, fait-il remarquer, la publicité a fonctionné comme un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;inestimable bureau de propagande pour les idéaux progressistes, en maintenant vivante la flamme de l'espoir&lt;/i&gt; » : après tout, ce que vend le moindre spot, n'est-ce pas le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rêve d'une vie meilleure&lt;/i&gt; » ? La publicité a su récupérer les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rêves de transformation&lt;/i&gt; » que la politique ne savait plus nourrir ; sachant à merveille « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parler au désir, pas à la raison&lt;/i&gt; », elle marche parce qu'elle est « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une fausse promesse, mais une promesse tout de même&lt;/i&gt; ». La tâche des progressistes, c'est donc de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;libérer les fantasmes piégés par la publicité&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour l'illustrer, Duncombe prend l'exemple d'un spot pour un fast-food. On y voit un père qui, revenant du travail, passe prendre sa petite fille à son domicile, l'emmène manger un hamburger, puis se promène avec elle au zoo. A condition d'en expurger la partie « hamburger », affirme-t-il avec aplomb (en évacuant tout de même un peu vite l'esthétique problématique de ce genre de clips...), ce film ferait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une excellente publicité pour un agenda progressiste&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comment un hamburger pourrait-il me donner des après-midi libres, du temps avec mes enfants, ou faire briller le soleil sur des espaces publics gratuits et bien entretenus ? C'est simple : il ne le peut pas. En revanche, il est très facile de faire le lien entre l'utopie McDo et une politique progressiste : une législation qui offre des semaines de travail plus courtes, davantage de congés - et, au passage, moins de chômage ; des congés parentaux généreux qui favorisent l'équilibre des rôles paternel et maternel ; des politiques publiques qui financent largement les musées, les parcs et les zoos...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Apprendre le langage des associations&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Un père, une fille + McDonald's = nirvana familial » : l'absurdité d'une telle équation n'échappe à personne. Comment expliquer, alors, l'impact de la publicité ? Par le fait, répond Duncombe, qu'elle ne repose pas sur des équations, ni sur une logique linéaire, mais sur des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;associations&lt;/i&gt;, et se contente de juxtaposer des images : vous ne pouvez pas être accusé de mensonge quand vous n'affirmez rien. Consubstantiel à l'ère de l'image, le langage des associations, dit-il, est devenu incontournable. Et il remarque que les conservateurs ne se privent pas d'y avoir recours : en répétant constamment, dans une seule et même phrase, les mots « Irak » et « terrorisme », ou « Saddam Hussein » et « Al-Qaeda », le président Bush a ainsi réussi à inculquer à une majorité d'Américains la certitude que le président irakien était responsable des attentats du 11 septembre. En revanche, quand son gouvernement a voulu utiliser la logique linéaire - la calamiteuse présentation de Colin Powell aux Nations unies -, la fausseté du procédé a sauté aux yeux de tous. Comment se fait-il, interroge Duncombe, que les seuls à s'interdire le langage des associations, les progressistes, soient aussi les seuls qui seraient en mesure de proposer des associations honnêtes et pertinentes ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Duncombe affronte aussi la question de l'individu. La gauche, et c'est tout à son honneur, dit-il, croit à la communauté, à la société. Mais cela l'affaiblit aussi en l'amenant à s'adresser trop souvent à des entités abstraites plutôt qu'à des personnes, ainsi qu'à négliger ou à disqualifier les désirs de distinction ou de quant-à-soi, perçus comme d'impardonnables trahisons. Dans le succès du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;people&lt;/i&gt;, Duncombe voit aussi un besoin de reconnaissance, une aspiration à la visibilité. Et il déplore que la gauche, trop souvent, ne sache faire appel qu'aux valeurs de sacrifice, négligeant la qualité du quotidien, des moyens, pour se focaliser sur les fins (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le problème avec le socialisme&lt;/i&gt;, disait Oscar Wilde, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;c'est que ça occupe trop de soirées&lt;/i&gt; »).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est aussi cela qui sourd, d'ailleurs, dans la réplique fielleuse de l'« Institut de démobilisation » au manifeste d'Etonnants Voyageurs : Michel Le Bris y est présenté comme un de ces renégats qui ont délaissé l'engagement politique pour lui préférer leur nombril (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a l'engagement politique d'un côté, et il y a les irrépressibles &#8220;puissances d'incandescence&#8221; d'une petite carrière à soi de l'autre&lt;/i&gt; ») ; sauf que c'est ce retour à soi, et lui seul, qui lui a permis de produire, comme auteur et comme éditeur, des livres auxquels certains ont la faiblesse de trouver un intérêt... (Alors que la rhétorique robotique, dogmatique et prévisible du texte qui le brocarde donnerait plutôt envie de se flinguer.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Si les hommes peuvent
&lt;br /&gt;mourir pour des idées, &lt;br /&gt;c'est qu'ils en vivent,
&lt;br /&gt;au sens le plus physique du terme »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, parmi les raisons qui poussent les progressistes à se méfier de l'imaginaire, il y a peut-être encore autre chose que l'héritage des Lumières, sur lequel Duncombe n'insiste pas assez : le poids de la tradition marxiste, qui invite à n'attacher d'importance qu'aux faits, et à minimiser le rôle des idées - ce qui est assez paradoxal, s'agissant justement d'une théorie qui, pour le meilleur et pour le pire, a bouleversé la face du monde ! C'est Jacques Généreux qui, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne&lt;/i&gt;, fait un sort à ce préjugé :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Est-ce l'existence matérielle qui détermine la conscience des hommes, comme l'écrivait Marx, ou l'inverse, comme le suggérait l'idéalisme allemand qui était la cible de Marx dans &lt;/i&gt;L'Idéologie allemande&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ? La réalité est que cette question n'a pas de sens, car la conscience est une composante toute aussi matérielle de l'existence humaine que les conditions de travail et de production. Non seulement les idées, les croyances et les mots ont une existence physique pas moins tangible que les biens dits &#8220;matériels&#8221;, mais encore l'effet desdits biens sur notre existence dépend en partie des représentations symboliques que nous leur attachons.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La force des représentations et des discours qui les mettent en scène est à ce point démontrée qu'il est insensé de soutenir le matérialisme vulgaire au nom duquel certains prétendent mépriser l'idéologie et les &#8220;grands récits&#8221; politiques. En réalité, si les hommes peuvent mourir pour des idées, c'est qu'ils en vivent, au sens le plus physique du terme. Et, par voie de conséquence, quand ils ne peuvent plus mourir pour des idées, c'est qu'ils sont moins vivants. Un &#8220;citoyen&#8221; qui ne s'intéresserait vraiment plus qu'au &#8220;pouvoir d'achat&#8221; promis par le discours politique ne serait pas loin de l'agonie psychique : le cerveau serait quasi éteint faute d'être encore stimulé par le bouillonnement incessant des représentations qui font la vie d'un être humain.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Michel Le Bris, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, lui fait écho : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seules les choses sont mues par des &lt;/i&gt;causes&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ; les êtres humains, aussi soumis soient-ils à des déterminismes, n'en sont pas moins mus aussi par des &lt;/i&gt;buts&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Sinon, comment et pourquoi se révolteraient-ils ?&lt;/i&gt; » Stephen Duncombe également, lorsqu'il pointe les insuffisances de l'analyse d'écrivains comme Thomas Frank (auteur de &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/pourquoilespauvresvotentadroite/index.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi les pauvres votent à droite&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;) : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Selon eux, si le Parti démocrate veut avoir un avenir, il doit adopter des politiques qui bénéficient à la majorité des Américains. Frank a absolument raison. Mais, à moins que les démocrates ne développent des stratégies pour &#8220;vendre&#8221; ces gains matériels, et prennent en compte la nature plus immatérielle des espoirs et des désirs des citoyens, ils continueront d'échouer.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Généreux, au passage, règle son compte à l'antienne selon laquelle « tout ça c'est bien joli, mais les gens veulent du concret » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'aucuns pensent peut-être que, de nos jours, la &#8220;théorie&#8221; ne sert plus à grand-chose en politique, parce que les individus se méfient des idéologies et attendent surtout des résultats concrets. C'est là une funeste illusion dont s'est toujours gardée la droite.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;[Celle-ci] a compris la nécessité et l'efficacité politique de l'idéologie, au point de la dissimuler sous les apparences du bon sens, car on supporte mieux la piqûre quand on nous cache la seringue.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les élections se gagnent et se perdent encore, et peut-être même plus qu'avant, sur le &lt;/i&gt;discours&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; des politiques, sur l'histoire qu'ils racontent au pays.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A Duncombe le mot de la fin : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Embrasser nos rêves ne signifie pas que nous devions fermer nos yeux, et nos esprits, sur la réalité. Les progressistes peuvent, et doivent, faire les deux : étudier avec sérieux ET rêver avec intensité. En résumé, il nous faut devenir un parti de rêveurs conscients&lt;/i&gt; » - et apprendre enfin à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;entremêler le réel et le fantastique, le lourd et le léger, le politique et le personnel, de la même manière qu'ils sont entremêlés dans le c&#339;ur des gens, dans leur esprit et dans leur vie&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Merci à &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Amazir Zali&lt;/strong&gt; pour le titre :-)&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1&quot; name=&quot;nb1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, Grasset, collection « Figures », Paris, 1981.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2&quot; name=&quot;nb2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Cité dans son autobiographie, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, Grasset, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3&quot; name=&quot;nb3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Flammarion, Paris, 2002.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh4&quot; name=&quot;nb4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Skira, Genève, 1981.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh5&quot; name=&quot;nb5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Défi romantique, op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh6&quot; name=&quot;nb6&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;6&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu, op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh7&quot; name=&quot;nb7&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;7&lt;/a&gt;) Henry Corbin, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi&lt;/i&gt;, Entrelacs, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh8&quot; name=&quot;nb8&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;8&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, op. cit.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh9&quot; name=&quot;nb9&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;9&lt;/a&gt;) Alan W. Watts, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge de l'insécurité&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Benjamin Guérif, Payot, 2003 [1951].&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh10&quot; name=&quot;nb10&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;10&lt;/a&gt;) Daniel Lindenberg, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le procès des Lumières&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh11&quot; name=&quot;nb11&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;11&lt;/a&gt;) Lire, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; de &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2009/09/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;septembre 2009&lt;/a&gt;, « Le ciel nous préserve des optimistes ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh12&quot; name=&quot;nb12&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;12&lt;/a&gt;) Jacques Généreux, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh13&quot; name=&quot;nb13&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;13&lt;/a&gt;) Stephen Duncombe, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt;, The New Press, New York, 2007. Merci à Mathieu O'Neil pour le conseil de lecture.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Michel Le Bris&lt;/strong&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, Grasset, collection « Figures », Paris, 1981 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Défi romantique&lt;/i&gt;, Flammarion, Paris, 2002 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, autobiographie, Grasset, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques Généreux&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://neomoderne.fr/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Stephen Duncombe&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.dreampolitik.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, The New Press, New York, 2007.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Le Chevalier au spéculum</title>
		<link>http://peripheries.net/article322.html</link>
		<dc:date>2009-08-28T14:47:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Femmes</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>

		<description>Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d'émotion, autour du service de gynécologie d'un CHU de province ? C'est le pari que réussit Martin Winckler avec Le Ch&#339;ur des femmes. Il y met en scène la rencontre de Franz Karma, directeur de l'unité 77, médecin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des hôpitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois à « écouter des histoires de bonnes femmes ». Ces (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot1.html" rel="tag"&gt;Femmes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton322.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;207&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d'émotion, autour du service de gynécologie d'un CHU de province ? C'est le pari que réussit &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Martin Winckler&lt;/strong&gt; avec &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;. Il y met en scène la rencontre de Franz Karma, directeur de l'unité 77, médecin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des hôpitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;« écouter des histoires de bonnes femmes »&lt;/i&gt;. Ces deux-là vont s'affronter, se pousser mutuellement dans leurs retranchements, avant de s'apprivoiser, puis de bouleverser la vie l'un de l'autre. Un livre formidable, mêlant le divertissement et l'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;empowerment&lt;/i&gt;, qui pose mille questions sur la culture médicale dominante, sur la relation médecin/patient, et dont on ressort avec une patate rare.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsqu'un écrivain qui, comme l'écrasante majorité de ses semblables, exerce par ailleurs un autre métier (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-1&quot; name=&quot;nh1-1&quot; id=&quot;nh1-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) A propos de la double vie des écrivains, lire sur ce site « (...)' &gt;1&lt;/a&gt;), s'invente un double idéalisé exerçant la même profession que lui, et investit dans son texte toute la passion que lui inspire cette activité, le sens politique qu'elle revêt à ses yeux, cela donne souvent des romans irrésistibles, que l'on dévore avec un immense plaisir, en leur pardonnant allègrement tous leurs éventuels petits défauts. La fiction permet à l'auteur d'avoir les coudées franches pour balayer tout ce qui, dans la vie réelle, l'empêche de faire son métier dans les conditions dont il rêve, tandis que sa connaissance intime du sujet assure la vraisemblance de ce qu'il raconte. Non seulement le livre a ainsi une valeur documentaire, mais il sert de tribune du haut de laquelle exposer sa vision d'une profession et des chambardements dont elle aurait grand besoin pour le bien de la société.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La trilogie &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Millénium&lt;/i&gt;, par exemple, relevait de ce cas de figure : à travers le personnage de Mikael Blomkvist, journaliste d'investigation comme lui, Stieg Larsson lâchait la bride à ses propres aspirations professionnelles. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Millénium&lt;/i&gt;, le journal indépendant dans lequel travaille Blomkvist, rappelle &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Expo&lt;/i&gt;, le trimestriel fondé par Larsson. Dans la vraie vie, ce dernier, lui aussi, combattait l'extrême droite suédoise et les affairistes ; mais il ne bénéficiait pas pour cela de l'aide d'une hacker de génie taillée comme une crevette et néanmoins reine de la baston, ce qui, on en conviendra, est quand même très dommage. Si des millions de lecteurs ont pris un tel pied à suivre les aventures du duo Blomkvist-Salander, c'est bien parce que l'auteur a su les inviter dans un fantasme finalement très personnel. Il fait plaisir parce qu'il &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se&lt;/i&gt; fait plaisir, sur toute la ligne - y compris en faisant de son héros un don juan ! Il s'agit d'un plaisir de nature presque enfantine, au très bon sens du terme : Larsson revendique l'influence de sa compatriote Astrid Lindgren, créatrice à la fois des personnages de Fifi Brindacier - à qui Lisbeth Salander doit beaucoup - et de « Super Blomkvist », un enfant-détective célèbre en Suède. Plus largement, on sent chez Larsson, qui fut président de la plus grande association de science-fiction scandinave, un goût très vif pour la culture populaire à son meilleur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/choeur.jpg' width='160' height='236' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_727 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, le nouveau roman de Martin Winckler, appartient lui aussi à cette catégorie que l'on pourrait baptiser « littérature du double métier » (ou « mégalomanie constructive » !). Certes, c'était déjà le cas de la plupart de ses précédents livres, à commencer par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt; et &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Trois Médecins&lt;/i&gt; ; mais jamais encore il n'était parvenu à un résultat aussi jubilatoire (six cents pages dévorées en deux jours : qui dit mieux ?! (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-2&quot; name=&quot;nh1-2&quot; id=&quot;nh1-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Ajout du 31 août 2009 : lire, sur le blog que vient d'entamer Martin (...)' &gt;2&lt;/a&gt;)). Marqué lui aussi par la culture populaire - on connaît son amour des séries américaines (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-3&quot; name=&quot;nh1-3&quot; id=&quot;nh1-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Lire « Les séries m'ont appris à faire confiance au lecteur », (...)' &gt;3&lt;/a&gt;) -, il réussit ici une alchimie parfaite entre la dose de suspense et d'action (il y a même un peu de castagne) et le propos militant, sur un sujet qui, à première vue, semble pourtant s'y prêter nettement moins bien que le journalisme d'investigation : la médecine gynécologique...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En fait, Winckler, comble du raffinement, pratique même le dédoublement du double : le héros du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, Franz Karma, directeur d'un service hospitalier dédié à l'accueil des femmes, est un ami de Bruno Sachs, le protagoniste de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Vacation&lt;/i&gt;, de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt; et des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Trois médecins&lt;/i&gt;. On apprend ici que Sachs, comme Winckler lui-même, lassé de répéter que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la formation des médecins en France est archaïque et violente&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-4&quot; name=&quot;nh1-4&quot; id=&quot;nh1-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Lire « L'école des soignants : un rêve, un projet, un (nouveau) (...)' &gt;4&lt;/a&gt;) », s'est expatrié au Canada. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne m'a pas &quot;abandonné&quot;&lt;/i&gt;, dit Karma à un autre personnage à propos de son vieux complice. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a raccroché, le moment venu, comme nous en avions convenu, et il a eu raison. Il en avait fait assez, il avait le droit de vivre. Et crois-moi, ce qu'il fait là-bas, nous allons tous en bénéficier.&lt;/i&gt; » Ainsi, la fiction offre même à Winckler le luxe de l'ubiquité : elle lui permet à la fois de continuer la bagarre en France, à travers Franz Karma, et d'aller réaliser les expérimentations dont il rêve dans un pays davantage prêt à les accueillir, à travers Bruno Sachs...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le vieux contestataire
&lt;br /&gt;et le jeune cynique&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au Centre hospitalier universitaire (CHU) de la ville imaginaire de Tourmens - théâtre de tous les romans de Winckler -, Franz Karma, médecin rebelle, à qui sa réputation de séducteur vaut le surnom de « Barbe-Bleue », dirige l'unité 77, un microcosme utopique dont l'équipe accueille et écoute les femmes, leur prescrit des contraceptifs et pratique des avortements. Le service dispose aussi de quelques lits, en particulier pour les malades en fin de vie, à qui il permet de finir leurs jours dans un environnement pas trop médicalisé, sans pour autant être à la charge de leur famille. Il reçoit des patientes de tous horizons : celles dont on ne veut pas ailleurs - les sans domicile fixe, les femmes du voyage, les femmes voilées -, mais aussi les épouses de notables qui préfèrent ne pas courir le risque que ce qu'elles auront confié à leur gynécologue de ville revienne aux oreilles de leur mari.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le roman s'ouvre sur l'arrivée au sein de l'unité 77 de Jean Atwood, jeune médecin brillant, major de sa promotion, qui se destine à la chirurgie gynécologique, mais que, à sa grande fureur, on oblige à venir terminer sa formation dans le service du docteur Karma. Atwood n'a aucune envie de passer six mois à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;écouter des histoires de bonnes femmes&lt;/i&gt; » en tenant la main des patientes, et trouve éc&#339;urantes la bienveillance mielleuse de « Barbe-Bleue », sa certitude d'avoir tout compris, la guerre ouverte qu'il mène contre la quasi-totalité de ses confrères. Karma, en effet, se fout des rapports de confraternité : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La loyauté d'un soignant&lt;/i&gt;, affirme-t-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;va d'abord à ses patients, ensuite seulement à ses confrères.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La plupart du temps, dans ce roman polyphonique - comme l'indique son titre -, c'est Atwood qui raconte. Son point de vue corrosif sur l'unité 77 et sur Karma neutralise, en les devançant, les réactions agressives ou le scepticisme qui pourraient être ceux du lecteur. Ses constantes questions et objections, voire ses vitupérations scandalisées, poussent son patron dans ses retranchements, l'obligeant à s'expliquer, à expliciter et à défendre la philosophie qui sous-tend sa pratique, en même temps qu'elles révèlent les a priori arrogants et cyniques dont Atwood a le crâne bourré au terme de ses études (après le coup de théâtre de la page 39, on est définitivement ferré). Winckler achève de conquérir le lecteur - et la lectrice - en jouant avec ses propres préjugés misogynes, en l'amenant à en prendre conscience, à les interroger.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Même si l'on devine bien, dès le départ, que l'on va assister à la lente conversion d'Atwood, le processus est captivant à suivre - d'autant plus que de nombreux secrets, qui seront révélés peu à peu, entourent les deux personnages, créant un suspense haletant. On partage l'extraordinaire soulagement et l'euphorie qui s'emparent du jeune médecin au fur et à mesure que ses défenses tombent, et que se révèlent les immenses gratifications offertes par ce rapport nouveau à son métier et aux patientes. L'écriture du roman, vivante, rapide, efficace, dénote une conviction et un enthousiasme contagieux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ses livres comme &lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur son site&lt;/a&gt;, Winckler n'en finit pas de s'époumoner contre la culture dominante du corps médical, contre le rapport de supériorité condescendante, voire méprisante et inhumaine, qu'il entretient trop souvent à l'égard des patients. Un rapport dont on peine à trouver une meilleure expression que celle formulée en son temps par Pierre Desproges - atteint d'un cancer, il connaissait bien l'autre côté de la barrière - dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vivons heureux en attendant la mort&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je hais les médecins. Les médecins sont debout. Les malades sont couchés. Le médecin debout, du haut de sa superbe, parade tous les jours dans tous les mouroirs à pauvres de l'Assistance publique, poursuivi par le zèle gluant d'un troupeau de sous-médecins serviles qui lui collent au stéthoscope comme un troupeau de mouche à merde sur une blouse diplômée, et le médecin debout glougloute, et fait la roue au pied des lits des pauvres qui sont couchés et qui vont mourir, et le médecin leur jette à la gueule, sans les voir, des mots gréco-latins que les pauvres couchés ne comprennent jamais, et les pauvres couchés n'osent pas demander, pour ne pas déranger le médecin debout qui pue la science et qui cache sa propre peur de la mort en distribuant sans sourciller ses sentences définitives et ses antibiotiques approximatifs comme un pape au balcon dispersant la parole et le sirop de Dieu sur le monde à ses pieds.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bruno Sachs, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt;, n'était pas plus tendre. Des cahiers qu'il tenait pendant ses études, il exhumait des réquisitoires d'une virulence dévastatrice dont il ne reniait pas une ligne. Il se souvenait d'un petit fait ô combien révélateur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pendant toutes mes études, chaque année, j'ai donné mon sang. Les membres du service de transfusion sanguine s'installaient une fois par an dans les couloirs attenants à la cafétéria de la faculté.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un jour, j'ai demandé à une des infirmières qui prélevaient s'ils passaient comme ça dans toutes les facs. Elle m'a répondu que oui, en ajoutant que les étudiants en médecine et en pharmacie étaient ceux qui donnaient le moins.&lt;/i&gt; » Et il constatait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pendant dix ans d'études, j'ai appris à palper, manipuler, inciser, suturer, bander, plâtrer, ôter des corps étrangers à la pince, mettre le doigt ou enfiler des tuyaux dans tous les orifices possibles, piquer, perfuser, percuter, secouer, faire un &quot;bon diagnostic&quot;, donner des ordres aux infirmières, rédiger une observation dans les règles de l'art et faire quelques prescriptions,&lt;/i&gt; mais pendant toutes ces années, jamais on ne m'a appris à soulager la douleur, ou à éviter qu'elle n'apparaisse. Jamais on ne m'a dit que je pouvais m'asseoir au chevet d'un mourant et lui tenir la main, et lui parler. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La violence de ce rapport de pouvoir a tendance à être plus grande encore quand les patients sont des patientes ; il peut alors facilement se teinter de haine. On trouvait ainsi dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Trois Médecins&lt;/i&gt;, qui se déroulait dans les années 1970, un terrifiant personnage de chirurgien qui se vantait de ne jamais avoir d'états d'âme quand il s'agissait de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;faire sauter&lt;/i&gt; » un sein ou un utérus. Sans aller jusque-là, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt; montre à quel point, en matière de contraception et d'avortement, le comportement de bien des médecins reste dicté par des réflexes moralisateurs, voire répressifs, dont Jean Atwood, au début, fournit un assez bon échantillon. Maud Gelly, jeune médecin et militante du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF), nous racontait d'ailleurs : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au cours de mes études, j'ai fait un passage dans un service de gynécologie, et j'ai été révoltée par la façon dont on traitait les femmes qui venaient avorter. J'ai vu un jour un médecin jeter devant l'une d'elles une plaquette de pilules en lui disant : &lt;/i&gt;&#8220;Allez, montrez-moi comment on s'en sert !&#8221; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-5&quot; name=&quot;nh1-5&quot; id=&quot;nh1-5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) Voir « Les acquis féministes sont-ils irréversibles ? », Le Monde (...)' &gt;5&lt;/a&gt;) »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Le soignant, &lt;br /&gt;c'est celui
&lt;br /&gt;à qui le patient
&lt;br /&gt;prend la main »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est cette posture défensive, ce maintien d'une barrière infranchissable entre médecin et patient, que Winckler et ses personnages dynamitent tranquillement. Le premier aime à citer ce mot plein de sagesse : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=617&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;La seule différence entre Dieu et un médecin&lt;/a&gt;, c'est que Dieu ne se prend pas pour un médecin.&lt;/i&gt; » Karma, lui, va répétant que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;soigner, ce n'est pas&lt;/i&gt; jouer au docteur ». Et l'exergue de l'un des chapitres du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt; affirme avec malice : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le soignant, c'est celui à qui le patient prend la main.&lt;/i&gt; » En interdisant de se barricader dans la position de celui - ou de celle - qui sait, qui fait partie de la prestigieuse confrérie des médecins, et que ni la douleur, ni la mort ne concernent personnellement, cette attitude, évidemment, implique le renoncement aux illusions de la toute-puissance, l'acceptation de sa propre vulnérabilité d'être humain ; autant dire un investissement d'une nature tout à fait différente, tourné davantage vers le bien-être du patient, vers le sens même du métier de médecin, que vers la préservation orgueilleuse d'un statut professionnel et social. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Soigner&lt;/i&gt;, assène Karma à Atwood, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;c'est fatigant, déprimant et ingrat.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Fatigant, certes. Mais déprimant ? Ingrat ? A lire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, ce n'est pas l'impression que l'on a, loin de là. Comme Winckler lui-même, Karma tient un site Internet sur lequel, tel un voyageur en ballon qui lâcherait du lest pour monter plus haut, il diffuse de l'information médicale (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-6&quot; name=&quot;nh1-6&quot; id=&quot;nh1-6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(6) Parmi les contributions extérieures, on retrouve un article de Périphéries (...)' &gt;6&lt;/a&gt;), dilapidant ainsi ce précieux savoir qu'il serait censé garder par-devers lui. Remise en cause de la nécessité d'un examen systématique pour une simple prescription de contraceptif, de la posture d'examen « jambes écartées », de l'utilisation inutilement douloureuse de la pince de Pozzi, des préjugés sur le stérilet... : le livre regorge de considérations surprenantes, stimulantes, qui en font un véritable outil d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;empowerment&lt;/i&gt;, donnant à la lectrice le sentiment de récupérer un regard critique sur la façon dont on la soigne, loin de la révérence craintive qu'inspire en général le corps médical. Avec la santé des femmes, mais aussi avec la question méconnue de l'intersexualité et, plus largement, de l'identité sexuelle, également abordées dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, le romancier Winckler a définitivement trouvé ses sujets de prédilection. On en sort avec une pêche insubmersible, et l'espoir que ce livre saura réveiller des vocations, et donner envie à de jeunes médecins de prendre leur courage à deux mains pour s'en aller, à leur tour, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;terrasser le dragon&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-1&quot; name=&quot;nb1-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) A propos de la double vie des écrivains, lire sur ce site « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article309.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'emploi du temps&lt;/a&gt; » (mars 2007).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-2&quot; name=&quot;nb1-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ajout du 31 août 2009&lt;/strong&gt; : lire, sur le blog que vient d'entamer Martin Winckler, le billet intitulé « &lt;a href=&quot;http://wincklersblog.blogspot.com/2009/08/suivre.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;(A suivre...)&lt;/a&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-3&quot; name=&quot;nb1-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Lire « &lt;a href=&quot;http://www.telerama.fr/livre/le-romancier-martin-winckler-les-series-m-ont-appris-a-faire-confiance-au-lecteur,43104.php&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les séries m'ont appris à faire confiance au lecteur&lt;/a&gt; », Télérama.fr, 30 mai 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-4&quot; name=&quot;nb1-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Lire « &lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=923&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;L'école des soignants : un rêve, un projet, un (nouveau) départ...&lt;/a&gt; », Winckler's Webzine, 17 juillet 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-5&quot; name=&quot;nb1-5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) Voir « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/CHOLLET/14649&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les acquis féministes sont-ils irréversibles ?&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-6&quot; name=&quot;nb1-6&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;6&lt;/a&gt;) Parmi les contributions extérieures, on retrouve un article de Périphéries sur le choix de ne pas avoir d'enfant, « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article308.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La vie est un manège&lt;/a&gt; » (3 février 2007). A ce sujet, voir aussi le programme de l'Université des femmes de Bruxelles, « &lt;a href=&quot;http://www.universitedesfemmes.be/061_seminaires-feminisme.php?idsem=64&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;En avoir ou pas. Les féministes et les maternités&lt;/a&gt; » (septembre 2009 - février 2010).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;b&gt;Martin Winckler, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, P.O.L., 600 pages, 22,80 euros. &lt;br /&gt;On peut &lt;a href=&quot;http://www.pol-editeur.fr/catalogue/fichelivre.asp?Clef=6290&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;lire les premières pages&lt;/a&gt; sur le site de l'éditeur.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Construire l'ennemi</title>
		<link>http://peripheries.net/article321.html</link>
		<dc:date>2009-01-01T21:34:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>

		<description>Qu'elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Israël / Palestine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Qu'elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, privée de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la première puissance mondiale et assuré, quels que soient ses forfaits, de ne jamais être inquiété, occupe illégalement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement démocratique se défendre contre les méchants islamistes qui veulent sa perte.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, privée de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la première puissance mondiale et assuré, quels que soient ses forfaits, de ne jamais être inquiété, occupe illégalement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement démocratique se défendre contre les méchants islamistes qui veulent sa perte. Et le pauvre petit Etat est vraiment désolé de devoir au passage réduire en charpie quelques gamins - les seuls Palestiniens que l'on daigne considérer comme « innocents », ce sont les enfants ; et encore... - pour parvenir à atteindre les fourbes activistes méritant mille fois la mort qui se cachent lâchement parmi eux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« A partir du moment où l'autre est l'ennemi, il n'y a plus de problème. » On avait déjà eu l'occasion de citer &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article219.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;ici&lt;/a&gt; cette phrase par laquelle, dans le roman de Stéphanie Benson &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cavalier seul&lt;/i&gt;, un personnage explique comment on peut justifier les pires crimes. Croit-on vraiment qu'un seul massacre ait pu se commettre sans que ses auteurs se persuadent et persuadent les autres qu'ils y étaient obligés par le danger que représentaient leurs victimes ? Dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La peur des barbares&lt;/i&gt; (Robert Laffont, 2008), Tzvetan Todorov rappelle : « Quand on demande aux policiers et aux militaires sud-africains pourquoi, au temps de l'apartheid, ils ont tué ou infligé des souffrances indicibles, ils répondent : pour nous protéger de la menace que les Noirs (et les communistes) faisaient peser sur notre communauté. &quot;Nous n'avons pris aucun plaisir à faire cela, nous n'en avions aucune envie, mais il fallait les empêcher de tuer des femmes et des enfants innocents (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-1&quot; name=&quot;nh2-1&quot; id=&quot;nh2-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Phrase citée par Desmond Tutu dans son livre Il n'y a pas (...)' &gt;1&lt;/a&gt;).&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Transformer le faible en fort
