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	<title>Périphéries</title>
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	<item>
		<title>La reconquête de l'imaginaire, mère des batailles</title>
		<link>http://peripheries.net/article323.html</link>
		<dc:date>2009-09-16T20:20:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Rationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>« La gauche est morte », écrivait déjà Michel Le Bris en... 1981, dans son livre Le paradis perdu. Il précisait que c'était là une nouvelle qui, loin de n'affecter que les militants de cette sensibilité politique, mettait en crise la société tout entière. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d'attraction soit suffisante pour ranimer les énergies et les espoirs évanouis ? La pensée de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques Généreux et l'Américain Stephen Duncombe, offrent pour (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton323.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;204&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;« La gauche est morte »&lt;/i&gt;, écrivait déjà Michel Le Bris en... 1981, dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;. Il précisait que c'était là une nouvelle qui, loin de n'affecter que les militants de cette sensibilité politique, mettait en crise la société tout entière. Comment reconstruire une vision du monde dont la force d'attraction soit suffisante pour ranimer les énergies et les espoirs évanouis ? La pensée de Le Bris, mais aussi celle de deux autres auteurs, Jacques Généreux et l'Américain Stephen Duncombe, offrent pour cela des pistes intéressantes. Tous trois partagent une conviction : les progressistes resteront condamnés à l'impuissance aussi longtemps qu'ils s'obstineront à vouloir s'adresser aux citoyens non pas tels qu'ils sont - mus par des passions, des émotions, assoiffés d'idées et de fictions -, mais tels qu'ils les fantasment : parfaitement rationnels, raisonnables, motivés uniquement par des intérêts matériels - un modèle improbable auquel eux-mêmes, d'ailleurs, ne correspondent le plus souvent qu'au prix d'hypocrisies ou d'acrobaties morales inutiles.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La gauche est morte.&lt;/i&gt; » Ce constat, Michel Le Bris le posait en... 1981, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;. Le livre parut entre les deux tours de l'élection présidentielle qui allait voir la victoire de François Mitterrand. Il aura donc fallu deux grosses décennies pour que la vérité du diagnostic s'impose aux yeux de tous ; un diagnostic d'autant plus grave que la référence à « la gauche », pour cet ancien de la Gauche prolétarienne (GP), désignait bien davantage qu'un engagement partisan : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsque nous nous disions autrefois &#8220;de gauche&#8221;, cela tenait de l'évidence et dépassait infiniment la référence à un parti ou un programme de gouvernement : une manière d'être, une certaine idée, obscure sans doute, toujours implicite, mais têtue, de ses rapports aux autres et au monde, une capacité d'indignation, le refus de la &#8220;paix intérieure&#8221;, une espérance qui donnait son sens à l'action - et c'est bien cette espérance qui, aujourd'hui, n'est plus.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis.jpg' width='160' height='257' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_731 spip_documents spip_documents_right' /&gt;La « mort de la gauche », loin de ne concerner que les tenants d'une sensibilité politique particulière, représentait à ses yeux un désastre pour tout le monde : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'état de société résulte d'un lien noué entre les êtres hors du champ politique, faute de quoi celui-ci se retrouve sans efficace propre, en sorte que cette espérance en une communauté éthique des hommes, qui fut le principe de la gauche, ce désir d'un &#8220;être-ensemble&#8221;, est le ciment nécessaire de toute démocratie, sans laquelle la droite elle-même ne pourrait gouverner&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Ce n'est pas un hasard, mais l'expression d'une nécessité, si, depuis la Résistance, l'ensemble des idées, des représentations, des valeurs qui constituaient le discours obligé de la gauche sur les fins dernières de la société est devenu en quelque sorte le programme commun de la classe politique : la mort de la gauche met en crise la société elle-même, parce que, au-delà du politique, c'est l'&#8220;être-ensemble&#8221;, la substance même du lien social, qui s'en trouve affecté&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1&quot; name=&quot;nh1&quot; id=&quot;nh1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Michel Le Bris, Le paradis perdu, Grasset, collection « Figures », (...)' &gt;1&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Allons-nous repartir
&lt;br /&gt;pour un tour d'illusions, &lt;br /&gt;tenter de réanimer, &lt;br /&gt;comme en un théâtre d'ombres,
&lt;br /&gt;les grands principes déjà morts ? »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ces mots résonnent avec une force particulière au moment où de nombreux pays occidentaux, à commencer par la France et l'Italie, s'enfoncent dans une sorte d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;antipolitique&lt;/i&gt; consistant, pour ceux qui la pratiquent, à miser sur le « chacun pour soi » et à attiser les ranc&#339;urs, donnant naissance, pour reprendre le terme de Jacques Généreux, à une « &lt;a href=&quot;http://dissociete.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;dissociété&lt;/a&gt; » plutôt qu'à une société. En France, la ringardisation du gaullisme par le sarkozysme - que montre bien, par exemple, le documentaire de Gilles Perret &lt;a href=&quot;http://www.walterretourenresistance.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Walter, Retour en résistance&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, sur les écrans en novembre prochain -, achève de liquider l'héritage de l'après-guerre. Une société peut-elle « tenir » quand la droite est privée de la possibilité de déposer quelques &#339;ufs de coucou dans le nid construit par la gauche ? Oui, sans doute. Mais on peut craindre que ce ne soit qu'en devenant de plus en plus inégalitaire, inhumaine, étouffante, violente, sinistre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/gif/padici.gif' width='160' height='260' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(GIF)&quot; class='spip_document_730 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Le télescopage a de quoi méduser : à contre-courant complet, au moment même où le « peuple de gauche », persuadé de l'avènement imminent d'une ère nouvelle, festoyait à la Bastille pour saluer l'élection de son héros, Michel Le Bris, dans un entretien - refusé - à la revue &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Esprit&lt;/i&gt;, décrivait très exactement l'alternative à laquelle la gauche, presque trente ans plus tard, ne peut plus se dérober : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Aurons-nous le courage d'inventer une gauche nouvelle, et un principe nouveau pour cette gauche, ou bien allons-nous repartir pour un tour d'illusions, tenter de réanimer, comme en un théâtre d'ombres, les grands principes déjà morts ? Dans ce dernier cas les réveils seront très amers : quand le réel imposera ses contraintes, nous n'aurons plus alors les moyens de les dominer&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2&quot; name=&quot;nh2&quot; id=&quot;nh2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Cité dans son autobiographie, Nous ne sommes pas d'ici, Grasset, (...)' &gt;2&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Reste, bien sûr, à démêler les véritables appels à réinventer la gauche de ceux qui n'invitent à rénover que pour mieux enterrer. Une fois de plus, cet été, les affligeantes gesticulations du député-maire socialiste d'Evry, Manuel Valls, appelant son parti à abandonner le mot de « socialisme » sous prétexte que le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;développement de l'individualisme&lt;/i&gt; » serait une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dynamique irréversible&lt;/i&gt; » (voir son &lt;a href=&quot;http://www.valls.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;blog&lt;/a&gt;), ont montré jusqu'où pouvaient aller la reddition philosophique et l'indigence intellectuelle qui minent le PS de l'intérieur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La pensée de Michel Le Bris offre des ressources précieuses pour remédier aux maux dont souffre la gauche aujourd'hui : absence de vision du monde, pauvreté des formes et de l'imaginaire, transformation de la résistance en un but en soi, impuissance à ébaucher un avenir désirable et à mobiliser des valeurs positives, incapacité à toucher les sensibilités contemporaines, à parler un langage largement audible et à rendre opérante sa critique de l'ordre social... Pourtant, à première vue, l'homme aurait de quoi susciter une certaine méfiance. On en a un peu trop vus, de ces anciens « maos » qui ont tout renié pour se faire les thuriféraires du monde tel qu'il va, et le compagnonnage de Le Bris avec André Glucksmann, son camarade de la GP converti au sarkozysme et au néoconservatisme, sans même parler du fait que &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt; fut publié chez Grasset dans la collection « Figures » dirigée par Bernard-Henri Lévy, pourrait donner envie de s'enfuir en courant. En outre, Le Bris est de ceux pour qui la Terreur a dénaturé la Révolution française, et pour qui la révélation du goulag et la lecture de Soljenitsyne ont constitué une rupture fondamentale : deux traits qui, chez la plupart de ceux qui les partagent, préludent en général à la disqualification de toute contestation de l'ordre établi.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais ce n'est pas le cas chez Michel Le Bris, et c'est à tort qu'on l'a parfois assimilé aux « nouveaux philosophes ». Tout, dans ses écrits et son parcours (du moins pour ce qu'on en connaît), suscite au contraire le respect et l'intérêt. Jamais il ne s'est placé du côté du manche. Si, à un moment, il a viré et pris ses distances avec le militantisme politique, ce n'était pas par reniement, mais au contraire pour rester fidèle à l'exigence première qui l'avait poussé à s'engager. De toute façon, il faut avouer qu'on serait prête à pardonner à peu près n'importe quoi à celui à qui l'on doit l'édition française des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Essais sur l'art de la fiction&lt;/i&gt; de Stevenson, qui nous avaient servi il y a quelques années de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article223.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;munitions contre Houellebecq&lt;/a&gt; (sur ce site mais aussi dans &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'échappée de la littérature&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Car, si Le Bris a déserté la politique, c'est pour se jeter à corps perdu dans la fiction, avec une passion particulière pour les écrivains-voyageurs. Il a créé en 1989 le festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, berceau en 2007 du « &lt;a href=&quot;http://www.etonnants-voyageurs.net/spip.php?article1574&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Manifeste pour une &#8220;littérature-monde&#8221; en français&lt;/a&gt; ». Ce texte a suscité des réactions parfois très virulentes. La plus caricaturale fut sans doute celle d'un mystérieux « Institut de démobilisation », subtilement intitulée « &lt;a href=&quot;http://www.le-terrier.net/i2d/litterature_bourgeoise.pdf&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;De la littérature bourgeoise et de sa mort annoncée&lt;/a&gt; » (PDF), qui accusait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce voyage dont Le Bris et sa clique d'indéracinables font infatigablement l'éloge chaque année à Saint-Malo est seulement un voyage pour les élites cosmopolites et les couches supérieures de la classe moyenne, dont sans conteste ils sont ; un voyage pour les nantis de la forteresse policière Occident, qui disposent de tous les laissez-passer, de tous les visas et de tout l'argent leur permettant de réaliser leurs petites affaires économiques, universitaires et culturelles aux quatre coins de la planète. Ce voyage est seulement le voyage d'une minorité de &#8220;travel writers&#8221; bourgeois qui encombrent ensuite les rayons des espaces culturels E. Leclerc de leurs dispensables états d'âme.&lt;/i&gt; » Cette diatribe traitait abusivement les écrivains comme une caste sociale, ce qu'ils ne sont pas (voir à ce sujet « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article309.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'emploi du temps&lt;/a&gt; ») : on doute fort que la grande majorité des invités d'Etonnants Voyageurs, en dehors de quelques vedettes - et encore -, roule sur l'or, ou qu'elle ne « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;connaisse du monde que ses salles d'embarquement, ses dîners chez les ambassadeurs, ses bons vins, ses aquarelles, ses épices et ses îles au trésor&lt;/i&gt; ». Et, au fait, à partir de quel montant de droits d'auteur un écrivain voit-il fondre la valeur littéraire de son &#339;uvre et la pertinence de son regard sur le monde ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En somme, célébrer le brassage des cultures et l'appétit de découverte, ce serait faire insulte aux migrants qui meurent par dizaines en Méditerranée, et oublier « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;que pour tous les damnés de ce monde, pour les ouvriers immigrants chassés de leurs foyers par la pauvreté et la violence (ethnique, religieuse), pour la plèbe, voyager est une expérience éminemment traumatique&lt;/i&gt; ». Vive Christine Angot, qui ne prend jamais l'avion ! On lit encore, et les bras nous en tombent, qu'il faudrait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cesser d'être dupes&lt;/i&gt; » de la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vision idyllique - et indiscutablement coupée du réel - du voyage et de toutes les &#8220;migrations&#8221; en veux-tu en voilà&lt;/i&gt; » que donneraient ces écrivains (c'est sûr que le Congo raconté par &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article312.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Lieve Joris&lt;/a&gt;, par exemple, c'est Disneyland), et que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'urgence est bien plutôt celle d'un monde qui serait enfin raconté par ceux &lt;/i&gt;qui en vivent la tragédie au plus près&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, par ces hommes ordinaires, éternels exclus des arts et des lettres, qui seuls peuvent nous donner accès à la misère de la vie quotidienne en milieu marchand et à la catastrophe politique et sociale planétaire en marche&lt;/i&gt; ». On voit combien cette logique d'assignation à l'horreur, hystériquement culpabilisatrice, est mutilante et intenable. Elle donne comme l'impression que la « plèbe » et les morts de la Méditerranée sont ici instrumentalisés au service d'un ressassement morbide et d'une radicalité pavlovienne qui les concernent d'assez loin. Ou comment, au nom du devoir de révolte, on prétend criminaliser la pulsion vitale sans laquelle il n'y a pas de révolte possible.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Néanmoins, la confrontation de ces points de vue - célébration relativement apolitique des charmes du voyage contre rappel brutal des rapports de forces et de la violence de l'ordre du monde - est intéressante. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, son autobiographie, Michel Le Bris se plaint d'avoir souvent rencontré cette opposition : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je disais le désir de découverte, le vertige de l'inconnu, en soi et dans le monde, la simple curiosité et l'on m'objectait aussitôt, époque oblige, abject impérialisme, cupidité de l'Occident, volonté criminelle d'appropriation.&lt;/i&gt; » La publication en France de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Saïd&lt;/a&gt;, en 1980, l'a particulièrement mis en difficulté ; avec beaucoup de mauvaise foi, il reproche à Saïd d'établir « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quasiment un rapport de cause à effet entre &lt;/i&gt;Le Voyage en Orient&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; de Nerval et le bombardement des camps de réfugiés palestiniens !&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Sans m'en rendre compte,
&lt;br /&gt;j'avais perdu l'écoute de la musique
&lt;br /&gt;au fil des années militantes, &lt;br /&gt;et ne lisais plus de poèmes »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, entre l'acuité analytique d'un Saïd et l'élan d'un Le Bris, pourquoi faudrait-il choisir ? Nous avons besoin des deux : de la lucidité ET de l'enchantement ; de la connaissance ET du rêve. Sauf que ce dont la gauche crève aujourd'hui, ce n'est pas d'un défaut de lucidité. Et il serait dommage de se priver de la réflexion de Michel Le Bris sous prétexte qu'il est devenu un peu mou du genou politiquement - comme s'il fallait forcément, pour faire son miel d'un auteur, pouvoir tout prendre en bloc...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Défi romantique&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3&quot; name=&quot;nh3&quot; id=&quot;nh3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Flammarion, Paris, 2002.' &gt;3&lt;/a&gt;) (d'abord publié en 1981 sous le titre de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal du romantisme&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb4&quot; name=&quot;nh4&quot; id=&quot;nh4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Skira, Genève, 1981.' &gt;4&lt;/a&gt;)), Le Bris raconte ainsi le moment qui suivit sa rupture avec la Gauche prolétarienne et son départ de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, qu'il avait cofondé : « L'homme aux semelles de vent&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; fut écrit ainsi : comme un accidenté réapprend à marcher. En renouant les fils brisés de ce que j'avais été avant ces années militantes, et avant ces années 60 où nous nous étions tous voulus singes savants, récitants domestiques de Barthes, de Lacan, d'Althusser - en revenant vers le vivant foyer qui, me semblait-il, m'avait fait ce que j'étais, dépouillé des oripeaux obligés de l'époque. La Bretagne de mon enfance, d'abord - entendez : l'éveil au poème du monde, la tension entre la demeure et l'errance, l'appel du Grand Dehors. La musique, dont j'avais eu le sentiment, en la découvrant, qu'elle me révélait à moi-même, qu'en elle, mystérieusement, en deçà de toute parole, se jouait le mystère de notre entrée en humanité, le recueillement en soi de l'Autre. Et puis la littérature, ma &#8220;raison d'être&#8221; depuis toujours - et particulièrement le romantisme allemand que je tenais pour déjà pour le pari le plus radical jamais tenté sur la littérature. D'en retrouver le chemin me faisait mesurer comme, sans m'en rendre compte, j'avais perdu l'écoute de la musique au fil des années militantes, et ne lisais plus de poèmes.&lt;/i&gt; » Il résume : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Contre les Infaillibles, pour reprendre la belle expression de Paul Rozenberg, le grand défi des Vulnérables. Contre le fanatisme des dogmes, la petite flamme libératrice du poème.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/defi.jpg' width='160' height='257' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_728 spip_documents spip_documents_right' /&gt;On a déjà eu l'occasion d'évoquer ici les trésors insoupçonnés que recèle le romantisme - très loin des clichés auxquels on l'a associé pour mieux le refouler -, à travers la recension du livre de Michaël Löwy et Robert Sayre, &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Révolte et mélancolie - Le romantisme à contre-courant de la modernité&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; (1992). « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Aussi fou, donc, et aussi nécessaire hier qu'aujourd'hui, le défi romantique&lt;/i&gt;, renchérit Michel Le Bris. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non pas comme un catalogue de recettes dans lequel il nous suffirait de puiser pour ouvrir les portes de l'avenir, mais comme une aventure qu'il nous revient de poursuivre, de prolonger pour les temps présents, de réinventer&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb5&quot; name=&quot;nh5&quot; id=&quot;nh5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) Le Défi romantique, op. cit.' &gt;5&lt;/a&gt;). » Lui fait écho, dans son expérience, le souvenir ébloui de Mai 68 : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Après tout, mai 1968 est aussi le grand refoulé des temps présents, devenu proprement &#8220;impensable&#8221;, réduit à quelques caricatures dérisoires - lors même que les débats nés de son effervescence continuent d'agiter la société dans ses tréfonds. Comme bien d'autres, j'avais vécu avec intensité ces journées de printemps, moins d'ailleurs comme une révolution politique que comme un moment de miraculeuse douceur, de légèreté : un moment de grâce - à entendre au sens fort, pour reprendre les termes de Maurice Clavel, d'une &#8220;délivrance de l'âme captive&#8221;. Et comme bien d'autres j'avais vécu dans le désarroi la lente dérive des années militantes qui suivirent, lorsque nos rêves de liberté se renversaient, quoi que nous fassions, en dictature du groupe sur chacun. En somme, pour dire ce &#8220;soulèvement de la vie&#8221;, cette allégresse, cette sensation d'une immensité éveillée au plus intime de soi, nous n'avions pas de mots, mais seulement les langues mortes de la raison politique, les vocables usés de la Révolution qui parlaient malgré nous, à travers nous.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Imagination créatrice