&lt;br /&gt;et le fort en faible&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi, le sort fait aujourd'hui aux Gazaouis a été permis par une longue et obstinée construction de l'ennemi. Depuis le mensonge fondateur d'Ehud Barak sur la prétendue « offre généreuse » qu'il aurait faite en 2000 à Camp David, et que les Palestiniens auraient refusée, les politiciens et les communicants israéliens s'y emploient avec zèle ; et, ces jours-ci, ils intensifient leurs efforts (lire par exemple « &lt;a href=&quot;http://www.lefigaro.fr/international/2008/12/31/01003-20081231ARTFIG00361-internet-l-autre-zone-de-guerre-d-israel-.php&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Internet, l'autre zone de guerre d'Israël&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, 31 décembre 2008). Mais le 11 septembre 2001, en poussant l'Occident à la frilosité grégaire et au repli identitaire, leur a offert un terrain favorable en leur permettant de jouer sur la nécessaire solidarité des « civilisés » face aux « barbares » (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-2&quot; name=&quot;nh2-2&quot; id=&quot;nh2-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Tzipi Livni, lors de sa visite officielle en France : « Israël se trouve (...)' &gt;2&lt;/a&gt;) : innocence inconditionnelle pour les premiers, culpabilité tout aussi inconditionnelle pour les seconds. Dans son &lt;a href=&quot;http://www.liberation.fr/monde/0101308205-victimes&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;éditorial&lt;/a&gt; de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; du 29 décembre, Laurent Joffrin met ingénument en garde Israël contre le risque de perdre sa « supériorité morale » : en effet, on frémit à cette hypothèse. Quant à Gilad Shalit, il n'est pas le soldat d'une armée d'occupation capturé par l'ennemi, ce qui fait quand même partie des risques du métier, mais un « otage » (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-3&quot; name=&quot;nh2-3&quot; id=&quot;nh2-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Lire aussi, dans Le Monde diplomatique de janvier 2009, « La mémoire (...)' &gt;3&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La focalisation hypnotique, obsessionnelle, sur l'« intégrisme musulman », relayée avec zèle par d'innombrables éditorialistes et tâcherons médiatiques, tous ces « &lt;a href=&quot;http://valestderetour.wordpress.com/2008/10/28/reviens-voltaire-y-a-du-pudding-pour-le-dessert/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;meilleurs spécialistes de l'islam de tout leur immeuble&lt;/a&gt; » qui, conformément au désormais bien connu « théorème de Finkielkraut » (moins tu en sais sur le sujet dont tu causes, plus on t'écoute), y ont trouvé un fonds de commerce providentiel et l'occasion d'une gloire facile, est parvenue à persuader l'opinion occidentale que celui-ci représentait aujourd'hui le plus grand danger menaçant le monde. « Pour ma part, je soutiens Israël et les Etats-Unis. La menace islamiste est, à mes yeux, beaucoup plus terrifiante », ânonne ainsi un intervenant &lt;a href=&quot;http://blog.mondediplo.net/2008-12-28-Gaza-choc-et-effroi#forum&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur un forum&lt;/a&gt; - les forums constituant un témoignage accablant de l'ampleur et de la réussite du lavage de cerveau. Bassiner jour après jour des citoyens occidentaux désorientés par l'évolution du monde et peu sûrs d'eux-mêmes avec la « menace islamiste » a eu pour effet de faire disparaître tout le reste, et en particulier de gommer comme par magie tout rapport de forces objectif. Le résultat, c'est qu'un type qui insulte une femme voilée dans le métro parisien n'a pas l'impression de s'en prendre à plus faible que lui, mais de poser un acte de résistance héroïque (« M'agresser est quasiment vécu par l'agresseur comme de la légitime défense », observe Malika Latrèche dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article318.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;). Et qu'Israël passe non pas pour l'agresseur, mais pour la victime : « Les Israéliens ont toute ma sympathie dans cette épreuve », lit-on sur les &lt;a href=&quot;http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/20081227.OBS7345/lsreactions00e5.html?l=7&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;forums&lt;/a&gt; du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt;, alors que les Gazaouis pataugent dans le sang et les gravats.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Massacrer les Palestiniens
&lt;br /&gt;pour libérer leurs femmes&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le matraquage sur l'« islamisme » a été si efficace que l'occupation israélienne, qui constitue pourtant la donnée première de la situation au Proche-Orient, a tout simplement disparu des radars. Au mieux, quand on reste un peu sensible au malheur palestinien, on fait comme s'il était symétrique au malheur israélien - toujours cette « fausse symétrie » que pointaient Denis Sieffert et Joss Dray dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article95.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La guerre israélienne de l'information&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. Si d'aventure l'opinion occidentale est quand même prise d'un doute passager, « euh, vous êtes sûrs que vous n'y allez pas un peu fort, là, quand même ? », elle est aussitôt invitée à se rappeler que, de toute façon, ces gens-là ne sont que des bêtes malfaisantes qui détestent les juifs par pure méchanceté d'âme (eh bien oui, pour quelle autre raison cela pourrait-il bien être ?) et qui oppriment leurs femmes - on espère que les femmes palestiniennes seront au moins reconnaissantes à Israël de les débarrasser de tels monstres en tuant leurs maris, leurs pères, leurs frères, leurs fils. Faut-il en déduire que le machisme mérite la peine de mort ? Dans ce cas, suggérons que la sanction soit aussi appliquée en Occident : je sens qu'on va rigoler. Oh, mais pardon, bien sûr, j'oubliais : il n'y a pas de machos en Occident, &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-12-24-Halde&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;où règne une égalité parfaite&lt;/a&gt; entre les sexes. Et il n'y a pas d'antisémitisme non plus. Six millions de morts, c'était avant le déluge, d'ailleurs nos grands-parents étaient tous résistants, et de plus ces salauds d'Arabes étaient pronazis, ce qui prouve quand même leur malfaisance foncière. Avoir été pronazi, c'est vachement plus grave que d'avoir été nazi ou collabo, non ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette analyse faisant de l'intégrisme musulman le plus grand péril menaçant la planète est parfois posée au détriment du plus élémentaire bon sens, comme le montrait par exemple en 2004 Sadri Khiari dans sa &lt;a href=&quot;http://lmsi.net/article.php3?id_article=210&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;lecture&lt;/a&gt; du livre de Caroline Fourest et Fiammetta Venner &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tirs croisés&lt;/i&gt;. Il relevait la contradiction entre le tableau que peignaient les auteures de la puissance respective des différents intégrismes monothéistes et les conclusions qu'elles en tiraient, à savoir que l'islamisme était le plus redoutable : « Malgré ses bombes humaines, son argent sale, ses foules arabo-musulmanes fanatisées et impuissantes, l'islamisme semble bien inoffensif par rapport à la puissance des intégrismes chrétien et juifs, du moins tels qu'elles nous les présentent, influençant la politique des Etats les plus puissants du monde. Or, c'est à l'idée inverse qu'elles aboutissent : &quot;A côté de l'intégrisme musulman, les intégrismes juifs et chrétien donnent l'impression de phénomènes marginaux plutôt folkloriques, en tous cas sans conséquences.&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Israël fera la paix... &lt;br /&gt;« quand les Palestiniens
&lt;br /&gt;seront finlandais »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais surtout, cette focalisation sur l'« islamisme » est désastreuse parce qu'elle s'en prend à un phénomène de nature essentiellement réactive et défensive, qu'elle ne fait qu'alimenter encore davantage. La prise de pouvoir du Hamas est présentée comme une preuve de l'arriération et du caractère belliqueux des Palestiniens, alors qu'elle résulte de l'exaspération d'une population qui a vu l'occupant poursuivre inexorablement sa politique de terreur et de spoliation. « On nettoie, et ensuite, peut-être qu'on verra enfin émerger un partenaire palestinien raisonnable », disent en substance les autorités israéliennes aujourd'hui - comme si elles ne s'étaient pas acharnées auparavant à discréditer, à diaboliser, à éradiquer les partenaires raisonnables qu'elles avaient en face d'elles, assiégeant le quartier général de Yasser Arafat tandis que les infrastructures du Hamas et du Djihad islamique restaient debout. Selon toute vraisemblance, c'est plutôt les Palestiniens qu'il s'agit de « nettoyer ». « Sharon fera la paix... quand les Palestiniens seront finlandais », prédisait à juste titre Charles Enderlin (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, 20 octobre 2004). C'est tout aussi vrai d'Ehud Olmert. Et cela risque malheureusement d'être encore plus vrai de celui ou celle qui lui succédera en février.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comment pourrait-il en être autrement ? C'est l'existence même des Palestiniens qui gêne. Dans un texte publié le 30 décembre, « &lt;a href=&quot;http://www.starhawk.org/activism/activism-writings/israel_palestine/on_gaza12-08.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;On Gaza&lt;/a&gt; », l'activiste altermondialiste américaine Starhawk écrit : « Je suis juive, de naissance et d'éducation, née six ans après la fin de l'Holocauste, élevée dans le mythe et l'espoir d'Israël. Le mythe dit ceci : &quot;Pendant deux mille ans nous avons erré en exil, nulle part chez nous, persécutés, presque détruits jusqu'au dernier par les nazis. Mais de toute cette souffrance est sortie au moins une bonne chose : la patrie à laquelle nous sommes revenus, enfin notre propre pays, où nous pouvons être en sécurité, et fiers, et forts.&quot; C'est une histoire puissante, émouvante. Elle ne présente qu'un seul défaut : elle oublie les Palestiniens. Elle &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;doit&lt;/i&gt; les oublier, parce que, si nous devions admettre que notre patrie appartenait à un autre peuple, elle en serait gâchée. Le résultat est une sorte d'aveuglement psychique dès qu'il s'agit des Palestiniens. Si vous investissez réellement Israël comme la patrie des juifs, l'Etat juif, alors, vous ne pouvez pas laisser les Palestiniens avoir une réalité à vos yeux. Golda Meir disait : &quot;Les Palestiniens, qui sont-ils ? Ils n'existent pas.&quot; Nous entendons aujourd'hui : &quot;Il n'y a pas de partenaire pour la paix. Il n'y a personne à qui parler.&quot; » Face à cet aveuglement, une seule alternative s'offre à la communauté internationale, au sein de laquelle les leviers de décision sont encore occidentaux : soit obliger les Israéliens à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;voir&lt;/i&gt; les Palestiniens ; soit approuver cet aveuglement - « mais non, bien sûr, vous avez raison, ces gens n'existent pas, mais larguez donc encore quelques bombes pour vous en assurer, si cela peut vous soulager » - et cautionner, voire encourager, un sociocide. Il semble qu'elle ait fait son choix.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Se mettre à la place des dominés,
&lt;br /&gt;c'est trop fatigant&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce choix a été largement facilité par la résurgence du mépris colonial le plus cru - élément que Starhawk néglige quelque peu. Pouvoir déchaîner son inconscient colonial à l'abri du noble combat pour ceux que l'on a autrefois si allègrement génocidés, avouons que c'est quand même une formidable aubaine. La propagande pro-israélienne compte sur l'imprégnation persistante des cerveaux par les vieux clichés coloniaux, qui empêche toute appréhension &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réelle&lt;/i&gt; du malheur des Palestiniens. Ensevelis sous les représentations racistes, parlant une langue dont les accents ont été moqués par des générations de comiques troupiers, ceux-ci inspirent toujours la méfiance et le soupçon : quand Arafat avait reconnu Israël, on était persuadé qu'il s'agissait d'une ruse. Leur douleur est toujours suspectée d'être une mise en scène (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-4&quot; name=&quot;nh2-4&quot; id=&quot;nh2-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) PLPL-Le Plan B relevait par exemple, dans Marianne du 10 décembre 2001 : (...)' &gt;4&lt;/a&gt;), une fourberie destinée à abuser l'Occidental trop naïf (une militante féministe, citée dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt;, à une femme voilée qu'elle vient d'agresser : « Arrêtez avec vos larmes de crocodile »). La propagande pro-israélienne parie sur l'impossibilité d'une identification du pékin occidental avec les Palestiniens, comme en témoigne le succès de l'argument que l'on voit copié-collé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; sur tous les forums : « D'accord, mais mettez-vous à la place des malheureux Israéliens qui vivent sous les tirs de roquettes, quel Etat au monde accepterait cela », etc. Ce n'est jamais à la place des Palestiniens qu'on est invité à se mettre. Le fait de vivre sous la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;menace&lt;/i&gt; d'une mort violente, menace qui se concrétise rarement, est considéré comme plus intolérable que celui de vivre avec l'omniprésence de la mort &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;effective&lt;/i&gt;, qui plus est dans des conditions matérielles et morales infernales, et de subir une occupation depuis des décennies.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'obsession de l'islamisme et l'effacement du rapport de forces réel - son inversion, même - ont été d'autant plus faciles à installer qu'ils permettent de faire l'économie de toute identification aux dominés. Et cela tombe bien, parce que justement, de toute façon, en France ou ailleurs, on ne meurt pas d'envie de se mettre à la place des dominés, d'essayer de comprendre ce qu'ils vivent ou comment ils voient les choses. On laisse désormais cet exercice pénible à ceux qui ont, dit-on, la « haine de soi ». A propos d'Amira Hass, rare journaliste israélienne à travailler dans les territoires palestiniens, un intervenant ricane sur un forum : « Plutôt qu'Amira Hass, c'est Amira Selbsthass [« haine de soi » en allemand] qu'elle devrait se nommer ! » L'opinion majoritaire, c'est que les victimes nous emmerdent avec leurs pleurnicheries, qu'elles font un drame de tout - à preuve, les dénonciations très en vogue de la « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/CHOLLET/15078&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;victimisation&lt;/a&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette profonde réticence, le refus de fournir cet effort d'identification - car cela demande bien un effort -, cet enfermement dans le confort de ses certitudes et de sa position dominante, produisent une sous-estimation permanente des souffrances de l'autre. On reste sans voix, par exemple, en entendant certains, en France, affirmer leur incrédulité quant au fait que l'histoire coloniale continuerait de produire des effets dans notre réalité présente : « C'était il y a longtemps », arguent-ils... Sous-estimation, aussi, dans tous ces discours qui affirment que l'ancien tiers-monde ne doit sa piètre situation qu'à lui-même, et non à l'héritage colonial. Pire : la possibilité même de l'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;existence&lt;/i&gt; d'un point de vue sur le monde autre que le point de vue blanc et occidental suscite le scepticisme. C'est peut-être bien cela que signifient les accusations de « relativisme culturel », si fréquentes ces dernières années à l'égard de tous ceux qui défendent encore la nécessité d'un décentrage : il n'y a au monde qu'un seul point de vue valide et respectable, c'est le point de vue occidental ; et la seule alternative offerte aux autres est soit de l'embrasser, soit de rester dans les ténèbres de leur sauvagerie.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les commentateurs occidentaux,
&lt;br /&gt;qui évoquent les &quot;sanglants attentats-suicides&quot;,
&lt;br /&gt;ne parlent jamais de la &quot;sanglante occupation&quot; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette sous-estimation du préjudice causé à l'autre, le journaliste néerlandais Joris Luyendijk la pointait en 2007 dans un article du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; intitulé « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/03/LUYENDIJK/14555&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les mots biaisés du Proche-Orient&lt;/a&gt; » : « Le mot &quot;occupation&quot; peut-il être, lui aussi, vide de sens pour les lecteurs et les téléspectateurs occidentaux ? Un tel vide expliquerait pourquoi on multiplie les pressions sur l'Autorité palestinienne pour qu'elle prouve qu'elle &quot;en fait assez contre la violence&quot; alors qu'on ne demande presque jamais aux porte-parole du gouvernement israélien s'ils &quot;en font assez contre l'occupation&quot;. Nul doute qu'en Occident le citoyen sait ce qu'est la menace terroriste, ne serait-ce que parce que les responsables politiques le lui rappellent régulièrement. Mais qui explique aux publics occidentaux la terreur qui se cache derrière le mot &quot;occupation&quot; ? Quelle que soit l'année à laquelle on se réfère, le nombre de civils palestiniens tués en raison de l'occupation israélienne est au moins trois fois supérieur à celui des civils israéliens morts à la suite d'attentats. Mais les correspondants et les commentateurs occidentaux, qui évoquent les &quot;sanglants attentats-suicides&quot;, ne parlent jamais de la &quot;sanglante occupation&quot;. » Et pourtant, imaginons un seul instant l'impact qu'aurait, par exemple, l'instauration d'un check-point tenu par des soldats hostiles dans les rues de Paris ou de New York...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Non seulement l'occupation reste une abstraction, mais on sent aussi percer l'idée qu'après tout, des métèques, semblables à ces colonisés et à ces immigrés que l'on tutoie avec mépris, ne devraient pas être aussi chatouilleux sur leur dignité ou sur les conditions de vie qu'on leur impose. N'est-ce pas leur destin naturel, après tout ? On détruit leur société ? Oui, bon, pour ce qu'elle vaut, leur société... De là à estimer que leur oppression par un peuple « civilisé » représente pour eux une chance, il n'y a qu'un pas - que Bernard-Henri Lévy, dialoguant en mars 2008 avec l'écrivain arabe israélien Sayed Kashua à l'occasion du Salon du livre de Paris, franchissait joyeusement : « Vous ne parleriez pas l'hébreu, et vous ne le parleriez pas si bien et avec tant de grâce et de talent, si l'Etat d'Israël n'existait pas », avait-il le culot prodigieux de lui dire (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-5&quot; name=&quot;nh2-5&quot; id=&quot;nh2-5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) « L'appel au boycott du Salon du livre est une prise (...)' &gt;5&lt;/a&gt;)...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Non seulement la majorité des gens, biberonnés à la propagande télévisuelle, cramponnés à leurs « principes » comme à des bouées de sauvetage, ne veulent même plus essayer de comprendre ce que vivent et ressentent des non-Blancs ou des non-Occidentaux, ne veulent plus essayer &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de se mettre à leur place&lt;/i&gt; ne serait-ce qu'un instant, mais ceux qui en ont encore le désir deviennent suspects, comme si, ce faisant, ils choisissaient leur camp, ou posaient un acte criminel. Déplacer un tant soit peu la perspective revient à trahir sa communauté, à se ranger du côté des barbares, des terroristes. Lorsqu'on a rendu compte, sur ce site, du livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt;, les quelques mails scandalisés qu'on a reçus en retour ne disaient pas simplement, comme c'était encore le cas en 2003, quand le « débat » sur le sujet a été lancé : « Je ne suis pas d'accord avec vous. » Cette fois, ils disaient : « Je suis atterré, je suis abasourdi, moi qui aimais tant vos livres... » Autrement dit : « Je vous croyais du côté de la culture, et vous étiez du côté de la barbarie. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La divergence des points de vue, s'agissant du Proche-Orient, est particulièrement exacerbée. D'un côté, des Occidentaux, profondément marqués par le génocide des juifs d'Europe, et que le double ressort d'une mauvaise conscience mal placée et d'un vieux complexe de supériorité raciste conduit à accorder à Israël un chèque en blanc moral. De l'autre, des pays, des communautés, des individus épars, marqués par une tout autre histoire &#8212; ou pas, d'ailleurs &#8212;, qui ne comprennent pas pourquoi c'est aux Palestiniens de payer les crimes commis par des Européens ; qui sentent bien, pour certains d'entre eux, que, à travers l'abandon et l'écrasement de ce peuple, c'est leur vie à eux aussi que l'on insulte, que l'on traite pour rien ; et qui, voyant l'étau de la propagande se refermer sur eux, perdent peu à peu tout espoir de voir une issue à l'injustice. On leur souhaite de ne pas se laisser défigurer par la haine, de résister à ce que l'on veut faire d'eux. Mais il faut avouer qu'on a vu des années commencer sous des augures moins sinistres.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-1&quot; name=&quot;nb2-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Phrase citée par Desmond Tutu dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a pas d'avenir sans pardon&lt;/i&gt;, Albin Michel, 2000.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-2&quot; name=&quot;nb2-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Tzipi Livni, lors de sa visite officielle en France : « Israël se trouve en première ligne du monde libre et est attaqué car nous représentons les valeurs du monde libre, dont fait partie la France. » (« &lt;a href=&quot;http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/proche_moyenorient/20090102.OBS7981/_livni__la_situation_humanitaire_a_gaza_est_comme_elle_.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Livni : la situation humanitaire à Gaza est &quot;comme elle doit être&quot;&lt;/a&gt; », Nouvelobs.com, 4 janvier 2009.)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-3&quot; name=&quot;nb2-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Lire aussi, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; de janvier 2009, « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/GRESH/16667&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;La mémoire refoulée de l'Occident&lt;/a&gt; », par Alain Gresh.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-4&quot; name=&quot;nb2-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;PLPL-Le Plan B&lt;/i&gt; relevait par exemple, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marianne&lt;/i&gt; du 10 décembre 2001 : « La guerre des images est meurtrière pour Israël. Pour des raisons objectives, d'abord : on ne voit pas la bombe qui explose dans un bus, ni le terroriste suicidaire entraînant les passants dans la mort. La caméra arrive avec les ambulances. En revanche, la caméra est présente quand Tsahal réprime une manifestation et quand les enfants palestiniens courent sous les bombes larguées par les hélicoptères. A quoi s'ajoute le sens de la mise en scène acquis par les Palestiniens, passés maîtres en l'art des enterrements publics [sic] avec expression de la colère et de la douleur. » Commentaire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;PLPL&lt;/i&gt; préfère ne pas imaginer la réaction qui eût accueilli un texte de ce genre où les parents israéliens de victimes d'attentats suicides auraient été présentés comme une clique de simulateurs. Et leur &quot;mise en scène&quot; attribuée à une prédisposition nationale ou religieuse à la fourberie. » Voir sur le site du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Plan B&lt;/i&gt; : « &lt;a href=&quot;http://www.leplanb.org/arsenal/les-sharoniards.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les Sharoniards&lt;/a&gt; » (février 2002).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-5&quot; name=&quot;nb2-5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) « &lt;a href=&quot;http://www.liberation.fr/tribune/010176340-l-appel-au-boycott-du-salon-du-livre-est-une-prise-d-otages&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;L'appel au boycott du Salon du livre est une prise d'otages&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, 13 mars 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Struggle for time</title>
		<link>http://peripheries.net/article320.html</link>
		<dc:date>2008-10-05T10:09:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Rationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Travail / Chômage</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu'elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l'on éprouve à garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot10.html" rel="tag"&gt;Rationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot8.html" rel="tag"&gt;Travail / Chômage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot27.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton320.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;200&quot; height=&quot;151&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu'elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l'on éprouve à garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s'ancrer profondément dans le monde, est un trésor rare que l'on doit arracher à un quotidien minuté, saturé. Les penseurs du revenu garanti, l'auteur allemand d'un conte-roman sur les « voleurs de temps », un écrivain amoureux de l'héritage culturel méditerranéen : tous semblent penser que dans l'attention au temps peut résider la clé d'un changement de paradigme.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/lang.jpg' width='410' height='309' style='border-width: 0px; width:410px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_724 spip_documents' /&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu'elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l'on éprouve à garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s'ancrer profondément dans le monde, est un trésor rare que l'on doit arracher à un quotidien minuté, saturé. Les penseurs du revenu garanti, l'auteur allemand d'un conte-roman sur les « voleurs de temps », un écrivain amoureux de l'héritage culturel méditerranéen : tous semblent penser que dans l'attention au temps peut résider la clé d'un changement de paradigme. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En 1977, à l'âge de 40 ans, l'actrice norvégienne Liv Ullmann, rendue célèbre par les films d'Ingmar Bergman - dont elle était séparée et avec qui elle avait une fille -, publiait un livre de souvenirs : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Devenir&lt;/i&gt;. D'une honnêteté impressionnante, plein d'humour et d'une profonde mélancolie, il est constitué de courts chapitres alternant des récits de son enfance et de sa vie présente. Elle y raconte notamment combien elle doit lutter pour trouver le temps d'écrire, et pour obtenir que son entourage respecte cette activité :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Chaque jour, je m'efforce de faire avancer mon livre. Rien de plus difficile que d'écrire à la maison, avec le téléphone qui sonne sans arrêt, Linn [&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sa fille&lt;/i&gt;], ses nurses, les voisins. Si j'étais un homme, cela serait différent. L'activité professionnelle d'un homme a droit à beaucoup plus de considération, de même que son travail à la maison, sa fatigue, son besoin de concentration.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Essayez de dire à un enfant : &quot;Maman travaille&quot;, alors qu'il voit qu'elle est simplement assise là en train d'écrire. Expliquez à la nurse - que vous payez bien cher pour qu'elle vous remplace - que ce que vous faites est important, que cela doit être terminé pour une date donnée ; vous la verrez immanquablement partir en hochant la tête, convaincue que vous négligez votre enfant et votre foyer. Ma réussite professionnelle et mes tentatives littéraires ne compensent pas des insuffisances domestiques aussi évidentes que les miennes.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/ullmann2.jpg' width='160' height='265' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_719 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Je suis installée avec ma machine à écrire dans une pièce du sous-sol. Périodiquement, cependant, mes scrupules m'obligent à remonter dans la cuisine. Je prends un café avec la bonne, je lis quelque chose à Linn, et je réponds poliment au téléphone, comme si j'avais tout mon temps.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et pourtant, je bous d'exaspération. Qui imaginerait qu'une apparence aussi pacifique puisse cacher tant de rage ? (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En prenant le café avec une voisine, je cherche à me disculper à tout propos, car je sais qu'elle ne peut pas comprendre pourquoi ce livre est si important pour moi. Terrible &quot;culpabilité féminine&quot;. Je n'ose pas mettre de musique quand je suis en bas en train d'écrire, de peur qu'on ne s'imagine là-haut que je me prélasse. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Plutôt paradoxal, tout ça, relève-t-elle, pour quelqu'un qui écrit justement un livre afin de dire « comme il est bon de mener une vie qui vous laisse tant de liberté, tant de possibilités : &quot;Je peux me libérer à volonté, être mon propre créateur et mon propre guide. Ma croissance et mon développement dépendent de ce que j'ai choisi ou éliminé dans la vie (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-1&quot; name=&quot;nh3-1&quot; id=&quot;nh3-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Liv Ullmann, Devenir, traduit de l'anglais par Nina Godneff, (...)' &gt;1&lt;/a&gt;).&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Il adorait être en scène,
&lt;br /&gt;parce que là au moins
&lt;br /&gt;aucun appel téléphonique
&lt;br /&gt;ne pouvait l'atteindre »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Une chambre à soi et 500 livres de rente » : c'était les conditions qu'identifiait en 1929 Virginia Woolf, dans une conférence célèbre (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-2&quot; name=&quot;nh3-2&quot; id=&quot;nh3-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Virginia Woolf, Une chambre à soi, traduit de l'anglais par Clara (...)' &gt;2&lt;/a&gt;), pour qu'une femme puisse exercer une activité littéraire. Ce qui représente un bon début, certes ; mais, les questions matérielles résolues, il faut malheureusement encore compter avec les limitations imposées par la pression des regards extérieurs et la mauvaise conscience.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Liv Ullmann, qui est aussi comédienne de théâtre, évoque le musicien et humoriste danois Victor Borge « qui disait qu'il adorait être en scène, parce que là au moins aucun appel téléphonique ne pouvait l'atteindre ». Car, si les femmes éprouvent des difficultés particulières à défendre leur espace personnel, c'est aussi le cas, par exemple, de tous ceux, quel que soit leur sexe, que leur activité intellectuelle ou artistique expose publiquement, et qui doivent faire face à des sollicitations en bien plus grand nombre que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient consacrer les maigres heures que comptent leurs journées.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le cinéaste palestinien Elia Suleiman racontait un jour - impossible de retrouver où - les circonstances de sa première rencontre avec &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Said&lt;/a&gt;. Souhaitant absolument entrer en relation avec lui, il avait forcé tous les barrages et réussi à se faufiler dans son bureau à l'université de Columbia. Là, le grand professeur, sans même relever les yeux de son travail, lui avait demandé sèchement quel motif valable il pouvait avancer pour lui voler ainsi son précieux temps. Il avait fallu au jeune homme une obstination et une sagacité à toute épreuve pour, peu à peu, réussir à l'amadouer et à gagner sa considération (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-3&quot; name=&quot;nh3-3&quot; id=&quot;nh3-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Merci à Gilles D'Elia, du site Relectures, qui a retrouvé la référence (...)' &gt;3&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Solliciteurs et sollicités&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On pourrait en déduire, de prime abord, qu'Edward Said n'était « pas sympa dans la vie », qu'il avait la grosse tête, ou qu'il se montrait ingrat ou arrogant envers ses lecteurs et admirateurs. A la réflexion, pourtant, son attitude peut aussi apparaître comme très saine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour des raisons qui tiennent à la fois à l'idéalisation des créateurs, au désir sincère et légitime d'en savoir plus sur leur activité, au petit frisson que procure la fréquentation de la célébrité, beaucoup ne peuvent se contenter de ce qu'un artiste ou un intellectuel offre à travers sa production : il leur faut entrer en contact direct avec lui ou elle, obtenir un signe qui leur soit personnellement adressé, lui soumettre leurs propres créations et réflexions. Ce genre de requête est toujours démesurément chargé d'amour-propre, d'attentes, d'enjeux : une absence de réponse ouvre un boulevard à la paranoïa, justifiée ou non ; une rebuffade semble jeter une ombre amère sur tout le plaisir qu'on a pu prendre à la fréquentation d'un auteur. (Ici, c'est à la fois la journaliste et l'indécrottable midinette qui parle, en même temps que l'arroseuse arrosée, qui n'en revient pas de constater quel faible niveau d'exposition suffit pour se retrouver à son tour confronté à cette situation - ce qui laisse imaginer, en comparaison, l'intensité vertigineuse du commerce symbolique qui doit se dérouler autour des célébrités.)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il arrive que ces tentatives s'avèrent heureuses, qu'elles aboutissent à des entretiens fructueux, produisent de belles ententes, voire des amitiés durables. Mais, comme elles impliquent, du moins au départ, une relation asymétrique, il arrive aussi qu'elles donnent lieu à des situations embarrassantes : pour le solliciteur, parce qu'il est intimidé, et parce que l'admiration n'est jamais un exercice facile ; pour le sollicité, parce qu'il doit gérer le décalage entre sa personne et les projections fantasmatiques de son lecteur, et parfois faire face à une indélicatesse intrusive un peu pénible. (Ayant, au cours d'une période de petite forme, accepté de rencontrer une lectrice de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, je l'ai entendue s'écrier qu'elle était vraiment choquée par le fossé qu'elle constatait entre la vitalité qui se dégageait de mon livre et la mine que j'avais en entrant dans le café - ce qui fait toujours plaisir.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La valse des importants,
&lt;br /&gt;des surimportants
&lt;br /&gt;et des sursurimportants&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, quelle que soit la façon dont ces rencontres se passent (bien, mal, ni bien ni mal), l'âge et la sagesse aidant ( !), on voit aussi combien un refus peut être légitime. On voit mieux ce qu'il peut y avoir de caprice et d'immaturité dans l'impossibilité de se contenter de la production publique d'un auteur, ou dans la quête d'un adoubement de sa part. Certes, la vie intellectuelle et artistique est aussi un gigantesque jeu de l'oie, ou de la courte échelle, dans lequel les cooptations, la sympathie et l'estime de quelqu'un se situant un peu ou très au-dessus de votre propre niveau de visibilité peuvent avoir un impact non négligeable sur votre parcours. Mais, d'une part, on aurait tort de surestimer le pouvoir de ceux que l'on sollicite. Cette quête éperdue d'attention, Albert Cohen, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Belle du Seigneur&lt;/i&gt;, l'a décrite sous sa forme la plus cynique dans un autre contexte - celui d'une réception à la Société des Nations -, montrant bien son absurdité :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Verres givrés en main et y contemplant les glaçons flottants, les invités importants étaient, selon leur tempérament, furieux ou mélancoliques lorsqu'ils étaient abordés ou happés au passage par un invité moins important et en conséquence inutile à leur ascension mondaine ou professionnelle. Le regard vague et l'esprit absorbé par des méditations stratégiques, feignant d'écouter le raseur qui, tout ravi de sa capture, faisait le charmant et le sympathique, ils n'en supportaient l'improductive compagnie que provisoirement et en attendant mieux, c'est-à-dire la fructueuse prise de quelque supérieur. Ils la supportaient soit parce qu'elle leur procurait un plaisir passager de puissance et d'affable mépris, soit parce qu'elle leur donnait une contenance et les préservait de la solitude, plus redoutable encore que d'être vu en conversation avec un inférieur, ne connaître personne étant le plus grand des péchés sociaux. (...) C'est pourquoi les importants, tout en marmonnant de vagues &quot;oui oui, certainement&quot;, avaient des yeux inquiets et mobiles, surveillaient la bourdonnante cohue et, sans en avoir trop l'air, la balayaient d'un regard circulaire et périodique, phare tournant, dans l'espoir du poisson de choix, un surimportant à harponner dès que possible (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-4&quot; name=&quot;nh3-4&quot; id=&quot;nh3-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Albert Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, 1968.' &gt;4&lt;/a&gt;). » « Surimportant » qui, pour sa part, bien sûr, n'a qu'une idée en tête : ferrer un « sursurimportant »...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et puis, au-delà du fait que les tentatives pour retenir l'attention d'une personne mieux introduite que vous peuvent facilement virer au fayotage ou au copinage, il est inévitable que certaines d'entre elles - la plupart, même - n'aboutissent pas : les coups de foudre sont rares. En dernière instance, le temps et la disponibilité d'esprit, qui ne sont pas illimités et n'augmentent pas miraculeusement en même temps que le niveau d'exposition, leur mettent une borne naturelle.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les livres, la musique
&lt;br /&gt;et le papier blanc »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Discutant un jour avec &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article173.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; d'un intellectuel dont nous admirions tous les deux le travail, je lui ai révélé d'un air préoccupé que, selon mes sources, le type n'était « pas commode ». Dans un rugissement de rire, il m'a répondu en substance qu'il n'en espérait pas moins d'un homme qu'il tenait en si haute estime. Dans cette optique, la muflerie d'Edward Said à l'égard d'Elia Suleiman ne serait-elle pas même, au fond, un gage de sérieux ? Un écrivain ou un intellectuel se caractérise par l'attrait particulièrement fort qu'exercent sur lui ces deux sortes d'activités éminemment chronophages que sont l'absorption du savoir ou des &#339;uvres produits par les autres, et la mise en forme, par l'écriture, de ses propres pensées et créations : qu'il soit réticent à s'en laisser distraire, après tout, c'est plutôt à son honneur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/darwich.jpg' width='160' height='302' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_720 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Le poète palestinien &lt;a href=&quot;http://www.inventaire-invention.com/lectures/chollet_darwich.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Mahmoud Darwich&lt;/a&gt; - disparu en août dernier -, recevant chez lui son confrère libanais Abdo Wazen pour une série d'entretiens (publiés en français dans le recueil &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Entretiens sur la poésie&lt;/i&gt;), lui confiait n'être pas sorti de chez lui depuis trois jours, et précisait qu'il lui arrivait parfois de rester cloîtré plus longtemps. Il expliquait :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« La maison, c'est être seul avec moi-même. C'est aussi les livres, la musique et le papier blanc. La maison est en quelque sorte une chambre d'écoute de ce que nous avons de plus profond, une tentative aussi d'investir le temps de façon efficace. (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;J'avoue que j'ai perdu un temps précieux dans les voyages et les relations sociales. Je tiens à présent à m'investir totalement dans ce qui me semble plus utile, c'est-à-dire l'écriture et la lecture. Beaucoup de gens se plaignent de la solitude, mais ce n'est pas mon cas. Je m'y suis habitué, je l'ai apprivoisée et j'ai noué avec elle une relation d'amitié très intime ! (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sans la solitude, je me sens perdu. C'est pourquoi j'y tiens - sans me couper pour autant de la vie, du réel, des gens... Je m'organise de façon à ne pas m'engloutir dans des relations sociales parfois inintéressantes (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-5&quot; name=&quot;nh3-5&quot; id=&quot;nh3-5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) Mahmoud Darwich, Entretiens sur la poésie, traduit de l'arabe par (...)' &gt;5&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un temps par essence insuffisant&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le prix attaché par l'écrivain à ses heures de solitude et de travail est d'autant plus compréhensible que le sentiment de sa propre insuffisance au regard de ses aspirations le démange, le taraude. J'ai cité dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt; le désespoir de Flaubert, exprimé dans sa correspondance : « Mais la vie est si courte ! - Il me prend envie de me casser la gueule quand je songe que je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent, et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-6&quot; name=&quot;nh3-6&quot; id=&quot;nh3-6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(6) Lettre à Louis Bouilhet, 24 août 1853. Gustave Flaubert, Correspondance, (...)' &gt;6&lt;/a&gt;). » Lui faisait écho la frustration de l'héroïne, elle-même écrivain, du roman de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article171.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Nancy Huston&lt;/a&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Instruments des ténèbres&lt;/i&gt;, constatant combien la création humaine était un processus laborieux, qui exigeait un temps exorbitant : « Le roman est d'une linéarité enrageante. Imagine-t-on Dieu en train de fabriquer Adam comme les enfants jouent au pendu : d'abord la tête, ensuite le cou et les épaules, puis un bras, puis l'autre ? ou en train de créer une galaxie étoile par étoile (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-7&quot; name=&quot;nh3-7&quot; id=&quot;nh3-7&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(7) Nancy Huston, Instruments des ténèbres, Actes Sud, 1996.' &gt;7&lt;/a&gt;) ? »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le temps de l'activité intellectuelle et créatrice est, par essence, un temps &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;insuffisant&lt;/i&gt;. On l'avait également relevé, sur ce site, dans le compte rendu de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article309.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, l'enquête du sociologue Bernard Lahire sur la vie quotidienne des écrivains (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-8&quot; name=&quot;nh3-8&quot; id=&quot;nh3-8&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(8) Bernard Lahire, La Condition littéraire - La double vie des écrivains, La (...)' &gt;8&lt;/a&gt;). Une auteure y parlait de son sentiment « de ne jamais être assez disponible, assez libre, assez tranquille, de ne jamais avoir assez de temps ». Une autre racontait comment son besoin d'écrire l'avait poussée à négliger ses proches - raison pour laquelle elle avait décidé de passer à mi-temps dans son travail, quitte à vivre avec très peu d'argent : « Je sentais que l'écriture prenait de plus en plus de place, qu'elle poussait le reste, les week-ends, les amis. J'en étais arrivée au point où je n'appréciais plus d'être dehors, en promenade, au bord de la mer. Je voulais rentrer. Retourner à la table d'écriture et travailler. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ces conditions, que l'écrivain se cramponne au temps dont il dispose, qu'il s'en montre avare, quoi de plus compréhensible ? Si sa tâche peut même l'amener à manquer de temps pour sa famille ou ses amis, comment lui en vouloir d'ignorer les sollicitations de parfaits inconnus ? Et, après tout, quel sens cela a-t-il de vouloir mettre une entrave supplémentaire à un travail qui, au départ, constitue la raison pour laquelle on éprouve à son égard de l'estime et de la reconnaissance ? Respect aux rustres et aux mégères, donc.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après avoir pendant des années sollicité des entretiens fleuves auprès de la terre entière, en prenant assez mal les éventuels refus que je pouvais essuyer, et avoir parfois abusé sans vergogne du temps de mes semblables, je me retrouve sollicitée à mon tour, et je me demande, perplexe, au nom de quoi certains peuvent bien considérer que je leur dois quelque chose et qu'ils disposent d'un droit de regard sur l'usage que je fais de mon temps. Je sais : cette prise de conscience un brin tardive m'expose à quelques sarcasmes mérités, devant lesquels je ne peux que m'incliner. Mais, n'empêche : il est frappant de constater avec quelle facilité on peut s'estimer autorisé à disposer du temps d'autrui. On s'en fait une vision abstraite, on le traite - à l'instar de toutes les ressources naturelles - comme s'il était inépuisable. Exposition publique ou pas, c'est une de ces violences minuscules que l'on inflige et subit tour à tour, sans qu'elle soit jamais pensée comme telle. C'est toujours celui qui refuse son temps qui se sent dans son tort, et rarement celui qui l'exige.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le peu de légitimité sociale accordé au besoin de garder la haute main sur son temps et de se ménager des moments de solitude est assez extraordinaire. Montrez-vous chatouilleux dans ce domaine, faites valoir, comme le héros du roman de Pierre Mari &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article62.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Résolution&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, que votre « énergie sociale n'est pas inépuisable », et on vous accusera de jouer les divas, d'être un égoïste, voire un asocial ou un déviant. Thierry Fabre, dans son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge de la pensée de midi&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-9&quot; name=&quot;nh3-9&quot; id=&quot;nh3-9&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(9) Thierry Fabre, Eloge de la pensée de midi, Actes Sud, 2007.' &gt;9&lt;/a&gt;), cite cette profonde vérité formulée par Sénèque : « Personne ne revendique le droit d'être à soi-même, alors qu'on ne trouve jamais de temps pour soi-même... On est parcimonieux s'il s'agit de garder intact son patrimoine ; mais quand il s'agit de perdre son temps, on est prodigue dans le seul domaine où l'avarice serait honorable. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un pachyderme
&lt;br /&gt;sur une coquille de noix&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le temps serait-il la valeur la plus sous-estimée de notre société ? Oh, bien sûr : pas un manuel de développement personnel, pas un magazine qui ne vous enjoigne de « prendre du temps pour vous », sur un tapis de yoga ou dans un bain moussant ; ou encore, de vous ménager des moments d'exclusivité mutuelle pour assurer la longévité de votre couple. C'est sans doute là l'un des exemples les plus flagrants de ces « injonctions paradoxales » ou « doubles contraintes » typiques du monde moderne. Car, par ailleurs, le mode de vie considéré par cette même société comme « normal », et qui est le lot du plus grand nombre, rend très acrobatique, voire carrément impossible, la mise en pratique de ces sages recommandations.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Premier poste dévoreur de temps, et qui vous arrache à vous-même - le poste dans lequel l'auteure citée par Bernard Lahire avait courageusement choisi de sabrer : le travail. Un boulot, dans un emploi du temps, c'est un pachyderme sur une coquille de noix. Récemment, la préparation d'un numéro de &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/mav/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Manière de voir&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; consacré aux « Révoltés du travail » (en kiosques le 15 janvier 2009) a été l'occasion de retrouver un article d'André Gorz paru en 1993 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; sous le titre « Bâtir la civilisation du temps libéré » : six mots qui résument à la perfection le seul objectif politique vraiment excitant, à mes yeux, que l'on puisse se fixer pour les prochaines années.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un sujet ô combien sensible : en France, la loi sur les 35 heures, sous le gouvernement Jospin, en 1997, a été accompagnée de concessions aux employeurs qui en faisaient un cadeau empoisonné pour nombre de salariés ; ce qui n'a pas empêché le patronat de pousser des cris d'orfraie, ni le président démissionnaire du Conseil national du patronat français (CNPF), Jean Gandois, d'appeler de ses v&#339;ux un « tueur » pour lui succéder - ce qui serait bientôt fait avec l'entrée en scène d'Ernest-Antoine Seillière et la naissance du Mouvement des entreprises de France (Medef). Déjà bien timide, cette avancée est actuellement balayée par la droite, laissant supposer que l'objectif politique d'une réduction conséquente du temps de travail exige une certaine pugnacité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais le problème, il faut le noter, ne tient pas seulement à la durée légale du travail. Il s'y ajoute le même genre de contrainte que celle, spécifique aux femmes, décrite par Liv Ullmann : une difficulté supplémentaire liée non à des conditions matérielles, mais à un état d'esprit, à une idéologie invisible, à des présupposés conscients ou non. Le culte du travail oblige le salarié non seulement à être là, mais aussi à ne pas mégoter sur son temps. Ce présentéisme imprègne les relations hiérarchiques, mais aussi les relations entre collègues : dans toutes les entreprises du monde où les horaires sont un peu lâches, une bonne partie des ragots de couloirs doivent porter sur le fait que hier, untel est parti à seize heures, que tel autre est encore en vacances, ou encore malade, et que décidément il exagère, d'autant que soi-même, on est parti à vingt heures, on se tue à la tâche, etc. S'il est compréhensible que la répartition, rarement tout à fait équilibrée, d'une charge de travail au sein d'une équipe suscite des conflits et des tensions, il s'y ajoute peut-être bien un élément irrationnel, lié à une mentalité sacrificielle qu'on a déjà eu l'occasion de décrire sur ce site, sous le titre « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article217.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;J'en chie, donc je suis&lt;/a&gt; » (mais aussi, en termes plus policés et de manière plus approfondie, au chapitre de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt; intitulé « Moloch »). Une mentalité qui considère que, plus on renonce ostensiblement à son temps et à son bien-être, plus on va contre ses propres dispositions, y compris en sacrifiant son temps - serait-ce en pure perte et sans rapport réel avec le travail effectué -, plus on peut se sentir conforté dans son mérite et sa légitimité ; que, conformément à l'étymologie souvent rappelée du mot « travail » (« tripalium », « instrument de torture »), on ne « travaille » vraiment que si on y laisse des plumes - y compris des plumes temporelles.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les victimes les plus directes de cette logique de révérence obligée à l'égard du travail salarié sont sans conteste les chômeurs, contraints de brader leur temps pour accepter des boulots qui ne leur rapportent parfois que quelques cacahuètes de plus que les minimas sociaux ; et ce, comme l'écrit Olivier Cyran à propos du Revenu de solidarité active (RSA), « au mépris de leurs envies, de leurs besoins, de leurs projets ou de leurs compétences. Implacable ironie d'une société rompue au culte de l'individu, qui nie le droit du quidam à préserver son individualité sur le marché du travail » (« Un emploi de merde sinon rien », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article319.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;CQFD&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; n° 59, septembre 2008).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Libérer le temps,
&lt;br /&gt;un enjeu de civilisation&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Avec leurs visées esclavagistes, les politiques de « remise au travail » se fondent sur le présupposé que le chômeur est un être désorienté, démuni, qui ne souffre pas tant de l'insuffisance de ses revenus que d'un trop-plein de temps qu'il ne sait comment occuper. Développer son autonomie, trouver le principe de son activité en soi-même et non dans une injonction extérieure, « se faire de la solitude une amie », comme disait Mahmoud Darwich, c'est donc aussi se rendre résistant à une exploitation qui prend des formes de plus en plus virulentes. Autre aspect qui fait la pertinence de l'objectif politique d'une réduction massive du temps de travail : il est porteur d'un enjeu de civilisation et d'émancipation qui n'a encore jamais été exploré, si ce n'est à la marge, dans l'histoire humaine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Précisions que cet enjeu d'émancipation concerne le rapport de chacun à lui-même, certes, mais aussi aux autres. Il s'agit de libérer du temps « pour soi », mais c'est aussi tout notre mode de relation qui, par ricochet, s'en trouverait modifié. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, le film de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article73.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Gébé&lt;/a&gt; et Jacques Doillon qui imaginait une grève générale définitive au cours de laquelle la société tout entière désertait le turbin, un personnage disait à un autre : « Je sais qu'on n'a rien à se dire. Mais je sais aussi qu'on a le temps de chercher ; et je sens qu'on va trouver des choses qui n'ont encore jamais été dites. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On peut déjà l'observer dans les petites communautés qui expérimentent des modes de vie alternatifs, et par exemple dans les squats qui ont longtemps été si nombreux et dynamiques à Genève, avant d'être décimés par une répression féroce depuis quelques années : ceux qui y vivent &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ont le temps&lt;/i&gt;. Contrairement à ce que prétend le pékin aigri qui veut n'y voir qu'une combine pour « ne pas payer de loyer » - si lui-même a le sentiment de se faire gruger, il veut au moins pouvoir se consoler en se disant qu'il en va de même pour tout le monde, et le squatter lui gâche ce bonheur simple -, la vie dans un squat, en permettant de subsister de bouts de ficelle, parce qu'on n'a pas de loyer à payer, oui, en effet, et qu'on peut mettre certaines ressources en commun, dégage un pan de temps gigantesque, et permet une disponibilité, une solidarité et une entraide qui vont de soi, au point de ne même pas être pensées comme telles, parfois. Tandis que le travailleur ordinaire, le bon citoyen qui travaille à plein temps et paie son loyer, est tellement sous pression qu'il a envie d'étrangler sa concierge lorsqu'elle lui tient la jambe dix minutes dans l'escalier, ou sa grand-mère impotente qui a besoin qu'on lui fasse ses courses.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Des existences asphyxiées&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Actuellement, les hommes et les femmes sont d'autant plus dépossédés de leur temps que la double contrainte est en fait triple : le même idéal de réussite qui vous enjoint d'avoir un travail valorisant - c'est-à-dire aux horaires envahissants - tout en « prenant du temps pour vous » vous présente aussi comme incontournable le fait de fonder une famille. Le quotidien devient ainsi une course perpétuelle, épuisante ; l'emploi du temps, strictement minuté, se transforme en carcan. Le choix de renoncer soit au travail, soit aux enfants, c'est-à-dire d'éliminer l'un des termes de l'équation pour mieux profiter de celui que l'on conserve, et se donner accessoirement une chance de voir la couleur de ce fameux « temps pour soi », peut être une solution. Mais c'est une solution qui montre vite ses limites : lâcher le travail salarié, c'est faire une croix sur l'indépendance financière vis-à-vis de son conjoint, ce qui pose d'autres problèmes ; quant au renoncement à la procréation, il &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article308.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;peut être bien vécu&lt;/a&gt;, mais que penser d'une société qui fait payer aussi cher à ses membres leur choix de mettre un enfant au monde ? Qui les oblige bien souvent à choisir entre leur progéniture et leurs aspirations personnelles ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans bien des cas, d'ailleurs, et en particulier pour les femmes, il n'est même pas envisageable de renoncer à un terme de l'équation : en France, depuis vingt-cinq ans, bien des femmes occupent un emploi à temps partiel, alors qu'elles souhaiteraient un plein temps ; c'est-à-dire qu'elles ne peuvent pas se permettre de ne pas travailler, mais qu'elles n'y gagnent pas pour autant leur autonomie financière. Alors que leurs aînées se sont battues pour qu'elles puissent tout concilier - travail, maternité, épanouissement individuel -, elles voient tous ces attributs se vider de leur contenu et leur glisser entre les doigts comme du sable (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-10&quot; name=&quot;nh3-10&quot; id=&quot;nh3-10&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(10) Lire « Les acquis féministes sont-ils irréversibles ? », Le Monde (...)' &gt;10&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Une diminution drastique du temps de travail considéré comme « normal », et le découplage, à travers le revenu garanti prôné par André Gorz et d'autres, du travail et des moyens de subsistance, permettrait de réoxygéner nos existences asphyxiées, de remettre du sens et du plaisir dans tout ce que le mode de vie dominant transforme en simulacres absurdes, en corvées exaspérantes, en ébauches vite avortées. Pour l'heure, la place prise par le travail rémunéré, à la fois en heures d'horloge et dans les têtes, oblige à tasser dans ses interstices une foule d'occupations et d'aspirations qui auraient besoin de bien plus de temps pour s'accomplir ou s'épanouir, et condamne les travailleurs à une vie perpétuellement diminuée, amputée.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/chaplin.jpg' width='410' height='332' style='border-width: 0px; width:410px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_721 spip_documents' /&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ils ont conscience de ce renoncement, de cette spoliation ; mais, au lieu d'en faire une force contestataire, constructive, ils l'expriment le plus souvent sur un mode négatif. Une femme qui avait pendant plusieurs années tenu des chambres d'hôte m'expliquait un jour pourquoi elle avait décidé d'arrêter : elle ne supportait plus les caprices des clients, ni leur agressivité dès lors que tout n'était pas aussi parfait qu'ils l'exigeaient. Leurs quelques jours de vacances étaient à ce point surinvestis d'attentes, ils étaient censés les dédommager de tant de frustrations, que cela les rendait odieux.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Donner du jeu au temps&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est le problème du temps libre, quand il doit s'arracher à un agenda surencombré : obéissant à une logique mystérieuse, il se montre bien plus rétif, bien moins facile à rentabiliser, à dompter, à uniformiser, à rendre maniable et prévisible que le temps travaillé. Thierry Fabre pointe cette tendance de l'homme occidental à vouloir « plier le monde sous l'empire de sa seule volonté », y compris dans son rapport au temps ; dans son orgueil, il « abolit toutes les limites et bouleverse l'ordre du temps, le temps du sablier comme le temps climatique ». La pollution du temps serait-elle l'autre dimension, dramatiquement négligée, celle-là, du désastre écologique produit par le modèle occidental ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On ne peut pas décréter - même si on le fait quand même, bien sûr, faute de mieux - qu'on va « prendre du temps pour soi » entre 17h15 et 18h30, par exemple ; ou même entre vendredi et dimanche. Pour profiter pleinement de ce temps, il vaut mieux ne pas être aux abois ; il faut pouvoir lui donner un peu de jeu, être disposé à accepter d'en passer une partie parfois importante à se retourner, à récupérer de la fatigue accumulée, à faire face à des contrariétés imprévues, ou encore à laisser se dissiper des idées noires d'origine plus ou moins identifiée qui le rendent stérile. Le temps libre ne peut pas être vraiment libre s'il doit se réduire à un résidu, à un déchet du temps travaillé, s'il reste sous son empire, s'il perpétue sa logique. Pour que ses pouvoirs agissent, il faut s'en offrir par grosses tranches généreuses, et non avec cette parcimonie dérisoire. On pense au mépris que manifeste Simon Tanner, le héros des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Enfants Tanner&lt;/i&gt; de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article239.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Robert Walser&lt;/a&gt;, dans son discours à un employeur potentiel (ce garçon a une manière très personnelle de parler aux employeurs), pour le concept même de vacances :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/walser-2.jpg' width='150' height='243' style='float: right; border-width: 0px; width:150px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_726 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« Qu'est-ce que ça fait d'être en route, même s'il pleut, même s'il neige, quand on a un corps solide et pas de soucis en tête ? Vous, dans votre coin, vous ne pouvez pas vous imaginer comme c'est merveilleux de marcher sur les routes. Il y a de la poussière, bon, et alors, qui va s'en faire pour cela ? Plus tard on cherche une petite place au frais à la lisière d'un bois, où l'on s'étend et d'où l'on aperçoit un paysage magnifique, de sorte que tous vos sens se reposent de la façon la plus naturelle et que vos pensées se mettent à penser tout à leur aise. Vous me direz que c'est à la portée de tout le monde, de vous-même, par exemple, pendant vos vacances. Mais qu'est-ce que c'est que ça, les vacances ! Laissez-moi rire. Je n'ai rien à faire de vos vacances. Je les hais, vos vacances, tout simplement. N'allez surtout pas me donner un poste avec des vacances. Cela ne présente pas le moindre intérêt pour moi, j'en mourrais, c'est simple, si j'avais des vacances. Je veux lutter avec la vie, moi, jusqu'à l'épuisement s'il le faut, je ne veux pas plus de la liberté que du confort, je hais la liberté, si je dois la ramasser comme un os qu'on jette à un chien. Voilà ce que j'en fais de vos vacances (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-11&quot; name=&quot;nh3-11&quot; id=&quot;nh3-11&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(11) Robert Walser, Les Enfants Tanner, traduit de l'allemand par (...)' &gt;11&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'enjeu n'est donc pas, ou pas seulement, de se battre pour gagner sur la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quantité&lt;/i&gt; de temps dont on dispose, mais sur sa qualité. Pour Thierry Fabre, c'est même dans la recherche d'un autre rapport au temps que réside la clé d'un changement de paradigme. De nombreux artistes, à commencer par le Chaplin des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Temps modernes&lt;/i&gt;, rappelle-t-il, ont vu très tôt que l'industrialisation, la rationalisation maladive de tous les secteurs de l'existence - ce que Jean-François Billeter, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Chine trois fois muette&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, appelle la « réaction en chaîne » -, en bouleversant le rapport au temps, en le mécanisant, expulsait les hommes de leur propre vie et du monde. La « pensée de midi », affirme-t-il - il dirige par ailleurs &lt;a href=&quot;http://www.lapenseedemidi.org&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;une revue qui porte ce nom&lt;/a&gt; -, c'est-à-dire la revisitation de l'héritage méditerranéen, recèle des richesses précieuses pour nous aider à lutter contre cette malédiction et à chercher « un nouvel art d'habiter le temps », un « temps à hauteur d'homme ». La sagesse locale ne dit-elle pas que « l'on ne fait pas mûrir les olives plus vite » ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/fabre.jpg' width='160' height='304' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_722 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Au fil des pages, Fabre puise aux sources d'auteurs de toutes les rives et de toutes les époques, et cite par exemple un empereur et philosophe romain qui écrivait : « Ce petit instant du temps de la vie, le traverser en se conformant à sa nature, partir de bonne humeur, comme tombe une olive mûre, qui bénit la terre qui l'a portée et rend grâce à l'arbre qui l'a fait pousser. » Et il commente : « Marc Aurèle nous dit, avec une grande simplicité, cet art de traverser le temps qui fait une vie, ce besoin de suivre sa nature propre, de se mettre à l'écoute du souffle qui donne à l'être la plénitude de son rythme. Il est une musicalité de l'être dont chacun a le secret, dont chacun cherche l'avènement parmi les désordre et les chaos du quotidien. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De même, son propos n'est pas d'opposer l'oisiveté au travail, mais de revisiter le rapport qui les unit, pour en refaire les deux temps d'une même respiration, et rendre ainsi son intégrité à l'activité humaine :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Tout l'art de faire consiste à ne pas laisser le travail envahir la totalité de l'être. Il répond à l'indispensable et occupe une place centrale qui n'asservit pas le désir de vivre et le besoin de prendre un peu de repos. La sieste n'est pas le paradis du fainéant mais l'oasis nécessaire à l'actif qui cherche à vivre pleinement sa journée. Deux journées en une, entrecoupée de ce moment de silence et d'abandon où l'imagination vagabonde, le plaisir se devine et le corps se recharge. (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne s'agit pas de sortir du temps du monde, pas plus que de renoncer à l'exigence du travail bien accompli. La force des choses a sa nécessité qui nous entraîne et ses règles qui nous contraignent. Mais sur cette pointe du temps il est possible de mieux nous accorder à nos horloges intérieures, de ne pas laisser la course aux choses nous entraîner vers la sarabande du néant. Le vide creuse en nous son sillage et le désir factice, sans cesse réactivé par l'empire de la publicité, entrave la vivacité et la plénitude de notre rapport au monde. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Momo contre les voleurs de temps&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'une des &#339;uvres de fiction qui expriment avec le plus de force et d'éloquence les enjeux de cette bataille pour le temps est sans conteste &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Momo&lt;/i&gt;, de l'Allemand Michael Ende (plus connu pour son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Histoire sans fin&lt;/i&gt;, qui d'ailleurs vaut mille fois mieux que la très plate adaptation cinématographique dont elle a fait l'objet). Ce « conte-roman » qui date de 1973 (titre original : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Momo, ein Märchen-Roman&lt;/i&gt;) est paru en français en 1980 aux éditions Stock, dans la collection « Bel Oranger » dirigée par &lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/auteur.php3?id_auteur=33&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;André Bay&lt;/a&gt; (qui avait aussi eu le bon goût d'y publier &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article70.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Harry Martinson&lt;/a&gt;). Traduit dans le monde entier, il est malheureusement devenu introuvable en français : si par miracle un éditeur jeunesse pouvait passer sur cette page...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/momo1.jpg' width='200' height='280' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_725 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Il faut croire que Michael Ende, plus ou moins consciemment, partageait la foi de Thierry Fabre dans l'héritage méditerranéen : sa Momo est une petite fille solitaire qui a élu domicile sous les ruines d'un amphithéâtre romain à l'abandon, en périphérie d'une grande ville du Sud. Pauvre et sans instruction, elle dispose pourtant d'un trésor inestimable : elle a du temps à profusion. Du jour où ils font sa connaissance, les habitants de la ville s'attachent profondément à elle. Ils viennent la voir pour lui parler, et, même si elle ne dit rien, elle écoute avec une telle intensité qu'ils voient leurs problèmes résolus. Les enfants adorent se retrouver à l'amphithéâtre pour jouer, car ils ne jouent jamais aussi bien que quand elle est avec eux. C'est que le don d'écoute de Momo va de pair avec une imagination puissante, qui n'est pas sans lien avec sa capacité à écouter l'univers entier :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Certains soirs, après le départ de tous ses amis, elle restait assise, longtemps encore, seule au milieu de son vieil amphithéâtre au-dessus duquel, telle une coupole, s'étendait le ciel étoilé : elle écoutait le grand silence. Elle avait alors l'impression d'être assise au milieu d'une immense oreille cherchant à capter les bruits dans le monde des étoiles. C'était comme si elle écoutait une musique très douce et très puissante à la fois qui lui allait mystérieusement droit au c&#339;ur. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les hommes,
&lt;br /&gt;ils sont ici de trop, et depuis longtemps !
&lt;br /&gt;Ils ont tout fait eux-mêmes
&lt;br /&gt;pour ne plus avoir leur place
&lt;br /&gt;sur cette terre »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Autrement dit, Momo possède comme personne le secret de cette « musicalité de l'être » dont parle aussi Thierry Fabre. Mais un jour, d'étranges « hommes en gris » commencent à hanter les rues de la ville. Peu à peu, ils persuadent les habitants que leurs occupations quotidiennes - bavarder avec les clients quand ils sont coiffeurs ou restaurateurs, chanter dans une chorale, s'occuper de leur vieille mère, rendre visite à une amante secrète, jouer, dormir, rêvasser en regardant par la fenêtre... - représentent des « pertes de temps ». Ils leur proposent d'ouvrir un compte dans leur « caisse d'épargne du temps ». Dès lors, Momo ne reconnaît plus ses amis : ils désertent l'amphithéâtre, passent leur vie à courir sans savoir derrière quoi, n'ont plus de temps à se consacrer les uns aux autres. L'obsession de la rentabilité et de la réussite matérielle, le repli sur soi, l'acrimonie, dominent les relations sociales.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les voleurs de temps prospèrent ; bientôt, les hommes en gris seront les maîtres du monde, évinçant définitivement les humains : « Les hommes, ils sont ici de trop, et depuis longtemps ! grince l'un d'entre eux. Ils ont tout fait eux-mêmes pour ne plus avoir leur place sur cette terre. » Ces sinistres personnages empestent l'atmosphère de la fumée des cigares gris qu'ils ont continuellement à la bouche, et qui les maintiennent en vie. Ce qui part en fumée avec ces cigares, c'est le temps auquel les hommes ont renoncé : ils sont fabriqués avec les pétales des magnifiques fleurs éphémères, toutes uniques, qui le symbolisent. A croire que la corruption du temps est bien une forme de pollution, décidément...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr, les hommes en gris ont tôt fait de repérer Momo, cette sauvageonne à la tignasse en bataille qui représente le seul obstacle sérieux à leurs projets. Menacée, la petite fille, dans sa fuite, va découvrir la Maison de Nulle-Part, où vit l'étrange Maître Hora (qui prépare un chocolat chaud fameux). Celui-ci possède, entre mille autres trésors, une montre qui indique les heures célestes :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Les heures célestes sont des moments tout à fait exceptionnels au cours de la vie où chaque chose et chaque être, jusqu'aux étoiles les plus éloignées, s'entendent mystérieusement. Cela peut donner lieu à des événements uniques et mystérieux, eux aussi. Hélas ! les êtres humains ne savent pas saisir ces moments rares et, le plus souvent, les heures célestes passent inaperçues. Mais si quelqu'un les reconnaît, il se passe alors des choses importantes dans le monde (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-12&quot; name=&quot;nh3-12&quot; id=&quot;nh3-12&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(12) Michael Ende, Momo, traduit de l'allemand par Marianne Strauss, (...)' &gt;12&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.thienemann.de/me/schildkroeten.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/kassiopeia2.jpg' width='211' height='178' style='float: right; border-width: 0px; width:211px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_723 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Maître Hora est assisté de Kassiopeïa, une &lt;a href=&quot;http://www.thienemann.de/me/schildkroeten.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;tortue&lt;/a&gt; initiée au secret du temps et aux vertus de la lenteur, qui communique grâce aux lettres lumineuses qui s'affichent sur sa carapace. Une fleur éphémère dans une main, Kassiopeïa sous l'autre bras, Momo, vêtue de sa robe rapiécée et de son veston d'homme trop grand pour elle, s'en va affronter les hommes en gris.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Prendre du temps pour soi » ? Le détail que les magazines oublient de mentionner quand ils donnent ce genre de conseil, c'est que, pour pouvoir réellement le mettre en pratique, il faudrait commencer par, en gros, abattre le capitalisme. Autant dire que ce n'est pas gagné. En attendant, tout ce que l'on peut espérer, c'est de voir passer de temps en temps, en lisière de son champ de vision et de sa vie, l'ombre furtive de Kassiopeïa.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet
&lt;br /&gt;Images&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Metropolis&lt;/i&gt;, de Fritz Lang ;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Temps modernes&lt;/i&gt;, de Charlie Chaplin&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-1&quot; name=&quot;nb3-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Liv Ullmann, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Devenir&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Nina Godneff, Stock, 1977.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-2&quot; name=&quot;nb3-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Virginia Woolf, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une chambre à soi&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Clara Malraux, 10/18.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-3&quot; name=&quot;nb3-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Merci à Gilles D'Elia, du site &lt;a href=&quot;http://www.relectures.org/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Relectures&lt;/a&gt;, qui a retrouvé la référence : c'était dans une tribune, intitulée « La passion de Said était la justice », parue dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; du 30 octobre 2003. Voici le récit exact : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je frappai à la porte et entrai, pour être immédiatement interrompu dans mon élan. Tout au bout du gigantesque bureau qu'il occupait à l'université de Columbia, à New York, Edward Said était assis à sa table de travail et me fixait du regard, derrière ses lunettes juchées au bout du nez. &lt;/i&gt;&quot;Restez où vous êtes ! &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;me lança-t-il&lt;/i&gt;. Je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous me voulez, mais je suis sûr de ne pouvoir vous être d'aucune aide, alors pourquoi perdre votre temps et me faire perdre le mien ?&quot; &quot;Bien&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, répondis-je&lt;/i&gt;, en ce cas je considère avoir droit au quart d'heure qui m'a été accordé, après le mal que je me suis donné pour l'obtenir. Tout ce que je vous demande, c'est de passer l'intégralité de ce laps de temps ici même. Une fois qu'il sera écoulé, je m'en irai.&quot; &quot;Si c'est ce que vous voulez, faites donc&quot;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, déclara-t-il. Je m'avançai jusqu'à lui, tirai à moi la chaise qui faisait face à son bureau et jetai un regard sur ma montre pour ne pas perdre l'heure de vue. Ayant attrapé quelques journaux à portée de main sur une étagère derrière moi, je me mis à les feuilleter. Lui se remit au travail, se plongeant dans ses papiers. Un silence s'ensuivit, de courte durée. Soudain, Edward releva la tête de sa paperasse, la laissa choir et déclara :&lt;/i&gt; &quot;Je me rends. Vous avez déjeuné ? C'est moi qui régale.&quot; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-4&quot; name=&quot;nb3-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Albert Cohen, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Belle du Seigneur&lt;/i&gt;, Gallimard, 1968.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-5&quot; name=&quot;nb3-5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) Mahmoud Darwich, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Entretiens sur la poésie&lt;/i&gt;, traduit de l'arabe par Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-6&quot; name=&quot;nb3-6&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;6&lt;/a&gt;) Lettre à Louis Bouilhet, 24 août 1853. Gustave Flaubert, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Correspondance&lt;/i&gt;, Folio Classique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-7&quot; name=&quot;nb3-7&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;7&lt;/a&gt;) Nancy Huston, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Instruments des ténèbres&lt;/i&gt;, Actes Sud, 1996.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-8&quot; name=&quot;nb3-8&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;8&lt;/a&gt;) Bernard Lahire, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire - La double vie des écrivains&lt;/i&gt;, La Découverte, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-9&quot; name=&quot;nb3-9&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;9&lt;/a&gt;) Thierry Fabre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge de la pensée de midi&lt;/i&gt;, Actes Sud, 2007.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-10&quot; name=&quot;nb3-10&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;10&lt;/a&gt;) Lire « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/CHOLLET/14649&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les acquis féministes sont-ils irréversibles ?&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-11&quot; name=&quot;nb3-11&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;11&lt;/a&gt;) Robert Walser, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Enfants Tanner&lt;/i&gt;, traduit de l'allemand par Jean Launay, Folio Gallimard, 1992 (1907).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-12&quot; name=&quot;nb3-12&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;12&lt;/a&gt;) Michael Ende, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Momo&lt;/i&gt;, traduit de l'allemand par Marianne Strauss, Stock, « Bel Oranger », 1980 (1973).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>



	<item>
		<title>« Marianne, ta tenue n'est pas laïque ! »</title>
		<link>http://peripheries.net/article318.html</link>
		<dc:date>2008-04-20T21:29:45Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique7.html">Incursions</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>
		<dc:subject>Femmes</dc:subject>

		<description>« Les filles voilées parlent » ? On en voit d'ici qui, au seul énoncé de ce titre, brandissent le crucifix et agitent la gousse d'ail. Autant dire « Belzébuth parle », ou « l'Etrangleur du Yorkshire parle » ! Au cours des mois qui ont précédé le vote de la loi du 15 mars 2004 interdisant le voile à l'école (hypocritement baptisée « loi sur la laïcité à l'école »), l'hystérie médiatique autour de cette question a persuadé la population entière que ces jeunes filles qui choisissaient de ne pas montrer leurs cheveux ou leurs (...)