&lt;br /&gt;contre la « mécanique mortifère
&lt;br /&gt;des rationalismes »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Grâce&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;âme&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;allégresse&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;immensité&lt;/i&gt; : ces citations suffisent à montrer, je suppose, que ce monsieur emploie un langage d'un lyrisme aussi agaçant que suspect. C'est que Michel Le Bris, en remontant le cours de l'histoire pour tenter de déterminer « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quel fut le piège où l'espérance humaine se prit&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb6&quot; name=&quot;nh6&quot; id=&quot;nh6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(6) Michel Le Bris, Le paradis perdu, op. cit.' &gt;6&lt;/a&gt;) », bute sur la conception de la Raison héritée des Lumières, et la juge d'une étroitesse problématique, inapte à saisir le monde (à ce sujet, on lira aussi notre &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article53.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;critique de l'atterrant &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Traité d'athéologie&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; de Michel Onfray). Il est consterné par la faiblesse de l'art produit par les Lumières : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si la chute apparaît vertigineuse, le désastre total, peut-être vaut-il la peine d'enfin s'interroger sur la nature exacte de ce que les Lumières refoulent, caricaturent, ou nient, sous prétexte de &#8220;libération&#8221; - que valent des philosophies qui conduisent l'art aussi rapidement à sa ruine, à quelle liberté humaine peuvent-elles prétendre si elles manifestent aussi évidemment leur incapacité à ressentir et restituer l'intériorité des êtres ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il découvre avec enthousiasme le livre de l'orientaliste Henry Corbin, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb7&quot; name=&quot;nh7&quot; id=&quot;nh7&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(7) Henry Corbin, L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn (...)' &gt;7&lt;/a&gt;) : le concept d'« imagination créatrice » lui semble ouvrir la voie à une forme d'entendement plus puissante et plus juste que celle offerte par la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mécanique mortifère des rationalismes&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb8&quot; name=&quot;nh8&quot; id=&quot;nh8&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(8) Michel Le Bris, Le paradis perdu, op. cit.' &gt;8&lt;/a&gt;) ». L'imagination créatrice doit être distinguée de la simple « fantaisie », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;productrice d'imaginaire au sens habituel, c'est-à-dire d'irréel - celle-là n'est que le triste résidu du dualisme occidental, lorsqu'oubliant la nécessaire médiation, l'esprit, désorienté, défaille devant les séductions de l'image sans la pouvoir penser&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'âge classique&lt;/i&gt;, observe-t-il encore, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;refusant toute puissance cognitive à l'imagination, séparant absolument l'Esprit de la Nature, s'enferre dans le strict dualisme de la pensée et de l'étendue, sans plus de moyen de penser leur rapport&lt;/i&gt; » - ce qui nous ramène aux travaux d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article184.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Augustin Berque&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Le Bris, l'être humain et la société ne peuvent vivre sans une dimension qui les dépasse, et qui conserve aux choses une part de mystère : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous mourons d'asphyxie dans un monde étriqué, réduit à deux dimensions : j'ai voulu tenter de retrouver, comme foyer de résistance et lieu de symbolisation, une troisième dimension qui redonnerait enfin au monde sa profondeur et à l'Homme sa grandeur - le &#8220;tiers-monde&#8221; médiateur, notre seul Nouveau Monde.&lt;/i&gt; » On a déjà eu l'occasion de dire (dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt;) que cette part de mystère, loin de relever d'une extravagance irrationnelle, correspondait au contraire parfaitement à l'état actuel de la science, plus fait d'interrogations que de certitudes : le fin mot de la simple nature de la matière se révèle aujourd'hui insaisissable. Comme l'écrivait déjà Alan W. Watts il y a un demi-siècle, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la poussière sur les étagères a pris autant de mystère que les étoiles les plus éloignées ; nous connaissons suffisamment les deux pour savoir que nous n'y connaissons rien du tout&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb9&quot; name=&quot;nh9&quot; id=&quot;nh9&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(9) Alan W. Watts, Eloge de l'insécurité, traduit de l'anglais par (...)' &gt;9&lt;/a&gt;) ». Pour cette raison, on préférera d'ailleurs parler d'« immanence » plutôt que de « transcendance », comme le fait Le Bris : non pas un principe extérieur qui viendrait donner son sens à l'existence humaine, mais un principe d'inconnu intimement mêlé à la nature même des choses et du monde - nous-mêmes compris.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« La pauvre bouée
&lt;br /&gt;de nos lieux communs
&lt;br /&gt;de mangeurs de curés »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le problème, c'est que ce retour d'une « troisième dimension », c'est précisément ce que la gauche s'acharne de toutes ses forces à conjurer comme la pire des régressions obscurantistes. Le Bris a beau rester strictement hors du champ du religieux, il n'échappe pas au soupçon, en particulier en raison de son amitié avec le philosophe Maurice Clavel (1920-1979), gaulliste de gauche converti au catholicisme. En témoigne ce qu'écrit l'historien des idées Daniel Lindenberg dans son nouveau livre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le procès des Lumières&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb10&quot; name=&quot;nh10&quot; id=&quot;nh10&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(10) Daniel Lindenberg, Le procès des Lumières, Seuil, Paris, 2009.' &gt;10&lt;/a&gt;) : en 1976, raconte-t-il, Clavel « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réunit à Vezelay un &#8220;groupe socratique&#8221; composé d'anciens de la Gauche prolétarienne et leur annonce qu'ils vont partir à la conquête du monde intellectuel.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les onze intellectuels qui ont répondu à la convocation sont presque tous d'anciens dirigeants de la GP (François Ewald, Alain Geismar, André Glucksmann, Guy Lardreau, Michel Le Bris, Jean-Pierre Le Dantec, etc.).&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les douze apôtres vont discuter de l'avenir, en partant du présupposé clavélien qu'il n'est de révolution que &#8220;spirituelle&#8221; et, si possible, chrétienne. Je me souviens personnellement de ce que m'avait confié, un peu scandalisé, mon ami Christian Bourgois, rencontré un mois plus tard : &lt;/i&gt;&#8220;Ils veulent me convaincre que la seule vraie révolution est la révolution chrétienne !&#8221; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;S'agissant de Le Bris, du moins, le procès est injuste : dans ses livres, il réfute on ne peut plus clairement toute affiliation religieuse. Il conclut l'introduction du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Paradis perdu&lt;/i&gt; sur cette précision : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Enfin, à l'intention de ceux que les mots par trop effraient : il sera, aussi, parfois question de &#8220;Dieu&#8221;. Non que je veuille troquer de supposés habits de militant pour la robe de bure des nouveaux missionnaires : nulle trace ici, du moins je l'espère !, de bigoterie, de soumission à quelque Eglise, ou de reconnaissance des pouvoirs de ce vieillard à grande barbe trônant dans le ciel qui fit autrefois les cauchemars des libres penseurs.&lt;/i&gt; » S'il parle de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dieu&lt;/i&gt; », dit-il, c'est comme d'une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fiction&lt;/i&gt; » : une fiction « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;par laquelle l'Homme, précisément, désigne une dimension en lui, qui, parce qu'elle transcende le social-historique, seule pourrait lui donner sens. Ici, nous touchons peut-être au point même où la crise se noue. Ici, véritablement, commence la pensée&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ce même livre, il a des pages très dures sur tout ce dont la gauche se prive en jetant le bébé de la transcendance avec l'eau du bain de la superstition et de la religion : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Resterons-nous alors désarmés, cramponnés, tels des naufragés dans la tempête, à la pauvre bouée de nos lieux communs de mangeurs de curés ? Pouvons-nous vraiment nous satisfaire, pour toute analyse, des rires hébétés de quelques brutes confites en leurs conformismes irréligieux, de leurs quolibets, anathèmes et injures ? Devons-nous &lt;/i&gt;nécessairement&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; mourir idiots, parce que &#8220;de gauche&#8221; ? Autant le dire tout net, les livres qui paraissent en rangs serrés sur la foi qui tue, l'horreur des guerres de religion, l'ignominie des chercheurs de Dieu, le complot des prêtres, la nécessité de raison garder face aux dangers du fanatisme, l'excellence du doute et autres platitudes obligées de la bonne conscience,&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tous ces grigris pourtant déjà bien usés, brandis avec une sorte d'agitation sénile pour conjurer la montée de &#8220;l'Infâme&#8221; relèvent de la pure mystification : ils sont précisément ce qu'ils dénoncent, des pamphlets mensongers s'efforçant, à l'instant où le voile se déchire, sous les assauts des dissidences, de le sauver encore, pour maintenir les masses &#8220;obscures&#8221; dans la superstition et la terreur.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'enjeu du politique n'est plus
&lt;br /&gt;de libérer l'individu des liens sociaux
&lt;br /&gt;et de la transcendance
&lt;br /&gt;qui lui barraient autrefois
&lt;br /&gt;le chemin de l'autonomie »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/socialisme.jpg' width='160' height='256' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_732 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Que la gauche, désormais, se trompe de combat en tenant l'« obscurantisme » pour l'ennemi principal, c'est également la conviction d'un auteur très différent, mais qui, aujourd'hui, s'efforce lui aussi de redonner une pensée et du souffle à sa famille politique : longtemps membre du Parti socialiste, l'économiste Jacques Généreux a fini par l'abandonner pour suivre Jean-Luc Mélenchon au Parti de gauche. Dans ses livres, il travaille, comme d'autres penseurs (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article186.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Miguel Benasayag&lt;/a&gt;, François Flahault, &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article171.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Nancy Huston&lt;/a&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb11&quot; name=&quot;nh11&quot; id=&quot;nh11&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(11) Lire, dans Le Monde diplomatique de septembre 2009, « Le ciel nous (...)' &gt;11&lt;/a&gt;)...), à déconstruire la figure, selon lui fondamentalement erronée, de l'Individu « séparé », existant et s'épanouissant d'autant mieux qu'il serait « libéré » de tout lien avec ses semblables - la figure, précisément, devant laquelle se prosterne son ancien camarade Manuel Valls.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Loin de renier, comme ce dernier, le mot de « socialisme », Généreux se propose de lui donner un nouveau contenu, et de lui faire désigner non plus un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mode de production fondé sur l'appropriation collective des moyens de production&lt;/i&gt; », mais une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;doctrine politique fondée sur une conception sociale de l'être humain&lt;/i&gt; ». Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb12&quot; name=&quot;nh12&quot; id=&quot;nh12&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(12) Jacques Généreux, Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté, (...)' &gt;12&lt;/a&gt;), paru ce printemps, il écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'enjeu du politique n'est plus de libérer l'individu des liens sociaux et de la transcendance qui lui barraient autrefois le chemin de l'autonomie. Il est de dépasser le mythe moderne de l'individu autonome qui barre la route à la construction d'une vraie liberté. Il est de remplacer un laisser-faire qui aliène par des liens qui libèrent.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De même que Le Bris renvoie les ennemis de toute transcendance à leur rôle de « prêtres », de gardiens du dogme, Généreux décèle, dans la pensée en apparence la plus sécularisée, les traces d'une vision religieuse du monde, lorsqu'on se figure un Individu « tombé du ciel » (ne dit-on pas couramment qu'un nouveau-né est « arrivé sur Terre », alors qu'il est la recombinaison d'éléments biologiques préexistants ?). Il observe : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En postulant la préexistence d'un sujet autonome, sans se demander comment un nourrisson devient ou non un tel sujet, la pensée moderne a fait l'impasse sur la science de l'homme, et constitué l'individu dont elle parle en donnée exogène tombée du Ciel. Cette façon de nous penser nous-mêmes est devenue tellement commune que le plus militant des rationalistes peut ignorer le fondement religieux de son discours. Ainsi, tout individu hypermoderne et athée, qui se conçoit comme seule source de son être et de sa pensée, en un sens croit en Dieu sans le savoir, puisqu'il croit en un être autofondé qui ne vient pas d'autrui ; puisque, en fait, il se prend pour Dieu.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Combattre les idées fausses
&lt;br /&gt;ne consiste pas à passer la vérité
&lt;br /&gt;comme on passe le sel »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En somme, il serait temps de renoncer à une raison raisonnante qui, loin de nous garantir contre les erreurs et les croyances infondées, peut parfois nous y précipiter la tête la première, pour développer enfin une forme d'entendement capable de saisir les êtres et les choses dans leur intégrité. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il serait insensé de croire qu'il suffit de dire la vérité pour que soudain les esprits s'y convertissent par l'effet magique de la raison&lt;/i&gt;, écrit Jacques Généreux&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. La neurobiologie nous a appris que Descartes avait tort de séparer la raison (l'esprit) des émotions (le corps).&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le cerveau rationnel est en synergie avec le cerveau des émotions, nos pensées sont aussi des émotions. Une erreur de connaissance ou de raisonnement ne peut donc être effacée d'un simple coup de brosse comme le ferait un instituteur au tableau noir. Nous faisons d'ailleurs tous l'expérience d'idées que nous reconnaissons comme fausses et qui gardent néanmoins pour nous une certaine force d'attraction. La facilité avec laquelle on peut se débarrasser d'une erreur dépend donc du complexe de représentations et d'émotions plus ou moins anciennes, conscientes ou inconscientes, auquel elle est attachée comme l'arbre à ses racines.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Combattre les idées fausses ne consiste donc pas à passer la vérité comme on passe le sel.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/dream.jpg' width='160' height='233' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_729 spip_documents spip_documents_right' /&gt;L'activiste américain Stephen Duncombe, membre du mouvement Reclaim the Streets, est l'auteur d'un essai intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb13&quot; name=&quot;nh13&quot; id=&quot;nh13&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(13) Stephen Duncombe, Dream - Re-imagining progressive politics in an age (...)' &gt;13&lt;/a&gt;), paru en 2007 - et dont j'aurais bien voulu avoir déjà connaissance au moment d'écrire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?article59&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Rêves de droite&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, en particulier pour le chapitre « &lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&amp;amp;id_article=59#chapitre3&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Portrait de la gauche en hérisson&lt;/a&gt; ». A sa manière provocatrice, un peu trop superficielle, pragmatique et pressée, mais formidablement stimulante, comme un bon coup de pied au cul, il y pointe lui aussi la faiblesse fatale que constituent, dans les habitudes de pensée de la gauche, la confiance placée tout entière dans la raison et la foi dans le fait que, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une fois que les gens, par la raison, auront accès à la Vérité, leurs yeux se dessilleront, ils verront la réalité telle qu'elle est, et, bien sûr, ils seront d'accord avec nous&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La pauvreté formelle du discours de gauche, observe-t-il, s'explique par la conviction que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la réalité, une fois libérée de la tradition et de la superstition, ainsi que des voiles de l'imagination et de l'émotion, serait évidente, donnée d'elle-même&lt;/i&gt; ». Or, il n'y a rien de plus faux : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La réalité est toujours réfractée par l'imagination, et c'est à travers l'imagination que nous vivons nos vies.&lt;/i&gt; » Un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réel sans médiation&lt;/i&gt; » est une chose impossible. Il s'agit donc pour les progressistes, s'ils ne veulent pas être condamnés à l'insignifiance, d'apprendre « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comment dire la vérité de manière efficace&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'imagination et le spectacle