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton318.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;218&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;« Les filles voilées parlent » ? On en voit d'ici qui, au seul énoncé de ce titre, brandissent le crucifix et agitent la gousse d'ail. Autant dire « Belzébuth parle », ou « l'Etrangleur du Yorkshire parle » ! Au cours des mois qui ont précédé le vote de la loi du 15 mars 2004 interdisant le voile à l'école (hypocritement baptisée « loi sur la laïcité à l'école »), l'hystérie médiatique autour de cette question a persuadé la population entière que ces jeunes filles qui choisissaient de ne pas montrer leurs cheveux ou leurs oreilles, sorte de démons femelles, étaient la source de tous ses maux, et constituaient le principal problème auquel le pays était confronté - « c'est à cause de vous que tout va mal en France » revient souvent parmi les invectives qu'elles rapportent. On s'est déchiré sur le sujet, on a produit une quantité ahurissante d'arguments en faveur ou en défaveur d'une loi, mais on n'a pas jugé bon de demander leur avis aux principales intéressées. C'est à cette lacune que vient remédier le livre d'Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, qui montre l'ampleur des dégâts - absolument invisibles dans les médias - causés par la loi de 2004.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Les filles voilées parlent » ? On en voit d'ici qui, au seul énoncé de ce titre, brandissent le crucifix et agitent la gousse d'ail. Autant dire « Belzébuth parle », ou « l'Etrangleur du Yorkshire parle » ! Au cours des mois qui ont précédé le vote de la loi du 15 mars 2004 interdisant le voile à l'école (hypocritement baptisée « loi sur la laïcité à l'école »), l'hystérie médiatique autour de cette question a persuadé la population entière que ces jeunes filles qui choisissaient de ne pas montrer leurs cheveux ou leurs oreilles, sorte de démons femelles, étaient la source de tous ses maux, et constituaient le principal problème auquel le pays était confronté - « c'est à cause de vous que tout va mal en France » revient souvent parmi les invectives qu'elles rapportent. On s'est déchiré sur le sujet, on a produit une quantité ahurissante d'arguments (y compris &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article51.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;ici même&lt;/a&gt;) en faveur ou en défaveur d'une loi, mais on n'a pas jugé bon de demander leur avis aux principales intéressées. C'est à cette lacune que vient remédier le livre d'Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian (du collectif &lt;a href=&quot;http://lmsi.net/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les mots sont importants&lt;/a&gt;), qui montre l'ampleur des dégâts - absolument invisibles dans les médias - causés par la loi de 2004.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/fillesvoilees.jpg' width='140' height='218' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_715 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Cette confiscation de la parole a même été assumée et théorisée par les partisans de la loi : il pouvait être dangereux de les laisser parler - des fois que ces sorcières auraient le pouvoir, par leur verbe maléfique, de transformer notre belle France « laïque » en crapaud islamique. Admise dans un établissement privé après son exclusion du lycée, Zeinab, 19 ans, découvre qu'on a mis en garde ses nouveaux camarades à son sujet : « Je me suis rendu compte que le proviseur avait fait une intervention dans ma classe de terminale L pour annoncer ma venue, en disant qu'ils allaient accueillir une élève voilée qui avait une forte personnalité, et qu'ils ne devaient pas se laisser influencer. » Arrière, Satan ! Toutes les interviewées du livre disent leur impression de « parler à des murs » chaque fois qu'elles ont voulu discuter. Zahra Gammaleddyn, 15 ans, raconte ses démêlés avec un proviseur qui ne faisait que lui répéter « vous enlevez ce que vous avez sur la tête » : « On aurait dit un automate. J'aurais pu lui dire n'importe quoi, par exemple : &#8220;je me sens mal, j'ai envie de vomir&#8221;, il m'aurait répondu : &#8220;vous enlevez ce que vous avez sur la tête&#8221; ! » Mariame, 19 ans, se fait rembarrer dès qu'elle ouvre la bouche par l'assistante sociale qu'on a envoyée dans son lycée pour tenter une médiation avec les élèves voilées : « Non, toi, on m'a dit qu'on ne pouvait pas te parler, que tu étais manipulée et que tu manipulais tes camarades. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A quoi bon discuter avec elles, en effet, puisqu'elles sont « aliénées », « conditionnées », « manipulées » par les intégristes ? L'ironie, qui apparaît de manière flagrante dans ce livre, c'est que, la France n'étant ni l'Iran ni l'Afghanistan, on avait affaire, dans l'écrasante majorité des cas, à des jeunes filles qui avaient décidé de porter le foulard au terme d'une réflexion individuelle, souvent contre l'avis de leur famille - leurs parents, partisans du « pas de vagues », étaient en outre catastrophés à l'idée de les voir hypothéquer leur avenir. S'il y avait endoctrinement et « conditionnement » dans cette histoire, c'est bien plutôt du côté de tous ceux qui devenaient fous à la seule vue de leur foulard, sur lequel ils plaquaient des fantasmes soufflés ou réactivés par l'hypnose médiatique. Les regards dans la rue, témoigne Sana, 25 ans, sont « assez changeants » : « Tantôt ça se calme, tantôt les gens nous regardent vraiment de travers, et alors on se dit : &#8220;Mais qu'est-ce qui est passé hier soir à la télé ?&#8221; On va voir les programmes de la veille, et on trouve toujours quelque chose ! La télévision fait un vrai lavage de cerveau ! » « Un jour, renchérit Karima, 29 ans, j'ai rencontré une femme qui m'a ressorti d'une traite tout ce qui se disait à la télé depuis le début de l'affaire ! C'en était comique. » Même constat chez Khadija, 21 ans, qui se rappelle les questions dont on la bombardait en 2003 : « J'avais l'impression que les gens avaient regardé un débat télévisé la veille et qu'ils se sentaient investis d'une mission : voler au secours de la première fille voilée pour lui expliquer qu'elle était aliénée et la libérer ! » Hanane, 27 ans, se souvient avec un éc&#339;urement particulier de l'automne 2003 : « Entre mes galères de boulot et les débats télé, avec des pseudo-spécialistes de l'islam et des pseudo-féministes qui mélangeaient tout, le voile, les mariages forcés et l'excision, j'ai eu une overdose ! »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Retourne à Téhéran ! »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A un journaliste qui lui demandait, quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001, quel effet cela lui faisait de partager sa religion avec Ben Laden, Mohammed Ali avait rétorqué : « Et vous, quel effet cela vous fait-il de partager la vôtre avec Hitler ? » Difficile de déraciner la conviction que les musulmans forment un seul bloc homogène, et se définissent avant tout comme tels. « Une révolution en Iran, un conflit en Irak, une guerre civile en Algérie, des attentats à New York et à Washington ? Et voilà les caméras qui s'intéressent aux &#8220;musulmans&#8221; de l'Hexagone, avec l'idée implicite qu'ils sont tous les mêmes », écrit Thomas Deltombe en introduction à son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'islam imaginaire&lt;/i&gt; (La Découverte, 2005), analyse édifiante de trente ans de représentations médiatiques de l'islam. Systématiquement, on plaque sur les musulmans de France des situations ou des événements qui ne les concernent en rien. Malheur à la petite Française, absolument ordinaire et pacifique, que son cheminement personnel amène à décider de porter le voile... en octobre 2001 ! Elle constate vite que son entourage le prend comme une déclaration de guerre. Les formules du genre « tu sais très bien de quoi je parle », ou « arrête de te foutre de moi », voire « on sait ce que vous êtes », abondent chez les interlocuteurs des filles qui témoignent ici, comme si, pour eux, la cause était entendue : ce voile est forcément un défi, une provocation. Dans la rue ou dans le métro, entre un « pétasse » et un « sale connasse », les femmes voilées sont traitées de « filles de Ben Laden ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/deltombe.jpg' width='140' height='216' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_716 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elles s'entendent aussi régulièrement enjoindre de « retourner à Téhéran ». Thomas Deltombe confirme la prégnance de l'obsession iranienne : en 1979, lorsque Khomeyni accède au pouvoir, « les téléspectateurs découvrent des images insolites et un nouveau vocabulaire, écrit-il : &#8220;ayatollah&#8221;, &#8220;mollah&#8221;, &#8220;tchador&#8221;, &#8220;chiite&#8221;, &#8220;sunnite&#8221;, &#8220;charia&#8221;. Les esprits en resteront durablement marqués : à la télévision française, l'Iran khomeyniste fera office pour longtemps de décor naturel pour la religion musulmane ». Au point que dix ans plus tard, quand éclate la première affaire de foulard, à Creil, on parle de « tchadors » : « Alors que le &#8220;tchador&#8221; est la variété de foulard spécifiquement iranienne et chiite rendue obligatoire par le régime iranien au début des années 1980, la majorité des journalistes l'appliquent à une immigration massivement maghrébine et sunnite qui ne l'a jamais appelé ainsi. Cela donne au foulard une connotation &#8220;intégriste&#8221; qui renvoie directement au vocabulaire et aux images issus de la révolution iranienne de 1979. » Quand leur proviseure, relativement tolérante, demande à Mariame et à ses camarades voilées d'éviter le voile long et les couleurs sombres « parce que ça rappelle un peu trop l'Iran », elles trouvent la référence si incongrue et choquante que le lendemain, elles débarquent en « bleu blanc rouge » : « Une en bleu, une en blanc et une en rouge ! Et on restait toutes les trois côte à côte, pour que ça se remarque bien ! Les autres élèves étaient morts de rire. » La proviseure, moins.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le fantasme de la
&lt;br /&gt;« colonisation à rebours »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les images de l'Iran ou de l'Algérie semblent avoir imprégné les consciences au point de faire du foulard un objet magique, auquel on attribue le pouvoir de substituer une réalité étrangère à la réalité française. Si un simple bout de tissu déclenche une telle panique, une telle fureur, c'est parce qu'il alimente la crainte d'une « islamisation de la France » ; la crainte que « ces gens-là » subvertissent « nos » institutions et « nous » imposent leur loi. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Express&lt;/i&gt;, un dessin particulièrement nauséabond de Plantu montrait une fille voilée juchée sur un cheval de Troie derrière lequel se dissimulaient des barbus à la mine patibulaire, qui le poussaient dans l'encadrement d'un portique de pierre au fronton duquel on pouvait lire « République ». Ce fantasme - totalement irrationnel, faut-il le préciser - d'une « colonisation à rebours », autrefois fonds de commerce exclusif des Le Pen et De Villiers, est aujourd'hui accrédité et encouragé y compris par des individus se réclamant de la gauche, comme &lt;a href=&quot;http://www.inventaire-invention.com/contrepoint/chollet_ramadan.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Caroline Fourest&lt;/a&gt;, auteur d'ouvrages plus approximatifs les uns que les autres sur le péril « islamo-gauchiste ». (« Pourquoi des gens de gauche se sont-ils sentis &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;visés&lt;/i&gt; par les Indigènes [&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de la République&lt;/i&gt;] ? Parce qu'ils ne sont pas de gauche, mon frère ! », lance en riant Hanane dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt;.) Ajoutez-y les convulsions de la pythie iranienne de service, Chahdortt Djavann, l'auteur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bas les voiles !&lt;/i&gt;, à qui des journalistes tendent leur micro avec délectation afin qu'elle répète encore que les hommes musulmans sont des ogres assoiffés du sang de jeunes vierges, des oppresseurs pervers et pédophiles, et vous aurez persuadé l'opinion que la France est en état de siège et qu'elle doit se défendre ; que la gravité de la situation nécessite des mesures exceptionnelles - et tant pis pour les dégâts collatéraux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les « dégâts collatéraux », ce sont elles, justement. Les lycéennes qui racontent les démêlés épuisants avec le corps enseignant, la scolarité perturbée, les nuits à pleurer, les dévoilements humiliants à l'entrée de l'établissement sous la supervision d'un proviseur sarcastique - « vous voyez, ce n'est pas si compliqué », lance le sien à Fatima la première fois qu'elle s'y plie - et les regards curieux de leurs camarades, les relégations dans des salles à part - parfois fermées à clé ! -, la violence des procédures d'exclusion. Ce sont des trajectoires personnelles entravées ou compromises : après l'oral de rattrapage du bac, Mona Bachare, 20 ans, découvre que l'examinateur de mathématiques - à qui elle avait par ailleurs demandé s'il souhaitait qu'elle retire son foulard pour passer l'épreuve, et qui avait répondu par la négative - a proposé à tous ses camarades une note, en leur demandant si cela suffisait à rattraper leurs points ; mais pas à elle... Elle échoue de justesse ; le proviseur lui ayant expliqué qu'une plainte pour traitement différentiel n'avait aucune chance d'aboutir, elle se résigne à refaire une année de terminale. Mais elle retombe sur le même examinateur l'année suivante, et le même scénario se répète. Sa plainte pour discrimination n'a jamais abouti : deux années de perdues... Mêmes déboires pour Habiba, qui voit la validation de son inscription à l'université de Saint-Denis - où la loi ne s'applique pourtant pas - bloquée pendant des mois, malgré les lettres et les pétitions de soutien, parce qu'une secrétaire fait une allergie au foulard et se barricade dans son bureau à son approche. Elle finit par abandonner ses études d'histoire : « Tout le monde me connaissait, je n'étais pas une étudiante comme les autres, j'avais l'impression que tous mes faits et gestes étaient surveillés. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Arrêtez avec vos larmes de crocodile »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les dégâts collatéraux, c'est Sarah, 20 ans, soustraite à son foyer à la suite de graves problèmes familiaux par une juge pour enfants, et qui s'y voit renvoyée par cette même juge après qu'elle s'est mise à porter le foulard : « Elle a déclaré que la &#8220;République&#8221; m'avait soustraite à ma famille &#8220;et à sa religion&#8221; pour &#8220;m'en protéger&#8221;, pas pour que je vienne porter un voile qui incite d'autres filles à le porter. » Alors qu'à aucun moment les problèmes qu'elle avait eus n'avaient été causés par sa religion ! Les « dégâts collatéraux », ce sont les quelques filles que leur famille forçait à porter le voile, et qui ont disparu dans la nature après le vote de la loi : bonnes pour le mariage et l'enfermement domestique. Ce sont les femmes harcelées sur leur lieu de travail, interdites de sortie scolaire avec leur enfant, prises à partie et même frappées dans la rue, renvoyées dans leurs foyers, recalées à l'entrée d'une filière professionnelle ou aux entretiens d'embauche. Bref, les exemples abondent, dans ces pages, de gestes de résistance héroïques de modestes citoyens français face à l'envahisseur islamique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« M'agresser est quasiment vécu par l'agresseur comme de la légitime défense », observe Malika Latrèche, l'une des coordinatrices du livre, qui porte elle-même le voile. Désigner les fidèles d'une religion comme boucs émissaires des problèmes d'une société ; les accuser de miner cette dernière de l'intérieur ; leur dénier leur humanité et leur individualité pour les réduire à un stéréotype menaçant... On aurait pu espérer qu'une nation qui glose à longueur d'année sur le « devoir de mémoire » saurait s'abstenir de s'aventurer sur un terrain aussi glissant ; c'est raté. Le système est si bien clos que les filles voilées, quoi qu'elles puissent faire, confortent les soupçons qui pèsent sur elles. Si, exaspérées par l'arbitraire, la mauvaise foi, le racisme ouvert ou larvé, les injustices, elles s'énervent, elles confirment par là leur nature violente et fanatique. Si elles pleurent, cela ne saurait être parce qu'elles souffrent - elles ne sont pas humaines, on vous dit - : c'est parce qu'elles cherchent à vous attendrir pour mieux vous duper. Quand, dans le train qui les ramène de la Marche mondiale des femmes à Marseille, en mai 2005, Ndella veut s'asseoir à côté d'une militante de Femmes solidaires, groupe avec lequel les accrochages se sont déjà multipliés tout au long de la manifestation, et que celle-ci le lui interdit brutalement, la faisant fondre en larmes, une représentante des Verts lui enjoint d'« arrêter avec ses larmes de crocodile ». Mais soyons juste : il y a des exceptions, heureusement, à cette inflexibilité qui rappelle les pires endoctrinements. Une prof d'histoire confie ainsi à Mariame, à propos d'une de ses camarades également voilée : « Auparavant, j'avais une position très stricte sur le voile, mais le jour où j'ai vu Hafssa enlever son voile, en pleurs, les yeux tout rouges, je me suis remise en question. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Mais toi aussi, tu m'imposes
&lt;br /&gt;ta coupe de cheveux toute bizarre,
&lt;br /&gt;style &#8220;L'Affaire Louis Trio&#8221; ! »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On prend toutefois la mesure de l'idéologie et de l'aveuglement qui prédominent sur cette question quand des professeurs sont capables de lancer à une gamine dont ils viennent de prononcer l'exclusion : « On essaie de t'aider »... Tout aussi à côté de la plaque, la proviseure qui dit à Mariame : « Tu sais, si tu es opprimée, on peut t'aider » ; ou la militante féministe qui explique à Ndella que sa fille a été violée par son père, et que, quand elle voit son voile, « elle voit l'inceste »... Beaucoup d'interviewées racontent l'étonnement que suscite chez leurs professeurs tout élément qui ne cadre pas avec leurs préjugés : par exemple, quand Nawel, 18 ans, est défendue lors d'une réunion par sa s&#339;ur aînée, qui porte un débardeur - ce qui compromet quelque peu l'hypothèse selon laquelle son voile lui est imposé par un père ou un frère. Agathe-Chamous Larisse, 32 ans, refuse avec énergie qu'on décide à sa place du sens de sa tenue : « Le premier sens que revêt un vêtement, c'est celui que lui donne &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la personne qui le porte&lt;/i&gt; ! Il est extrêmement arrogant de l'étiqueter d'emblée négativement, en se fondant uniquement &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sur son propre imaginaire&lt;/i&gt;. » A un camarade de fac qui lui reproche d'« imposer son choix aux autres », Leila, 26 ans, réplique - elle le raconte en pouffant de rire : « Mais toi aussi, tu m'imposes ta coupe de cheveux toute bizarre, style &#8220;L'Affaire Louis Trio&#8221; ! Moi, c'est cette coupe de cheveux qui m'agresse ! » Elle ajoute que, par ailleurs, elle ne demande à personne de s'habiller comme elle, mais qu'elle refuse de « retirer une partie d'elle-même ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ces filles n'en peuvent plus qu'on leur répète qu'elles doivent renoncer à leur voile par respect pour les femmes qui, dans d'autres pays, se battent pour avoir le droit de l'enlever : « Ils oublient de dire qu'il y a d'autres pays où tout le monde est libre soit de mettre un voile, soit de ne pas le mettre », lance Zeinab avec bon sens. « Injurier, violenter, punir une femme sous prétexte qu'elle ne porte pas le voile, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et&lt;/i&gt; injurier, violenter, punir une femme sous prétexte qu'elle le porte, c'est une seule et même violence », écrivent les coordinateurs du livre dans leur épilogue. Ismahane : « Ce n'est pas le voile qui est l'oppression, c'est la contrainte. » Aux féministes qui contestent son choix, Karima soumet une comparaison plutôt convaincante : « Les prostituées sur les boulevards des Maréchaux sont forcées par leur mac à mettre une minijupe et à se maquiller, donc toi, en te maquillant, tu es en train de cautionner ce genre d'oppression ? »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Tu sais, je suis pied-noir,
&lt;br /&gt;donc je connais le bled... »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;S'il est inepte de brandir le spectre d'une France islamisée - sauf pour renflouer les caisses d'une presse bien mal en point (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb4-1&quot; name=&quot;nh4-1&quot; id=&quot;nh4-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) En juin 2007, Laurent Joffrin, interrogé par 20 Minutes sur sa stratégie (...)' &gt;1&lt;/a&gt;) -, il n'en reste pas moins que la phobie du voile témoigne d'un refus d'admettre ce qui constitue bel et bien une réalité nouvelle : l'existence de citoyens français de confession musulmane, qui n'entendent plus raser les murs comme l'ont fait leurs parents ; ce qui compromet le rêve de certains d'une France éternellement blanche et chrétienne - pardon, « laïque ». Ainsi, une infirmière scolaire explique à Jihene que son bandana « pose problème » parce qu'il reste « très significatif », et lui demande de trouver un foulard « qui ne fasse pas oriental »... Toutes les réflexions rapportées dans ce livre, de « quand on est en visite dans un pays, on se plie à ses coutumes » ou « si on n'aime pas les lois d'un pays, on va ailleurs », à « habillez-vous comme les Français », en passant par « vous devez avoir une tenue normale », témoignent d'une résistance obstinée à l'idée que ces filles sont chez elles, et qu'elles participent désormais à la définition de l'identité française - sans que cela signifie pour autant qu'elles la redéfinissent entièrement ! « Il faut qu'ils acceptent que la France a changé, qu'il y a maintenant des millions de musulmans, et que ce n'est pas en nous diabolisant qu'on va construire un avenir », dit Habiba. De guerre lasse, désespérant de pouvoir mener une vie normale dans leur pays natal, certains se mettent à émigrer, signale Karima : « Curieusement, dans les pays où ils arrivent, on les identifie comme &#8220;français&#8221; ! Bizarre, non ? » Mariame, consciente de modifier le paysage, et comprenant que ses compatriotes, surtout les plus âgés, aient du mal à s'y faire, raconte que les retraités qu'elle croise la dévisagent « comme si elle était une femme à barbe » : « Alors je leur souris, et je chantonne des chansons de cirque ! »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le nombre de fois où ces filles s'entendent reprocher leur « insolence » témoigne des difficultés de certains à admettre que des descendants d'immigrés récents leur parlent d'égal à égal. C'est peu dire qu'ils n'y sont pas habitués ; Mariame, affligée, voit ainsi sa prof de maths lui offrir sa médiation en ces termes : « Tu sais, je suis pied-noir, donc je connais le bled... » La façon dont ces jeunes filles perçoivent le discours de Hanifa Cherifi, la médiatrice de la République dans les affaires de voile, témoigne de leur changement d'attitude par rapport à leurs aînés, adeptes du profil bas. Hanane a eu affaire à elle au lycée : « Elle a commencé à nous raconter sa vie. En gros : &#8220;Je suis musulmane, j'ai un bon taf, j'ai fait ma place, je fais le ramadan mais je ne le dis pas, je ne bois pas d'alcool mais je ne le dis pas, parfois je commande même un truc et discrètement, je ne le bois pas.&#8221; Un discours de dingue, qui m'a fait rigoler ! » Elle se demande par ailleurs si le succès du mouvement de défense des élèves sans papiers, alors que personne n'a bougé pour défendre les élèves exclues après le vote de la loi sur le voile, ne tient pas au fait que les sans-papiers, étrangers, « hyper-précaires, hyper-vulnérables, qui connaissent mal la France », offrent davantage de prise au paternalisme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Mettez des jupes plus courtes »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lamia raconte qu'après le vote de la loi, son proviseur avait lancé à l'une de ses camarades voilées : « L'année prochaine, je pourrai savoir si tu es blonde ou brune ! » Elle n'avait pas trouvé ça drôle. La fréquence des remarques de ce genre - « tu es beaucoup plus belle sans » - donne à penser que Noël Burch n'a pas tort &lt;a href=&quot;http://lmsi.net/spip.php?article743&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;quand il écrit&lt;/a&gt; que le véritable crime dont se rendent coupables les filles voilées, c'est « une infraction, consciente ou inconsciente, aux codes de la séduction qui règnent dans notre société et qui sont la projection vestimentaire de l'idéologie du libertinage », considéré comme un élément du patrimoine culturel français. Sa proviseur lance même à Mariame : « Tu reviens la semaine prochaine sans ton voile, et tu me feras le plaisir de porter un jean ! » Hanane, qui a été acceptée comme surveillante dans un lycée de Saint-Denis, s'y rend avec un simple bandeau, mais se fait convoquer par sa supérieure ; celle-ci lui reproche de porter une robe longue, ce qui pourrait « susciter l'ambiguïté dans la tête des élèves » : « Mettez des jupes plus courtes, ou un pantalon... » Les coordinateurs du livre rappellent opportunément qu'un des plus célèbres slogans féministes, c'est : « Mon corps m'appartient » ! Mais les féministes françaises « historiques » reconnaissent parfois elles-mêmes que dans ce pays, quand elles clament « mon corps m'appartient », certains hommes ont une fâcheuse tendance à entendre « chouette, leur corps nous appartient »...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien souvent, on reproche aux filles voilées leur « insolence » parce que la mauvaise foi de leurs interlocuteurs, mal à l'aise avec leur propre obsession islamophobe, la bêtise et l'ignorance auxquelles elles sont confrontées, l'absurdité intenable que représente l'interdiction du voile à l'école, les exigences ubuesques de leur proviseur, finissent par virer au cocasse, et les font éclater de rire. S'il ne relatait pas des situations aussi révoltantes et douloureuses, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt; serait- comme &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'islam imaginaire&lt;/i&gt;, d'ailleurs - une lecture franchement comique. Ainsi, suite à une erreur lors de son inscription sur les listes d'appel du lycée, ses professeurs appellent Mariame « Marianne » (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb4-2&quot; name=&quot;nh4-2&quot; id=&quot;nh4-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Dans Fraise et Chocolat 2, la bande dessinée érotique d'Aurélia Aurita (...)' &gt;2&lt;/a&gt;), ce qui lui vaut d'entendre retentir dans les couloirs un sonore : « Marianne, ta tenue n'est pas laïque ! » En outre, on s'aperçoit ici que la loi de 2004, et la vision déjà dévoyée de la laïcité qui l'a inspirée, font l'objet d'interprétations pour le moins fantaisistes au sein de la population : Leila, victime d'une agression particulièrement ignoble dans le métro (« j'avais l'impression d'un lynchage verbal »), s'entend dire : « Tu sais ce que c'est, une république ? C'est un pays athée ! » Parce qu'elle a demandé un jour de congé pour l'Aïd, Cherazade a droit à un « speech sur la laïcité » de la part de son employeuse. Malika Latrèche se fait invectiver et frapper à la caisse d'un grand magasin d'ameublement par une femme qui hurle : « Elle n'a pas le droit d'entrer à Ikea avec son voile ! Il y a une loi contre le voile ! »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Comment reconnaître un foulard musulman ?&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quand elles ne se font pas agresser, les filles voilées croulent sous les marques d'une sollicitude douteuse. Ont-elles bien mesuré à quel point le foulard était dangereux ? Savent-elles qu'elles risquent de s'étrangler en faisant de la gym ? Que le tissu peut se prendre dans les rayons de leur bicyclette ? S'enflammer en cours de chimie ? Qu'il n'est pas hygiénique ? Et puis, n'ont-elles pas trop chaud en été ? On se souvient en effet qu'en 2003, alors que la canicule faisait des victimes par dizaines de milliers chez les personnes âgées, il y avait encore eu de bonnes âmes pour se préoccuper du bien-être des femmes voilées (dans un courrier des lecteurs publié par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, notamment). A son travail, Nadjer, 36 ans, a fini par se fabriquer un écriteau : « Je n'ai pas chaud, merci. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Curieusement, le foulard non-musulman ne semble pas poser de problèmes pratiques aussi insurmontables. Les interviewées constatent que leurs camarades moins basanées, ou portant un nom moins connoté, peuvent en toute tranquillité s'entourer la tête d'un bout de tissu, alors qu'elles-mêmes se font courser dans les couloirs par tout le corps enseignant. « Dans le règlement intérieur, ils avaient écrit &#8220;interdiction de tout couvre-chef&#8221;, mais en fait c'était : &#8220;couvre-chef interdit aux musulmanes&#8221; », s'insurge Lamia. Mariame, qui porte un simple bandana au lycée et un voile à l'extérieur, raconte comment une prof, après l'avoir un jour croisée dans la rue avec son voile, lui refuse ensuite l'entrée de son cours si elle garde son bandana : « C'était pourtant le même bandana que la veille ! » Leila, abasourdie, s'entend dire par sa directrice : « Ma nièce Camille porte souvent ce genre de foulard sur la tête, mais vous, justement, vous vous appelez Leila et pas Camille, et vous n'êtes pas blonde aux yeux bleus. » Luc Ferry, ministre de l'éducation au moment du vote de la loi, s'était ridiculisé en s'empêtrant dans ses explications sur l'art de distinguer une « barbe musulmane » d'une « barbe non-musulmane » ; sauf que la distinction entre le « foulard musulman » et le « foulard non-musulman » n'est guère plus évidente... Certains camarades de filles voilées, indignés de la façon dont on les traitait, ont d'ailleurs manifesté leur solidarité en arrivant tous avec un bandana sur la tête.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La loi légitime l'idée
&lt;br /&gt;que l'exercice par un individu
&lt;br /&gt;de sa citoyenneté et de ses droits
&lt;br /&gt;peut être subordonné à la conformité
&lt;br /&gt;de ses convictions intimes&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Parce qu'elles portent le voile, ces filles sont suspectées d'être antiféministes, soumises, hostiles aux hommes, coincées, homophobes, et on en passe. Leila raconte que quand elle traverse le Marais, le quartier gay de Paris, « les couples de mecs font exprès de se rouler une pelle sous [ses] yeux » quand ils la croisent, pensant la choquer. Quasiment toutes celles qui parlent ici démentent avec éclat ces préjugés. Elles font preuve d'une indépendance d'esprit, d'une énergie et d'une force de caractère que l'on chercherait en vain chez beaucoup de femmes non-voilées, et on souhaite de tout c&#339;ur bonne chance aux hommes qui se mettraient en tête de les soumettre - l'une d'elles clame bien : « et si ça me plaît, à moi, d'être soumise ? », mais elle parle uniquement de soumission à Dieu... Sana, lorsqu'on lui refuse l'inscription en sport à la fac, s'achète crânement un ballon de basket, et va « jouer avec les gars de la cité universitaire ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;D'autres, en revanche, laissent deviner une mentalité moins ouverte. Bon. Et alors ? Est-ce que cela justifie qu'on les exclue de l'école publique ? De la communauté nationale ? A-t-on pris la mesure du précédent terrifiant créé par cette loi ? Non seulement elle légitime l'idée que l'exercice par un individu de sa citoyenneté et de ses droits peut être subordonné à la conformité de ses convictions intimes, mais elle instaure un régime de double standard : les non-musulmans sont tous présumés ouverts, féministes tolérants, libérés - ce qui est très loin d'être le cas ! -, tandis que les musulmans, présumés être tout le contraire, doivent se soumettre à des interrogatoires incroyablement inquisiteurs, et garantir la parfaite transparence de leur personne tant morale que physique. Si elle est musulmane, une patiente n'a pas le droit de préférer être examinée par une femme ; une adolescente n'a pas le droit d'avoir des réticences à se déshabiller dans le même vestiaire que les garçons en cours d'éducation physique ; elle n'est pas libre de s'habiller comme elle le souhaite ; elle doit accepter de rendre des comptes sur ses croyances personnelles au premier venu, alors qu'elle a parfois du mal à en parler avec ses proches amis...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« C'est bien la première fois que je vois cela :
&lt;br /&gt;une loi qui ne sert pas à régler un problème,
&lt;br /&gt;mais à en créer ou à en rajouter »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A la caisse d'un supermarché, Jihene se voit sommée par un inconnu de déballer toute sa vie : « Vous êtes étudiante ? Vous êtes mariée ? Vous êtes étrangère ? » Nathalie, convertie à l'islam, fait partie des mères que l'on refuse comme accompagnatrices scolaires à cause de leur voile ; comme l'inspectrice d'académie justifie cette discrimination en arguant que les parents « ont un rôle pédagogique », elle lui demande aussi sec « de veiller dorénavant à ce que les capacités pédagogiques de tous les parents encadrant les sorties scolaires soient effectivement évaluées ». Quant à Leila, qui travaille à la protection de l'enfance, une de ses collègues lui déclare que, quand elles reçoivent une femme voilée, elles doivent automatiquement « se demander s'il n'y a pas une oppression du mari » : « Ça m'a choquée, dit-elle, parce que dans notre métier, on doit se poser cette question &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pour n'importe quelle femme&lt;/i&gt;, pas seulement pour les voilées. (...) Ça aussi, c'est un préjugé : je le vois sur mon lieu de travail, les femmes battues d'origine maghrébine sont loin d'être la majorité. Ce n'est pas une histoire de voile ou d'islam, c'est le rapport hommes-femmes qui est un rapport de domination. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« C'est bien la première fois de ma vie que je vois cela : une loi qui ne sert pas à régler un problème, mais à en créer ou à en rajouter », commente-t-elle amèrement. La théorie du choc des civilisations, on le sait, appartient à la catégorie des « prophéties autoréalisatrices » ; de même, les auteurs du livre soulignent à plusieurs reprises la dimension « performative » de la loi sur le voile, qui a créé la situation à laquelle elle prétendait remédier. On tenait pour acquis que, par leur voile, ces filles manifestaient une défiance à l'égard de la République et de ses lois, alors qu'elles étaient au contraire très enracinées dans la société française, et ne demandaient pas mieux que d'y participer pleinement. Résultat : le rejet et les avanies qu'elles ont subis ont créé cette défiance de toute pièce, au point que certaines s'interrogent aujourd'hui sur les possibilités d'un avenir en France pour elles et pour leurs enfants. On supposait que ces filles avaient une conception traditionnelle et rétrograde du rôle de la femme, qu'elles voyaient leur avenir au foyer et sous la coupe d'un mari. Résultat : la loi, en compromettant leurs études et leur vie professionnelle, les rend de fait plus dépendantes de leur compagnon. On voyait dans leur foulard un signe de communautarisme : ce n'était pas le cas, mais, à force de s'en prendre plein la gueule, elles en sont parfois venues à anticiper les rebuffades - comme Hanane, qui n'ose plus demander son chemin dans la rue depuis qu'on lui a un jour répondu « dégage ! » - et à se replier effectivement sur leur communauté. « Les hommes politiques passent leur temps à dénoncer le communautarisme, mais ce sont eux qui le créent à force de nous stigmatiser », lance Leila.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La plupart disent pourtant leur intention de tenir bon. L'entre-soi les laisse sur leur faim : les rencontres et les luttes en commun, dit Hanane, permettent de « casser des trucs simplistes côté rebeu, du genre : &#8220;complot contre l'islam&#8221;, &#8220;les Occidentaux ne nous aiment pas parce que nous sommes musulmans&#8221;... » Et Ismahane : « Je ne supporterais pas de vivre repliée sur un cocon familial, ou sur une communauté ethnique ou religieuse : je le vivrais comme une asphyxie ! Je préfère sortir et prendre des coups que rester enfermée ! »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh4-1&quot; name=&quot;nb4-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) En juin 2007, Laurent Joffrin, interrogé &lt;a href=&quot;http://www.20minutes.fr/article/167246/Media-Les-gens-m-arretent-dans-la-rue-pour-me-dire-que-Libe-est-beaucoup-mieux-qu-avant.php&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;20 Minutes&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; sur sa stratégie pour faire revenir les annonceurs dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, répondait : « Nous referons par exemple un partenariat avec &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt; sur l'islam à la rentrée. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh4-2&quot; name=&quot;nb4-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Fraise et Chocolat 2&lt;/i&gt;, la bande dessinée érotique d'Aurélia Aurita (Les Impressions nouvelles, 2007), l'héroïne, Chenda, d'origine chinoise et khmère, se souvient de son arrivée à l'école primaire française : une autre petite fille, qui l'avait prise sous son aile, avait décrété que son prénom était vraiment trop difficile à retenir, et l'avait rebaptisée « Jeanne d'Arc » !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, La Fabrique, 2008.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Sacrées espèces &lt;/br&gt;et menteurs menacés</title>
		<link>http://peripheries.net/article316.html</link>
		<dc:date>2008-03-16T16:49:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Lemahieu</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique7.html">Incursions</category>

		<dc:subject>Travail / Chômage</dc:subject>

		<description>Du kaki dans les yeux, des emmerdes plein la tête, extinction programmée. Des semaines durant, à Bogny-sur-Meuse, dans une cuvette au fin fond des Ardennes, une centaine d'ouvriers, parfois en tenue de camouflage, traquent leur dignité, leur honneur ou leur fierté, chapardés par un patron-braconnier. Le trou tombe en ruines. La mécanique du piège s'avère grossière : en promettant la main sur le c&#339;ur de les soigner, le viandard arrache les bêtes exténuées à la barre du tribunal de commerce ; il les dépèce (vente des (...)

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton316.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;250&quot; height=&quot;167&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Du kaki dans les yeux, des emmerdes plein la tête, extinction programmée. Des semaines durant, à &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bogny-sur-Meuse&lt;/strong&gt;, dans une cuvette au fin fond des Ardennes, une centaine d'ouvriers, parfois en tenue de camouflage, traquent leur dignité, leur honneur ou leur fierté, chapardés par un patron-braconnier. Le trou tombe en ruines. La mécanique du piège s'avère grossière : en promettant la main sur le c&#339;ur de les soigner, le viandard arrache les bêtes exténuées à la barre du tribunal de commerce ; il les dépèce (vente des stocks, des bâtiments, des terrains et des rebuts, transformation des machines en ferraille) et, avec la plus-value réalisée, se paie grassement, s'achète un meilleur couteau et repart fureter dans les sous-bois des vallées ardennaises. Les licenciés en puissance, les vivants en sursis ont le mauvais goût d'arguer que le braconnier avait la cote dans la grande famille, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;chez les consanguins de l'UIMM et du MEDEF&lt;/strong&gt;. Et réclament aux organisations patronales une indemnité de 50.000 euros par personne. Scandale dans le scandale. Ce ne sont pas deux histoires ; ceci est un carambolage.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/pytko3.jpg' width='450' height='294' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_705 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Du kaki dans les yeux, des emmerdes plein la tête. Depuis des semaines, à Bogny-sur-Meuse, dans une cuvette au fin fond des Ardennes, une centaine d'ouvriers, parfois en tenue de camouflage, traquent leur dignité, leur honneur ou leur fierté, chapardés par un patron-braconnier. Le trou tombe en ruines ou - ça va plus vite - part en fumée. La mécanique du piège s'avère grossière : en promettant la main sur le c&#339;ur de les soigner, le viandard arrache les bêtes exténuées à la barre du tribunal de commerce ; il les dépèce (vente des stocks, des bâtiments, des terrains et des rebuts, transformation des machines en ferraille) et, avec la plus-value réalisée, se paie grassement, s'achète un meilleur couteau et repart fureter dans les sous-bois des vallées ardennaises. Des fois, pour le féliciter de son courage, de son zèle ou de son dévouement, les autorités locales le couvrent de cadeaux ; à force, il se constitue un modèle réduit d'empire. Le rapace règne, il est le roi du boulon, dans la bourgade même où, au milieu du XIXe siècle, la production industrielle de boulons a été inventée. C'est qui, le patron ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le capital comme dans la capitale, c'est peut-être bien la guerre, c'est en tout cas du grand spectacle. Après avoir tergiversé pendant des mois, Laurence Parisot, la présidente du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), pilonne le bunker où est retranchée la « vieille garde » de l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), sa principale fédération... Qui le lui rend bien en minant la route du triomphe vers un patronat hyper-moderne, en froufrous roses et à la fraise tagada, voluptueux et totalitaire. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'entreprise, c'est la vie&lt;/i&gt;, c'est tout, et d'abord l'inverse, n'est-ce pas ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les Ardennes, ça se gâte : l'empire s'est écroulé, l'argile l'a englouti. Sur place, les licenciés en puissance, les vivants en sursis ont le mauvais goût d'arguer que le braconnier avait la cote dans la grande famille, chez les consanguins de l'UIMM et du MEDEF. Et réclament aux organisations patronales une indemnité de 50.000 euros par personne. Scandale dans le scandale. Ce ne sont pas deux histoires ; ceci est un carambolage.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/pytko1.jpg' width='450' height='300' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_703 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Se faire baiser par l'avant-garde.&lt;/strong&gt; Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; du 13 mars 2008, le romancier français Eric Reinhardt rencontre la patronne des patrons français, Laurence Parisot. Les questions sont parfois plus longues que les réponses - c'est touchant -, mais le tout provient au fond du même tonneau. « Vous dites qu'il faut &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8220;sortir de la culture du conflit et de la suspicion&#8221;&lt;/i&gt;, et que &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8220;les parties autour de la table doivent cesser de douter mutuellement des bonnes intentions des autres&#8221;&lt;/i&gt;, lance Reinhardt. Vous avez raison, là se trouve le problème : la confiance. Il est important que les salariés n'aient pas le sentiment de se faire baiser par le MEDEF, et que le MEDEF n'ait pas le sentiment de parler avec des individus archaïques qui ne comprennent pas le monde dans lequel ils vivent. C'est un enjeu fondamental pour les années qui viennent, où nous serons conduits à réformer tous ensemble. » Et plus loin, Parisot jubile : « Je suis sûre qu'un jour le mot MEDEF sera synonyme d'avant-garde aux yeux du plus grand nombre. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/UIMM3.jpg' width='149' height='210' style='float: left; border-width: 0px; width:149px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_702 spip_documents spip_documents_left' /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Des renseignements absolument complets.&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monsieur le directeur,
&lt;br /&gt;Nous vous prions de bien vouloir trouver ci-joint le questionnaire relatif aux effectifs occupés dans votre établissement au 31 décembre 2007.
&lt;br /&gt;Ce questionnaire doit permettre à l'UIMM de posséder, sur les effectifs de main-d'&#339;uvre employée dans les entreprises selon les diverses catégories professionnelles, des renseignements absolument complets.
&lt;br /&gt;Nous attirons spécialement votre attention sur la nécessité de répondre rapidement à cette enquête, en nous faisant retour du questionnaire dans l'enveloppe ci-jointe au plus tard pour le mercredi 30 janvier 2008. &lt;br /&gt;Comptant sur votre diligence et vous en remerciant à l'avance, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de nos salutations distinguées.
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;Le Secrétaire Général&lt;/div&gt;&lt;/i&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Moins que zéro.&lt;/strong&gt; Avant la liquidation judiciaire, le patron n'a pas eu le loisir de remplir ses obligations syndicales à l'UIMM. Montrons-nous coopératifs : au 31 décembre 2007, le conglomérat de petites usines métallurgiques à Bogny-sur-Meuse (Lenoir-et-Mernier, LCAB, Gérard-Bertrand, Dauvin) et à Gespunsart (Jayot), rachetées à prix cassés en quelques années, faisait travailler 140 personnes (une petite vingtaine de salariés ayant été licenciés dès l'automne) ; au 7 février 2008, lorsque la mise à mort a été prononcée par le tribunal de commerce, l'effectif a été réduit à zéro. Néantisé ni vu ni connu - pas plus de détail sur les suites, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sorry boss&lt;/i&gt;. Très cordial adieu.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Répétitif.&lt;/strong&gt; Ils sont allés au tribunal de commerce ; ils sont allés à la préfecture des Ardennes ; ils sont allés à la gare où passent les TGV (et sur les voies de chemins de fer pendant quelques heures) ; ils sont allés sur des ronds-points dans des zones commerciales ; ils sont allés sur les carrefours à l'entrée de Charleville ou à celle de Mézières ; ils sont allés sur la rocade où la vitesse est limitée à 50 km/h ; ils sont allés à l'UIMM ; ils sont allés au MEDEF ; ils sont allés à la Chambre de commerce et d'industrie (CCI), avec la CGPME juste à côté ; ils sont allés au Conseil général ; ils sont allés devant les assises, ravalées en prévision des descentes de la presse nationale pour le procès d'un &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;serial killer&lt;/i&gt; de fillettes ; une poignée d'entre eux sont allés au ministère de l'Economie, des Finances et de l'Emploi à Paris ; ils sont allés et revenus de tout.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/pytko4.jpg' width='450' height='300' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_706 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ils ont écrit un « J'accuse » ; ils ont écrit une ode à la nuit tombée (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les Ardennes profondes / Au c&#339;ur de nos vallées / Se propagent comme une onde / Nos chères usines fermées / Triste destin de vies / Au travail arrachées / Tristesse d'un pays / Qui se sent oublié...&lt;/i&gt; ») ; ils ont écrit des tracts (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Assez de discours... DES ACTES ! Les patrons de la métallurgie font bloc pour un des leurs, faites bloc pour plusieurs des vôtres&lt;/i&gt; ») ; avec des pincettes ou parfois des salamalecs, ils ont écrit des lettres aux pouvoirs publics, au patronat local et national, à Nicolas Sarkozy (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ceci, monsieur le président, est un cri d'alarme, un cri de désespoir, un appel a l'aide afin de redonner à chacun l'envie de travailler ensemble dans des industries honnêtes, sans avoir ce sentiment de généraliser ce qui doit rester comme une faute de gestion exceptionnelle. Je vous prie de croire Monsieur le président à l'expression de ma plus haute considération&lt;/i&gt; »). Ils ont écrit, puis quoi encore ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ils ont montré aux visiteurs les beaux boulons qu'ils fabriquaient, leurs ateliers et leurs machines ; ils ont brûlé des montagnes de pneus - à la grande joie des garagistes, trop heureux de se débarrasser de ces ordures à bon compte ; ils ont pleuré dans leur fumée noire ou dans celle, blanche, des gaz lacrymogènes ; ils ont toussé, craché ; après un procès en place publique, ils ont également mis le feu à un pantin figurant leur patron ; ils ont rigolé en voyant la marionnette se décomposer sous les flammes, sauf les paluches, intactes, toujours crispées sur des billets factices de 500 euros - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ah, regardez-le, comme il tient à son fric&lt;/i&gt; » ; ils ont jeté un carton d'&#339;ufs sur la façade du siège du patronat ardennais ; ils ont lampé du café qu'on leur offrait comme ils étaient sages et qu'ils ne faisaient pas trop de bruit à l'intérieur de la CCI ; dans la cour d'une de leurs usines, ils ont mangé toute sorte de viandes au barbecue et, après, avalé des crêpes au sucre ; ils ont menacé de déverser de l'acide chlorhydrique dans les égouts, non loin de la Meuse, mais un sénateur belge libéral, bourgmestre de Dinant, arrivé une heure avant la fin de l'ultimatum, les a convaincus de renvoyer leur pollution à plus tard, et si possible, à jamais.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/pytko6.jpg' width='450' height='300' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_708 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ils attendent, tendus : ils ont demandé 50.000 euros par tête de pipe afin d'indemniser leur « préjudice moral » et ils aimeraient bien que ça soit le patronat, en guéguerre sur la forme mais solidaire sur le fond, qui mette la main à la poche, au coffre, ou mieux encore, plonge les bras dans sa « caisse antigrève ». Ils rêvent d'être &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fluidifiés&lt;/i&gt; - salis, baisés, pollués ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Prophylaxie.&lt;/strong&gt; « Il faut aussi avoir présent à l'esprit que même une entreprise qui a rarement une grève trouvera sa gestion compromise si une autre entreprise cède devant la grève en accordant 3% des salaires en plus ou transige sur un principe fondamental, en raison de l'effet de contagion qui existe presque toujours (en sachant aussi que cette entreprise peut faire l'objet d'une attaque fomentée par les syndicats soutenus de l'extérieur). Chaque entreprise, même peu touchée directement par les grèves, a donc un intérêt évident à ce que la résistance de tous soit renforcée face aux conflits collectifs. »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/ArgUIMM.jpg' width='420' height='401' style='border-width: 0px; width:420px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_713 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;small&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Extraits&lt;/strong&gt; de l'argumentaire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;strictement confidentiel&lt;/i&gt;, interne à l'UIMM, « sur l'action d'entraide professionnelle face aux conflits sociaux », communément désignée désormais comme &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;caisse antigrève&lt;/i&gt;, le 18 février 1972&lt;/small&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Question de principe.&lt;/strong&gt; « Malheureusement, comme il n'est pas dans les compétences de l'UIMM de financer des indemnités de licenciement dans les entreprises de la branche, nous ne pouvons pas répondre à votre démarche collective. » (Courrier de Frédéric Saint-Geours, président de l'UIMM, aux salariés de Lenoir-et-Mernier, au conseil régional de Champagne-Ardenne et au conseil général des Ardennes, reçu sur place fin février)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Paroles contre paroles contre paroles contre paroles, etc.&lt;/strong&gt; « Denis Gautier-Sauvagnac m'a dit qu'il avait eu une conversation avec Laurence et qu'elle était parfaitement au courant maintenant. Elle était au courant de ça en juin ou en mai 2007, en tout cas avant les vacances » (Daniel Dewavrin, ex président de l'UIMM, à l'AFP, le 8 mars 2008) ; « Les propos de Daniel Dewavrin et Denis Gautier-Sauvagnac selon lesquels j'aurais été informée du système frauduleux, objet des actuelles poursuites pénales qui touchent l'ancien président de l'UIMM, &#8220;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dès avant l'été 2007&lt;/i&gt;&#8221;, sont gravement diffamatoires à mon encontre en ce qu'ils signifient que j'aurais menti. Je dépose donc plainte au pénal pour diffamation immédiatement. J'en charge mon avocat dès ce jour » (Communiqué de Laurence Parisot, présidente du MEDEF, le 8 mars) ; « Si Mme Parisot veut aller en justice, nous irons sereins et tranquilles. Je me suis borné à rapporter un fait, je n'ai aucune raison de ne pas rapporter ce que m'avait dit M. Gautier-Sauvagnac. Je serais étonné qu'il ne l'ait pas dit à d'autres personnes » (Daniel Dewavrin, à l'AFP, le 8 mars) ; « Ce sont des sacrés menteurs, ces messieurs » (Laurence Parisot, sur le plateau de France 2, le 8 mars) ; « La seule chose que je sais, c'est que j'étais présent lorsque Denis Gautier-Sauvagnac nous a rapporté la conversation qu'il avait eue avec elle, à Daniel Dewavrin et à moi-même. J'ai entendu la même chose que Daniel Dewavrin. Denis Gautier-Sauvagnac nous a dit que Laurence Parisot lui avait demandé si les distributions d'argent se poursuivaient comme avant, quelque chose comme ça. Nous étions tous les trois dans les bureaux de l'UIMM, c'était en mai ou juin 2007, en tout cas avant l'été » (Arnaud Leenhardt, autre ancien président de l'UIMM, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde&lt;/i&gt; daté du 11 mars) ; « A l'unanimité, le Bureau du MEDEF confirme qu'il ignorait tout des pratiques de l'ancien président de l'UIMM. Il les réprouve, à nouveau, avec la plus grande fermeté et sans réserve. Par ailleurs le Bureau réaffirme son attachement aux valeurs de transparence, de modernité et d'unité qui doivent caractériser le patronat du XXIe siècle » (Communiqué du MEDEF, le 10 mars)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/PV.jpg' width='200' height='277' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_714 spip_documents spip_documents_right' /&gt; &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Rien à ajouter.&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Renseignement judiciaire,
&lt;br /&gt;procès-verbal d'audition, témoin.&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;Le vendredi 14 mars 2008, à 14 heures 00 minute, nous soussigné gendarme X.X., agent de police judiciaire en résidence à Nouzonville, sous le contrôle de lieutenant Y.Y., officier de police judiciaire en résidence à Nouzonville, [...] nous trouvant au bureau de notre unité à Nouzonville 08700, rapportons les opérations suivantes : [...]
&lt;br /&gt;entendons la personne dénommée ci-dessus [Michèle Leflon, vice-présidente du conseil régional] qui nous déclare :
&lt;br /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je me présente ce jour à votre unité en compagnie de Sylvain Dalla Rosa, conseiller régional, pour déposer une plainte en nos noms propres. Face à l'attitude du syndicat de l'Union des industries des métaux et de la métallurgie (UIMM) Ardennes qui, par le biais de son adhérent, directeur de l'entreprise Lenoir-et-Mernier LCAB sise à Bogny-sur-Meuse, qui a activement contribué au sabordage de l'économie ardennaise, nous déposons plainte contre le syndicat patronal UIMM Ardennes. Ce dernier a une responsabilité active dans la casse économique et sociale de notre département. C'est la cause d'un préjudice humain et financier très lourd pour les Ardennes. En conséquence, nous demandons à la justice d'obliger le syndicat UIMM à assumer ses responsabilités, notamment en indemnisant les salariés de Lenoir-et-Mernier LCAB victimes d'un licenciement. Les entreprises ardennaises au nombre desquelles Lenoir-et-Mernier ont participé au financement de la caisse noire de l'UIMM, faisant actuellement l'objet d'une information judiciaire. Cet argent doit servir à indemniser le préjudice moral des salariés licenciés.&lt;/i&gt; [...] &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A Nouzonville 08700, le 14 mars 2008, à 14 heures 25, lecture faite par moi des renseignements d'état civil et de la déclaration ci-dessus, j'y persiste et n'ai rien à changer, à y ajouter ou à y retrancher.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/pytko5.jpg' width='450' height='300' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_707 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;A quel saint se vouer ?&lt;/strong&gt; Invité à France-Inter, un matin de mars 2008, Frédéric Saint-Geours, le nouveau président de l'UIMM-dont-les-comptes-seront-eux-aussi-certifiés-à-l'avenir, saute de sa chaise en entendant à la revue de presse une référence à l'adhésion à son organisation du patron de Lenoir-et-Mernier dans les Ardennes : « Cette entreprise n'est pas membre de l'UIMM », croit-il utile de corriger. Patron d'une petite boîte de la métallurgie, président du MEDEF Ardennes et héros, parmi d'autres, du documentaire de Marcel Trillat, François de Saint-Gilles tente la même tactique avant d'admettre : « Le patron de Lenoir-et-Mernier n'a plus versé de cotisations à l'UIMM et au MEDEF depuis deux ans... » Le problème dans cette affaire, c'est qu'Albert de Sainte-Nitouche, ou dieu seul sait qui à l'UIMM, continue de prendre le banni pour un semblable et qu'à l'usine, les ouvriers collectionnent les preuves ultra-récentes de l'affiliation de leur PDG aux flamboyantes organisations professionnelles. Comme cette invitation à un comité directeur de l'UIMM-Ardennes le 22 janvier dernier, ou les derniers bulletins fédéraux hebdomadaires, envoyés de Paris.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/UIMM2.jpg' width='275' height='220' style='border-width: 0px; width:275px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_709 spip_documents' /&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/UIMM1.jpg' width='180' height='225' style='border-width: 0px; width:180px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_710 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Omertà dans la vallée.&lt;/strong&gt; C'est une petite bourgade tranquille, au fin fond d'une vallée des Ardennes, enfoncée dans la forêt verdoyante. Vue du ciel, Nouzonville, oblongue, coulée sur la Meuse, pourrait ressembler à un hamac. Le calme règne. La ville, jadis, c'était un rythme dans les oreilles, un tempo dans la peau : le fracas sourd des marteaux-pilons, doublé de mini-secousses telluriques, avec les fonderies, forges et ateliers d'estampage pour épicentres. Aujourd'hui, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;boutiques&lt;/i&gt; disparaissent les unes après les autres. La place est nette. Sur cinq hectares, non loin du fleuve, la friche, ouverte à tout vent, des aciéries Thomé-Cromback, fermées en 1996 par un repreneur véreux italien, hurle toute la désolation de l'endroit. Plus loin, à quelques pas de la mairie, pile en face de l'usine Thomé-Génot, liquidée en octobre 2006 après le pillage-éclair mené par le groupe américain Catalina, la boulangère a, elle aussi, tiré le rideau. Comme si son heure était arrivée. Dortoir, mouroir. S'il devait revenir, Jean-Baptiste Clément, poète du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Temps des cerises&lt;/i&gt; et agitateur socialiste dans les parages après la Commune de Paris, statufié aux portes de Nouzonville, n'aurait plus guère de braises à remuer. Croissance du chômage et de la précarité, petit commerce des Restos du c&#339;ur et extension du désert de la lutte.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est ici, à Nouzonville, à quelques kilomètres de Bogny-sur-Meuse, que Marcel Trillat a tourné un magistral documentaire, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Silence dans la Vallée&lt;/i&gt;. Avec une question simplissime : comment ce vide a-t-il pu envahir l'espace ? Sa thèse, c'est que, rivé aux profits modélisables, le capitalisme financiarisé, tel un tsunami, ravage tout sur son passage. Et le réalisateur emporte la conviction en faisant parler des petits patrons du cru, interdits de crédits bancaires, essorés par les donneurs d'ordre, étranglés par les mouvements spéculatifs sur les matières premières, pendus aux exigences intenables des fonds d'investissements... Au mois de janvier 2008, Laurence Parisot a, en amatrice déclarée des « grands débats sociétaux », organisé une projection du documentaire au siège parisien du patronat. Salle comble, applaudissements nourris, tentatives de récupération ou de désamorçage en direct : « Il y a deux choses très différentes, argue, sur le plateau, la présidente du MEDEF. Il y a, d'un côté, des entrepreneurs, comme ceux qui sont dans cette salle, ceux qui aiment les relations avec leurs salariés, et les autres, ces prédateurs dont parle le film, eux, ce ne sont pas des entrepreneurs, ce sont des escrocs. »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/pytko2.jpg' width='450' height='300' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_704 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un mois plus tard, toujours dans les Ardennes, juste à côté de Nouzonville, une grosse centaine d'ouvriers, victimes des agissements d'un patron-voyou chez Lenoir-et-Mernier, LCAB, Dauvin, Jayot, Gérard-Bertrand, appellent ces c&#339;urs d'artichauts du patronat à la solidarité. « Banqueroute, malversations, détournement de fonds publics, enrichissement personnel, ventes à perte volontairement, faux bilan, dissimulation de matières premières, détaille Claude Choquet, délégué syndical CFDT et secrétaire du comité d'entreprise, dans une lettre adressée à Laurence Parisot et demeurée sans réponse. Voilà quelques exemples des plaintes qui ont ou vont être déposées à l'encontre du PDG. Le SRPJ enquête déjà sur ces faits. Mais les victimes restent les salariés qui vont perdre leur emploi et se retrouver à la rue avec, pour la plupart, plus de 20 ans d'ancienneté, une moyenne d'âge de 45 ans et peu de qualifications. Ceci dans une entreprise qu'un audit vient de déclarer viable commercialement et industriellement. Je sais que votre responsabilité n'est pas en cause, mais par cette lettre nous espérons simplement attirer votre attention, afin que vous preniez position contre ce genre de patron qui salit votre profession. » Les vedettes qui occupaient les premiers rôles chez Trillat regardent ailleurs. Et ceux qui les applaudissaient dans la salle de projection du MEDEF font la sourde oreille. Quand un Américain saccage, c'est le tollé - « On se dit que ce n'est peut-être pas le capitalisme financier ou la mondialisation qui est à l'origine de la descente aux enfers de cette entreprise, synthétisera Laurence Parisot devant la presse, au lendemain du raout autour de Trillat, mais plutôt, peut-être, en tout cas il faut poser la question, tout simplement une escroquerie gigantesque qui a traversé l'océan Atlantique » ; quand le bandit est ardennais, c'est l'omertà.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Vendetta de base.&lt;/strong&gt; Patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;voyou&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vaurien&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fripouille&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;truand&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;gredin&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;aigrefin&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;arsouille&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;apache&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;à-nettoyer-au-karcher&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;malandrin&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;crapule&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;brigand&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vautour&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pirate&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;filou&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;scélérat&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de-combat&lt;/i&gt;, patron-&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;moderne&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Prends plusieurs bobines.&lt;/strong&gt; « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Mon pauvre Marcel,
&lt;br /&gt;Quand tu es parti des Ardennes avec ton film
&lt;br /&gt;&lt;/i&gt;Silence dans la vallée&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;,
&lt;br /&gt;beaucoup de personnes disaient :
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8220;C'est un film noir,
&lt;br /&gt;cela ne représente pas la réalité des Ardennes
&lt;br /&gt;et en plus c'est un patron américain,
&lt;br /&gt;et en plus, un voyou...&#8221;&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Je te demande de revenir
&lt;br /&gt;pour faire un acte 2 sur :
&lt;br /&gt;l'état de santé des chômeurs de Thomé-Génot
&lt;br /&gt;et un deuxième &#8220;Thomé Génot&#8221; qui se profile,
&lt;br /&gt;l'entreprise Lenoir et Mernier, tu connais ?
&lt;br /&gt;C'est celle qui a racheté Jayot, la filiale de Thomé-Génot
&lt;br /&gt;pour une bouchée de pain, 8.000 euros avec 200.000 euros
&lt;br /&gt;de stock de produits finis, et en plus, 300.000 euros
&lt;br /&gt;du conseil général. Mais, malheureusement, dépôt de bilan
&lt;br /&gt;et fermeture de l'usine. L'argent ? Ha, bonne question,
&lt;br /&gt;je ne sais pas où il est. Le patron ? Ha, oui celui-là,
&lt;br /&gt;il est français, c'est un voyou, d'après ce que j'ai pu lire
&lt;br /&gt;dans la presse. Mais le comble de cela,
&lt;br /&gt;c'est encore les mêmes qui trinquent : LES SALARIÉS.&lt;/i&gt; [...]
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si je t'ai envoyé cette lettre,
&lt;br /&gt;c'est pour te dire que si tu viens,
&lt;br /&gt;prends plusieurs bobines
&lt;br /&gt;car il y a de quoi faire ici.
&lt;br /&gt;&lt;/i&gt;Silence dans la vallée&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; acte 2
&lt;br /&gt;bientôt dans vos salles ;
&lt;br /&gt;le 3, bientôt en préparation
&lt;br /&gt;et le 4 est prévu pour 2009.