&lt;br /&gt;ont été le propre du fascisme,
&lt;br /&gt;du communisme totalitaire et,
&lt;br /&gt;plus récemment, de l'indicible horreur
&lt;br /&gt;connue sous le nom de
&lt;br /&gt;&#8220;Entertainment Tonight&#8221; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr, précise Duncombe, il y a des raisons très honorables à cette méfiance envers l'imaginaire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les rêves rendent souvent les gens de gauche nerveux. L'imagination et le spectacle ont été le propre du fascisme, du communisme totalitaire et, plus récemment, de l'indicible horreur connue sous le nom de &#8220;&lt;a href=&quot;http://www.etonline.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Entertainment Tonight&lt;/a&gt;&#8221;.&lt;/i&gt; » Le progressisme, outre qu'il est toujours sous le coup de la méchante gueule de bois des lendemains qui déchantent, doit ses plus grandes victoires historiques aux Lumières et à l'empirisme : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est l'empirisme qui a brisé le monopole de l'Eglise sur l'interprétation du monde, jetant à bas son pouvoir à la fois spirituel et temporel. De même, l'idéal des Lumières de l'homme comme créature raisonnante, raisonnable, a sapé les hiérarchies du féodalisme et les bases du droit divin.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sauf, ajoute Duncombe, que c'est &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de l'histoire&lt;/i&gt;, précisément : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le monde d'aujourd'hui est saturé de systèmes médiatiques et abreuvé d'images publicitaires ; le discours politique est mis en forme par des experts en relations publiques, et le &lt;/i&gt;people&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; est considéré comme de l'information.&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Mais, confrontés à ce nouveau monde, les progressistes continuent imperturbablement de jouer une partition devenue obsolète.&lt;/i&gt; » Nous fustigeons cette décadence en nous enorgueillissant de notre supériorité, et, pendant ce temps, la caravane du spectacle passe. Duncombe rappelle ce que préconisait, comme beaucoup d'autres, le critique Neal Postman : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous devons cultiver nos défenses contre les séductions de l'éloquence.&lt;/i&gt; » Or, constate-t-il, plus d'un quart de siècle de critique et de déconstruction avisée des médias et de la publicité n'a en rien diminué leur empire : il a simplement amené les publicitaires à multiplier les recours aux clins d'&#339;il et au second degré pour mieux les déjouer, et ainsi maintenir leur complicité avec le consommateur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certes, le bannissement des émotions du champ de la politique « noble » ne date pas d'hier : faisant écho aux interrogations de Michel Le Bris, que le militantisme avait détourné de la musique et de la littérature, Duncombe rappelle qu'Aristote, déjà, proscrivait la musique, jugée dangereuse parce qu'elle « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parlait au c&#339;ur et au corps, et non à l'entendement&lt;/i&gt; ». Mais il serait temps, dit-il, de revoir ce préjugé : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'irrationnel et l'émotionnel ne sont pas en eux-mêmes des aspects négatifs de la politique. Ils ne sont pas quelque chose qui doit être prohibé, ni même civilisé ; ils peuvent être nobles et bons. Ils sont, en tout cas, des éléments auxquels il est incontournable de s'adresser si l'on nourrit l'espoir d'exercer le pouvoir politique.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'aspiration au plaisir,
&lt;br /&gt;à l'aventure,
&lt;br /&gt;aux belles histoires,
&lt;br /&gt;a si longtemps été laissée
&lt;br /&gt;aux bons soins du diable
&lt;br /&gt;que la plupart des gens pensent
&lt;br /&gt;que c'est lui qui inspire la demande :
&lt;br /&gt;ils se trompent »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Assurément, effectuer ce saut culturel dans le vide n'est pas sans risques ; mais les progressistes sont au pied du mur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;S'en tenir au confort du connu nous offre la possibilité d'un voyage serein ; sauf que ce voyage ne mène nulle part. La rationalité et la raison qui autrefois nous ont libérés de l'autorité font aujourd'hui de nous des lâches, étudiant minutieusement la réalité au lieu de la changer.&lt;/i&gt; » D'ailleurs, remarque-t-il, parmi les dégâts causés par cette paralysie, il y a déjà le fait qu'à force de ne pas vouloir se salir les mains avec les représentations, les progressistes ont « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;laissé l'ennemi les définir&lt;/i&gt; » : désormais, c'est une affaire entendue, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les libéraux &lt;/i&gt;[au sens américain du terme]&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; sont pusillanimes, faibles et élitistes ; les gauchistes sont des cinglés dangereux ; tous sont déconnectés de la majorité de leurs concitoyens&lt;/i&gt; ». Il devient urgent de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;faire la paix avec les représentations&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Duncombe cite Walter Lippmann : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'aspiration au plaisir, à l'aventure, aux belles histoires, a si longtemps été laissée aux bons soins du diable que la plupart des gens pensent que c'est lui qui inspire la demande : ils se trompent.&lt;/i&gt; » Il s'agit d'admettre que la culture de masse ou commerciale « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parle à quelque chose de réel et de profond en nous&lt;/i&gt; ». Se voiler la face revient à s'adresser non pas aux gens tels qu'ils sont (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;émotionnels, passionnés, bon public&lt;/i&gt; »), mais tels qu'on souhaiterait qu'ils soient selon un modèle idéal : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sobres, raisonnables, moraux&lt;/i&gt; ». C'est là exactement ce que Michel Le Bris reprochait aux intellectuels « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;effarés par le retour du spirituel&lt;/i&gt; » : rêver « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de dissidents propres et nets, lavés de leurs superstitions superflues, rationalisés enfin&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;S'accrocher à un tel modèle implique d'ailleurs aussi une bonne dose d'autocensure. Duncombe cite Lippmann, encore : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au lieu de nier nos pulsions, nous devons les canaliser autrement.&lt;/i&gt; » Il s'agit d'apprendre à élaborer une politique « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;enracinée dans nos propres passions&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est pas notre boulot de condamner les fantasmes et les désirs populaires&lt;/i&gt;, assène-t-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Notre boulot, c'est de leur accorder toute notre attention, d'apprendre d'eux, et peut-être même - Dieu nous garde ! - d'en jouir nous-mêmes. Ensuite, les caramboler, et les emmener ailleurs.&lt;/i&gt; » Un programme qu'il s'applique d'abord à lui-même, en analysant par exemple les ressorts profonds du plaisir qu'il prend à jouer à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Grand Theft Auto&lt;/i&gt;, un jeu très populaire et particulièrement violent. Il interroge aussi ce qui est à l'&#339;uvre dans notre fascination pour la vie des célébrités : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'ont donc les célébrités que nous n'avons pas ? La richesse, les loisirs, la beauté. Traduit en termes d'accès, et non d'excès, cela donne du pain bénit pour les progressistes : de meilleurs salaires, des semaines de travail plus courtes, des vacances réglementaires, et des soins médicaux et dentaires universels.&lt;/i&gt; » Culotté, mais pas idiot...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La publicité a su récupérer
&lt;br /&gt;les rêves de transformation
&lt;br /&gt;que la politique ne savait plus nourrir&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Entre le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rejet arrogant&lt;/i&gt; » de la culture commerciale et son « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;acceptation démagogique&lt;/i&gt; », Duncombe propose donc d'ouvrir une troisième voie. La partie la plus frappante de son livre est peut-être celle où il analyse le discours publicitaire. A sa manière, fait-il remarquer, la publicité a fonctionné comme un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;inestimable bureau de propagande pour les idéaux progressistes, en maintenant vivante la flamme de l'espoir&lt;/i&gt; » : après tout, ce que vend le moindre spot, n'est-ce pas le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rêve d'une vie meilleure&lt;/i&gt; » ? La publicité a su récupérer les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rêves de transformation&lt;/i&gt; » que la politique ne savait plus nourrir ; sachant à merveille « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parler au désir, pas à la raison&lt;/i&gt; », elle marche parce qu'elle est « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une fausse promesse, mais une promesse tout de même&lt;/i&gt; ». La tâche des progressistes, c'est donc de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;libérer les fantasmes piégés par la publicité&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour l'illustrer, Duncombe prend l'exemple d'un spot pour un fast-food. On y voit un père qui, revenant du travail, passe prendre sa petite fille à son domicile, l'emmène manger un hamburger, puis se promène avec elle au zoo. A condition d'en expurger la partie « hamburger », affirme-t-il avec aplomb (en évacuant tout de même un peu vite l'esthétique problématique de ce genre de clips...), ce film ferait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une excellente publicité pour un agenda progressiste&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comment un hamburger pourrait-il me donner des après-midi libres, du temps avec mes enfants, ou faire briller le soleil sur des espaces publics gratuits et bien entretenus ? C'est simple : il ne le peut pas. En revanche, il est très facile de faire le lien entre l'utopie McDo et une politique progressiste : une législation qui offre des semaines de travail plus courtes, davantage de congés - et, au passage, moins de chômage ; des congés parentaux généreux qui favorisent l'équilibre des rôles paternel et maternel ; des politiques publiques qui financent largement les musées, les parcs et les zoos...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Apprendre le langage des associations&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Un père, une fille + McDonald's = nirvana familial » : l'absurdité d'une telle équation n'échappe à personne. Comment expliquer, alors, l'impact de la publicité ? Par le fait, répond Duncombe, qu'elle ne repose pas sur des équations, ni sur une logique linéaire, mais sur des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;associations&lt;/i&gt;, et se contente de juxtaposer des images : vous ne pouvez pas être accusé de mensonge quand vous n'affirmez rien. Consubstantiel à l'ère de l'image, le langage des associations, dit-il, est devenu incontournable. Et il remarque que les conservateurs ne se privent pas d'y avoir recours : en répétant constamment, dans une seule et même phrase, les mots « Irak » et « terrorisme », ou « Saddam Hussein » et « Al-Qaeda », le président Bush a ainsi réussi à inculquer à une majorité d'Américains la certitude que le président irakien était responsable des attentats du 11 septembre. En revanche, quand son gouvernement a voulu utiliser la logique linéaire - la calamiteuse présentation de Colin Powell aux Nations unies -, la fausseté du procédé a sauté aux yeux de tous. Comment se fait-il, interroge Duncombe, que les seuls à s'interdire le langage des associations, les progressistes, soient aussi les seuls qui seraient en mesure de proposer des associations honnêtes et pertinentes ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Duncombe affronte aussi la question de l'individu. La gauche, et c'est tout à son honneur, dit-il, croit à la communauté, à la société. Mais cela l'affaiblit aussi en l'amenant à s'adresser trop souvent à des entités abstraites plutôt qu'à des personnes, ainsi qu'à négliger ou à disqualifier les désirs de distinction ou de quant-à-soi, perçus comme d'impardonnables trahisons. Dans le succès du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;people&lt;/i&gt;, Duncombe voit aussi un besoin de reconnaissance, une aspiration à la visibilité. Et il déplore que la gauche, trop souvent, ne sache faire appel qu'aux valeurs de sacrifice, négligeant la qualité du quotidien, des moyens, pour se focaliser sur les fins (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le problème avec le socialisme&lt;/i&gt;, disait Oscar Wilde, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;c'est que ça occupe trop de soirées&lt;/i&gt; »).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est aussi cela qui sourd, d'ailleurs, dans la réplique fielleuse de l'« Institut de démobilisation » au manifeste d'Etonnants Voyageurs : Michel Le Bris y est présenté comme un de ces renégats qui ont délaissé l'engagement politique pour lui préférer leur nombril (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a l'engagement politique d'un côté, et il y a les irrépressibles &#8220;puissances d'incandescence&#8221; d'une petite carrière à soi de l'autre&lt;/i&gt; ») ; sauf que c'est ce retour à soi, et lui seul, qui lui a permis de produire, comme auteur et comme éditeur, des livres auxquels certains ont la faiblesse de trouver un intérêt... (Alors que la rhétorique robotique, dogmatique et prévisible du texte qui le brocarde donnerait plutôt envie de se flinguer.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Si les hommes peuvent
&lt;br /&gt;mourir pour des idées, &lt;br /&gt;c'est qu'ils en vivent,
&lt;br /&gt;au sens le plus physique du terme »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, parmi les raisons qui poussent les progressistes à se méfier de l'imaginaire, il y a peut-être encore autre chose que l'héritage des Lumières, sur lequel Duncombe n'insiste pas assez : le poids de la tradition marxiste, qui invite à n'attacher d'importance qu'aux faits, et à minimiser le rôle des idées - ce qui est assez paradoxal, s'agissant justement d'une théorie qui, pour le meilleur et pour le pire, a bouleversé la face du monde ! C'est Jacques Généreux qui, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne&lt;/i&gt;, fait un sort à ce préjugé :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Est-ce l'existence matérielle qui détermine la conscience des hommes, comme l'écrivait Marx, ou l'inverse, comme le suggérait l'idéalisme allemand qui était la cible de Marx dans &lt;/i&gt;L'Idéologie allemande&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ? La réalité est que cette question n'a pas de sens, car la conscience est une composante toute aussi matérielle de l'existence humaine que les conditions de travail et de production. Non seulement les idées, les croyances et les mots ont une existence physique pas moins tangible que les biens dits &#8220;matériels&#8221;, mais encore l'effet desdits biens sur notre existence dépend en partie des représentations symboliques que nous leur attachons.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La force des représentations et des discours qui les mettent en scène est à ce point démontrée qu'il est insensé de soutenir le matérialisme vulgaire au nom duquel certains prétendent mépriser l'idéologie et les &#8220;grands récits&#8221; politiques. En réalité, si les hommes peuvent mourir pour des idées, c'est qu'ils en vivent, au sens le plus physique du terme. Et, par voie de conséquence, quand ils ne peuvent plus mourir pour des idées, c'est qu'ils sont moins vivants. Un &#8220;citoyen&#8221; qui ne s'intéresserait vraiment plus qu'au &#8220;pouvoir d'achat&#8221; promis par le discours politique ne serait pas loin de l'agonie psychique : le cerveau serait quasi éteint faute d'être encore stimulé par le bouillonnement incessant des représentations qui font la vie d'un être humain.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Michel Le Bris, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, lui fait écho : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seules les choses sont mues par des &lt;/i&gt;causes&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ; les êtres humains, aussi soumis soient-ils à des déterminismes, n'en sont pas moins mus aussi par des &lt;/i&gt;buts&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Sinon, comment et pourquoi se révolteraient-ils ?&lt;/i&gt; » Stephen Duncombe également, lorsqu'il pointe les insuffisances de l'analyse d'écrivains comme Thomas Frank (auteur de &lt;a href=&quot;http://atheles.org/agone/contrefeux/pourquoilespauvresvotentadroite/index.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi les pauvres votent à droite&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;) : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Selon eux, si le Parti démocrate veut avoir un avenir, il doit adopter des politiques qui bénéficient à la majorité des Américains. Frank a absolument raison. Mais, à moins que les démocrates ne développent des stratégies pour &#8220;vendre&#8221; ces gains matériels, et prennent en compte la nature plus immatérielle des espoirs et des désirs des citoyens, ils continueront d'échouer.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Généreux, au passage, règle son compte à l'antienne selon laquelle « tout ça c'est bien joli, mais les gens veulent du concret » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'aucuns pensent peut-être que, de nos jours, la &#8220;théorie&#8221; ne sert plus à grand-chose en politique, parce que les individus se méfient des idéologies et attendent surtout des résultats concrets. C'est là une funeste illusion dont s'est toujours gardée la droite.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;[Celle-ci] a compris la nécessité et l'efficacité politique de l'idéologie, au point de la dissimuler sous les apparences du bon sens, car on supporte mieux la piqûre quand on nous cache la seringue.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les élections se gagnent et se perdent encore, et peut-être même plus qu'avant, sur le &lt;/i&gt;discours&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; des politiques, sur l'histoire qu'ils racontent au pays.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A Duncombe le mot de la fin : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Embrasser nos rêves ne signifie pas que nous devions fermer nos yeux, et nos esprits, sur la réalité. Les progressistes peuvent, et doivent, faire les deux : étudier avec sérieux ET rêver avec intensité. En résumé, il nous faut devenir un parti de rêveurs conscients&lt;/i&gt; » - et apprendre enfin à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;entremêler le réel et le fantastique, le lourd et le léger, le politique et le personnel, de la même manière qu'ils sont entremêlés dans le c&#339;ur des gens, dans leur esprit et dans leur vie&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Merci à &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Amazir Zali&lt;/strong&gt; pour le titre :-)&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1&quot; name=&quot;nb1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, Grasset, collection « Figures », Paris, 1981.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2&quot; name=&quot;nb2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Cité dans son autobiographie, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, Grasset, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3&quot; name=&quot;nb3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Flammarion, Paris, 2002.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh4&quot; name=&quot;nb4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Skira, Genève, 1981.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh5&quot; name=&quot;nb5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Défi romantique, op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh6&quot; name=&quot;nb6&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;6&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu, op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh7&quot; name=&quot;nb7&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;7&lt;/a&gt;) Henry Corbin, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi&lt;/i&gt;, Entrelacs, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh8&quot; name=&quot;nb8&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;8&lt;/a&gt;) Michel Le Bris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, op. cit.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh9&quot; name=&quot;nb9&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;9&lt;/a&gt;) Alan W. Watts, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge de l'insécurité&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Benjamin Guérif, Payot, 2003 [1951].&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh10&quot; name=&quot;nb10&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;10&lt;/a&gt;) Daniel Lindenberg, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le procès des Lumières&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh11&quot; name=&quot;nb11&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;11&lt;/a&gt;) Lire, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; de &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2009/09/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;septembre 2009&lt;/a&gt;, « Le ciel nous préserve des optimistes ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh12&quot; name=&quot;nb12&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;12&lt;/a&gt;) Jacques Généreux, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté&lt;/i&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh13&quot; name=&quot;nb13&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;13&lt;/a&gt;) Stephen Duncombe, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt;, The New Press, New York, 2007. Merci à Mathieu O'Neil pour le conseil de lecture.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Michel Le Bris&lt;/strong&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le paradis perdu&lt;/i&gt;, Grasset, collection « Figures », Paris, 1981 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Défi romantique&lt;/i&gt;, Flammarion, Paris, 2002 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne sommes pas d'ici&lt;/i&gt;, autobiographie, Grasset, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques Généreux&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://neomoderne.fr/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, Seuil, Paris, 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Stephen Duncombe&lt;/strong&gt;, &lt;a href=&quot;http://www.dreampolitik.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dream - Re-imagining progressive politics in an age of fantasy&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, The New Press, New York, 2007.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>Construire l'ennemi</title>
		<link>http://peripheries.net/article321.html</link>
		<dc:date>2009-01-01T21:34:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>

		<description>Qu'elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Israël / Palestine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Qu'elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, privée de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la première puissance mondiale et assuré, quels que soient ses forfaits, de ne jamais être inquiété, occupe illégalement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement démocratique se défendre contre les méchants islamistes qui veulent sa perte.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'elle était naïve, décidément, cette idée selon laquelle, avec l'expansion des moyens de communication, il ne serait plus possible de commettre une exaction sans que l'opinion internationale, aussitôt alertée, réagisse par une protestation unanime... Alors que, pour compenser ce rétrécissement spectaculaire de la planète, il suffisait d'intensifier en proportion les efforts de propagande. Les bombardements israéliens sur Gaza en offrent la démonstration la plus achevée. Vous croyez voir une population prise au piège, privée de tout par un blocus inhumain, se faire massacrer par un Etat qui, soutenu par la première puissance mondiale et assuré, quels que soient ses forfaits, de ne jamais être inquiété, occupe illégalement des territoires et opprime un peuple depuis quarante ans, en violant sans cesse ses engagements ? Abracadabra ! Mais non : vous voyez un pauvre petit Etat merveilleusement démocratique se défendre contre les méchants islamistes qui veulent sa perte. Et le pauvre petit Etat est vraiment désolé de devoir au passage réduire en charpie quelques gamins - les seuls Palestiniens que l'on daigne considérer comme « innocents », ce sont les enfants ; et encore... - pour parvenir à atteindre les fourbes activistes méritant mille fois la mort qui se cachent lâchement parmi eux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« A partir du moment où l'autre est l'ennemi, il n'y a plus de problème. » On avait déjà eu l'occasion de citer &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article219.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;ici&lt;/a&gt; cette phrase par laquelle, dans le roman de Stéphanie Benson &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cavalier seul&lt;/i&gt;, un personnage explique comment on peut justifier les pires crimes. Croit-on vraiment qu'un seul massacre ait pu se commettre sans que ses auteurs se persuadent et persuadent les autres qu'ils y étaient obligés par le danger que représentaient leurs victimes ? Dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La peur des barbares&lt;/i&gt; (Robert Laffont, 2008), Tzvetan Todorov rappelle : « Quand on demande aux policiers et aux militaires sud-africains pourquoi, au temps de l'apartheid, ils ont tué ou infligé des souffrances indicibles, ils répondent : pour nous protéger de la menace que les Noirs (et les communistes) faisaient peser sur notre communauté. &quot;Nous n'avons pris aucun plaisir à faire cela, nous n'en avions aucune envie, mais il fallait les empêcher de tuer des femmes et des enfants innocents (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-1&quot; name=&quot;nh1-1&quot; id=&quot;nh1-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Phrase citée par Desmond Tutu dans son livre Il n'y a pas (...)' &gt;1&lt;/a&gt;).&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Transformer le faible en fort
&lt;br /&gt;et le fort en faible&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi, le sort fait aujourd'hui aux Gazaouis a été permis par une longue et obstinée construction de l'ennemi. Depuis le mensonge fondateur d'Ehud Barak sur la prétendue « offre généreuse » qu'il aurait faite en 2000 à Camp David, et que les Palestiniens auraient refusée, les politiciens et les communicants israéliens s'y emploient avec zèle ; et, ces jours-ci, ils intensifient leurs efforts (lire par exemple « &lt;a href=&quot;http://www.lefigaro.fr/international/2008/12/31/01003-20081231ARTFIG00361-internet-l-autre-zone-de-guerre-d-israel-.php&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Internet, l'autre zone de guerre d'Israël&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, 31 décembre 2008). Mais le 11 septembre 2001, en poussant l'Occident à la frilosité grégaire et au repli identitaire, leur a offert un terrain favorable en leur permettant de jouer sur la nécessaire solidarité des « civilisés » face aux « barbares » (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-2&quot; name=&quot;nh1-2&quot; id=&quot;nh1-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Tzipi Livni, lors de sa visite officielle en France : « Israël se trouve (...)' &gt;2&lt;/a&gt;) : innocence inconditionnelle pour les premiers, culpabilité tout aussi inconditionnelle pour les seconds. Dans son &lt;a href=&quot;http://www.liberation.fr/monde/0101308205-victimes&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;éditorial&lt;/a&gt; de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; du 29 décembre, Laurent Joffrin met ingénument en garde Israël contre le risque de perdre sa « supériorité morale » : en effet, on frémit à cette hypothèse. Quant à Gilad Shalit, il n'est pas le soldat d'une armée d'occupation capturé par l'ennemi, ce qui fait quand même partie des risques du métier, mais un « otage » (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-3&quot; name=&quot;nh1-3&quot; id=&quot;nh1-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Lire aussi, dans Le Monde diplomatique de janvier 2009, « La mémoire (...)' &gt;3&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La focalisation hypnotique, obsessionnelle, sur l'« intégrisme musulman », relayée avec zèle par d'innombrables éditorialistes et tâcherons médiatiques, tous ces « &lt;a href=&quot;http://valestderetour.wordpress.com/2008/10/28/reviens-voltaire-y-a-du-pudding-pour-le-dessert/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;meilleurs spécialistes de l'islam de tout leur immeuble&lt;/a&gt; » qui, conformément au désormais bien connu « théorème de Finkielkraut » (moins tu en sais sur le sujet dont tu causes, plus on t'écoute), y ont trouvé un fonds de commerce providentiel et l'occasion d'une gloire facile, est parvenue à persuader l'opinion occidentale que celui-ci représentait aujourd'hui le plus grand danger menaçant le monde. « Pour ma part, je soutiens Israël et les Etats-Unis. La menace islamiste est, à mes yeux, beaucoup plus terrifiante », ânonne ainsi un intervenant &lt;a href=&quot;http://blog.mondediplo.net/2008-12-28-Gaza-choc-et-effroi#forum&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur un forum&lt;/a&gt; - les forums constituant un témoignage accablant de l'ampleur et de la réussite du lavage de cerveau. Bassiner jour après jour des citoyens occidentaux désorientés par l'évolution du monde et peu sûrs d'eux-mêmes avec la « menace islamiste » a eu pour effet de faire disparaître tout le reste, et en particulier de gommer comme par magie tout rapport de forces objectif. Le résultat, c'est qu'un type qui insulte une femme voilée dans le métro parisien n'a pas l'impression de s'en prendre à plus faible que lui, mais de poser un acte de résistance héroïque (« M'agresser est quasiment vécu par l'agresseur comme de la légitime défense », observe Malika Latrèche dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article318.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;). Et qu'Israël passe non pas pour l'agresseur, mais pour la victime : « Les Israéliens ont toute ma sympathie dans cette épreuve », lit-on sur les &lt;a href=&quot;http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/20081227.OBS7345/lsreactions00e5.html?l=7&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;forums&lt;/a&gt; du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt;, alors que les Gazaouis pataugent dans le sang et les gravats.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Massacrer les Palestiniens
&lt;br /&gt;pour libérer leurs femmes&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le matraquage sur l'« islamisme » a été si efficace que l'occupation israélienne, qui constitue pourtant la donnée première de la situation au Proche-Orient, a tout simplement disparu des radars. Au mieux, quand on reste un peu sensible au malheur palestinien, on fait comme s'il était symétrique au malheur israélien - toujours cette « fausse symétrie » que pointaient Denis Sieffert et Joss Dray dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article95.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La guerre israélienne de l'information&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. Si d'aventure l'opinion occidentale est quand même prise d'un doute passager, « euh, vous êtes sûrs que vous n'y allez pas un peu fort, là, quand même ? », elle est aussitôt invitée à se rappeler que, de toute façon, ces gens-là ne sont que des bêtes malfaisantes qui détestent les juifs par pure méchanceté d'âme (eh bien oui, pour quelle autre raison cela pourrait-il bien être ?) et qui oppriment leurs femmes - on espère que les femmes palestiniennes seront au moins reconnaissantes à Israël de les débarrasser de tels monstres en tuant leurs maris, leurs pères, leurs frères, leurs fils. Faut-il en déduire que le machisme mérite la peine de mort ? Dans ce cas, suggérons que la sanction soit aussi appliquée en Occident : je sens qu'on va rigoler. Oh, mais pardon, bien sûr, j'oubliais : il n'y a pas de machos en Occident, &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-12-24-Halde&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;où règne une égalité parfaite&lt;/a&gt; entre les sexes. Et il n'y a pas d'antisémitisme non plus. Six millions de morts, c'était avant le déluge, d'ailleurs nos grands-parents étaient tous résistants, et de plus ces salauds d'Arabes étaient pronazis, ce qui prouve quand même leur malfaisance foncière. Avoir été pronazi, c'est vachement plus grave que d'avoir été nazi ou collabo, non ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette analyse faisant de l'intégrisme musulman le plus grand péril menaçant la planète est parfois posée au détriment du plus élémentaire bon sens, comme le montrait par exemple en 2004 Sadri Khiari dans sa &lt;a href=&quot;http://lmsi.net/article.php3?id_article=210&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;lecture&lt;/a&gt; du livre de Caroline Fourest et Fiammetta Venner &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tirs croisés&lt;/i&gt;. Il relevait la contradiction entre le tableau que peignaient les auteures de la puissance respective des différents intégrismes monothéistes et les conclusions qu'elles en tiraient, à savoir que l'islamisme était le plus redoutable : « Malgré ses bombes humaines, son argent sale, ses foules arabo-musulmanes fanatisées et impuissantes, l'islamisme semble bien inoffensif par rapport à la puissance des intégrismes chrétien et juifs, du moins tels qu'elles nous les présentent, influençant la politique des Etats les plus puissants du monde. Or, c'est à l'idée inverse qu'elles aboutissent : &quot;A côté de l'intégrisme musulman, les intégrismes juifs et chrétien donnent l'impression de phénomènes marginaux plutôt folkloriques, en tous cas sans conséquences.&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Israël fera la paix... &lt;br /&gt;« quand les Palestiniens
&lt;br /&gt;seront finlandais »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais surtout, cette focalisation sur l'« islamisme » est désastreuse parce qu'elle s'en prend à un phénomène de nature essentiellement réactive et défensive, qu'elle ne fait qu'alimenter encore davantage. La prise de pouvoir du Hamas est présentée comme une preuve de l'arriération et du caractère belliqueux des Palestiniens, alors qu'elle résulte de l'exaspération d'une population qui a vu l'occupant poursuivre inexorablement sa politique de terreur et de spoliation. « On nettoie, et ensuite, peut-être qu'on verra enfin émerger un partenaire palestinien raisonnable », disent en substance les autorités israéliennes aujourd'hui - comme si elles ne s'étaient pas acharnées auparavant à discréditer, à diaboliser, à éradiquer les partenaires raisonnables qu'elles avaient en face d'elles, assiégeant le quartier général de Yasser Arafat tandis que les infrastructures du Hamas et du Djihad islamique restaient debout. Selon toute vraisemblance, c'est plutôt les Palestiniens qu'il s'agit de « nettoyer ». « Sharon fera la paix... quand les Palestiniens seront finlandais », prédisait à juste titre Charles Enderlin (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, 20 octobre 2004). C'est tout aussi vrai d'Ehud Olmert. Et cela risque malheureusement d'être encore plus vrai de celui ou celle qui lui succédera en février.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comment pourrait-il en être autrement ? C'est l'existence même des Palestiniens qui gêne. Dans un texte publié le 30 décembre, « &lt;a href=&quot;http://www.starhawk.org/activism/activism-writings/israel_palestine/on_gaza12-08.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;On Gaza&lt;/a&gt; », l'activiste altermondialiste américaine Starhawk écrit : « Je suis juive, de naissance et d'éducation, née six ans après la fin de l'Holocauste, élevée dans le mythe et l'espoir d'Israël. Le mythe dit ceci : &quot;Pendant deux mille ans nous avons erré en exil, nulle part chez nous, persécutés, presque détruits jusqu'au dernier par les nazis. Mais de toute cette souffrance est sortie au moins une bonne chose : la patrie à laquelle nous sommes revenus, enfin notre propre pays, où nous pouvons être en sécurité, et fiers, et forts.&quot; C'est une histoire puissante, émouvante. Elle ne présente qu'un seul défaut : elle oublie les Palestiniens. Elle &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;doit&lt;/i&gt; les oublier, parce que, si nous devions admettre que notre patrie appartenait à un autre peuple, elle en serait gâchée. Le résultat est une sorte d'aveuglement psychique dès qu'il s'agit des Palestiniens. Si vous investissez réellement Israël comme la patrie des juifs, l'Etat juif, alors, vous ne pouvez pas laisser les Palestiniens avoir une réalité à vos yeux. Golda Meir disait : &quot;Les Palestiniens, qui sont-ils ? Ils n'existent pas.&quot; Nous entendons aujourd'hui : &quot;Il n'y a pas de partenaire pour la paix. Il n'y a personne à qui parler.&quot; » Face à cet aveuglement, une seule alternative s'offre à la communauté internationale, au sein de laquelle les leviers de décision sont encore occidentaux : soit obliger les Israéliens à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;voir&lt;/i&gt; les Palestiniens ; soit approuver cet aveuglement - « mais non, bien sûr, vous avez raison, ces gens n'existent pas, mais larguez donc encore quelques bombes pour vous en assurer, si cela peut vous soulager » - et cautionner, voire encourager, un sociocide. Il semble qu'elle ait fait son choix.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Se mettre à la place des dominés,