&lt;br /&gt;Amicalement,
&lt;br /&gt;Charles Rey&lt;/i&gt; » &lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/lipdub1.jpg' width='220' height='528' style='float: right; border-width: 0px; width:220px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_711 spip_documents spip_documents_right' /&gt; &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Le saviez-vous ?&lt;/strong&gt; Un&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; lipdub&lt;/i&gt; est une danse, un hymne, une déclaration (et aussi un documentaire). C'est la fête de l'entreprise tous les jours - comme pour les femmes ou les poilus, il n'y a pas de raison que la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cellule de base de la société&lt;/i&gt;, selon l'expression du poète Ernest-Antoine Seillière, n'ait qu'un jour de fête par an (oui, l'opération jaimemaboite est nettement insuffisante). Des employés de bureaux vocalisent, théâtralisent, chorégraphient leur dévotion totale : « L'entreprise, c'est la vie » (slogan actuel du MEDEF). Et les services de propagande enregistrent le mouvement des collaborateurs pour répandre à l'extérieur la bonne nouvelle : Motivés, motivés. Bien sûr, un couac peut toujours se produire, comme chez AOL France, où le&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; lipdub&lt;/i&gt; se termine par un plan social... Mais vive le fun, à bas l'ennui à mort, il se passe quelque chose : jetés dehors mais trop heureux d'en avoir été. Au siège du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Patronat du XXIe Siècle ©&lt;/i&gt; (ex-MEDEF, ex-CNPF), ils ont bien compris l'intérêt du jeu et, oh yeah, ils s'y sont &lt;a href=&quot;http://www.dailymotion.com/video/x4b1ax_medef-le-lipdub_fun&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;mis à donf'&lt;/a&gt; début février. Même Laurence Parisot claque des doigts, dans le vent.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;left&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/lipdub2.jpg' width='450' height='150' style='border-width: 0px; width:450px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_712 spip_documents' /&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans leur bled des Ardennes, les ouvriers, hiératiques, les pieds collés dans la glaise, vivent leur&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; lipdub&lt;/i&gt; sous acide, sans paroles ni musiques. Momifiés, fossilisés, figés aux siècles des Lumière - les frères, ou peut-être même les autres - et rendus à la rusticité : sortis d'usine, renvoyés dans leurs épaisses forêts.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ecriture&lt;/strong&gt;,
&lt;br /&gt;recueil de&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; textes&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;et d'images,
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;montage&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;par &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;grandes photos&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;sont de &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Pierre Pytkowicz&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Pour aller là-bas ou plus loin :&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* Le &lt;a href=&quot;http://lenoir-ou-le-noir.over-blog.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;blog des salariés de Lenoir-et-Mernier, LCAB, etc.&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;* Le &lt;a href=&quot;http://atg-association.over-blog.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;blog de l'association des anciens Thomé-Génot&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Et dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Humanité&lt;/i&gt;, sur le fond du conflit social à Bogny :&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://www.humanite.fr/2008-02-22_Politique_Patrons-voyous-Les-vautours-se-portent-bien-merci&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les vautours se portent bien, merci&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://www.humanite.fr/2008-02-22_Politique_Anatomie-d-un-pillage-magistral&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Anatomie d'un pillage magistral&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Et à propos de l'« affaire UIMM »&lt;/strong&gt; :
&lt;br /&gt;* une &lt;a href=&quot;http://www.humanite.fr/+-Papiers-du-patronat-+&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;série d'articles &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les petits papiers du patronat&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>&lt;i&gt;Rêves de droite - Défaire l'imaginaire sarkozyste&lt;/i&gt;</title>
		<link>http://peripheries.net/article315.html</link>
		<dc:date>2008-03-07T20:39:02Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique12.html">Divers</category>


		<description>Un essai de Mona Chollet &lt;br /&gt;La Découverte, « Zones » &lt;br /&gt;156 pages - 12 euros &lt;br /&gt;En librairie depuis le 6 mars 2008 &lt;br /&gt;Présentation de l'éditeur : &lt;br /&gt;« J'ai fait un rêve », slogan repris à Martin Luther King, fut l'un des moteurs de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Tout a été dit sur cette victoire sauf peut-être l'essentiel : et si elle correspondait au triomphe d'une nouvelle forme d'imaginaire politique ? &lt;br /&gt;Mona Chollet décortique les principaux éléments de l'univers sarkozyste : la « machine de guerre (...)


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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique12.html" rel="category"&gt;Divers&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;br /&gt;Un essai de Mona Chollet
&lt;br /&gt;La Découverte, « Zones »
&lt;br /&gt;156 pages - 12 euros
&lt;br /&gt;En librairie depuis le 6 mars 2008&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Présentation de l'éditeur :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/RDD.jpg' width='171' height='250' style='float: right; border-width: 0px; width:171px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_700 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« J'ai fait un rêve », slogan repris à Martin Luther King, fut l'un des moteurs de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Tout a été dit sur cette victoire sauf peut-être l'essentiel : et si elle correspondait au triomphe d'une nouvelle forme d'imaginaire politique ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet décortique les principaux éléments de l'univers sarkozyste : la « machine de guerre fictionnelle » que représente la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;, le mythe du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;self-made man&lt;/i&gt;, l'identification illusoire aux riches et aux puissants, le mépris des « perdants », l'individualisme borné, le triomphe de l'anecdote et du people...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Aux antipodes de la fascination béate et complaisante d'une Yasmina Reza, elle critique les impostures idéologiques du nouveau pouvoir : un démontage sans concession des valeurs de la droite bling bling, dans un style incisif, souvent drôle, toujours fin, mêlant l'enquête journalistique, l'écriture littéraire et la critique sociale.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lucide, elle pointe également la faiblesse alarmante de l'imaginaire de gauche, radicalement incapable de relever le défi. Contre le cynisme et les renoncements, il est urgent de réinventer un nouvel imaginaire émancipateur, en commençant par se réapproprier l'aspiration légitime à l'épanouissement personnel, aujourd'hui fourvoyée dans les mirages de la « société-casino ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet, 34 ans, journaliste au &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Monde diplomatique&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, coanimatrice du site &lt;a href=&quot;http://www.peripheries.net/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Peripheries.net&lt;/a&gt;, est l'auteur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (Calmann-Lévy, 2004 / Folio - Gallimard, 2006).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Conformément à la &lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=a_propos&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;politique éditoriale de « Zones »&lt;/a&gt;,
&lt;br /&gt;le &lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&amp;amp;id_article=59&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;texte intégral du livre&lt;/a&gt; est en libre accès sur le site de l'éditeur.
&lt;br /&gt;Pour plus d'information sur le sens de cette démarche, lire le texte de Michel Valensi, directeur des éditions de l'Eclat, qui en a été l'initiateur en France : « &lt;a href=&quot;http://www.lyber-eclat.net/lyber/lybertxt.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Petit traité plié en dix
sur le Lyber&lt;/a&gt; ».&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;small&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Acheter ses livres en ligne&lt;/strong&gt;, quand on n'a pas la chance d'avoir une bonne librairie près de chez soi ? Oui, mais pas n'importe où... Lire l'&lt;a href=&quot;http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Appel-pour-le-livre,316.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Appel pour le livre&lt;/a&gt; (février 2008), qui dénonce les conséquences de la gratuité des frais de port offerte par Amazon. Une bonne alternative, par exemple : &lt;a href=&quot;http://www.lekti-ecriture.com/librairie/livre/mona-chollet/reves-de-droite-2355220115.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Lekti-ecriture.com&lt;/a&gt;, ou la librairie en ligne du &lt;a href=&quot;http://boutique.monde-diplomatique.fr/boutique/fiche_produit.cfm?type=9&amp;amp;ref=EDI2008&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. Voir aussi le texte de Joël Faucilhon, « &lt;a href=&quot;http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Le-livre-et-l-Internet.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Le livre et l'Internet&lt;/a&gt; ».&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>A la croisée des fleuves</title>
		<link>http://peripheries.net/article314.html</link>
		<dc:date>2007-12-31T00:51:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Musique</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>

		<description>On ne peut concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, filmés par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, Le Blues de l'Orient, qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu'ils tenaient en Irak. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s'entredéchirent alors qu'ils ont tant en commun », mais parce qu'elle offre un prisme pour (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Israël / Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot29.html" rel="tag"&gt;Musique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton314.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;198&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;On ne peut concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, filmés par &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Florence Strauss&lt;/strong&gt; dans son documentaire sur la musique arabe, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;, qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu'ils tenaient en Irak. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s'entredéchirent alors qu'ils ont tant en commun », mais parce qu'elle offre un prisme pour envisager d'une manière radicalement différente le conflit israélo-palestinien. Comme l'avait montré en 1986 l'universitaire israélienne &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ella Shohat&lt;/strong&gt; dans un texte fondateur sur les juifs orientaux en Israël, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes juives&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, l'Etat hébreu s'est construit sur la négation de l'identité « métèque » qui était la cible des antisémites européens. Il s'est voulu à tout prix un Etat occidental, ce qui impliquait de rejeter tant les Palestiniens que les juifs orientaux. Chez ces derniers, l'élite ashkénaze apprécie, à la limite, la gastronomie et l'exotisme chaleureux de leur folklore ; mais elle leur dénie - comme les pays européens à leurs immigrés - toute légitimité à participer à la « production de sens ». Pour penser le monde, l'Occident n'a besoin de personne. Le film de Florence Strauss montre bien, pourtant, que la culture arabe donne accès, par des voies qui n'appartiennent qu'à elle, à un pan singulier de l'expérience humaine - à l'image de ce « quart de ton » propre à sa musique, et dont ses amoureux disent qu'il touche l'auditeur « non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os ».&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/blues_de_l_orient1.jpg' width='200' height='283' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_688 spip_documents spip_documents_right' /&gt;On peut difficilement concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, musiciens aveugles, chanteuses âgées mais splendides, filmés par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; (actuellement en salles (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb7-1&quot; name=&quot;nh7-1&quot; id=&quot;nh7-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Voir la bande-annonce et les extraits sur Allociné.' &gt;1&lt;/a&gt;)), qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu'ils tenaient en Irak, et se récitent entre deux accords les numéros de téléphone qui étaient ceux des uns et des autres à Bagdad. L'un d'entre eux montre à la réalisatrice une brassée de cassettes d'Oum Kalsoum, qu'il a enregistrée fidèlement à la radio pendant vingt ans, et parle de son admiration pour le grand compositeur, interprète et acteur égyptien Mohamed Abdelwahab. Interrogé sur les chansons dédiées par ce dernier à la cause palestinienne, il répond avec une sobre fermeté que ces chansons-là, il les aime autant que les autres : « La politique, dit-il, c'est autre chose. » Il confie, tout en protestant de son attachement à Israël, qu'il lui arrive encore souvent de fermer les yeux pour évoquer avec nostalgie le cours majestueux du Tigre et de l'Euphrate, ces deux fleuves qui se rejoignent comme se mêlent en lui l'arabité et la judéité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Celle qui tient la caméra est issue de la même histoire. Le grand-père de Florence Strauss, Robert Hakim, était un juif égyptien, né en 1907 à Alexandrie, nourri de comédies musicales égyptiennes, qui devint avec son frère Raymond l'un des grands producteurs du cinéma français (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pépé le Moko&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Belle de jour&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Bête humaine&lt;/i&gt;...). De retour dans son pays natal pour un tournage, en 1956, il assiste à l'exode forcé de la communauté juive, devenue indésirable après la crise de Suez et la « triple et lâche agression » perpétrée par la France, le Royaume-Uni et Israël pour tenter de récupérer le canal nationalisé par Nasser. Dès lors, il coupe les ponts et défend à sa famille de remettre les pieds en Egypte. C'est cet interdit que sa petite-fille enfreint avec ce film, qui la mène du Caire à Jérusalem et de Beyrouth à Alep.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Juif par la religion, arabe par la culture : on imagine ce que cette position peut avoir d'infernal, mais aussi de fécond. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s'entredéchirent alors qu'ils ont tant en commun », mais parce qu'en mettant en échec les catégorisations binaires, elle offre un prisme pour envisager d'une manière radicalement différente le conflit israélo-palestinien. La première à l'avoir problématisée est l'universitaire israélienne Ella Shohat, dans un article sur la situation des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim &lt;/i&gt;(leurs ancêtres n'ayant jamais vécu en Espagne, les juifs orientaux ne sont pas à proprement parler des Sépharades) écrit en 1986 et publié en français en 2006 (La Fabrique Editions) : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;b&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes juives&lt;/b&gt;&lt;/i&gt; (titre qui fait référence au texte d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Saïd&lt;/a&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes&lt;/i&gt;). Née en Israël de parents juifs irakiens, Ella Shohat est apparue en 2002 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.forgetbaghdad.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Forget Bagdad&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, le film consacré par Samir, réalisateur suisse d'origine irakienne, aux clichés cinématographiques du « juif » et de « l'Arabe », avec pour fil conducteur le portrait de quatre communistes juifs irakiens (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb7-2&quot; name=&quot;nh7-2&quot; id=&quot;nh7-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Forget Bagdad peut être commandé en ligne sur le site Artfilm.ch.' &gt;2&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.forgetbaghdad.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/forget.jpg' width='334' height='190' style='float: right; border-width: 0px; width:334px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_690 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Le « quart de ton » typique de la musique orientale, que célèbre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;, Ella Shohat le connaît bien : « Pour mes parents, écrit-elle en 2006, dans son préambule à l'édition française de son livre, c'était comme si le temps s'était arrêté dans les années 1940 à Bagdad. Mon père continuait à jouer de la musique à quarts de ton sur son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;kamanja&lt;/i&gt; (violon) dans les réunions familiales. Maintenant encore, mes vieux parents qui vivent dans un troisième pays, les Etats-Unis, continuent à regarder des films égyptiens sur la chaîne arabe de New York et à écouter mélancoliquement le chanteur irakien Nathom al-Ghazali ou l'Egyptienne Oum Kalsoum. » Il y a quelques années, raconte-t-elle, ils sont venus lui rendre visite alors qu'elle vivait à Rio de Janeiro : « Dès leur arrivée, ils sont partis à la recherche des ingrédients de base pour la cuisine arabe. Ils ont rapidement trouvé les épiciers arabes de la ville, avec lesquels ils discutaient en arabe le prix des épices et des ingrédients et des produits familiers. En un rien de temps, nous fréquentions le &quot;Sahara&quot;, le quartier oriental de Rio, où juifs, chrétiens et musulmans arabes se trouvent mélangés comme dans bien des lieux de l'Orient arabe. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le faux nez du caractère
&lt;br /&gt;occidental d'Israël&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cet attachement à la cuisine orientale est loin de faire des parents d'Ella Shohat des exceptions : « Israël est un pays levantin ! s'écriait &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article174.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Esther Benbassa&lt;/a&gt; au cours de l'entretien réalisé pour ce site en 2002. Un pays qui a bien sûr beaucoup de caractéristiques européennes, mais un pays levantin, où l'on mange le hoummous et tous ces plats qui font partie de la tradition locale, où l'on écoute de la musique en hébreu avec des airs méditerranéens et surtout orientaux... » Si on a tendance à l'oublier, c'est parce que l'establishment israélien fait tout pour refouler cette réalité : « L'Etat d'Israël, écrivait Sophie Bessis dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article253.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, n'a cessé de se vouloir occidental, s'attachant avec constance à conjurer tout risque d'orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d'autres dominations. » Or ce caractère européen, qui suscite chez bien des Occidentaux une identification rassurante à Israël et un soutien à sa politique (soutien justifié par l'argument autrement plus présentable selon lequel il s'agit de la « seule démocratie du Proche-Orient »), est un faux nez. Comme le montre Ella Shohat, les calculs sont vite faits : avec 50% de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; et 20% d'Arabes israéliens, Israël compte 70% d'habitants appartenant au tiers-monde ; et ce chiffre monte à 90% si on y inclut les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie... « L'hégémonie européenne en Israël, conclut Ella Shohat, n'est que le fait d'une minorité numérique particulière, minorité qui a tout intérêt à minimiser l'&quot;orientalité&quot; et la &quot;tiers-mondialité&quot; de l'Etat hébreu. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/shohat.jpg' width='140' height='216' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_691 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Si l'élite ashkénaze qui portait le projet sioniste a organisé l'immigration des juifs orientaux, pour les besoins du peuplement et parce qu'il lui fallait une main d'&#339;uvre bon marché (« des juifs pour servir d'Arabes »), elle n'en est pas moins hantée par une peur phobique à l'idée de les voir prendre une importance numérique qui la submergerait - comme elle est hantée par la menace d'une hégémonie démographique palestinienne qui, pense-t-elle, la noierait dans un océan de barbarie. Ce parallélisme donne à penser qu'il ne s'agit pas seulement de préserver le caractère juif du pays - au mépris des conséquences inhumaines que cela entraîne pour les Palestiniens -, mais aussi (surtout ?) son caractère européen, non-arabe et non-africain, en favorisant par exemple l'immigration de juifs russes au détriment des juifs éthiopiens. « La grande crainte qui nous étreint, déclarait dans les années 1970 le ministre travailliste Abba Ebban, est le danger de voir les immigrés d'origine orientale, si d'aventure ils en venaient à être majoritaires, contraindre Israël à régler son niveau culturel sur celui de la région. » Ella Shohat analyse : « Le régime israélien actuel a hérité de l'Europe une forte aversion pour le respect du droit à l'autodétermination des peuples non européens ; d'où son discours décalé et dépassé [en 1986 du moins...], d'où aussi ses références ataviques aux &quot;nations civilisées&quot; et au &quot;monde civilisé&quot;. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Enfermé dans une cage
&lt;br /&gt;avec un babouin hystérique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Elle donne des exemples effarants de propos tenus par des Israéliens originaires d'Europe sur les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, régulièrement comparés à des animaux. Le journaliste Amnon Danker écrit ainsi en 1983 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Haaretz&lt;/i&gt; qu'il se sent enfermé dans le pays avec les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; comme « dans une cage avec un babouin hystérique ». Israël, observe Ella Shohat, a donné aux Ashkénazes, marginalisés et persécutés en Europe de l'Est, l'occasion de passer un « test de civilisation » ; et ils l'ont fait « en marginalisant à leur tour leurs propres &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ost-Jüden&lt;/i&gt;, à savoir les juifs d'Orient ». Le sionisme apparaît ainsi non comme une valorisation, mais au contraire comme un reniement de cette identité juive tant stigmatisée par les antisémites européens - une conjuration dont la nécessité se fait d'autant plus sentir après le traumatisme du génocide, cette identité étant associée à la faiblesse et à l'incapacité de se défendre. De façon significative, Pascal Bruckner, par exemple, accuse ceux qui s'émeuvent du sort des Palestiniens d'« en vouloir aux juifs de ne pas se conformer au stéréotype de la victime » et à Israël d'« embrasser la force sans crainte »... Dans l'ouvrage collectif &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un très proche Orient&lt;/i&gt; (Joëlle Losfeld, 2002), l'historien français d'origine palestinienne Elias Sanbar racontait avoir vu en 2000 à la télévision un reportage dans lequel on interviewait, à Hébron, un jeune soldat chargé de veiller à l'application du couvre-feu, qui ne concernait que les résidents arabes la ville. Au journaliste qui lui demandait comment il faisait pour distinguer les civils juifs des civils arabes, il répondait : « Ceux qui ont l'air de juifs désespérés sont palestiniens. » On pense aussi à l'anecdote que rapporte Michel Warschawski dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article256.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Sur la frontière&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; : lors de sa première visite, adolescent, à Tel-Aviv, en arrivant de France, il est si perdu et intimidé que son cousin, qui y est né, le sermonne : « Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n'es pas à Strasbourg. » Ce qui lui fait dire : « C'est à Tel-Aviv que j'ai entendu pour la première fois une remarque antisémite. » Il voit le sionisme comme un projet de liquidation de cette identité diasporique et « métèque » à laquelle lui-même est profondément attaché, raison pour laquelle il préfère Jérusalem à la moderne Tel-Aviv, alors que les dirigeants travaillistes, eux, méprisent la Ville Sainte : « Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son marché oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu'ils haïssaient. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les années 1970, les Panthères Noires israéliennes, issues de la communauté &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahi&lt;/i&gt;, se révoltent contre les discriminations continuelles subies par cette dernière, tout en faisant le lien avec l'oppression des Palestiniens - un lien que se garde bien d'établir, en revanche, la gauche libérale israélienne. Mais de nombreux juifs orientaux réagissent autrement : ils intériorisent la haine anti-Arabes des Ashkénazes, et tentent de s'intégrer par une surenchère dans l'hostilité envers les Palestiniens. Comme le dit encore Esther Benbassa, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; « sont &quot;autres&quot; parce qu'ils sont arabes : comment voulez-vous qu'ils intériorisent une image positive ? Comment voulez-vous qu'ils s'identifient à l'Arabe qui est lui aussi rejeté ? Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas étage, en rejetant l'Arabe, ils rejettent l'arabité en eux - cette arabité qui a provoqué leur relégation par l'establishment israélien. On assiste donc à un rejet en chaîne ». De surcroît, la façon dont ils sont traités par la minorité travailliste « éclairée » jette les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; dans les bras du Likoud. Cette droitisation, conjuguée à leur religiosité plus marquée que celle de l'élite « laïque », redoublera leur stigmatisation en permettant à la frange pacifiste et « humaniste » de la société israélienne de déplorer leur attitude foncièrement hostile aux Arabes, qui fait obstacle à la paix...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Garder le « monopole de
&lt;br /&gt;la production de sens »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'une des manières dont s'exprime l'infériorisation des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, c'est la négation de leur histoire et de leur culture. Tout d'abord, on exagère leur différence : de même qu'un préjugé colonialiste perpétue l'idée qu'avant la création de l'Etat d'Israël, il n'y avait en Palestine que quelques tribus de bergers (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb7-3&quot; name=&quot;nh7-3&quot; id=&quot;nh7-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Un cliché démenti, notamment, par le livre de photographies publié à (...)' &gt;3&lt;/a&gt;), on dépeint les métropoles dont sont originaires les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; - Alexandrie, Bagdad, Istanbul - comme des « trous perdus sans électricité ni voitures ». On rappelle complaisamment que certains juifs d'Afrique du Nord vivaient dans des grottes - un sort auquel semblent toutefois avoir échappé, note Ella Shohat, pince-sans-rire, « certains intellectuels comme Albert Memmi et Jacques Derrida ». Quant aux différences culturelles qui existent bel et bien, on peut, à la limite, les valoriser en tant que sympathique folklore exotique. Les intellectuels français sont nombreux à apprécier les riyads marocains, les tajines, le rituel du hammam, ou la danse orientale, bienvenue pour « booster leur libido », comme on dit dans les magazines féminins, sans que cela les empêche de déblatérer par ailleurs leurs préjugés racistes sur l'arriération et la barbarie des musulmans. De même, l'élite ashkénaze israélienne, constate Ella Shohat, peut apprécier les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; « pour leur musique folklorique, leur cuisine savoureuse et la chaleur de leur hospitalité », sans que cela l'empêche de maudire leur esprit « oriental, illettré, patriarcal, sexiste et en un mot prémoderne » (reproches qui rappellent des choses, non ?).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/azrie.jpg' width='140' height='140' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_685 spip_documents spip_documents_right' /&gt;La sensualité de la culture arabe est ainsi réduite à une dimension anecdotique, privée de toute signification, de toute portée philosophique. Or cette portée est évidente, justement, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;, en particulier à travers les propos érudits du chanteur syrien Abed Azrié - l'une des voix d'or de la musique orientale contemporaine. La suggestion, faite dans le film par un musicien égyptien, d'une relation entre le rythme de la musique égyptienne et celui de la crue du Nil (supprimée par le barrage d'Assouan en 1970), indique bien que c'est de tout un rapport au monde qu'il s'agit. A l'image de ce « quart de ton » qui lui est propre, et dont ses amoureux disent qu'il touche l'auditeur « non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os », cette musique et cette culture donnent accès, par des voies qui n'appartiennent qu'à elles, à un pan singulier de l'expérience humaine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, pour penser le monde, l'Occident n'a besoin de personne, merci. Comme l'écrivait Sophie Bessis, il se montre très soucieux de conserver son « monopole de la production de sens » ; même dans les milieux éclairés, on garde « l'intime conviction que l'énonciation de l'universel, quel qu'en soit le contenu, est [son] apanage naturel ». Dès lors, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; en Israël, de même que les immigrés en France, sont considérés comme ayant tout à apprendre de l'élite occidentale, mais rien à lui offrir. « Les photos témoignant de la misère orientale, observe Ella Shohat en se penchant sur les archives historiques de l'Etat hébreu, sont souvent placées en regard de portraits épanouis d'Orientaux immigrés en Israël, où ils apprennent à lire et à maîtriser les technologies modernes, tels les tracteurs et les moissonneuses-batteuses. » Cette autosatisfaction et cette suffisance sont restées longtemps inentamées. Peut-on s'attendre à voir s'y créer progressivement quelques brèches - par exemple avec la montée en puissance de l'Asie, ou avec le désastre écologique, qui résulte d'un mode de vie inventé par l'Occident, et traduit un rapport au monde pour le moins problématique ? En France, certains descendants d'immigrés ont aussi été très choqués par l'hécatombe de la canicule de 2003, qui révélait la situation révoltante faite aux aînés dans cette société, et qui ne se serait jamais produite, clamaient-ils, dans leur tradition culturelle.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Etat unique du boulevard de Belleville&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« J'ai pas vu mon grand-père dans les livres d'histoire », rappe le Ministère des affaires populaires (MAP) dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.dailymotion.com/video/x3gqpk_map-elle-est-belle-la-france&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Elle est belle la France&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. En Israël, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, eux aussi, sont privés d'histoire. Ils sont le plus souvent perçus comme venant de loin, remarque Ella Shohat, alors qu'ils ont parcouru, pour immigrer, une distance objectivement bien moindre que les juifs d'Europe. A l'école, ils n'apprennent rien sur leur passé : « Tout comme on racontait aux enfants sénégalais et vietnamiens que &quot;leurs ancêtres les Gaulois étaient blonds aux yeux bleus&quot;, l'histoire officielle instille aux enfants &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahi&lt;/i&gt; la mémoire de &quot;nos ancêtres des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;shtetls&lt;/i&gt; [petites villes ou quartiers juifs] de Pologne et de Russie&quot; et les engage à vénérer l'&#339;uvre pionnière des pères fondateurs sionistes dans une région hostile. L'histoire juive est présentée comme une histoire d'abord européenne. » Ainsi se perd le souvenir de la vie relativement harmonieuse des juifs en pays musulmans : ceux qui en sont issus deviennent « ennemis de leur propre passé ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certes, le statut de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dhimmi&lt;/i&gt; appliqué aux juifs et aux chrétiens en terre musulmane était inégalitaire. Mais, comme le rappelle Ella Shohat à la suite de Maxime Rodinson, « ce particularisme s'inscrivait dans la logique propre au contexte sociologique et historique de l'époque et n'avait rien d'un antisémitisme pathologique de type européen ». Et, au cours des premières décennies du XXe siècle, de nombreux juifs ont joué des rôles de premier plan dans la vie culturelle ou politique des pays arabes, accédant à des positions « bien plus élevées que celles auxquelles ont pu aspirer les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; dans l'Etat juif ». Ce genre de rappel suscite immanquablement les ricanements des hérauts du choc des civilisations, qui parlent d'« idéalisation ». On préférera rappeler que la stratégie occidentale vis-à-vis des juifs et des Arabes, notamment dans l'Algérie de la colonisation, a toujours été « diviser pour mieux régner ». Et que la véritable naïveté est plutôt celle qui consiste à tomber dans ce piège.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Même aujourd'hui, d'ailleurs, en France, malgré le conflit israélo-palestinien, les rapports entre les deux communautés ne sont pas aussi mauvais qu'on veut bien le dire. Dans son propre livre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Changement de propriétaire&lt;/i&gt; (Seuil, 2007), Eric Hazan, l'éditeur de la version française du texte d'Ella Shohat, dit son attachement au projet d'un Etat unique, plutôt qu'à cet « Etat palestinien »-tarte à la crème que les tartuffes peuvent sans risque appeler de leurs v&#339;ux, puisqu'il a de moins en moins de chances de voir le jour sous une forme décente. Et l'auteur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'invention de Paris&lt;/i&gt; ajoute :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/hazan.jpg' width='140' height='206' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_692 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« D'ailleurs, de cet Etat unique, il existe une préfiguration, délocalisée et en miniature : le boulevard de Belleville entre les stations de métro Belleville et Couronnes. De la rue de Belleville à la rue Bisson, c'est la pays des juifs tunisiens, les cafés pauvres où les vieux jouent aux cartes à longueur de journée et s'engueulent en arabe, la grande synagogue Michkenot Yacov, décorée, si l'on peut dire, d'un mur de pavés en trompe-l'&#339;il, les restaurants sous contrôle du Beth-Din où l'on sert le poisson comme à Tunis, les affiches pour des vacances pour presque rien à Natanya ou à Eilat. De l'autre côté de la rue Bisson, qui fait en quelque sorte office de Ligne verte, c'est une petite Algérie. L'hébreu sur les boutiques fait place à l'arabe, les femmes ont totalement disparu des cafés, les vieux travailleurs discutent sans fin en se chauffant au soleil, le kiosque à journaux près de la station Couronnes est tenu par une femme voilée, et sur le trottoir, ici et là, on propose des fers à repasser usagés et des paquets de piles électriques périmées.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais si la rue Bisson marque une limite, ce n'est pas une frontière étanche. Les deux populations se mélangent sans cesse - non dans les cafés, qui restent pour la plupart mono-appartenants, mais dans les boutiques, sur les trottoirs et au grand marché qui se tient sur le terre-plein central le mardi et le vendredi. Certains prétendent que le quartier est sous tension quand se produisent &quot;des événements&quot; là-bas, en Israël-Palestine. Je n'ai jamais rien vu de tel, pas même lors de la guerre du Liban de l'été 2006. C'est l'Etat unique, dont les habitants vivent sans se fondre mais sans s'ignorer, sans nécessairement s'aimer mais avec le sens d'une commune humanité. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« J'ai toujours été persuadée, nous disait Esther Benbassa, que [les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;] détenaient les clés de la coexistence - pour peu qu'ils surmontent leur contentieux avec eux-mêmes, avec leur propre arabité. » De quoi rêver d'un monde où aucun peuple ne se verrait plus imposer de « test de civilisation » - et ce, dans l'intérêt de tous, y compris de ceux qui font passer les tests : « La paix, écrit Ella Shohat, ne sera pas possible sans respect envers &quot;l'Orient&quot; sous toutes ses formes, que ce soient les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, les Palestiniens ou les peuples arabo-musulmans voisins. »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh7-1&quot; name=&quot;nb7-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Voir la bande-annonce et les extraits sur &lt;a href=&quot;http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=127320.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Allociné&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh7-2&quot; name=&quot;nb7-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Forget Bagdad&lt;/i&gt; peut être commandé en ligne sur le site &lt;a href=&quot;http://www.artfilm.ch/forgetbaghdad.php?&amp;amp;id=forgetbaghdad&amp;amp;suche=dvds&amp;amp;lang=f&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Artfilm.ch&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh7-3&quot; name=&quot;nb7-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Un cliché démenti, notamment, par le livre de photographies publié à l'initiative d'Elias Sanbar, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Palestiniens. Images d'une terre et de son peuple de 1839 à nos jours&lt;/i&gt;, Hazan, Paris, 2004.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Voir aussi&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* Le &lt;a href=&quot;http://members.aol.com/ehshohat/home/index.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;site personnel d'Ella Shohat&lt;/a&gt;, et l'un de ses articles publié en français par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mouvements&lt;/i&gt; (septembre-octobre 2007), « &lt;a href=&quot;http://www.mouvements.info/spip.php?article172&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Notes sur le &quot;post-colonial&quot;&lt;/a&gt; ». &lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://www.maqamworld.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Arabic Maqam World&lt;/a&gt;, un site d'introduction à la musique arabe (en anglais).
&lt;br /&gt;* L'article de Joëlle Marelli « &lt;a href=&quot;http://www.vacarme.eu.org/article622.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les juifs-arabes et la question de Palestine&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vacarme&lt;/i&gt;, été 2005.
&lt;br /&gt;* « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2005/12/BRAIBANT/13018&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Traces effacées dans le désert&lt;/a&gt; », compte rendu par Sylvie Braibant du film de Claude Grunspan &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Suite égyptienne&lt;/i&gt;, consacré au parcours du père de la réalisatrice, juif d'Alexandrie et militant communiste (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, décembre 2005).&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>Une femme du monde</title>
		<link>http://peripheries.net/article312.html</link>
		<dc:date>2007-06-10T19:58:02Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>

		<description>Animée d'une curiosité sans bornes pour toutes les facettes de la réalité humaine, Lieve Joris a quitté très tôt sa Belgique natale pour parcourir le monde. Ancienne reporter, elle a arrêté le journalisme pour pouvoir le pratiquer sous une forme idéale : s'immerger dans le quotidien d'un pays aussi longtemps qu'elle en éprouve le besoin, multiplier les rencontres et les déplacements, laisser mûrir les relations qu'elle tisse et les impressions qu'elle recueille. Elle restitue le tout dans des livres ciselés, qui (...)