&lt;br /&gt;c'est trop fatigant&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce choix a été largement facilité par la résurgence du mépris colonial le plus cru - élément que Starhawk néglige quelque peu. Pouvoir déchaîner son inconscient colonial à l'abri du noble combat pour ceux que l'on a autrefois si allègrement génocidés, avouons que c'est quand même une formidable aubaine. La propagande pro-israélienne compte sur l'imprégnation persistante des cerveaux par les vieux clichés coloniaux, qui empêche toute appréhension &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réelle&lt;/i&gt; du malheur des Palestiniens. Ensevelis sous les représentations racistes, parlant une langue dont les accents ont été moqués par des générations de comiques troupiers, ceux-ci inspirent toujours la méfiance et le soupçon : quand Arafat avait reconnu Israël, on était persuadé qu'il s'agissait d'une ruse. Leur douleur est toujours suspectée d'être une mise en scène (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-4&quot; name=&quot;nh1-4&quot; id=&quot;nh1-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) PLPL-Le Plan B relevait par exemple, dans Marianne du 10 décembre 2001 : (...)' &gt;4&lt;/a&gt;), une fourberie destinée à abuser l'Occidental trop naïf (une militante féministe, citée dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt;, à une femme voilée qu'elle vient d'agresser : « Arrêtez avec vos larmes de crocodile »). La propagande pro-israélienne parie sur l'impossibilité d'une identification du pékin occidental avec les Palestiniens, comme en témoigne le succès de l'argument que l'on voit copié-collé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ad nauseam&lt;/i&gt; sur tous les forums : « D'accord, mais mettez-vous à la place des malheureux Israéliens qui vivent sous les tirs de roquettes, quel Etat au monde accepterait cela », etc. Ce n'est jamais à la place des Palestiniens qu'on est invité à se mettre. Le fait de vivre sous la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;menace&lt;/i&gt; d'une mort violente, menace qui se concrétise rarement, est considéré comme plus intolérable que celui de vivre avec l'omniprésence de la mort &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;effective&lt;/i&gt;, qui plus est dans des conditions matérielles et morales infernales, et de subir une occupation depuis des décennies.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'obsession de l'islamisme et l'effacement du rapport de forces réel - son inversion, même - ont été d'autant plus faciles à installer qu'ils permettent de faire l'économie de toute identification aux dominés. Et cela tombe bien, parce que justement, de toute façon, en France ou ailleurs, on ne meurt pas d'envie de se mettre à la place des dominés, d'essayer de comprendre ce qu'ils vivent ou comment ils voient les choses. On laisse désormais cet exercice pénible à ceux qui ont, dit-on, la « haine de soi ». A propos d'Amira Hass, rare journaliste israélienne à travailler dans les territoires palestiniens, un intervenant ricane sur un forum : « Plutôt qu'Amira Hass, c'est Amira Selbsthass [« haine de soi » en allemand] qu'elle devrait se nommer ! » L'opinion majoritaire, c'est que les victimes nous emmerdent avec leurs pleurnicheries, qu'elles font un drame de tout - à preuve, les dénonciations très en vogue de la « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/CHOLLET/15078&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;victimisation&lt;/a&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette profonde réticence, le refus de fournir cet effort d'identification - car cela demande bien un effort -, cet enfermement dans le confort de ses certitudes et de sa position dominante, produisent une sous-estimation permanente des souffrances de l'autre. On reste sans voix, par exemple, en entendant certains, en France, affirmer leur incrédulité quant au fait que l'histoire coloniale continuerait de produire des effets dans notre réalité présente : « C'était il y a longtemps », arguent-ils... Sous-estimation, aussi, dans tous ces discours qui affirment que l'ancien tiers-monde ne doit sa piètre situation qu'à lui-même, et non à l'héritage colonial. Pire : la possibilité même de l'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;existence&lt;/i&gt; d'un point de vue sur le monde autre que le point de vue blanc et occidental suscite le scepticisme. C'est peut-être bien cela que signifient les accusations de « relativisme culturel », si fréquentes ces dernières années à l'égard de tous ceux qui défendent encore la nécessité d'un décentrage : il n'y a au monde qu'un seul point de vue valide et respectable, c'est le point de vue occidental ; et la seule alternative offerte aux autres est soit de l'embrasser, soit de rester dans les ténèbres de leur sauvagerie.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les commentateurs occidentaux,
&lt;br /&gt;qui évoquent les &quot;sanglants attentats-suicides&quot;,
&lt;br /&gt;ne parlent jamais de la &quot;sanglante occupation&quot; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette sous-estimation du préjudice causé à l'autre, le journaliste néerlandais Joris Luyendijk la pointait en 2007 dans un article du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; intitulé « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/03/LUYENDIJK/14555&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les mots biaisés du Proche-Orient&lt;/a&gt; » : « Le mot &quot;occupation&quot; peut-il être, lui aussi, vide de sens pour les lecteurs et les téléspectateurs occidentaux ? Un tel vide expliquerait pourquoi on multiplie les pressions sur l'Autorité palestinienne pour qu'elle prouve qu'elle &quot;en fait assez contre la violence&quot; alors qu'on ne demande presque jamais aux porte-parole du gouvernement israélien s'ils &quot;en font assez contre l'occupation&quot;. Nul doute qu'en Occident le citoyen sait ce qu'est la menace terroriste, ne serait-ce que parce que les responsables politiques le lui rappellent régulièrement. Mais qui explique aux publics occidentaux la terreur qui se cache derrière le mot &quot;occupation&quot; ? Quelle que soit l'année à laquelle on se réfère, le nombre de civils palestiniens tués en raison de l'occupation israélienne est au moins trois fois supérieur à celui des civils israéliens morts à la suite d'attentats. Mais les correspondants et les commentateurs occidentaux, qui évoquent les &quot;sanglants attentats-suicides&quot;, ne parlent jamais de la &quot;sanglante occupation&quot;. » Et pourtant, imaginons un seul instant l'impact qu'aurait, par exemple, l'instauration d'un check-point tenu par des soldats hostiles dans les rues de Paris ou de New York...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Non seulement l'occupation reste une abstraction, mais on sent aussi percer l'idée qu'après tout, des métèques, semblables à ces colonisés et à ces immigrés que l'on tutoie avec mépris, ne devraient pas être aussi chatouilleux sur leur dignité ou sur les conditions de vie qu'on leur impose. N'est-ce pas leur destin naturel, après tout ? On détruit leur société ? Oui, bon, pour ce qu'elle vaut, leur société... De là à estimer que leur oppression par un peuple « civilisé » représente pour eux une chance, il n'y a qu'un pas - que Bernard-Henri Lévy, dialoguant en mars 2008 avec l'écrivain arabe israélien Sayed Kashua à l'occasion du Salon du livre de Paris, franchissait joyeusement : « Vous ne parleriez pas l'hébreu, et vous ne le parleriez pas si bien et avec tant de grâce et de talent, si l'Etat d'Israël n'existait pas », avait-il le culot prodigieux de lui dire (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-5&quot; name=&quot;nh1-5&quot; id=&quot;nh1-5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) « L'appel au boycott du Salon du livre est une prise (...)' &gt;5&lt;/a&gt;)...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Non seulement la majorité des gens, biberonnés à la propagande télévisuelle, cramponnés à leurs « principes » comme à des bouées de sauvetage, ne veulent même plus essayer de comprendre ce que vivent et ressentent des non-Blancs ou des non-Occidentaux, ne veulent plus essayer &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de se mettre à leur place&lt;/i&gt; ne serait-ce qu'un instant, mais ceux qui en ont encore le désir deviennent suspects, comme si, ce faisant, ils choisissaient leur camp, ou posaient un acte criminel. Déplacer un tant soit peu la perspective revient à trahir sa communauté, à se ranger du côté des barbares, des terroristes. Lorsqu'on a rendu compte, sur ce site, du livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les filles voilées parlent&lt;/i&gt;, les quelques mails scandalisés qu'on a reçus en retour ne disaient pas simplement, comme c'était encore le cas en 2003, quand le « débat » sur le sujet a été lancé : « Je ne suis pas d'accord avec vous. » Cette fois, ils disaient : « Je suis atterré, je suis abasourdi, moi qui aimais tant vos livres... » Autrement dit : « Je vous croyais du côté de la culture, et vous étiez du côté de la barbarie. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La divergence des points de vue, s'agissant du Proche-Orient, est particulièrement exacerbée. D'un côté, des Occidentaux, profondément marqués par le génocide des juifs d'Europe, et que le double ressort d'une mauvaise conscience mal placée et d'un vieux complexe de supériorité raciste conduit à accorder à Israël un chèque en blanc moral. De l'autre, des pays, des communautés, des individus épars, marqués par une tout autre histoire &#8212; ou pas, d'ailleurs &#8212;, qui ne comprennent pas pourquoi c'est aux Palestiniens de payer les crimes commis par des Européens ; qui sentent bien, pour certains d'entre eux, que, à travers l'abandon et l'écrasement de ce peuple, c'est leur vie à eux aussi que l'on insulte, que l'on traite pour rien ; et qui, voyant l'étau de la propagande se refermer sur eux, perdent peu à peu tout espoir de voir une issue à l'injustice. On leur souhaite de ne pas se laisser défigurer par la haine, de résister à ce que l'on veut faire d'eux. Mais il faut avouer qu'on a vu des années commencer sous des augures moins sinistres.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-1&quot; name=&quot;nb1-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Phrase citée par Desmond Tutu dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a pas d'avenir sans pardon&lt;/i&gt;, Albin Michel, 2000.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-2&quot; name=&quot;nb1-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Tzipi Livni, lors de sa visite officielle en France : « Israël se trouve en première ligne du monde libre et est attaqué car nous représentons les valeurs du monde libre, dont fait partie la France. » (« &lt;a href=&quot;http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/proche_moyenorient/20090102.OBS7981/_livni__la_situation_humanitaire_a_gaza_est_comme_elle_.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Livni : la situation humanitaire à Gaza est &quot;comme elle doit être&quot;&lt;/a&gt; », Nouvelobs.com, 4 janvier 2009.)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-3&quot; name=&quot;nb1-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Lire aussi, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; de janvier 2009, « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/GRESH/16667&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;La mémoire refoulée de l'Occident&lt;/a&gt; », par Alain Gresh.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-4&quot; name=&quot;nb1-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;PLPL-Le Plan B&lt;/i&gt; relevait par exemple, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marianne&lt;/i&gt; du 10 décembre 2001 : « La guerre des images est meurtrière pour Israël. Pour des raisons objectives, d'abord : on ne voit pas la bombe qui explose dans un bus, ni le terroriste suicidaire entraînant les passants dans la mort. La caméra arrive avec les ambulances. En revanche, la caméra est présente quand Tsahal réprime une manifestation et quand les enfants palestiniens courent sous les bombes larguées par les hélicoptères. A quoi s'ajoute le sens de la mise en scène acquis par les Palestiniens, passés maîtres en l'art des enterrements publics [sic] avec expression de la colère et de la douleur. » Commentaire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;PLPL&lt;/i&gt; préfère ne pas imaginer la réaction qui eût accueilli un texte de ce genre où les parents israéliens de victimes d'attentats suicides auraient été présentés comme une clique de simulateurs. Et leur &quot;mise en scène&quot; attribuée à une prédisposition nationale ou religieuse à la fourberie. » Voir sur le site du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Plan B&lt;/i&gt; : « &lt;a href=&quot;http://www.leplanb.org/arsenal/les-sharoniards.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les Sharoniards&lt;/a&gt; » (février 2002).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-5&quot; name=&quot;nb1-5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) « &lt;a href=&quot;http://www.liberation.fr/tribune/010176340-l-appel-au-boycott-du-salon-du-livre-est-une-prise-d-otages&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;L'appel au boycott du Salon du livre est une prise d'otages&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, 13 mars 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Struggle for time</title>
		<link>http://peripheries.net/article320.html</link>
		<dc:date>2008-10-05T10:09:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Rationalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Travail / Chômage</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu'elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l'on éprouve à garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot10.html" rel="tag"&gt;Rationalisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot8.html" rel="tag"&gt;Travail / Chômage&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot27.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton320.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;200&quot; height=&quot;151&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu'elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l'on éprouve à garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s'ancrer profondément dans le monde, est un trésor rare que l'on doit arracher à un quotidien minuté, saturé. Les penseurs du revenu garanti, l'auteur allemand d'un conte-roman sur les « voleurs de temps », un écrivain amoureux de l'héritage culturel méditerranéen : tous semblent penser que dans l'attention au temps peut résider la clé d'un changement de paradigme.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/lang.jpg' width='410' height='309' style='border-width: 0px; width:410px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_724 spip_documents' /&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a les femmes, dont leur entourage considère qu'elles doivent consacrer leur temps à leur famille, et non à elles-mêmes ; il y a les artistes ou les intellectuels, amateurs de solitude, mais que leur activité expose à des sollicitations plus nombreuses que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient faire face. Deux catégories sociales particulièrement bien placées pour observer les difficultés que l'on éprouve à garder la haute main sur l'usage de son temps. Le temps à profusion, à discrétion, le temps pour soi, celui qui permet de respirer, de divaguer, de s'ancrer profondément dans le monde, est un trésor rare que l'on doit arracher à un quotidien minuté, saturé. Les penseurs du revenu garanti, l'auteur allemand d'un conte-roman sur les « voleurs de temps », un écrivain amoureux de l'héritage culturel méditerranéen : tous semblent penser que dans l'attention au temps peut résider la clé d'un changement de paradigme. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En 1977, à l'âge de 40 ans, l'actrice norvégienne Liv Ullmann, rendue célèbre par les films d'Ingmar Bergman - dont elle était séparée et avec qui elle avait une fille -, publiait un livre de souvenirs : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Devenir&lt;/i&gt;. D'une honnêteté impressionnante, plein d'humour et d'une profonde mélancolie, il est constitué de courts chapitres alternant des récits de son enfance et de sa vie présente. Elle y raconte notamment combien elle doit lutter pour trouver le temps d'écrire, et pour obtenir que son entourage respecte cette activité :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Chaque jour, je m'efforce de faire avancer mon livre. Rien de plus difficile que d'écrire à la maison, avec le téléphone qui sonne sans arrêt, Linn [&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sa fille&lt;/i&gt;], ses nurses, les voisins. Si j'étais un homme, cela serait différent. L'activité professionnelle d'un homme a droit à beaucoup plus de considération, de même que son travail à la maison, sa fatigue, son besoin de concentration.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Essayez de dire à un enfant : &quot;Maman travaille&quot;, alors qu'il voit qu'elle est simplement assise là en train d'écrire. Expliquez à la nurse - que vous payez bien cher pour qu'elle vous remplace - que ce que vous faites est important, que cela doit être terminé pour une date donnée ; vous la verrez immanquablement partir en hochant la tête, convaincue que vous négligez votre enfant et votre foyer. Ma réussite professionnelle et mes tentatives littéraires ne compensent pas des insuffisances domestiques aussi évidentes que les miennes.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/ullmann2.jpg' width='160' height='265' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_719 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Je suis installée avec ma machine à écrire dans une pièce du sous-sol. Périodiquement, cependant, mes scrupules m'obligent à remonter dans la cuisine. Je prends un café avec la bonne, je lis quelque chose à Linn, et je réponds poliment au téléphone, comme si j'avais tout mon temps.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et pourtant, je bous d'exaspération. Qui imaginerait qu'une apparence aussi pacifique puisse cacher tant de rage ? (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En prenant le café avec une voisine, je cherche à me disculper à tout propos, car je sais qu'elle ne peut pas comprendre pourquoi ce livre est si important pour moi. Terrible &quot;culpabilité féminine&quot;. Je n'ose pas mettre de musique quand je suis en bas en train d'écrire, de peur qu'on ne s'imagine là-haut que je me prélasse. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Plutôt paradoxal, tout ça, relève-t-elle, pour quelqu'un qui écrit justement un livre afin de dire « comme il est bon de mener une vie qui vous laisse tant de liberté, tant de possibilités : &quot;Je peux me libérer à volonté, être mon propre créateur et mon propre guide. Ma croissance et mon développement dépendent de ce que j'ai choisi ou éliminé dans la vie (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-1&quot; name=&quot;nh2-1&quot; id=&quot;nh2-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Liv Ullmann, Devenir, traduit de l'anglais par Nina Godneff, (...)' &gt;1&lt;/a&gt;).&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Il adorait être en scène,
&lt;br /&gt;parce que là au moins
&lt;br /&gt;aucun appel téléphonique
&lt;br /&gt;ne pouvait l'atteindre »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Une chambre à soi et 500 livres de rente » : c'était les conditions qu'identifiait en 1929 Virginia Woolf, dans une conférence célèbre (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-2&quot; name=&quot;nh2-2&quot; id=&quot;nh2-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Virginia Woolf, Une chambre à soi, traduit de l'anglais par Clara (...)' &gt;2&lt;/a&gt;), pour qu'une femme puisse exercer une activité littéraire. Ce qui représente un bon début, certes ; mais, les questions matérielles résolues, il faut malheureusement encore compter avec les limitations imposées par la pression des regards extérieurs et la mauvaise conscience.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Liv Ullmann, qui est aussi comédienne de théâtre, évoque le musicien et humoriste danois Victor Borge « qui disait qu'il adorait être en scène, parce que là au moins aucun appel téléphonique ne pouvait l'atteindre ». Car, si les femmes éprouvent des difficultés particulières à défendre leur espace personnel, c'est aussi le cas, par exemple, de tous ceux, quel que soit leur sexe, que leur activité intellectuelle ou artistique expose publiquement, et qui doivent faire face à des sollicitations en bien plus grand nombre que celles auxquelles ils pourraient ou voudraient consacrer les maigres heures que comptent leurs journées.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le cinéaste palestinien Elia Suleiman racontait un jour - impossible de retrouver où - les circonstances de sa première rencontre avec &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Said&lt;/a&gt;. Souhaitant absolument entrer en relation avec lui, il avait forcé tous les barrages et réussi à se faufiler dans son bureau à l'université de Columbia. Là, le grand professeur, sans même relever les yeux de son travail, lui avait demandé sèchement quel motif valable il pouvait avancer pour lui voler ainsi son précieux temps. Il avait fallu au jeune homme une obstination et une sagacité à toute épreuve pour, peu à peu, réussir à l'amadouer et à gagner sa considération (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-3&quot; name=&quot;nh2-3&quot; id=&quot;nh2-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Merci à Gilles D'Elia, du site Relectures, qui a retrouvé la référence (...)' &gt;3&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Solliciteurs et sollicités&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On pourrait en déduire, de prime abord, qu'Edward Said n'était « pas sympa dans la vie », qu'il avait la grosse tête, ou qu'il se montrait ingrat ou arrogant envers ses lecteurs et admirateurs. A la réflexion, pourtant, son attitude peut aussi apparaître comme très saine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour des raisons qui tiennent à la fois à l'idéalisation des créateurs, au désir sincère et légitime d'en savoir plus sur leur activité, au petit frisson que procure la fréquentation de la célébrité, beaucoup ne peuvent se contenter de ce qu'un artiste ou un intellectuel offre à travers sa production : il leur faut entrer en contact direct avec lui ou elle, obtenir un signe qui leur soit personnellement adressé, lui soumettre leurs propres créations et réflexions. Ce genre de requête est toujours démesurément chargé d'amour-propre, d'attentes, d'enjeux : une absence de réponse ouvre un boulevard à la paranoïa, justifiée ou non ; une rebuffade semble jeter une ombre amère sur tout le plaisir qu'on a pu prendre à la fréquentation d'un auteur. (Ici, c'est à la fois la journaliste et l'indécrottable midinette qui parle, en même temps que l'arroseuse arrosée, qui n'en revient pas de constater quel faible niveau d'exposition suffit pour se retrouver à son tour confronté à cette situation - ce qui laisse imaginer, en comparaison, l'intensité vertigineuse du commerce symbolique qui doit se dérouler autour des célébrités.)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il arrive que ces tentatives s'avèrent heureuses, qu'elles aboutissent à des entretiens fructueux, produisent de belles ententes, voire des amitiés durables. Mais, comme elles impliquent, du moins au départ, une relation asymétrique, il arrive aussi qu'elles donnent lieu à des situations embarrassantes : pour le solliciteur, parce qu'il est intimidé, et parce que l'admiration n'est jamais un exercice facile ; pour le sollicité, parce qu'il doit gérer le décalage entre sa personne et les projections fantasmatiques de son lecteur, et parfois faire face à une indélicatesse intrusive un peu pénible. (Ayant, au cours d'une période de petite forme, accepté de rencontrer une lectrice de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, je l'ai entendue s'écrier qu'elle était vraiment choquée par le fossé qu'elle constatait entre la vitalité qui se dégageait de mon livre et la mine que j'avais en entrant dans le café - ce qui fait toujours plaisir.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La valse des importants,
&lt;br /&gt;des surimportants
&lt;br /&gt;et des sursurimportants&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, quelle que soit la façon dont ces rencontres se passent (bien, mal, ni bien ni mal), l'âge et la sagesse aidant ( !), on voit aussi combien un refus peut être légitime. On voit mieux ce qu'il peut y avoir de caprice et d'immaturité dans l'impossibilité de se contenter de la production publique d'un auteur, ou dans la quête d'un adoubement de sa part. Certes, la vie intellectuelle et artistique est aussi un gigantesque jeu de l'oie, ou de la courte échelle, dans lequel les cooptations, la sympathie et l'estime de quelqu'un se situant un peu ou très au-dessus de votre propre niveau de visibilité peuvent avoir un impact non négligeable sur votre parcours. Mais, d'une part, on aurait tort de surestimer le pouvoir de ceux que l'on sollicite. Cette quête éperdue d'attention, Albert Cohen, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Belle du Seigneur&lt;/i&gt;, l'a décrite sous sa forme la plus cynique dans un autre contexte - celui d'une réception à la Société des Nations -, montrant bien son absurdité :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Verres givrés en main et y contemplant les glaçons flottants, les invités importants étaient, selon leur tempérament, furieux ou mélancoliques lorsqu'ils étaient abordés ou happés au passage par un invité moins important et en conséquence inutile à leur ascension mondaine ou professionnelle. Le regard vague et l'esprit absorbé par des méditations stratégiques, feignant d'écouter le raseur qui, tout ravi de sa capture, faisait le charmant et le sympathique, ils n'en supportaient l'improductive compagnie que provisoirement et en attendant mieux, c'est-à-dire la fructueuse prise de quelque supérieur. Ils la supportaient soit parce qu'elle leur procurait un plaisir passager de puissance et d'affable mépris, soit parce qu'elle leur donnait une contenance et les préservait de la solitude, plus redoutable encore que d'être vu en conversation avec un inférieur, ne connaître personne étant le plus grand des péchés sociaux. (...) C'est pourquoi les importants, tout en marmonnant de vagues &quot;oui oui, certainement&quot;, avaient des yeux inquiets et mobiles, surveillaient la bourdonnante cohue et, sans en avoir trop l'air, la balayaient d'un regard circulaire et périodique, phare tournant, dans l'espoir du poisson de choix, un surimportant à harponner dès que possible (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-4&quot; name=&quot;nh2-4&quot; id=&quot;nh2-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Albert Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, 1968.' &gt;4&lt;/a&gt;). » « Surimportant » qui, pour sa part, bien sûr, n'a qu'une idée en tête : ferrer un « sursurimportant »...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et puis, au-delà du fait que les tentatives pour retenir l'attention d'une personne mieux introduite que vous peuvent facilement virer au fayotage ou au copinage, il est inévitable que certaines d'entre elles - la plupart, même - n'aboutissent pas : les coups de foudre sont rares. En dernière instance, le temps et la disponibilité d'esprit, qui ne sont pas illimités et n'augmentent pas miraculeusement en même temps que le niveau d'exposition, leur mettent une borne naturelle.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les livres, la musique
&lt;br /&gt;et le papier blanc »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Discutant un jour avec &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article173.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; d'un intellectuel dont nous admirions tous les deux le travail, je lui ai révélé d'un air préoccupé que, selon mes sources, le type n'était « pas commode ». Dans un rugissement de rire, il m'a répondu en substance qu'il n'en espérait pas moins d'un homme qu'il tenait en si haute estime. Dans cette optique, la muflerie d'Edward Said à l'égard d'Elia Suleiman ne serait-elle pas même, au fond, un gage de sérieux ? Un écrivain ou un intellectuel se caractérise par l'attrait particulièrement fort qu'exercent sur lui ces deux sortes d'activités éminemment chronophages que sont l'absorption du savoir ou des &#339;uvres produits par les autres, et la mise en forme, par l'écriture, de ses propres pensées et créations : qu'il soit réticent à s'en laisser distraire, après tout, c'est plutôt à son honneur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/darwich.jpg' width='160' height='302' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_720 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Le poète palestinien &lt;a href=&quot;http://www.inventaire-invention.com/lectures/chollet_darwich.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Mahmoud Darwich&lt;/a&gt; - disparu en août dernier -, recevant chez lui son confrère libanais Abdo Wazen pour une série d'entretiens (publiés en français dans le recueil &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Entretiens sur la poésie&lt;/i&gt;), lui confiait n'être pas sorti de chez lui depuis trois jours, et précisait qu'il lui arrivait parfois de rester cloîtré plus longtemps. Il expliquait :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« La maison, c'est être seul avec moi-même. C'est aussi les livres, la musique et le papier blanc. La maison est en quelque sorte une chambre d'écoute de ce que nous avons de plus profond, une tentative aussi d'investir le temps de façon efficace. (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;J'avoue que j'ai perdu un temps précieux dans les voyages et les relations sociales. Je tiens à présent à m'investir totalement dans ce qui me semble plus utile, c'est-à-dire l'écriture et la lecture. Beaucoup de gens se plaignent de la solitude, mais ce n'est pas mon cas. Je m'y suis habitué, je l'ai apprivoisée et j'ai noué avec elle une relation d'amitié très intime ! (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sans la solitude, je me sens perdu. C'est pourquoi j'y tiens - sans me couper pour autant de la vie, du réel, des gens... Je m'organise de façon à ne pas m'engloutir dans des relations sociales parfois inintéressantes (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-5&quot; name=&quot;nh2-5&quot; id=&quot;nh2-5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) Mahmoud Darwich, Entretiens sur la poésie, traduit de l'arabe par (...)' &gt;5&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un temps par essence insuffisant&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le prix attaché par l'écrivain à ses heures de solitude et de travail est d'autant plus compréhensible que le sentiment de sa propre insuffisance au regard de ses aspirations le démange, le taraude. J'ai cité dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt; le désespoir de Flaubert, exprimé dans sa correspondance : « Mais la vie est si courte ! - Il me prend envie de me casser la gueule quand je songe que je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent, et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-6&quot; name=&quot;nh2-6&quot; id=&quot;nh2-6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(6) Lettre à Louis Bouilhet, 24 août 1853. Gustave Flaubert, Correspondance, (...)' &gt;6&lt;/a&gt;). » Lui faisait écho la frustration de l'héroïne, elle-même écrivain, du roman de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article171.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Nancy Huston&lt;/a&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Instruments des ténèbres&lt;/i&gt;, constatant combien la création humaine était un processus laborieux, qui exigeait un temps exorbitant : « Le roman est d'une linéarité enrageante. Imagine-t-on Dieu en train de fabriquer Adam comme les enfants jouent au pendu : d'abord la tête, ensuite le cou et les épaules, puis un bras, puis l'autre ? ou en train de créer une galaxie étoile par étoile (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-7&quot; name=&quot;nh2-7&quot; id=&quot;nh2-7&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(7) Nancy Huston, Instruments des ténèbres, Actes Sud, 1996.' &gt;7&lt;/a&gt;) ? »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le temps de l'activité intellectuelle et créatrice est, par essence, un temps &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;insuffisant&lt;/i&gt;. On l'avait également relevé, sur ce site, dans le compte rendu de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article309.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, l'enquête du sociologue Bernard Lahire sur la vie quotidienne des écrivains (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-8&quot; name=&quot;nh2-8&quot; id=&quot;nh2-8&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(8) Bernard Lahire, La Condition littéraire - La double vie des écrivains, La (...)' &gt;8&lt;/a&gt;). Une auteure y parlait de son sentiment « de ne jamais être assez disponible, assez libre, assez tranquille, de ne jamais avoir assez de temps ». Une autre racontait comment son besoin d'écrire l'avait poussée à négliger ses proches - raison pour laquelle elle avait décidé de passer à mi-temps dans son travail, quitte à vivre avec très peu d'argent : « Je sentais que l'écriture prenait de plus en plus de place, qu'elle poussait le reste, les week-ends, les amis. J'en étais arrivée au point où je n'appréciais plus d'être dehors, en promenade, au bord de la mer. Je voulais rentrer. Retourner à la table d'écriture et travailler. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ces conditions, que l'écrivain se cramponne au temps dont il dispose, qu'il s'en montre avare, quoi de plus compréhensible ? Si sa tâche peut même l'amener à manquer de temps pour sa famille ou ses amis, comment lui en vouloir d'ignorer les sollicitations de parfaits inconnus ? Et, après tout, quel sens cela a-t-il de vouloir mettre une entrave supplémentaire à un travail qui, au départ, constitue la raison pour laquelle on éprouve à son égard de l'estime et de la reconnaissance ? Respect aux rustres et aux mégères, donc.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après avoir pendant des années sollicité des entretiens fleuves auprès de la terre entière, en prenant assez mal les éventuels refus que je pouvais essuyer, et avoir parfois abusé sans vergogne du temps de mes semblables, je me retrouve sollicitée à mon tour, et je me demande, perplexe, au nom de quoi certains peuvent bien considérer que je leur dois quelque chose et qu'ils disposent d'un droit de regard sur l'usage que je fais de mon temps. Je sais : cette prise de conscience un brin tardive m'expose à quelques sarcasmes mérités, devant lesquels je ne peux que m'incliner. Mais, n'empêche : il est frappant de constater avec quelle facilité on peut s'estimer autorisé à disposer du temps d'autrui. On s'en fait une vision abstraite, on le traite - à l'instar de toutes les ressources naturelles - comme s'il était inépuisable. Exposition publique ou pas, c'est une de ces violences minuscules que l'on inflige et subit tour à tour, sans qu'elle soit jamais pensée comme telle. C'est toujours celui qui refuse son temps qui se sent dans son tort, et rarement celui qui l'exige.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le peu de légitimité sociale accordé au besoin de garder la haute main sur son temps et de se ménager des moments de solitude est assez extraordinaire. Montrez-vous chatouilleux dans ce domaine, faites valoir, comme le héros du roman de Pierre Mari &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article62.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Résolution&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, que votre « énergie sociale n'est pas inépuisable », et on vous accusera de jouer les divas, d'être un égoïste, voire un asocial ou un déviant. Thierry Fabre, dans son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge de la pensée de midi&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-9&quot; name=&quot;nh2-9&quot; id=&quot;nh2-9&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(9) Thierry Fabre, Eloge de la pensée de midi, Actes Sud, 2007.' &gt;9&lt;/a&gt;), cite cette profonde vérité formulée par Sénèque : « Personne ne revendique le droit d'être à soi-même, alors qu'on ne trouve jamais de temps pour soi-même... On est parcimonieux s'il s'agit de garder intact son patrimoine ; mais quand il s'agit de perdre son temps, on est prodigue dans le seul domaine où l'avarice serait honorable. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un pachyderme
&lt;br /&gt;sur une coquille de noix&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le temps serait-il la valeur la plus sous-estimée de notre société ? Oh, bien sûr : pas un manuel de développement personnel, pas un magazine qui ne vous enjoigne de « prendre du temps pour vous », sur un tapis de yoga ou dans un bain moussant ; ou encore, de vous ménager des moments d'exclusivité mutuelle pour assurer la longévité de votre couple. C'est sans doute là l'un des exemples les plus flagrants de ces « injonctions paradoxales » ou « doubles contraintes » typiques du monde moderne. Car, par ailleurs, le mode de vie considéré par cette même société comme « normal », et qui est le lot du plus grand nombre, rend très acrobatique, voire carrément impossible, la mise en pratique de ces sages recommandations.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Premier poste dévoreur de temps, et qui vous arrache à vous-même - le poste dans lequel l'auteure citée par Bernard Lahire avait courageusement choisi de sabrer : le travail. Un boulot, dans un emploi du temps, c'est un pachyderme sur une coquille de noix. Récemment, la préparation d'un numéro de &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/mav/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Manière de voir&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; consacré aux « Révoltés du travail » (en kiosques le 15 janvier 2009) a été l'occasion de retrouver un article d'André Gorz paru en 1993 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; sous le titre « Bâtir la civilisation du temps libéré » : six mots qui résument à la perfection le seul objectif politique vraiment excitant, à mes yeux, que l'on puisse se fixer pour les prochaines années.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un sujet ô combien sensible : en France, la loi sur les 35 heures, sous le gouvernement Jospin, en 1997, a été accompagnée de concessions aux employeurs qui en faisaient un cadeau empoisonné pour nombre de salariés ; ce qui n'a pas empêché le patronat de pousser des cris d'orfraie, ni le président démissionnaire du Conseil national du patronat français (CNPF), Jean Gandois, d'appeler de ses v&#339;ux un « tueur » pour lui succéder - ce qui serait bientôt fait avec l'entrée en scène d'Ernest-Antoine Seillière et la naissance du Mouvement des entreprises de France (Medef). Déjà bien timide, cette avancée est actuellement balayée par la droite, laissant supposer que l'objectif politique d'une réduction conséquente du temps de travail exige une certaine pugnacité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais le problème, il faut le noter, ne tient pas seulement à la durée légale du travail. Il s'y ajoute le même genre de contrainte que celle, spécifique aux femmes, décrite par Liv Ullmann : une difficulté supplémentaire liée non à des conditions matérielles, mais à un état d'esprit, à une idéologie invisible, à des présupposés conscients ou non. Le culte du travail oblige le salarié non seulement à être là, mais aussi à ne pas mégoter sur son temps. Ce présentéisme imprègne les relations hiérarchiques, mais aussi les relations entre collègues : dans toutes les entreprises du monde où les horaires sont un peu lâches, une bonne partie des ragots de couloirs doivent porter sur le fait que hier, untel est parti à seize heures, que tel autre est encore en vacances, ou encore malade, et que décidément il exagère, d'autant que soi-même, on est parti à vingt heures, on se tue à la tâche, etc. S'il est compréhensible que la répartition, rarement tout à fait équilibrée, d'une charge de travail au sein d'une équipe suscite des conflits et des tensions, il s'y ajoute peut-être bien un élément irrationnel, lié à une mentalité sacrificielle qu'on a déjà eu l'occasion de décrire sur ce site, sous le titre « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article217.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;J'en chie, donc je suis&lt;/a&gt; » (mais aussi, en termes plus policés et de manière plus approfondie, au chapitre de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/i&gt; intitulé « Moloch »). Une mentalité qui considère que, plus on renonce ostensiblement à son temps et à son bien-être, plus on va contre ses propres dispositions, y compris en sacrifiant son temps - serait-ce en pure perte et sans rapport réel avec le travail effectué -, plus on peut se sentir conforté dans son mérite et sa légitimité ; que, conformément à l'étymologie souvent rappelée du mot « travail » (« tripalium », « instrument de torture »), on ne « travaille » vraiment que si on y laisse des plumes - y compris des plumes temporelles.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les victimes les plus directes de cette logique de révérence obligée à l'égard du travail salarié sont sans conteste les chômeurs, contraints de brader leur temps pour accepter des boulots qui ne leur rapportent parfois que quelques cacahuètes de plus que les minimas sociaux ; et ce, comme l'écrit Olivier Cyran à propos du Revenu de solidarité active (RSA), « au mépris de leurs envies, de leurs besoins, de leurs projets ou de leurs compétences. Implacable ironie d'une société rompue au culte de l'individu, qui nie le droit du quidam à préserver son individualité sur le marché du travail » (« Un emploi de merde sinon rien », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article319.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;CQFD&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; n° 59, septembre 2008).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Libérer le temps,