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton312.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;199&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Animée d'une curiosité sans bornes pour toutes les facettes de la réalité humaine, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Lieve Joris&lt;/strong&gt; a quitté très tôt sa Belgique natale pour parcourir le monde. Ancienne reporter, elle a arrêté le journalisme pour pouvoir le pratiquer sous une forme idéale : s'immerger dans le quotidien d'un pays aussi longtemps qu'elle en éprouve le besoin, multiplier les rencontres et les déplacements, laisser mûrir les relations qu'elle tisse et les impressions qu'elle recueille. Elle restitue le tout dans des livres ciselés, qui donnent à comprendre en profondeur les sociétés et les individus, loin des abstractions et des raccourcis. Auteure de récits situés dans l'ex-Zaïre, en Syrie, au Mali, en Europe de l'Est ou dans les pays du Golfe, elle publie aujourd'hui &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Heure des rebelles&lt;/i&gt; : l'histoire d'Assani, un militaire tutsi plongé au c&#339;ur de la « première guerre mondiale africaine », ce conflit qui a embrasé à partir de 1998 la République démocratique du Congo, le Rwanda et tous les pays limitrophes.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/LJ.jpg' width='300' height='452' style='float: right; border-width: 0px; width:300px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_675 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Une plongée dans la vie quotidienne en Syrie après la première guerre du Golfe, plus riche en enseignements sur le monde arabe que tous les traités de géopolitique (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Portes de Damas&lt;/i&gt;) ; un portrait du chanteur malien Boubacar Traoré, qui est en même temps un périple à travers le Sénégal, la Mauritanie et le Mali (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mali Blues - Je chanterai pour toi&lt;/i&gt;) ; une exploration du Zaïre de Mobutu, sur les traces de son oncle, qui fut missionnaire au Congo belge (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon Oncle du Congo&lt;/i&gt;) ; puis le retour, des années plus tard, pour rendre compte de la situation chaotique du pays au moment de la chute du dictateur et de l'accession au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Danse du léopard&lt;/i&gt;). Et les petits bijoux chatoyants rassemblés dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Chanteuse de Zanzibar&lt;/i&gt; : un portrait à la fois affectueux et cruel de V.S. Naipaul, l'un de ses grands modèles, rencontré dans sa famille, sur son île natale de Trinidad, longtemps avant le prix Nobel de littérature ; un autre de Naguib Mahfouz - juste après le Nobel, cette fois -, doublé d'une splendide évocation du Caire à travers la petite société que forment, depuis des décennies, l'écrivain et ses amis ; un autre portrait, encore, tout empreint de la mélancolie de l'exil, du grand journaliste libanais Joseph Samaha - récemment disparu -, avec qui elle déambule dans Paris au début des années 90...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On a du mal à croire qu'une même personne soit capable, en une seule vie, de s'immerger avec une telle intensité dans des réalités aussi différentes, de s'atteler avec autant d'ardeur à les saisir et à les partager - et encore : on n'a pas parlé de ses livres sur les pays du Golfe et l'Europe de l'Est, non traduits en français. Les textes de Lieve Joris, grande femme brune de 53 ans débordante d'énergie et de spontanéité, sont autant de morceaux palpitants arrachés à la chair du monde. Son écriture économe, concrète, sait épingler le petit détail qui dira tout. Elle est surprise quand on émet l'hypothèse que, pour écrire ainsi, elle a dû prendre ses distances avec le journalisme - son premier métier : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En tant que journaliste, je n'ai jamais écrit autrement. Je sais que cela paraît étrange aux Français, qui tiennent beaucoup au clivage entre littérature et journalisme, fiction et véracité. Quand j'avais été invitée au festival &#8220;Etonnants voyageurs&#8221; pour &lt;/i&gt;Les Portes de Damas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, un Français s'était levé dans la salle pour dénoncer ma présence à la tribune, en affirmant que j'étais journaliste, pas écrivain ! Ça m'avait fait beaucoup rire. En Hollande, on est plus familier de ce que les Anglo-saxons ont appelé le &#8220;new journalism&#8221;. A l'époque où j'étudiais à l'école de journalisme d'Utrecht, on ne parlait que de ça : de Norman Mailer, de Truman Capote ; des écrivains qui s'emparaient d'un sujet, qui l'exploraient de fond en comble, et qui le restituaient dans une écriture littéraire.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« En tant que journaliste,
&lt;br /&gt;je n'ai jamais écrit autrement.
&lt;br /&gt;Je sais que cela paraît étrange aux Français,
&lt;br /&gt;qui tiennent au clivage
&lt;br /&gt;entre littérature et journalisme,
&lt;br /&gt;fiction et véracité »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En sortant de l'école, elle a travaillé treize ans dans un hebdomadaire d'Amsterdam, où elle faisait presque exclusivement du grand reportage : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Par exemple, j'avais passé plusieurs semaines dans un hôpital psychiatrique ouvert : les patients étaient installés chez des paysans et participaient aux travaux de la ferme. Je logeais dans une fermette qui accueillait deux d'entre eux, je les accompagnais quand ils emmenaient paître le troupeau. Il y avait aussi, à Amsterdam, une école de jeunes filles qui avait une pelouse sous ses fenêtres ; des garçons turcs avaient élu domicile sur cette pelouse pour regarder les filles. Peu à peu, les élèves ont commencé à descendre les rejoindre. Je me suis mêlée à leur groupe. C'était très animé : j'étais entourée de jeunes filles hollandaises blondes qui m'expliquaient que les garçons hollandais étaient trop mous, et qu'elles préféraient les Turcs ; l'une d'elles, qui était enceinte, houspillait son copain parce qu'il restait là à jouer aux cartes, alors qu'il aurait mieux fait de se préparer à son rôle de père, et est-ce qu'il se rendait compte qu'à ce stade, le bébé avait déjà des doigts ? Le père d'un des garçons rappliquait pour l'emmener de force parce qu'il ne voulait pas le voir traîner là, ce qui créait un grand émoi ; les gens du voisinage se plaignaient... Parfois, on partait se baigner, ou on passait la soirée ensemble ; mais ça commençait toujours sur la pelouse. Ils finissaient par s'habituer à ma présence, par oublier que je ne faisais pas partie du groupe. J'y suis restée deux mois - l'écriture incluse. Mes collègues me laissaient tranquille, parce qu'ils savaient qu'il en sortirait quelque chose. Sur le même modèle, on avait déjà fait un article racontant la vie des passagers qui, le matin, empruntaient le bac gratuit reliant le nord d'Amsterdam à la ville : à partir de ce point fixe, on obtenait une sorte de tableau de la société hollandaise contemporaine... Et puis, je suis aussi partie quatre mois dans les pays du Golfe, neuf mois en Hongrie...&lt;/i&gt; » A l'époque, elle travaille à mi-temps, et prend parfois une année de congé pour écrire un livre : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai toujours été lente ; j'ai besoin de temps pour m'approprier un sujet comme je le désire. Mais, finalement, je me suis absentée si souvent, que mon rédacteur en chef m'a posé un ultimatum : soit je passais plus de temps à la rédaction, et j'assumais les mêmes tâches que les autres, soit je partais. Alors j'ai enfourché mon vélo, et je suis partie.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/rebelles.jpg' width='120' height='228' style='float: right; border-width: 0px; width:120px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_676 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Aujourd'hui, elle publie &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Heure des rebelles&lt;/i&gt;, son troisième livre sur le Congo : l'histoire d'Assani, un militaire « munyamulenge », c'est-à-dire originaire des hauts plateaux de l'est du pays, où se sont établis ses ancêtres, des Tutsis venus du Rwanda. Brutalement renvoyé à son étrangeté par les regards de défiance de ses compatriotes dès qu'il quitte son village, Assani se retrouve en danger, comme tous les siens, lorsque survient le génocide, en 1994, et que le vent de haine anti-Tutsis traverse la frontière. Acculé à devenir soldat, il participe à la rébellion qui, avec l'aide du nouveau régime rwandais, renverse Mobutu. Mais, en 1998, les relations entre Kabila et les Rwandais qui l'ont aidé à prendre le pouvoir se détériorent : une nouvelle guerre éclate, et les Tutsis congolais sont à nouveau assimilés à l'ennemi. Le conflit, qui dure cinq ans et fait des millions de victimes, implique tous les pays limitrophes, si bien que l'on parle de « première guerre mondiale africaine ». C'est à ce pan immense de l'histoire contemporaine, largement ignoré en Occident, où on s'est le plus souvent arrêté au génocide rwandais, que Lieve Joris donne vie.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Dans le cas d'Assani,
&lt;br /&gt;je ne pouvais pas m'approcher
&lt;br /&gt;trop de mon sujet,
&lt;br /&gt;parce que, plus je m'approchais,
&lt;br /&gt;plus le risque était grand de prendre une balle !
&lt;br /&gt;J'ai dû, beaucoup plus que d'habitude,
&lt;br /&gt;remplir les blancs, contourner, deviner »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/mali.jpg' width='110' height='178' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_678 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elle a retrouvé dans cette histoire un questionnement qui vaut tout aussi bien, dit-elle, pour les descendants d'immigrés turcs et marocains en Hollande que pour les Tutsis du Congo : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Jusqu'à quand vont-il continuer à n'être &#8220;pas d'ici&#8221; ?&lt;/i&gt; » Ce livre est le premier dont elle est absente - dans les autres, tous écrits à la première personne, elle sert au lecteur de guide, de fil rouge -, ce qui fait qu'il se lit comme un roman. Mais, à ses yeux, il ne diffère pas fondamentalement des précédents : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour moi, il se rapproche des &lt;/i&gt;Portes de Damas &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et de&lt;/i&gt; Mali Blues&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, en ce qu'il consiste à suivre le parcours d'une seule personne : Hala dans &lt;/i&gt;Les Portes de Damas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, Boubacar Traoré dans &lt;/i&gt;Mali Blues&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, et Assani dans celui-ci. C'est la même démarche, j'ai travaillé de la même manière, sauf que, dans le cas d'Assani, ou plutôt de celui qui a inspiré son personnage, je ne pouvais pas m'approcher trop, parce que, plus je m'approchais, plus le risque était grand de prendre une balle ! C'est le sujet qui a imposé cette forme différente. J'ai dû, beaucoup plus que d'habitude, remplir les blancs, contourner, deviner. Ce n'est pas quelque chose que j'aime beaucoup : je préfère toujours savoir, être sûre. Je crois d'ailleurs qu'on sent, dans le livre, qu'il reste des mystères, des zones d'ombre. Cela m'a fait hésiter longtemps : n'était-ce pas trop tôt pour publier ce livre ? Finalement, je l'ai fini quand même, ne serait-ce que par peur de perdre la fascination - parce que je sais bien comment je suis : je suis entièrement dans une chose, et ensuite, entièrement dans autre chose...&lt;/i&gt; » C'est aussi le souvenir de l'expérience vécue par un autre de ses grands modèles, le journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapu&#347;ci&#324;ski, qui l'a décidée : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En 1988, il était en Ouganda, et il pensait écrire la dernière partie d'une trilogie : après le shah d'Iran et Hailé Sélassié, l'empereur éthiopien, il voulait consacrer un livre à Idi Amin Dada. Mais il s'est rendu compte que son successeur, Obote, était encore plus cruel, au point que les gens commençaient à oublier les atrocités commises par Amin Dada, et même à le glorifier... Au Congo aussi, l'histoire est encore en train de s'écrire. Le plus probable est que ce livre aura une suite un jour.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/portes.jpg' width='110' height='171' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_680 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Si elle ne s'est pas mise dans ce livre-là, ce n'est pas seulement à cause de l'impossibilité matérielle de suivre son personnage, mais aussi parce que sa présence n'aurait pas contribué à éclairer son sujet, comme cela a pu être le cas dans les précédents : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans&lt;/i&gt; Les Portes de Damas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, il était intéressant de comparer le parcours de Hala et le mien, de raconter nos échanges, nos confrontations ; nous étions deux femmes, deux rebelles à nos sociétés respectives, mais avec des destins radicalement différents. Hala, à partir du moment où elle a choisi de ne pas se conformer aux règles de sa société, a été punie pour toute sa vie. Moi, quand je me suis rebellée, ma société a fait de la place pour moi : je m'y suis installée, et tout est rentré dans l'ordre. Quand j'ai publié &lt;/i&gt;Mon Oncle du Congo&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, ma mère, voyant que le livre avait un certain retentissement, m'a demandé : &#8220;Mais enfin, où est-ce que tu as appris à écrire ?&#8221; Je lui ai répondu : &#8220;Maman, qu'est-ce que tu crois que j'ai fait depuis dix ans ?&#8221; Parce que je n'avais pas épousé un ingénieur et eu quatre enfants, elle s'imaginait que sa fille était perdue, qu'elle était tombée dans la débauche...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Comme j'ai quitté le pays
&lt;br /&gt;assez jeune,
&lt;br /&gt;j'ai beaucoup de distance
&lt;br /&gt;avec la Belge en moi »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/danse.jpg' width='110' height='176' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_677 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elle dit que tous ceux à qui elle s'intéresse, avec qui elle se lie d'amitié, sont, comme elle, des « individualistes ». Non pas au sens où ils seraient égoïstes et indifférents, mais au sens où ils entretiennent un certain décalage avec leur milieu. Pour sa part, elle croit savoir d'où lui vient ce décalage. Son milieu d'origine, son « petit monde » à elle, c'est Neerpelt, une petite commune flamande de Belgique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'étais la cinquième de neuf enfants. Quand je suis née, ma grand-mère paternelle est venue s'installer dans la maison en face de la nôtre. Elle a posé son regard sur moi, et je suis devenue son enfant préférée. Dès lors, j'étais dans le nid, dans la turbulence permanente de la vie familiale, mais, en même temps, je savais que je pouvais à tout moment m'échapper, traverser la rue, et trouver refuge chez ma grand-mère. Là, j'avais sur les choses un regard plus distant, que j'ai toujours gardé. Il y avait la tirelire avec l'argent de poche qu'elle nous donnait, et où il y avait toujours quelques pièces en plus pour moi ; il y avait le tout petit verre d'élixir d'Anvers auquel j'avais droit le soir... Elle me racontait les histoires des générations précédentes, de la première et de la deuxième guerre mondiale ; grâce à elle, j'ai grandi dans un monde d'histoires. Elle m'a toujours fait sentir que j'étais à part, spéciale, et je crois que ça m'a beaucoup aidée. Dans la pièce du premier étage, sur les murs, il y avait les portraits de toute la famille, et, au milieu, le tableau avec les huttes jaunes envoyé par mon oncle du Congo...&lt;/i&gt; » C'est derrière cette image marquante de son enfance qu'elle ira voir, à 32 ans, quand elle partira sur ses traces. Entrer dans les images : il semblerait que ce soit une manie chez elle. En 1997, au moment de la chute de Mobutu, elle saute dans l'avion, atterrit à Brazzaville ; de là, elle traverse le fleuve Congo en pirogue, à contresens de l'afflux de réfugiés, pour rejoindre Kinshasa : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je me suis faufilée entre les images télé et me retrouve dans la vie quotidienne qui se cache derrière&lt;/i&gt; », écrit-elle au début de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Danse du léopard&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/zanzibar.jpg' width='120' height='194' style='float: right; border-width: 0px; width:120px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_681 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elle s'est envolée de Neerpelt à l'âge de dix-neuf ans, en partance pour les Etats-Unis : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comme j'ai quitté le pays assez jeune, j'ai beaucoup de distance avec la Belge en moi.&lt;/i&gt; » En accord avec sa désinvolture à l'égard de sa propre appartenance, elle s'intéresse aux gens qu'elle rencontre avant tout pour leur singularité, et ne prête qu'une attention distraite aux nationalités. Lorsqu'elle a formé le projet d'écrire sur « Assani », elle lui a donné &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Chanteuse de Zanzibar&lt;/i&gt;, pour qu'il puisse se faire une idée de son travail. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a parcouru le texte sur Joseph Samaha&lt;/i&gt;, raconte-t-elle, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et il m'a dit : &lt;/i&gt;&#8220;Tu as déjà écrit sur moi.&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Ça m'a d'abord surprise, parce que je ne m'en étais pas aperçue, mais c'est vrai : il y a des ressemblances dans leur parcours. Tous les deux sont nés dans un monde dont ils ont très vite contesté les règles, et ont essayé de se lancer dans un plus grand univers, où ils se sont sérieusement cognés.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Je connais trop le piège qui consiste
&lt;br /&gt;à s'identifier totalement à une cause.
&lt;br /&gt;Si je peux apporter quelque chose,
&lt;br /&gt;c'est justement en restant en dehors »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/oncle.jpg' width='110' height='176' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_679 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Ce qui frappe, dans ses livres, c'est sa façon directe et sans complexe d'aborder l'autre, en sautant par-dessus les barrières culturelles : toujours comme un individu face à un autre individu. Elle voyage et écrit en tant que Lieve, sans porter sur son dos la Belgique ou l'Occident. Ce n'est pas son genre de hurler avec les loups : au début de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon Oncle du Congo&lt;/i&gt;, on la voit embarquer pour le Zaïre sur le Fabiolaville, un bateau où se retrouvent toute une cohorte d'anciens coloniaux nostalgiques ; ils ricanent de sa naïveté, ou de l'indignation que suscitent chez elle leurs propos paternalistes et méprisants sur les Africains. Elle se souvient : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au début, en arrivant, j'ai dormi dans les missions, parce que c'était le seul moyen que j'avais trouvé d'être introduite dans le pays ; le soir, les portes se fermaient, l'Afrique restait à l'extérieur, et, autour de moi, tout le monde parlait &#8220;sur&#8221; les Africains. Moi, je rongeais mon frein, obsédée par mon désir d'accéder au monde au-delà des portes fermées.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En même temps, quand ses interlocuteurs s'adressent à elle d'un : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous, les Occidentaux...&lt;/i&gt; », ou : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous, les Blancs...&lt;/i&gt; » comminatoire, elle leur rit au nez. Parfois, on s'alarme en croyant retrouver sous sa plume des échos d'un discours, qui, en France, aujourd'hui, est synonyme de défense à tout crin de la supériorité et de la probité occidentale, et de construction méthodique du bouc émissaire basané. Mais on comprend vite que, quand elle reproche à ses amis africains ou arabes de trop se reposer sur la dénonciation des méfaits du colonialisme ou de l'impérialisme, par exemple, c'est avec la franchise qu'autorise une vraie amitié (lire à ce sujet, sur &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Inventaire/Invention&lt;/i&gt;, le &lt;a href=&quot;http://www.inventaire-invention.com/lectures/chollet_lievejoris.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;compte rendu des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Portes de Damas&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Portes de Damas&lt;/i&gt;, elle a délaissé le Moyen-Orient, fatiguée de l'omniprésence du conflit israélo-arabe : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;... Et puis, j'ai retrouvé le même problème entre les Hutus et les Tutsis dans la région des Grands Lacs ! Quand je disais que je voulais aller sur les hauts plateaux, on me répliquait : &#8220;Ah, tu es avec eux, alors !&#8221; Et, symétriquement, mes amis tutsis me disaient : &#8220;Tu es une munyamulenge maintenant.&#8221; Sauf que non : ce n'est pas vrai, je ne peux jamais devenir comme eux ! Au début, ça m'a un peu dérangée. Mais, justement parce que j'avais l'expérience du monde arabe, cette fois, je ne me suis pas laissée avoir. Je connais trop le piège qui consiste à s'identifier totalement à une cause, pour s'apercevoir un jour qu'en fait, non, ce n'est pas notre histoire. Si je peux apporter quelque chose, c'est justement en restant en dehors. Ecrire &lt;/i&gt;L'Heure des rebelles&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, c'est ma manière de dire aux Congolais : je vous donne une partie de votre histoire, c'est comme ça que je la vois. Ça n'a rien à voir avec de l'indifférence, au contraire : quand je loge chez mes amis à Goma, à cinq heures et demie du matin on est déjà en train de discuter, ça chauffe... Quand ils viennent en Hollande, ils habitent chez moi... Mais ce que je ne veux surtout pas, c'est entrer dans le tunnel de la haine avec eux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;Propos recueillis par
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Photo : &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Marc Melki&lt;/strong&gt; pour Actes Sud.
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;Lieve Joris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Heure des rebelles&lt;/i&gt;, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, 2007 (2006) (lire le début &lt;a href=&quot;http://www.actes-sud.fr/extrait.php?gencod=9782742768042&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur le site de l'éditeur&lt;/a&gt;) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Danse du léopard&lt;/i&gt;, traduit par Danielle Losman, 2002 (2001) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mali Blues - Je chanterai pour toi&lt;/i&gt;, traduit par Isabelle Rosselin, 1999 (1996) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Portes de Damas&lt;/i&gt;, 1994 (1993), traduit par Nadine Stabile ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Chanteuse de Zanzibar&lt;/i&gt;, traduit par Nadine Stabile, 2007 (1992) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon Oncle du Congo&lt;/i&gt;, traduit par Marie Hooghe, 1990 (1987), le tout chez Actes Sud.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Rêver contre soi-même</title>
		<link>http://peripheries.net/article311.html</link>
		<dc:date>2007-05-28T12:57:43Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Altermondialisme</dc:subject>
		<dc:subject>Nihilisme</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>Au cours de la campagne présidentielle, beaucoup, effarés de voir tant d'agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, ont tenté de leur montrer qu'ils agissaient ainsi contre leurs intérêts objectifs. Cette démarche était bien sûr nécessaire, mais pas forcément suffisante : ce qui n'a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. La droite doit aussi sa victoire à la séduction de l'imaginaire qu'elle a su imposer, en particulier à travers le thème de la success story, si présent (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot3.html" rel="tag"&gt;Altermondialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot9.html" rel="tag"&gt;Nihilisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot27.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton311.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;160&quot; height=&quot;200&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Au cours de la campagne présidentielle, beaucoup, effarés de voir tant d'agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, ont tenté de leur montrer qu'ils agissaient ainsi contre leurs intérêts objectifs. Cette démarche était bien sûr nécessaire, mais pas forcément suffisante : ce qui n'a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. La droite doit aussi sa victoire à la séduction de l'imaginaire qu'elle a su imposer, en particulier à travers le thème de la success story, si présent dans la culture de masse que nos cerveaux y ont développé une accoutumance pavlovienne. Idées, rêves, représentations : l'univers mental de la gauche, quant à lui, est peut-être plus anémié et discrédité que jamais. Cela s'explique notamment par sa hantise de la dérive ou de la trahison, qui, toute compréhensible qu'elle soit, l'amène à se vivre comme un camp retranché - au risque de voir les provisions intellectuelles s'épuiser. Mais aussi par son refus de porter la moindre attention aux formes ou aux représentations, perçue comme une compromission avec les méthodes de communication de la droite ou des socialistes - alors que la vitalité des formes est indissociable de celle de la pensée.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;28 mai 2007&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article315.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/RDDpetit.jpg' width='70' height='102' style='float: right; border-width: 0px; width:70px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_701 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Un livre prolongeant cet article, intitulé&lt;/strong&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article315.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Rêves de droite - Défaire l'imaginaire sarkozyste&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;est disponible depuis le
&lt;br /&gt;6 mars 2008 aux éditions La Découverte, dans la collection « &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Zones&lt;/a&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; ».&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En 2000, aux Etats-Unis, un sondage commandé par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Time Magazine&lt;/i&gt; avait révélé que, quand on demandait aux gens s'ils pensaient faire partie du 1% des Américains les plus riches, 19% répondaient affirmativement, tandis qu'un autre 20% estimait que ça ne saurait tarder. L'éditorialiste David Brooks l'avait cité dans un article du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;New York Times&lt;/i&gt; intitulé « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.chud.com/forums/archive/index.php/t-44890.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Pourquoi les Américains des classes moyennes votent comme les riches - le triomphe de l'espoir sur l'intérêt propre&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; » (12 janvier 2003). Ce sondage, disait-il, éclaire les raisons pour lesquelles l'électorat réagit avec hostilité aux mesures visant à taxer les riches : parce qu'il juge que celles-ci lèsent ses propres intérêts de futur riche. Dans ce pays, personne n'est pauvre : tout le monde est pré-riche. L'Américain moyen ne considère pas les riches comme ses ennemis de classe : il admire leur réussite, présentée partout comme un gage de vertu et de bonheur, et il est bien décidé à devenir comme eux. A ses yeux, ils n'accaparent pas des biens dont une part devrait lui revenir : ils les ont créés à partir de rien, et il ne tient qu'à lui de les imiter (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb9-1&quot; name=&quot;nh9-1&quot; id=&quot;nh9-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Un mythe repris par l'UMP lors de la campagne présidentielle, (...)' &gt;1&lt;/a&gt;). Il ne veut surtout pas qu'on les oblige à partager ou à redistribuer ne serait-ce qu'une petite part de leur fortune : cela égratignerait le rêve. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pensez-vous vraiment&lt;/i&gt;, interrogeait David Brooks,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; qu'une nation qui regarde Katie Couric&lt;/i&gt; [présentatrice du journal du matin sur NBC, passée depuis au journal du soir sur CBS] &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le matin, Tom Hanks le soir et Michael Jordan le week-end entretient une profonde animosité à l'égard des nantis ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et autodépréciative qui lui interdit de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comparer&lt;/i&gt; son sort à celui des riches pour revendiquer sans complexes le partage des richesses. En même temps, il &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'identifie&lt;/i&gt; à ses semblables, salariés ou chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie du libéralisme a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'identifie&lt;/i&gt; aux riches, et il se &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;compare&lt;/i&gt; à ceux qui partagent sa condition : l'immigré toucherait des allocs et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui se lève à l'aube pour aller trimer... Bien sûr, on peut essayer de le raisonner ; on peut lui dire qu'il faut se méfier de ces fausses évidences dont, en France, Le Pen, puis le clan Sarkozy, se sont fait une spécialité : son intérêt objectif, en tant que travailleur, ce serait au contraire que les chômeurs ronflent béatement jusqu'à des deux heures de l'après-midi, puisque, s'ils sont obligés d'accepter n'importe quel boulot, cela tire vers le bas le niveau des rémunérations et des conditions de travail de l'ensemble des salariés - y compris les siennes. On peut essayer de lui démontrer par a + b qu'il se trompe d'ennemis, et qu'il ferait mieux de réserver sa défiance et son animosité à ces politiciens méphitiques qui encouragent en lui l'aigreur et le ressentiment les plus infects.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi vouloir encore
&lt;br /&gt;changer les choses si,
&lt;br /&gt;à n'importe quel moment,
&lt;br /&gt;un coup de chance,
&lt;br /&gt;ou vos efforts acharnés,
&lt;br /&gt;peuvent vous propulser
&lt;br /&gt;hors de ce merdier ?&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On est forcément tenté d'argumenter, et il faut le faire ; mais il faut peut-être aussi être conscient que ça ne suffit pas. Tous ceux qui, en France, ces derniers mois, éc&#339;urés d'entendre des types nés avec une cuillère en or dans la bouche marteler sur toutes les antennes les vertus du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mérite&lt;/i&gt; », effarés de voir tant d'agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, se sont époumonés à dénoncer l'arnaque et à en démonter les mécanismes - en vain -, ont peut-être négligé un fait capital : ce qui n'a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. Quand on a consacré &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;un livre&lt;/a&gt; à tenter de démêler les formes de rêve bénéfiques de celles qui travaillent contre le rêveur, l'élection présidentielle apparaît comme le triomphe éclatant des secondes. Comme cela a été abondamment souligné depuis le 6 mai au soir, lorsque nos yeux se sont brutalement dessillés en même temps que la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marseillaise&lt;/i&gt; de Mireille Mathieu nous déchirait les tympans, en France, les noces de la politique et du showbiz ont été un peu plus tardives qu'ailleurs, mais elles ont fini par se produire aussi (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb9-2&quot; name=&quot;nh9-2&quot; id=&quot;nh9-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Il suffit pour s'en persuader de faire un petit tour sur le site (...)' &gt;2&lt;/a&gt;). Il était inexorable qu'elles finissent par se produire. Comme celle d'un Berlusconi ou d'un Reagan - qui ne venait pas du cinéma par hasard, et qui ne faisait qu'accentuer une tendance amorcée avec Kennedy -, la victoire de Nicolas Sarkozy en France résulte d'une manipulation à grande échelle des imaginaires. Elle a été préparée par vingt ans de TF1 et de M6, de presse &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;people&lt;/i&gt;, de jeux télévisés, de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Star Ac&lt;/i&gt; et de superproductions hollywoodiennes. Pour pouvoir ricaner en toute tranquillité des beaufs qui ont voté Sarkozy, d'ailleurs, il faudrait pouvoir prétendre avoir échappé complètement à l'influence de cette culture - ce qui ne doit pas être le cas de beaucoup de monde.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le thème récurrent sur lequel tous ces médias ne cessent de broder d'infinies variations, et auquel nos cerveaux, de gauche comme de droite, ont développé une accoutumance pavlovienne, c'est celui de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;. Qui véhicule un seul message : pourquoi vouloir changer les choses ou se soucier d'égalité des droits, si, à n'importe quel moment, un coup de chance, ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux, peuvent vous propulser hors de ce merdier et vous faire rejoindre l'Olympe où festoie la jet-set ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chacun aura sa chance&lt;/i&gt; », clamait Nicolas Sarkozy à peine élu. Il y a quelques années, on avait relevé une illustration presque caricaturale de cette idéologie dans le film de Steven Soderbergh &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article150.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Erin Brockovich seule contre tous&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (avec Julia Roberts), à l'impact d'autant plus fort qu'il était inspiré d'une histoire réelle - même s'il avait apparemment fallu, pour écrire le scénario, éluder certains aspects d'une réalité moins lisse que souhaité.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Même lorsqu'on a conscience
&lt;br /&gt;de ses ficelles un peu grosses,
&lt;br /&gt;on ne peut se défendre
&lt;br /&gt;d'éprouver un petit frisson
&lt;br /&gt;au contact de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; &lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; du gagnant du Loto. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; du petit entrepreneur « parti de rien ». &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; du vainqueur de la « Star Ac », des acteurs et des mannequins, à qui l'on fait raconter en long et en large dans leurs interviews comment ils ont été « découverts », comment ils ont persévéré sans se laisser décourager malgré les déconvenues de leurs débuts, comment ils vivent leur célébrité et leur soudaine aisance financière, etc. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; de la nouvelle ministre de la justice Rachida Dati, passée d'une cité immigrée de Chalon sur Saône aux ors de la République. La fonction de ministre de Rachida Dati est secondaire : ses mentors l'ont faite réussir uniquement pour illustrer la mystique - ou la mystification - sarkozyenne de la réussite. Elle est là avant tout pour faire rêver ; elle est une machine de guerre fictionnelle. Pour quiconque fait métier de raconter une histoire, Dati est du pain bénit. On lit par exemple &lt;a href=&quot;http://www.nouveleconomiste.fr/Portraits/1362-Dati.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Nouvel Economiste&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sur son berceau, les fées ne se sont jamais penchées. Alors, elle les a inventées. Bannissant les déterminismes, forçant sa condition, son histoire est celle d'une volonté glorifiée.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est la grande force de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; : même lorsqu'on a conscience de ses ficelles un peu grosses, on ne peut se défendre d'éprouver un petit frisson à son contact. Ses ressorts narratifs sont si familiers, elle est si valorisée et valorisante, que Nicolas Sarkozy lui-même a tout fait pour y conformer sa biographie. Il lui a fallu pour cela déployer des trésors d'imagination, par exemple pour s'inventer de ces avanies, indispensables à toute &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;, censées s'être gravées à jamais dans votre mémoire pour alimenter votre soif de revanche, vous forger le caractère et aiguillonner votre ambition. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2219/dossier/a344608-sarkozy_et_largent.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Le Nouvel Observateur&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (17 mai 2007) rapporte ainsi l'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;humiliation&lt;/i&gt; » du nouveau président d'avoir grandi dans - on ne rit pas - le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quartier pauvre de Neuilly&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nicolas n'ose pas inviter ses camarades chez lui. Un souvenir le hante : le saumon fumé sous cellophane acheté au Prisunic sur lequel il tombait quand il ouvrait le réfrigérateur familial. Chez ses amis, le saumon fumé venait des meilleurs traiteurs de la ville.&lt;/i&gt; » Poignant, non ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Renvoyer au passé
&lt;br /&gt;toute l'histoire des sciences sociales
&lt;br /&gt;pour les remplacer par la « philosophie politique »
&lt;br /&gt;et dénier aux individus