&lt;br /&gt;un enjeu de civilisation&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Avec leurs visées esclavagistes, les politiques de « remise au travail » se fondent sur le présupposé que le chômeur est un être désorienté, démuni, qui ne souffre pas tant de l'insuffisance de ses revenus que d'un trop-plein de temps qu'il ne sait comment occuper. Développer son autonomie, trouver le principe de son activité en soi-même et non dans une injonction extérieure, « se faire de la solitude une amie », comme disait Mahmoud Darwich, c'est donc aussi se rendre résistant à une exploitation qui prend des formes de plus en plus virulentes. Autre aspect qui fait la pertinence de l'objectif politique d'une réduction massive du temps de travail : il est porteur d'un enjeu de civilisation et d'émancipation qui n'a encore jamais été exploré, si ce n'est à la marge, dans l'histoire humaine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Précisions que cet enjeu d'émancipation concerne le rapport de chacun à lui-même, certes, mais aussi aux autres. Il s'agit de libérer du temps « pour soi », mais c'est aussi tout notre mode de relation qui, par ricochet, s'en trouverait modifié. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, le film de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article73.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Gébé&lt;/a&gt; et Jacques Doillon qui imaginait une grève générale définitive au cours de laquelle la société tout entière désertait le turbin, un personnage disait à un autre : « Je sais qu'on n'a rien à se dire. Mais je sais aussi qu'on a le temps de chercher ; et je sens qu'on va trouver des choses qui n'ont encore jamais été dites. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On peut déjà l'observer dans les petites communautés qui expérimentent des modes de vie alternatifs, et par exemple dans les squats qui ont longtemps été si nombreux et dynamiques à Genève, avant d'être décimés par une répression féroce depuis quelques années : ceux qui y vivent &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ont le temps&lt;/i&gt;. Contrairement à ce que prétend le pékin aigri qui veut n'y voir qu'une combine pour « ne pas payer de loyer » - si lui-même a le sentiment de se faire gruger, il veut au moins pouvoir se consoler en se disant qu'il en va de même pour tout le monde, et le squatter lui gâche ce bonheur simple -, la vie dans un squat, en permettant de subsister de bouts de ficelle, parce qu'on n'a pas de loyer à payer, oui, en effet, et qu'on peut mettre certaines ressources en commun, dégage un pan de temps gigantesque, et permet une disponibilité, une solidarité et une entraide qui vont de soi, au point de ne même pas être pensées comme telles, parfois. Tandis que le travailleur ordinaire, le bon citoyen qui travaille à plein temps et paie son loyer, est tellement sous pression qu'il a envie d'étrangler sa concierge lorsqu'elle lui tient la jambe dix minutes dans l'escalier, ou sa grand-mère impotente qui a besoin qu'on lui fasse ses courses.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Des existences asphyxiées&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Actuellement, les hommes et les femmes sont d'autant plus dépossédés de leur temps que la double contrainte est en fait triple : le même idéal de réussite qui vous enjoint d'avoir un travail valorisant - c'est-à-dire aux horaires envahissants - tout en « prenant du temps pour vous » vous présente aussi comme incontournable le fait de fonder une famille. Le quotidien devient ainsi une course perpétuelle, épuisante ; l'emploi du temps, strictement minuté, se transforme en carcan. Le choix de renoncer soit au travail, soit aux enfants, c'est-à-dire d'éliminer l'un des termes de l'équation pour mieux profiter de celui que l'on conserve, et se donner accessoirement une chance de voir la couleur de ce fameux « temps pour soi », peut être une solution. Mais c'est une solution qui montre vite ses limites : lâcher le travail salarié, c'est faire une croix sur l'indépendance financière vis-à-vis de son conjoint, ce qui pose d'autres problèmes ; quant au renoncement à la procréation, il &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article308.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;peut être bien vécu&lt;/a&gt;, mais que penser d'une société qui fait payer aussi cher à ses membres leur choix de mettre un enfant au monde ? Qui les oblige bien souvent à choisir entre leur progéniture et leurs aspirations personnelles ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans bien des cas, d'ailleurs, et en particulier pour les femmes, il n'est même pas envisageable de renoncer à un terme de l'équation : en France, depuis vingt-cinq ans, bien des femmes occupent un emploi à temps partiel, alors qu'elles souhaiteraient un plein temps ; c'est-à-dire qu'elles ne peuvent pas se permettre de ne pas travailler, mais qu'elles n'y gagnent pas pour autant leur autonomie financière. Alors que leurs aînées se sont battues pour qu'elles puissent tout concilier - travail, maternité, épanouissement individuel -, elles voient tous ces attributs se vider de leur contenu et leur glisser entre les doigts comme du sable (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-10&quot; name=&quot;nh2-10&quot; id=&quot;nh2-10&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(10) Lire « Les acquis féministes sont-ils irréversibles ? », Le Monde (...)' &gt;10&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Une diminution drastique du temps de travail considéré comme « normal », et le découplage, à travers le revenu garanti prôné par André Gorz et d'autres, du travail et des moyens de subsistance, permettrait de réoxygéner nos existences asphyxiées, de remettre du sens et du plaisir dans tout ce que le mode de vie dominant transforme en simulacres absurdes, en corvées exaspérantes, en ébauches vite avortées. Pour l'heure, la place prise par le travail rémunéré, à la fois en heures d'horloge et dans les têtes, oblige à tasser dans ses interstices une foule d'occupations et d'aspirations qui auraient besoin de bien plus de temps pour s'accomplir ou s'épanouir, et condamne les travailleurs à une vie perpétuellement diminuée, amputée.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;center&quot;&gt;
&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/chaplin.jpg' width='410' height='332' style='border-width: 0px; width:410px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_721 spip_documents' /&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ils ont conscience de ce renoncement, de cette spoliation ; mais, au lieu d'en faire une force contestataire, constructive, ils l'expriment le plus souvent sur un mode négatif. Une femme qui avait pendant plusieurs années tenu des chambres d'hôte m'expliquait un jour pourquoi elle avait décidé d'arrêter : elle ne supportait plus les caprices des clients, ni leur agressivité dès lors que tout n'était pas aussi parfait qu'ils l'exigeaient. Leurs quelques jours de vacances étaient à ce point surinvestis d'attentes, ils étaient censés les dédommager de tant de frustrations, que cela les rendait odieux.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Donner du jeu au temps&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est le problème du temps libre, quand il doit s'arracher à un agenda surencombré : obéissant à une logique mystérieuse, il se montre bien plus rétif, bien moins facile à rentabiliser, à dompter, à uniformiser, à rendre maniable et prévisible que le temps travaillé. Thierry Fabre pointe cette tendance de l'homme occidental à vouloir « plier le monde sous l'empire de sa seule volonté », y compris dans son rapport au temps ; dans son orgueil, il « abolit toutes les limites et bouleverse l'ordre du temps, le temps du sablier comme le temps climatique ». La pollution du temps serait-elle l'autre dimension, dramatiquement négligée, celle-là, du désastre écologique produit par le modèle occidental ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On ne peut pas décréter - même si on le fait quand même, bien sûr, faute de mieux - qu'on va « prendre du temps pour soi » entre 17h15 et 18h30, par exemple ; ou même entre vendredi et dimanche. Pour profiter pleinement de ce temps, il vaut mieux ne pas être aux abois ; il faut pouvoir lui donner un peu de jeu, être disposé à accepter d'en passer une partie parfois importante à se retourner, à récupérer de la fatigue accumulée, à faire face à des contrariétés imprévues, ou encore à laisser se dissiper des idées noires d'origine plus ou moins identifiée qui le rendent stérile. Le temps libre ne peut pas être vraiment libre s'il doit se réduire à un résidu, à un déchet du temps travaillé, s'il reste sous son empire, s'il perpétue sa logique. Pour que ses pouvoirs agissent, il faut s'en offrir par grosses tranches généreuses, et non avec cette parcimonie dérisoire. On pense au mépris que manifeste Simon Tanner, le héros des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Enfants Tanner&lt;/i&gt; de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article239.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Robert Walser&lt;/a&gt;, dans son discours à un employeur potentiel (ce garçon a une manière très personnelle de parler aux employeurs), pour le concept même de vacances :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/walser-2.jpg' width='150' height='243' style='float: right; border-width: 0px; width:150px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_726 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« Qu'est-ce que ça fait d'être en route, même s'il pleut, même s'il neige, quand on a un corps solide et pas de soucis en tête ? Vous, dans votre coin, vous ne pouvez pas vous imaginer comme c'est merveilleux de marcher sur les routes. Il y a de la poussière, bon, et alors, qui va s'en faire pour cela ? Plus tard on cherche une petite place au frais à la lisière d'un bois, où l'on s'étend et d'où l'on aperçoit un paysage magnifique, de sorte que tous vos sens se reposent de la façon la plus naturelle et que vos pensées se mettent à penser tout à leur aise. Vous me direz que c'est à la portée de tout le monde, de vous-même, par exemple, pendant vos vacances. Mais qu'est-ce que c'est que ça, les vacances ! Laissez-moi rire. Je n'ai rien à faire de vos vacances. Je les hais, vos vacances, tout simplement. N'allez surtout pas me donner un poste avec des vacances. Cela ne présente pas le moindre intérêt pour moi, j'en mourrais, c'est simple, si j'avais des vacances. Je veux lutter avec la vie, moi, jusqu'à l'épuisement s'il le faut, je ne veux pas plus de la liberté que du confort, je hais la liberté, si je dois la ramasser comme un os qu'on jette à un chien. Voilà ce que j'en fais de vos vacances (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-11&quot; name=&quot;nh2-11&quot; id=&quot;nh2-11&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(11) Robert Walser, Les Enfants Tanner, traduit de l'allemand par (...)' &gt;11&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'enjeu n'est donc pas, ou pas seulement, de se battre pour gagner sur la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quantité&lt;/i&gt; de temps dont on dispose, mais sur sa qualité. Pour Thierry Fabre, c'est même dans la recherche d'un autre rapport au temps que réside la clé d'un changement de paradigme. De nombreux artistes, à commencer par le Chaplin des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Temps modernes&lt;/i&gt;, rappelle-t-il, ont vu très tôt que l'industrialisation, la rationalisation maladive de tous les secteurs de l'existence - ce que Jean-François Billeter, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Chine trois fois muette&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, appelle la « réaction en chaîne » -, en bouleversant le rapport au temps, en le mécanisant, expulsait les hommes de leur propre vie et du monde. La « pensée de midi », affirme-t-il - il dirige par ailleurs &lt;a href=&quot;http://www.lapenseedemidi.org&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;une revue qui porte ce nom&lt;/a&gt; -, c'est-à-dire la revisitation de l'héritage méditerranéen, recèle des richesses précieuses pour nous aider à lutter contre cette malédiction et à chercher « un nouvel art d'habiter le temps », un « temps à hauteur d'homme ». La sagesse locale ne dit-elle pas que « l'on ne fait pas mûrir les olives plus vite » ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/fabre.jpg' width='160' height='304' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_722 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Au fil des pages, Fabre puise aux sources d'auteurs de toutes les rives et de toutes les époques, et cite par exemple un empereur et philosophe romain qui écrivait : « Ce petit instant du temps de la vie, le traverser en se conformant à sa nature, partir de bonne humeur, comme tombe une olive mûre, qui bénit la terre qui l'a portée et rend grâce à l'arbre qui l'a fait pousser. » Et il commente : « Marc Aurèle nous dit, avec une grande simplicité, cet art de traverser le temps qui fait une vie, ce besoin de suivre sa nature propre, de se mettre à l'écoute du souffle qui donne à l'être la plénitude de son rythme. Il est une musicalité de l'être dont chacun a le secret, dont chacun cherche l'avènement parmi les désordre et les chaos du quotidien. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De même, son propos n'est pas d'opposer l'oisiveté au travail, mais de revisiter le rapport qui les unit, pour en refaire les deux temps d'une même respiration, et rendre ainsi son intégrité à l'activité humaine :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Tout l'art de faire consiste à ne pas laisser le travail envahir la totalité de l'être. Il répond à l'indispensable et occupe une place centrale qui n'asservit pas le désir de vivre et le besoin de prendre un peu de repos. La sieste n'est pas le paradis du fainéant mais l'oasis nécessaire à l'actif qui cherche à vivre pleinement sa journée. Deux journées en une, entrecoupée de ce moment de silence et d'abandon où l'imagination vagabonde, le plaisir se devine et le corps se recharge. (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne s'agit pas de sortir du temps du monde, pas plus que de renoncer à l'exigence du travail bien accompli. La force des choses a sa nécessité qui nous entraîne et ses règles qui nous contraignent. Mais sur cette pointe du temps il est possible de mieux nous accorder à nos horloges intérieures, de ne pas laisser la course aux choses nous entraîner vers la sarabande du néant. Le vide creuse en nous son sillage et le désir factice, sans cesse réactivé par l'empire de la publicité, entrave la vivacité et la plénitude de notre rapport au monde. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Momo contre les voleurs de temps&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'une des &#339;uvres de fiction qui expriment avec le plus de force et d'éloquence les enjeux de cette bataille pour le temps est sans conteste &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Momo&lt;/i&gt;, de l'Allemand Michael Ende (plus connu pour son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Histoire sans fin&lt;/i&gt;, qui d'ailleurs vaut mille fois mieux que la très plate adaptation cinématographique dont elle a fait l'objet). Ce « conte-roman » qui date de 1973 (titre original : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Momo, ein Märchen-Roman&lt;/i&gt;) est paru en français en 1980 aux éditions Stock, dans la collection « Bel Oranger » dirigée par &lt;a href=&quot;http://www.larevuedesressources.org/auteur.php3?id_auteur=33&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;André Bay&lt;/a&gt; (qui avait aussi eu le bon goût d'y publier &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article70.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Harry Martinson&lt;/a&gt;). Traduit dans le monde entier, il est malheureusement devenu introuvable en français : si par miracle un éditeur jeunesse pouvait passer sur cette page...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/momo1.jpg' width='200' height='280' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_725 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Il faut croire que Michael Ende, plus ou moins consciemment, partageait la foi de Thierry Fabre dans l'héritage méditerranéen : sa Momo est une petite fille solitaire qui a élu domicile sous les ruines d'un amphithéâtre romain à l'abandon, en périphérie d'une grande ville du Sud. Pauvre et sans instruction, elle dispose pourtant d'un trésor inestimable : elle a du temps à profusion. Du jour où ils font sa connaissance, les habitants de la ville s'attachent profondément à elle. Ils viennent la voir pour lui parler, et, même si elle ne dit rien, elle écoute avec une telle intensité qu'ils voient leurs problèmes résolus. Les enfants adorent se retrouver à l'amphithéâtre pour jouer, car ils ne jouent jamais aussi bien que quand elle est avec eux. C'est que le don d'écoute de Momo va de pair avec une imagination puissante, qui n'est pas sans lien avec sa capacité à écouter l'univers entier :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Certains soirs, après le départ de tous ses amis, elle restait assise, longtemps encore, seule au milieu de son vieil amphithéâtre au-dessus duquel, telle une coupole, s'étendait le ciel étoilé : elle écoutait le grand silence. Elle avait alors l'impression d'être assise au milieu d'une immense oreille cherchant à capter les bruits dans le monde des étoiles. C'était comme si elle écoutait une musique très douce et très puissante à la fois qui lui allait mystérieusement droit au c&#339;ur. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les hommes,
&lt;br /&gt;ils sont ici de trop, et depuis longtemps !