&lt;br /&gt;tout déterminisme social&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/dickens.jpg' width='160' height='265' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_671 spip_documents spip_documents_right' /&gt;On pense à M. Bounderby, le banquier du génial roman satirique de Charles Dickens&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html#dickens&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Temps difficiles&lt;/a&gt; &lt;/i&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un homme qui ne pouvait jamais assez se vanter d'être le fils de ses &#339;uvres&lt;/i&gt; », et qui ne cesse de répéter que, s'il est arrivé là où il est, il ne le doit à personne d'autre qu'à lui-même. Cette fierté imbécile et forcément mensongère à l'idée de s'être « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fait tout seul&lt;/i&gt; » rappelle ce fantasme de l'individu « autoengendré », dégagé de toutes les limites ou contraintes imposées par la nature ou la société, que décrivent dans leurs essais Nancy Huston ou Miguel Benasayag. Elle est surtout la version glamour d'une figure délibérément construite par les idéologues de la révolution conservatrice : celle d'un individu qui ne serait défini ni par ses origines sociales ou culturelles, ni par sa couleur de peau, ni par son sexe ou son orientation sexuelle - toutes caractéristiques qui seraient purement anecdotiques -, mais uniquement par son appartenance à la nation.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette entreprise passe forcément par le discrédit jeté sur ceux qui étudient les déterminations sociales et leurs effets, comme le montre Didier Eribon dans son récent livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française&lt;/i&gt; (Léo Scheer, 2007) : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le projet de renvoyer au passé toute l'histoire des sciences sociales françaises pour les remplacer par la &#8220;philosophie politique&#8221; n'avait, au bout du compte, pas d'autre signification que celle-ci : libérer les individus de tout déterminisme social, afin qu'ils se déterminent librement et rationnellement à renoncer à leur liberté au profit de la souveraineté politique qui s'incarne dans l'Etat, représentant de la Société et de la Nation.&lt;/i&gt; » C'est bien d'« individus » qu'il s'agit, et non plus de « sujets » : car « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le &#8220;sujet&#8221; contrairement à l'&#8220;individu&#8221; sait que la Société le précède et se situe au-dessus de lui et, par conséquent, il n'a pas la désastreuse illusion qu'il peut inventer le social au gré de ses &#8220;désirs&#8221;&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ce sont bien les mouvements sociaux
&lt;br /&gt;qui maintiennent en vie
&lt;br /&gt;l'idéal du bien commun&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Derrière cette fiction, promue par les conservateurs, d'une nation comme « emballée sous vide », constituée d'individus dont le poids ou la marge de man&#339;uvre respectifs seraient identiques &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de fait&lt;/i&gt; - et pas seulement dans les idéaux que proclament les frontons des mairies -, se cache une entreprise de liquidation de la politique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dénier le caractère constitutif des inscriptions sociales ne les fait pas disparaître&lt;/i&gt;, écrit encore Eribon,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; mais cherche à interdire qu'on lutte contre les dominations qu'elles commandent.&lt;/i&gt; » Pour mieux les affaiblir, on qualifie désormais les revendications collectives de « corporatistes » ou de « communautaristes » : on reproche à ceux qui les portent de mettre en péril l'intérêt général ou la cohésion de la nation. A lire Didier Eribon, on mesure mieux l'inconscience de ceux qui, tout en se réclamant de la gauche, croient pouvoir joindre leurs voix à ce concert douteux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;D'autant qu'il ne faut pas s'y tromper : même si une approche superficielle peut faire envisager leur démarche comme la défense d'intérêts particuliers, ce sont bien les mouvements sociaux qui maintiennent en vie l'idéal du bien commun. Ils rappellent que, s'il existe bel et bien une marge de man&#339;uvre individuelle, il est absurde de vouloir faire croire que celle-ci peut être autre chose qu'une &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;marge&lt;/i&gt;, justement : pour le reste, chacun est bien le produit de déterminismes qui le rattachent à divers groupes, et qui facilitent ou empêchent sa progression. Aucune démocratie digne de ce nom ne peut se dispenser d'en tenir compte, et de chercher les moyens d'y remédier. Nier l'importance de ces déterminismes, et vouloir qu'il y ait société sans qu'ils aient d'abord été vaincus, c'est mettre la charrue avant les b&#339;ufs, et prendre ses désirs pour des réalités. Si les mouvements sociaux suscitent une telle hostilité, c'est parce qu'ils rappellent cette vérité contrariante.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Si on exhibe quelques spécimens
&lt;br /&gt;de catégories socialement défavorisées
&lt;br /&gt;à qui on a « donné leur chance »,
&lt;br /&gt;c'est pour mieux se dédouaner
&lt;br /&gt;de la relégation dans laquelle
&lt;br /&gt;on souhaite maintenir tous les autres&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Ensemble.jpg' width='320' height='424' style='float: left; border-width: 0px; width:320px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_672 spip_documents spip_documents_left' /&gt;Pour sa part, l'idéologie conservatrice, si elle exalte la grandeur de la nation, ne fait en réalité aucun cas, évidemment, de l'intérêt général ou du bien commun. Dans cette compétition généralisée qu'est la société telle qu'elle la conçoit, et où elle feint crapuleusement de croire que tous auraient les mêmes chances, chacun est, comme Erin Brockovich, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seul contre tous&lt;/i&gt; ». Dans le slogan électoral de Nicolas Sarkozy, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ensemble, tout devient possible&lt;/i&gt; », le « ensemble » n'est là que pour décorer. Ou plutôt, il désigne un « ensemble » effroyablement pasteurisé, expurgé de tous ses éléments non conformes ; car, si on exhibe quelques spécimens de catégories socialement défavorisées à qui on a « donné leur chance », c'est pour mieux se dédouaner de la relégation dans laquelle, contrarié par leur existence, on souhaite maintenir tous les autres. A cet égard, toute recomposée qu'elle est, la prétendue « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;famille d'aujourd'hui&lt;/i&gt; » que formerait le clan Sarkozy, et qui fait cette semaine la couverture de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Paris-Match&lt;/i&gt;, véritable débauche de gosses de riches blonds aux yeux bleus, évoque davantage les héritiers monégasques que la diversité de la France contemporaine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/match.jpg' width='250' height='329' style='float: right; border-width: 0px; width:250px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_673 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tout est possible&lt;/i&gt; » : comme le rappelait &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article244.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Christian Salmon&lt;/a&gt; dans un &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2006/11/SALMON/14124&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;article&lt;/a&gt; du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; (novembre 2006), reprenant une citation exhumée par Serge Halimi dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Grand Bond en arrière. Comment l'ordre libéral s'est imposé au monde&lt;/i&gt;, ce slogan était déjà celui de Ronald Reagan lorsque, dans son discours sur l'état de l'Union, en 1985, il présentait sa Rachida Dati à lui : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Deux siècles d'histoire de l'Amérique devraient nous avoir appris que rien n'est impossible. Il y a dix ans, une jeune fille a quitté le Vietnam avec sa famille. Ils sont venus aux Etats-Unis sans bagages et sans parler un mot d'anglais. La jeune fille a travaillé dur et a terminé ses études secondaires parmi les premières de sa classe. En mai de cette année, cela fera dix ans qu'elle a quitté le Vietnam, et elle sortira diplômée de l'académie militaire américaine de West Point. Je me suis dit que vous aimeriez rencontrer une héroïne américaine nommée Jean Nguyen.&lt;/i&gt; » Après avoir fait ovationner la jeune femme, Reagan enchaînait sur une autre histoire, tout aussi édifiante, avant de dévoiler la morale des deux récits en s'adressant à leurs protagonistes : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vos vies nous rappellent qu'une de nos plus anciennes expressions reste toujours aussi nouvelle : tout est possible en Amérique si nous avons la foi, la volonté et le c&#339;ur.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'« industrie du rêve »
&lt;br /&gt;ne donne pas envie au rêveur
&lt;br /&gt;de s'organiser avec les autres
&lt;br /&gt;pour améliorer ses conditions d'existence,
&lt;br /&gt;mais plutôt de trouver le moyen
&lt;br /&gt;de fausser compagnie à tous ces losers&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi mettre en place des politiques égalitaires, redistribuer les richesses, garantir à tous des conditions de vie décentes et épanouissantes, quand on peut se contenter d'accréditer la fable selon laquelle « si on veut vraiment réussir, on peut » ? Pourquoi se fatiguer à ôter les obstacles qui se dressent sur le chemin des plus défavorisés, quand on peut se contenter de couvrir d'éloges ceux qui, parmi eux, ont le jarret assez souple pour sauter par-dessus - en insinuant sournoisement, par la même occasion, que les autres doivent quand même être un peu feignasses s'ils n'y arrivent pas eux aussi ? Pourquoi se tuer à satisfaire les revendications du peuple quand on peut le payer de mots - et de belles histoires ? Car la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; n'est que la déclinaison principale de cette stratégie politique qui, comme le pointe Salmon dans son article, consacré au &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;storytelling&lt;/i&gt;, consiste désormais, plus largement, à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;raconter des histoires&lt;/i&gt;. Il cite un ancien conseiller de Bill Clinton qui constatait en 2004 : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les républicains disent : &#8220;Nous allons vous protéger des terroristes de Téhéran et des homosexuels de Hollywood.&#8221; Nous, nous disons : &#8220;Nous sommes pour l'air pur, de meilleures écoles, plus de soins de santé.&#8221; Ils racontent une histoire, nous récitons une litanie.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est peut-être sous cet angle, effectivement, qu'il faut analyser la faiblesse actuelle de la gauche : sous l'angle d'un problème avec l'imaginaire. L'industrie du spectacle, qui produit les histoires et les mythes contemporains les plus puissants, est le plus souvent en affinité profonde avec l'ordre du monde : les histoires et les mythes qu'elle met en circulation sont des histoires et des mythes de droite et travaillent pour la droite, même s'ils ne se présentent pas toujours sous cette étiquette. Ils en colportent les valeurs et la vision du monde. Ce rouleau compresseur culturel rend presque impossible la tâche de la gauche - ou du moins d'une gauche qui se voudrait fidèle à ses valeurs. L'« industrie du rêve » lui coupe l'herbe sous les pieds. Car elle produit du rêve, certes, mais aussi, à part égale, de la haine de soi. Elle apprend au public que tous ceux qui ne correspondent pas à ses critères de richesse, de pouvoir, de succès, d'élégance vestimentaire et/ou de perfection plastique sont ringards et méprisables (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb9-3&quot; name=&quot;nh9-3&quot; id=&quot;nh9-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Dans son livre, Didier Eribon s'indigne de la bassesse des (...)' &gt;3&lt;/a&gt;) ; en lui étalant au visage la réussite et la félicité de ses stars, elle l'humilie, elle entretient sa rage et sa frustration. Quand, détournant les yeux de la page ou de l'écran, il regarde autour de lui, il n'a pas envie de s'organiser avec les autres pour améliorer les conditions d'existence qu'il partage avec eux : il cherche plutôt le moyen de fausser compagnie à tous ces losers, et de fuir les endroits minables où il végète injustement avec eux. La sorte de rêve produite par la société du spectacle est celle que Flaubert - comme j'ai essayé de le montrer dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - avait déjà parfaitement décrite dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt;, alors que ce système était balbutiant : un rêve qui, au lieu de conforter le rêveur, de lui permettre d'enrichir et d'approfondir le monde dans lequel il vit, produit au contraire chez lui une « passion de la rectification », une colère aussi stérile qu'inépuisable, dans laquelle il peut finir par engloutir toute son énergie, contre la non-conformité et l'insuffisance de ce qui l'entoure.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La valorisation culturelle
&lt;br /&gt;de la noirceur se traduit
&lt;br /&gt;par une méfiance instinctive
&lt;br /&gt;envers tout projet politique &lt;br /&gt;qui ne diabolise pas
&lt;br /&gt;des catégories sociales entières,
&lt;br /&gt;renvoyé à un conte pour enfants&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De surcroît, on peut se demander si un certain snobisme culturel de masse, valorisant le cynisme comme un signe de sagesse suprême, n'a pas contribué à discréditer le projet même de la gauche, présenté comme naïf dans la mesure où il implique d'envisager la société comme une communauté solidaire, et non comme un agrégat d'individus en guerre les uns contre les autres. Avec le recul, il est frappant de constater le boulevard idéologique qu'a ouvert au sarkozysme le succès d'un Michel Houellebecq. Il a semé l'idée que des personnages veules et méprisants, prônant l'autodéfense, crachant leur haine des féministes ou des Arabes, portaient le seul regard lucide et objectif sur l'état de la société et les options politiques à notre disposition. S'il a été promu et encensé par le milieu littéraire, c'est en vertu de cette échelle de valeurs, décrite par Nancy Huston dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article213.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Professeurs de désespoir&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, qui fait de la noirceur un critère de qualité et de supériorité : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient des portes, fouillaient les tréfonds de l'âme, cherchaient la nuance&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à saisir, il a été admis que le message d'un roman pût être noir, simplifié, absolutiste, désespérant même, du moment que l'ensemble était &#8220;racheté&#8221; - c'est-à-dire humanisé, moralisé - par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s'est mis à confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Voilà le progrès : on est passé des pierres précieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sur le plan politique, cette valorisation exclusive de la noirceur se traduit par une méfiance instinctive envers tout projet qui ne diabolise pas des catégories sociales entières, immédiatement renvoyé à un conte pour enfants. Elle sabote ainsi à la racine le projet même de la gauche, qui implique forcément de parier, à un moment ou à un autre, sur une altérité vécue positivement - et non comme une menace. &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article305.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Quoi qu'on pense&lt;/a&gt; de Ségolène Royal, on peut d'ailleurs se demander si les clips UMP qui circulaient sur Internet au cours de la campagne présidentielle, et qui la brocardaient en la renvoyant à cette image gnangnan, ne devaient pas autant à cet avantage idéologique conquis par la droite qu'aux faiblesses de la candidate socialiste. Sans compter qu'il est encore plus facile de caricaturer une gauche supposée voir le monde en rose bonbon quand celle-ci est incarnée par une femme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a plus de système
&lt;br /&gt;de valeurs et de représentations
&lt;br /&gt;capable de rivaliser avec le modèle dominant
&lt;br /&gt;et les idéaux qu'il met en circulation&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Toujours est-il que désormais, l'opinion est éduquée à éprouver une haine viscérale envers tout ce qui revendique un progressisme même timide, identifié à l'ennemi : les intellectuels qui trahissent leur mépris du peuple par l'emploi de mots de plus de trois syllabes, les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bobos qui font du vélo à Paris&lt;/i&gt; » (Alain Finkielkraut), tout ça n'est qu'un ramassis de privilégiés « angélistes » vivant hors des réalités. Certes, l'image détestable donnée de la gauche par l'establishment socialiste explique en partie ce ressentiment ; mais en partie seulement. Surtout lorsqu'on se rappelle que ce qu'il y a de plus détestable dans cet establishment, c'est sa perméabilité aux valeurs de la droite, et que, pour cette raison, une bonne partie du ressentiment qu'il s'attire provient de gens qui se revendiquent de la gauche - d'une « gauche de gauche », et non de la « gauche de la gauche », selon l'utile correction apportée par Pierre Bourdieu et reprise par Didier Eribon dans son livre. Parmi ceux qui détestent le plus les socialistes, il y en a un bon nombre qui emploient parfois des mots de plus de trois syllabes et qui font du vélo, à Paris ou ailleurs.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Idées, rêves, représentations : c'est tout l'univers mental de la gauche qui est aujourd'hui anémié et discrédité. Pour des raisons en partie externes, et en partie internes. Durant la guerre froide, le communisme était assez puissant et influent pour pouvoir opposer à la culture capitaliste tout un corpus de valeurs et de références alternatives. On pouvait être fier de soi et des siens sur d'autres bases, qui valaient ce qu'elles valaient, mais qui avaient le mérite d'exister - une fierté de classe. Aujourd'hui, il n'y a plus de système de valeurs et de représentations capable de rivaliser avec le modèle dominant et les idéaux qu'il met en circulation. L'une des tâches les plus urgentes et les plus passionnantes, pour les années à venir, pourrait être de rassembler tous les éléments épars qui permettraient d'en rebâtir un ; un ensemble de références, d'idées, de représentations, qui ne serait pas aussi massif que l'a été le contre-modèle communiste - ce ne serait ni possible, ni souhaitable -, mais simplement vivant, cohérent et crédible.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La gauche répugne à accorder
&lt;br /&gt;la moindre attention aux formes,
&lt;br /&gt;aux discours, aux représentations&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais il ne faut pas se cacher que la gauche est mal armée pour ça. D'abord, elle répugne à accorder la moindre attention aux formes, aux discours, aux représentations (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb9-4&quot; name=&quot;nh9-4&quot; id=&quot;nh9-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Cette attention portée à la forme, très inhabituelle à gauche, explique notre (...)' &gt;4&lt;/a&gt;). Elle y voit forcément une manipulation, une reddition à l'ennemi, aux techniques de « com' » prisées par la droite ou les socialistes. Du coup, si elle dénonce à raison - comme Eric Hazan dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;LQR, La propagande du quotidien&lt;/i&gt; - la façon dont le libéralisme détourne et subvertit le langage à son profit, imposant ses termes comme autant de chevaux de Troie de sa vision du monde (à cet égard, il faut saluer le petit dernier, « assistanat », banalisé au cours de la campagne présidentielle), elle a tendance à s'enfermer elle-même dans un langage routinier, dans le ressassement de slogans usés se limitant à servir de points de ralliement à ceux qui se revendiquent du côté du Bien, avec un souci de renouvellement à ce point inexistant que, pour ma part, je me sens aujourd'hui prête à assassiner quiconque viendrait m'annoncer qu'un autre quoi-que-ce-soit est possible ou que je-ne-sais-quoi n'est pas une marchandise. Elle se berce ainsi d'une autosatisfaction un peu courte, et oublie que la qualité et la force du langage sont intimement liées à celles de la pensée. Annie Le Brun écrivait dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article249.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Du trop de réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; que la richesse de la langue apporte à la pensée « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le surcroît d'énergie qui permet à celle-ci de s'aventurer au-delà d'elle-même&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais la pensée de gauche a-t-elle envie de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'aventurer au-delà d'elle-même&lt;/i&gt; » ? La question mérite d'être posée. Là encore, elle est hantée par le danger de la trahison. Elle se méfie : les audaces de pensée lui semblent n'être que des prétextes servant à justifier dérives et ralliements à l'ennemi. Et il est indéniable que c'est bien ce qu'elles peuvent être parfois. La surenchère dans la radicalité, déterminante dans la distribution de l'autorité morale, et qui n'est le plus souvent qu'une manière déguisée de jouer à celui qui pisse le plus loin, décourage encore les éventuels candidats à l'aventure intellectuelle. Du coup, la gauche se vit comme un camp retranché : tenter la moindre sortie serait courir le risque de se retrouver en terrain ennemi. Le problème, c'est que, du coup, les provisions s'amenuisent, et seront bientôt épuisées (à ce sujet, voir notamment sur ce site les réflexions de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article215.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Starhawk&lt;/a&gt; et d'Isabelle Stengers).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les mots-clés
&lt;br /&gt;doivent être &#8220;et/et&#8221;,
&lt;br /&gt;et non &#8220;ou/ou&#8221; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans un essai consacré au politiquement correct, publié en 1993 et traduit en français sous le titre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Culture gnangnan&lt;/i&gt; (Arléa, 1994), le critique d'art du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Time&lt;/i&gt; Robert Hughes mettait en garde la gauche, dans son propre intérêt, contre la seule attention qu'elle daigne apporter à la langue et à la culture : une attention plus défensive et névrotique que créative, qui consiste seulement à expurger la langue et le patrimoine culturel de leurs éléments jugés potentiellement offensants. S'agaçant d'entendre parler de certains écrivains comme de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blancs morts&lt;/i&gt; », il s'insurgeait contre la tendance réductrice à juger les &#339;uvres uniquement en fonction de leur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;capacité à &#339;uvrer en fonction de la conscience sociale&lt;/i&gt; », et dénonçait l'illusion selon laquelle « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les &#339;uvres d'art portent un message social comme les camions transportent du charbon&lt;/i&gt; ». Il rappelait qu'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Saïd&lt;/a&gt;, l'un des intellectuels qui ont le plus fait pour mettre au jour les valeurs, les inscriptions sociales ou les préjugés décelables dans l'art - notamment dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Culture et impérialisme&lt;/i&gt; -, s'est lui-même toujours désolidarisé de cette logique. Il ne s'agit pas de censurer ou de remplacer un corpus par un autre, affirmait-il, mais de mettre d'autres choses en circulation, de créer des points de comparaison, d'encourager autant l'ouverture d'esprit que l'acuité critique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les mots-clés doivent être &#8220;et/et&#8221;, et non &#8220;ou/ou&#8221;.&lt;/i&gt; » Plutôt que de chercher à se protéger de la culture classique ou de la culture de masse - une entreprise improbable, de toute façon, du moins dans la mesure où on ne vit pas en ermite au fond des bois -, instaurer une dialectique entre elles et des &#339;uvres minoritaires capables d'éclairer et de contester certaines de leurs valeurs.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De toute façon, c'est parfois quand elle croit être le plus éloignée du modèle dominant que la gauche s'en rapproche le plus. Elle n'a pas renoncé, par exemple, à sacraliser certains personnages, ou certains pays ou territoires, en raison de leur combativité anti-impérialiste ou de leur capacité à incarner ou à mettre en &#339;uvre des alternatives. Cette sacralisation va au-delà de l'intérêt légitime ou de la simple admiration : elle porte l'espoir fou d'une possibilité de s'affranchir de la pesanteur et de la médiocrité humaines. Les lieux et les personnalités qu'elle concerne sont sanctifiés, perçus comme exempts de toute négativité ou imperfection. Elle rappelle ce militant communiste qui, revenant sur son parcours, racontait dans un documentaire qu'à l'époque, il était persuadé qu'après la révolution, il n'y aurait plus de chagrins d'amour. Ces fantasmes absolutistes, comme l'admiration portée autrefois à l'URSS de Staline ou à la Chine de Mao, peuvent amener à cautionner ou à couvrir malgré soi les pires crimes, plutôt que de devoir renoncer à une illusion bienfaisante. Ils interdisent aussi de faire la part des choses quand il y aurait lieu de la faire : Miguel Benasayag racontait un jour le trouble et la consternation qu'avait semés, dans une communauté autogérée d'Amérique latine, la découverte de la pédophilie de l'un de ses membres. Les uns tentaient désespérément de nier les faits pour sauver le rêve, tandis que, pour d'autres, cette révélation jetait un discrédit brutal sur l'ensemble de l'expérience. Benasayag faisait valoir à raison qu'il aurait pourtant fallu pouvoir inventer une troisième manière de réagir.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Peut-être serait-il temps de se demander
&lt;br /&gt;s'il ne peut pas exister quelque chose
&lt;br /&gt;entre le puritanisme sinistre
&lt;br /&gt;de la gauche authentique
&lt;br /&gt;et les orgies cyniques de la gauche caviar&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/classe.jpg' width='250' height='313' style='float: right; border-width: 0px; width:250px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_674 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Mais cette idéalisation, si typiquement de gauche qu'elle semble être, a aussi des affinités avec les formes de rêve suscitées par le modèle capitaliste : elle rejoint la logique du people, dans la mesure où celui-ci détourne le rêveur de ce qu'il est, du lieu où il vit, des gens qui l'entourent, pour le persuader qu'ils ne valent rien, et qu'ailleurs, quelque part, il existe des lieux ou des personnes qui sont, eux aussi, « affranchis de la pesanteur et de la médiocrité humaines ». Le confort matériel dans lequel évoluent les stars suscite l'envie en tant que tel, certes, mais peut-être surtout parce qu'on lui attribue inconsciemment le pouvoir de provoquer cette sorte de délivrance, de plénitude mentale - de même que la conformité parfois caricaturale des célébrités aux canons de la beauté est automatiquement synonyme, dans l'esprit du public, de volupté sans limites et d'amour sans nuages. Il ne s'agit pas seulement d'envier ceux qui semblent mener une vie plus gratifiante, plus intéressante ou plus excitante que la vôtre - ce qui, après tout, est compréhensible, même s'il faut aussi se méfier des illusions qui entrent dans ce genre de perception : il s'agit d'entretenir la croyance qu'il existe quelque part une sorte d'Olympe dont les habitants ne sont pas faits de la même substance que les humains ordinaires. A cet égard, l'Olympe de gauche, même s'il n'est pas peuplé des mêmes figures, ne se distingue pas fondamentalement de l'Olympe de droite : il produit les mêmes sentiments d'inanité et d'inadéquation, la même dégradation des réalités particulières. Il pourrait être intéressant de chercher à identifier comme telles - car cela existe, bien sûr - des formes de rêve qui soient réellement différentes, c'est-à-dire qui enrichissent la réalité au lieu de la rabaisser.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Enfin, une autre faiblesse constitutive de l'imaginaire de la gauche provient de sa fidélité au modèle messianique. Il ne peut fonctionner sans la référence incantatoire à un horizon révolutionnaire, à un grand soir, même s'il ne l'appelle pas forcément comme ça. Comme son homologue religieux, il invite ceux qui y adhèrent à se détourner des séductions de ce bas monde corrompu - par le péché pour le christianisme, par le capitalisme pour la gauche -, et à mener une vie d'ascèse et de sacrifices en attendant la rédemption collective. S'y ajoute la logique militaire qui affleure dans le militantisme, et qui, ne voulant voir qu'une seule tête, renvoie toute préoccupation personnelle à un individualisme condamnable. Cette logique affaiblit considérablement la gauche : une révolution n'est jamais exclue, mais elle reste une hypothèse un peu fragile pour qu'on fasse reposer toute la conduite de son existence sur elle. Elle produit avant tout des déceptions et du découragement en rafales. Il doit y avoir un moyen de concilier la recherche d'un but supérieur, la quête de justice ou d'idéal, avec la qualité de l'ici et du maintenant, avec un quotidien qui garde une place pour le plaisir. Peut-être serait-il temps de se demander s'il ne peut pas exister quelque chose entre le puritanisme sinistre de la gauche authentique et les orgies cyniques de la gauche caviar. Et pas le sempiternel hédonisme libertaire et machiste à base de gros rouge et de petites pépées purement décoratives et plus ou moins vénales, s'il vous plaît, culture dans laquelle, bizarrement, je ne me sens pas vraiment de place.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Si la gauche ne sait pas
&lt;br /&gt;imbriquer les aspirations personnelles
&lt;br /&gt;avec le collectif, si elle persiste à les criminaliser,
&lt;br /&gt;il est inévitable qu'elle jette ses ouailles
&lt;br /&gt;dans les bras de la droite&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certes, la volonté de distinction et de singularisation est précisément ce sur quoi prospère, en la manipulant et en la fourvoyant, la société de consommation, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'il ne s'agit pas d'une quête humaine légitime. C'est peut-être aussi ce désir de ne pas consumer sa vie en vain qui explique la prospérité de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story &lt;/i&gt; : si la gauche ne sait pas ménager un espace aux aspirations personnelles, les imbriquer avec le collectif, si elle persiste à les criminaliser, il est inévitable qu'elle jette ses ouailles dans les bras de la droite, et les pousse à balancer aux orties tout souci du collectif pour saisir la seule chose qui leur semble un peu tangible et stimulante : la réussite personnelle. Bien sûr, les chances d'y parvenir restent des plus aléatoires, mais au moins elles concernent encore cette vie-ci, et n'impliquent d'attendre ni la résurrection ni la révolution.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qu'il y a de génial, avec la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;, c'est qu'elle est immunisée contre la critique. Si vous ricanez des espoirs qu'elle fait naître, vous ne faites que jouer l'un des rôles que sa structure narrative exige : celui du pisse-froid qui rendra le triomphe final encore plus délectable, parce qu'on pourra alors le narguer, savourer son dépit et sa déconfiture, et se sentir d'autant plus de mérite qu'on aura toujours « gardé la foi » et résisté au découragement qu'il essayait fourbement de nous communiquer. On ne peut pas tourner en dérision la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; sans insulter en même temps ce qu'on n'a en aucun cas le droit d'insulter : l'espoir qu'a chacun de faire quelque chose de sa vie. Ce que l'on peut interroger et contester, en revanche, c'est le contenu que le modèle dominant donne à ce &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quelque chose&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Cette « valeur travail »
&lt;br /&gt;qui a hanté la campagne présidentielle
&lt;br /&gt;ne produit pas seulement des richesses,
&lt;br /&gt;mais aussi des quantités
&lt;br /&gt;inépuisables de ressentiment&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On peut par exemple se demander si la forme de réussite tapageuse promue par le capitalisme à travers la vitrine du showbiz exercerait la même séduction si elle ne s'appuyait pas sur le désir violent, quoique plus ou moins conscient, de réparer un dommage. Ce dommage, c'est celui causé par la place du travail dans la vie de la plupart des gens. Il est assez frappant de voir que ceux qui, pour des raisons diverses, échappent à cette condition commune, et gardent la libre disposition d'eux-mêmes, partagent rarement les fantasmes majoritaires. Quand elle leur fait défaut, ils ne cracheraient évidemment pas sur un minimum de sécurité matérielle, mais la fortune d'un Johnny ou d'un Jean Reno les laisse de marbre, voire leur inspire une certaine pitié. Ils n'ont rien à compenser, n'aspirent à être dédommagés de rien. Ils sont ailleurs, avec d'autres idéaux, d'autres occupations et préoccupations. Ce qui les distingue, c'est qu'ils acceptent d'assumer la charge d'eux-mêmes, la quête d'un sens à leur vie, qui font si peur à leurs contemporains. Le travail a ceci de diabolique qu'il génère des souffrances, des frustrations, de la ranc&#339;ur, mais qu'il offre aussi l'occasion d'une fuite, d'une déresponsabilisation. La droite a tout intérêt à encourager cette fuite, à dissuader les gens de se poser la moindre question sur le sens, tant individuel que collectif, de ce qu'ils font : elle sait que cette fameuse « valeur travail » qui a hanté la campagne présidentielle ne produit pas seulement des richesses ; elle produit aussi des quantités inépuisables de ressentiment, qui, habilement canalisées, dirigées contre les chômeurs, les immigrés, les intellos, peuvent lui assurer une suprématie électorale durable.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On voit vraiment mal, en revanche, pourquoi la gauche devrait continuer à cautionner cette mascarade, et se contenter d'aborder le travail sous l'angle de la lutte contre la précarité, comme le fait la « gauche de gauche » - on ne parle même pas du pathétique alignement de Ségolène Royal sur la glorification droitière du travail pour le travail. Elle aurait tout intérêt à initier la révolution culturelle que représenterait la remise en cause du travail sous ses formes actuelles, à être la force politique qui mettrait enfin les pieds dans le plat. Certes, cela impliquerait un courage et une prise de risque considérables. Mais soyons optimistes : au train où vont les choses, elle n'aura bientôt plus rien à perdre.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Merci à &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;,
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Fred Levan&lt;/strong&gt; et &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Olivier Pironet&lt;/strong&gt;.
&lt;br /&gt;Image « 1ère classe
&lt;br /&gt;pour tout le monde » :
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas plier&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh9-1&quot; name=&quot;nb9-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Un mythe repris par l'UMP lors de la campagne présidentielle, lorsque ses porte-parole déclaraient qu'il ne fallait pas « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; partager le gâteau&lt;/i&gt; », mais « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; augmenter la taille du gâteau&lt;/i&gt; ». Dans l'esprit des libéraux, le « gâteau » est visiblement celui de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Woody et les robots&lt;/i&gt;, dont la pâte, fabriquée avec trop de poudre instantanée, finit par envahir toute la cuisine en glougloutant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh9-2&quot; name=&quot;nb9-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Il suffit pour s'en persuader de faire un petit tour sur le site de &lt;a href=&quot;http://www.phwarrin.book.fr/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Philippe Warrin&lt;/a&gt;, le photographe choisi pour réaliser le portrait officiel du nouveau président : lire à ce sujet, sur La Boîte à images, « &lt;a href=&quot;http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2007/05/23/autopsie-d-une-photo-ratee.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Autopsie d'une photo ratée&lt;/a&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh9-3&quot; name=&quot;nb9-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Dans son livre, Didier Eribon s'indigne de la bassesse des attaques qui ont visé Pierre Bourdieu en raison de son engagement social, et relève qu'elles ont même concerné « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sa façon de s'habiller&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh9-4&quot; name=&quot;nb9-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Cette attention portée à la forme, très inhabituelle à gauche, explique notre enthousiasme en visitant l'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article290.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;atelier de Ne pas plier&lt;/a&gt;, il y a quelques années. Rappelons que l'association définit sa raison d'être par le v&#339;u qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; aux signes de la misère ne vienne pas s'ajouter la misère des signes&lt;/i&gt; ». Dans leur dernier envoi, on peut lire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ne plus seulement être des résistants à tout et rien que cela... Parce qu'à force on oublie peu à peu de quoi on est partisan. Reformuler notre idéologie et partager nos rêves. Rendre visibles nos projets. POUR UN NOUVEL IMAGINAIRE POLITIQUE !&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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