&lt;br /&gt;Ils ont tout fait eux-mêmes
&lt;br /&gt;pour ne plus avoir leur place
&lt;br /&gt;sur cette terre »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Autrement dit, Momo possède comme personne le secret de cette « musicalité de l'être » dont parle aussi Thierry Fabre. Mais un jour, d'étranges « hommes en gris » commencent à hanter les rues de la ville. Peu à peu, ils persuadent les habitants que leurs occupations quotidiennes - bavarder avec les clients quand ils sont coiffeurs ou restaurateurs, chanter dans une chorale, s'occuper de leur vieille mère, rendre visite à une amante secrète, jouer, dormir, rêvasser en regardant par la fenêtre... - représentent des « pertes de temps ». Ils leur proposent d'ouvrir un compte dans leur « caisse d'épargne du temps ». Dès lors, Momo ne reconnaît plus ses amis : ils désertent l'amphithéâtre, passent leur vie à courir sans savoir derrière quoi, n'ont plus de temps à se consacrer les uns aux autres. L'obsession de la rentabilité et de la réussite matérielle, le repli sur soi, l'acrimonie, dominent les relations sociales.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les voleurs de temps prospèrent ; bientôt, les hommes en gris seront les maîtres du monde, évinçant définitivement les humains : « Les hommes, ils sont ici de trop, et depuis longtemps ! grince l'un d'entre eux. Ils ont tout fait eux-mêmes pour ne plus avoir leur place sur cette terre. » Ces sinistres personnages empestent l'atmosphère de la fumée des cigares gris qu'ils ont continuellement à la bouche, et qui les maintiennent en vie. Ce qui part en fumée avec ces cigares, c'est le temps auquel les hommes ont renoncé : ils sont fabriqués avec les pétales des magnifiques fleurs éphémères, toutes uniques, qui le symbolisent. A croire que la corruption du temps est bien une forme de pollution, décidément...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr, les hommes en gris ont tôt fait de repérer Momo, cette sauvageonne à la tignasse en bataille qui représente le seul obstacle sérieux à leurs projets. Menacée, la petite fille, dans sa fuite, va découvrir la Maison de Nulle-Part, où vit l'étrange Maître Hora (qui prépare un chocolat chaud fameux). Celui-ci possède, entre mille autres trésors, une montre qui indique les heures célestes :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Les heures célestes sont des moments tout à fait exceptionnels au cours de la vie où chaque chose et chaque être, jusqu'aux étoiles les plus éloignées, s'entendent mystérieusement. Cela peut donner lieu à des événements uniques et mystérieux, eux aussi. Hélas ! les êtres humains ne savent pas saisir ces moments rares et, le plus souvent, les heures célestes passent inaperçues. Mais si quelqu'un les reconnaît, il se passe alors des choses importantes dans le monde (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2-12&quot; name=&quot;nh2-12&quot; id=&quot;nh2-12&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(12) Michael Ende, Momo, traduit de l'allemand par Marianne Strauss, (...)' &gt;12&lt;/a&gt;). »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.thienemann.de/me/schildkroeten.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/kassiopeia2.jpg' width='211' height='178' style='float: right; border-width: 0px; width:211px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_723 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Maître Hora est assisté de Kassiopeïa, une &lt;a href=&quot;http://www.thienemann.de/me/schildkroeten.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;tortue&lt;/a&gt; initiée au secret du temps et aux vertus de la lenteur, qui communique grâce aux lettres lumineuses qui s'affichent sur sa carapace. Une fleur éphémère dans une main, Kassiopeïa sous l'autre bras, Momo, vêtue de sa robe rapiécée et de son veston d'homme trop grand pour elle, s'en va affronter les hommes en gris.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Prendre du temps pour soi » ? Le détail que les magazines oublient de mentionner quand ils donnent ce genre de conseil, c'est que, pour pouvoir réellement le mettre en pratique, il faudrait commencer par, en gros, abattre le capitalisme. Autant dire que ce n'est pas gagné. En attendant, tout ce que l'on peut espérer, c'est de voir passer de temps en temps, en lisière de son champ de vision et de sa vie, l'ombre furtive de Kassiopeïa.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet
&lt;br /&gt;Images&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Metropolis&lt;/i&gt;, de Fritz Lang ;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Temps modernes&lt;/i&gt;, de Charlie Chaplin&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-1&quot; name=&quot;nb2-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Liv Ullmann, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Devenir&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Nina Godneff, Stock, 1977.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-2&quot; name=&quot;nb2-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Virginia Woolf, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une chambre à soi&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Clara Malraux, 10/18.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-3&quot; name=&quot;nb2-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Merci à Gilles D'Elia, du site &lt;a href=&quot;http://www.relectures.org/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Relectures&lt;/a&gt;, qui a retrouvé la référence : c'était dans une tribune, intitulée « La passion de Said était la justice », parue dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; du 30 octobre 2003. Voici le récit exact : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je frappai à la porte et entrai, pour être immédiatement interrompu dans mon élan. Tout au bout du gigantesque bureau qu'il occupait à l'université de Columbia, à New York, Edward Said était assis à sa table de travail et me fixait du regard, derrière ses lunettes juchées au bout du nez. &lt;/i&gt;&quot;Restez où vous êtes ! &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;me lança-t-il&lt;/i&gt;. Je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous me voulez, mais je suis sûr de ne pouvoir vous être d'aucune aide, alors pourquoi perdre votre temps et me faire perdre le mien ?&quot; &quot;Bien&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, répondis-je&lt;/i&gt;, en ce cas je considère avoir droit au quart d'heure qui m'a été accordé, après le mal que je me suis donné pour l'obtenir. Tout ce que je vous demande, c'est de passer l'intégralité de ce laps de temps ici même. Une fois qu'il sera écoulé, je m'en irai.&quot; &quot;Si c'est ce que vous voulez, faites donc&quot;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, déclara-t-il. Je m'avançai jusqu'à lui, tirai à moi la chaise qui faisait face à son bureau et jetai un regard sur ma montre pour ne pas perdre l'heure de vue. Ayant attrapé quelques journaux à portée de main sur une étagère derrière moi, je me mis à les feuilleter. Lui se remit au travail, se plongeant dans ses papiers. Un silence s'ensuivit, de courte durée. Soudain, Edward releva la tête de sa paperasse, la laissa choir et déclara :&lt;/i&gt; &quot;Je me rends. Vous avez déjeuné ? C'est moi qui régale.&quot; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-4&quot; name=&quot;nb2-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Albert Cohen, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Belle du Seigneur&lt;/i&gt;, Gallimard, 1968.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-5&quot; name=&quot;nb2-5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) Mahmoud Darwich, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Entretiens sur la poésie&lt;/i&gt;, traduit de l'arabe par Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-6&quot; name=&quot;nb2-6&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;6&lt;/a&gt;) Lettre à Louis Bouilhet, 24 août 1853. Gustave Flaubert, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Correspondance&lt;/i&gt;, Folio Classique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-7&quot; name=&quot;nb2-7&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;7&lt;/a&gt;) Nancy Huston, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Instruments des ténèbres&lt;/i&gt;, Actes Sud, 1996.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-8&quot; name=&quot;nb2-8&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;8&lt;/a&gt;) Bernard Lahire, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire - La double vie des écrivains&lt;/i&gt;, La Découverte, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-9&quot; name=&quot;nb2-9&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;9&lt;/a&gt;) Thierry Fabre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge de la pensée de midi&lt;/i&gt;, Actes Sud, 2007.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-10&quot; name=&quot;nb2-10&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;10&lt;/a&gt;) Lire « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/CHOLLET/14649&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les acquis féministes sont-ils irréversibles ?&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-11&quot; name=&quot;nb2-11&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;11&lt;/a&gt;) Robert Walser, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Enfants Tanner&lt;/i&gt;, traduit de l'allemand par Jean Launay, Folio Gallimard, 1992 (1907).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2-12&quot; name=&quot;nb2-12&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;12&lt;/a&gt;) Michael Ende, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Momo&lt;/i&gt;, traduit de l'allemand par Marianne Strauss, Stock, « Bel Oranger », 1980 (1973).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Rêver contre soi-même</title>
		<link>http://peripheries.net/article311.html</link>
		<dc:date>2007-05-28T12:57:43Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Altermondialisme</dc:subject>
		<dc:subject>Nihilisme</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>

		<description>Au cours de la campagne présidentielle, beaucoup, effarés de voir tant d'agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, ont tenté de leur montrer qu'ils agissaient ainsi contre leurs intérêts objectifs. Cette démarche était bien sûr nécessaire, mais pas forcément suffisante : ce qui n'a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. La droite doit aussi sa victoire à la séduction de l'imaginaire qu'elle a su imposer, en particulier à travers le thème de la success story, si présent (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot3.html" rel="tag"&gt;Altermondialisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot9.html" rel="tag"&gt;Nihilisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot27.html" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton311.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;160&quot; height=&quot;200&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Au cours de la campagne présidentielle, beaucoup, effarés de voir tant d'agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, ont tenté de leur montrer qu'ils agissaient ainsi contre leurs intérêts objectifs. Cette démarche était bien sûr nécessaire, mais pas forcément suffisante : ce qui n'a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. La droite doit aussi sa victoire à la séduction de l'imaginaire qu'elle a su imposer, en particulier à travers le thème de la success story, si présent dans la culture de masse que nos cerveaux y ont développé une accoutumance pavlovienne. Idées, rêves, représentations : l'univers mental de la gauche, quant à lui, est peut-être plus anémié et discrédité que jamais. Cela s'explique notamment par sa hantise de la dérive ou de la trahison, qui, toute compréhensible qu'elle soit, l'amène à se vivre comme un camp retranché - au risque de voir les provisions intellectuelles s'épuiser. Mais aussi par son refus de porter la moindre attention aux formes ou aux représentations, perçue comme une compromission avec les méthodes de communication de la droite ou des socialistes - alors que la vitalité des formes est indissociable de celle de la pensée.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;28 mai 2007&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;/ br&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article315.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/RDDpetit.jpg' width='70' height='102' style='float: right; border-width: 0px; width:70px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_701 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Un livre prolongeant cet article, intitulé&lt;/strong&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article315.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Rêves de droite - Défaire l'imaginaire sarkozyste&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;est disponible depuis le
&lt;br /&gt;6 mars 2008 aux éditions La Découverte, dans la collection « &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;http://www.editions-zones.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Zones&lt;/a&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; ».&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En 2000, aux Etats-Unis, un sondage commandé par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Time Magazine&lt;/i&gt; avait révélé que, quand on demandait aux gens s'ils pensaient faire partie du 1% des Américains les plus riches, 19% répondaient affirmativement, tandis qu'un autre 20% estimait que ça ne saurait tarder. L'éditorialiste David Brooks l'avait cité dans un article du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;New York Times&lt;/i&gt; intitulé « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.chud.com/forums/archive/index.php/t-44890.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Pourquoi les Américains des classes moyennes votent comme les riches - le triomphe de l'espoir sur l'intérêt propre&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; » (12 janvier 2003). Ce sondage, disait-il, éclaire les raisons pour lesquelles l'électorat réagit avec hostilité aux mesures visant à taxer les riches : parce qu'il juge que celles-ci lèsent ses propres intérêts de futur riche. Dans ce pays, personne n'est pauvre : tout le monde est pré-riche. L'Américain moyen ne considère pas les riches comme ses ennemis de classe : il admire leur réussite, présentée partout comme un gage de vertu et de bonheur, et il est bien décidé à devenir comme eux. A ses yeux, ils n'accaparent pas des biens dont une part devrait lui revenir : ils les ont créés à partir de rien, et il ne tient qu'à lui de les imiter (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-1&quot; name=&quot;nh3-1&quot; id=&quot;nh3-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Un mythe repris par l'UMP lors de la campagne présidentielle, (...)' &gt;1&lt;/a&gt;). Il ne veut surtout pas qu'on les oblige à partager ou à redistribuer ne serait-ce qu'une petite part de leur fortune : cela égratignerait le rêve. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pensez-vous vraiment&lt;/i&gt;, interrogeait David Brooks,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; qu'une nation qui regarde Katie Couric&lt;/i&gt; [présentatrice du journal du matin sur NBC, passée depuis au journal du soir sur CBS] &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le matin, Tom Hanks le soir et Michael Jordan le week-end entretient une profonde animosité à l'égard des nantis ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et autodépréciative qui lui interdit de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comparer&lt;/i&gt; son sort à celui des riches pour revendiquer sans complexes le partage des richesses. En même temps, il &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'identifie&lt;/i&gt; à ses semblables, salariés ou chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie du libéralisme a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'identifie&lt;/i&gt; aux riches, et il se &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;compare&lt;/i&gt; à ceux qui partagent sa condition : l'immigré toucherait des allocs et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui se lève à l'aube pour aller trimer... Bien sûr, on peut essayer de le raisonner ; on peut lui dire qu'il faut se méfier de ces fausses évidences dont, en France, Le Pen, puis le clan Sarkozy, se sont fait une spécialité : son intérêt objectif, en tant que travailleur, ce serait au contraire que les chômeurs ronflent béatement jusqu'à des deux heures de l'après-midi, puisque, s'ils sont obligés d'accepter n'importe quel boulot, cela tire vers le bas le niveau des rémunérations et des conditions de travail de l'ensemble des salariés - y compris les siennes. On peut essayer de lui démontrer par a + b qu'il se trompe d'ennemis, et qu'il ferait mieux de réserver sa défiance et son animosité à ces politiciens méphitiques qui encouragent en lui l'aigreur et le ressentiment les plus infects.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi vouloir encore
&lt;br /&gt;changer les choses si,
&lt;br /&gt;à n'importe quel moment,
&lt;br /&gt;un coup de chance,
&lt;br /&gt;ou vos efforts acharnés,
&lt;br /&gt;peuvent vous propulser
&lt;br /&gt;hors de ce merdier ?&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On est forcément tenté d'argumenter, et il faut le faire ; mais il faut peut-être aussi être conscient que ça ne suffit pas. Tous ceux qui, en France, ces derniers mois, éc&#339;urés d'entendre des types nés avec une cuillère en or dans la bouche marteler sur toutes les antennes les vertus du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mérite&lt;/i&gt; », effarés de voir tant d'agneaux se préparer à voter avec enthousiasme pour le grand méchant loup, se sont époumonés à dénoncer l'arnaque et à en démonter les mécanismes - en vain -, ont peut-être négligé un fait capital : ce qui n'a pas été fait par la raison ne peut pas être défait par la raison. Quand on a consacré &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;un livre&lt;/a&gt; à tenter de démêler les formes de rêve bénéfiques de celles qui travaillent contre le rêveur, l'élection présidentielle apparaît comme le triomphe éclatant des secondes. Comme cela a été abondamment souligné depuis le 6 mai au soir, lorsque nos yeux se sont brutalement dessillés en même temps que la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marseillaise&lt;/i&gt; de Mireille Mathieu nous déchirait les tympans, en France, les noces de la politique et du showbiz ont été un peu plus tardives qu'ailleurs, mais elles ont fini par se produire aussi (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-2&quot; name=&quot;nh3-2&quot; id=&quot;nh3-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Il suffit pour s'en persuader de faire un petit tour sur le site (...)' &gt;2&lt;/a&gt;). Il était inexorable qu'elles finissent par se produire. Comme celle d'un Berlusconi ou d'un Reagan - qui ne venait pas du cinéma par hasard, et qui ne faisait qu'accentuer une tendance amorcée avec Kennedy -, la victoire de Nicolas Sarkozy en France résulte d'une manipulation à grande échelle des imaginaires. Elle a été préparée par vingt ans de TF1 et de M6, de presse &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;people&lt;/i&gt;, de jeux télévisés, de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Star Ac&lt;/i&gt; et de superproductions hollywoodiennes. Pour pouvoir ricaner en toute tranquillité des beaufs qui ont voté Sarkozy, d'ailleurs, il faudrait pouvoir prétendre avoir échappé complètement à l'influence de cette culture - ce qui ne doit pas être le cas de beaucoup de monde.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le thème récurrent sur lequel tous ces médias ne cessent de broder d'infinies variations, et auquel nos cerveaux, de gauche comme de droite, ont développé une accoutumance pavlovienne, c'est celui de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;. Qui véhicule un seul message : pourquoi vouloir changer les choses ou se soucier d'égalité des droits, si, à n'importe quel moment, un coup de chance, ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux, peuvent vous propulser hors de ce merdier et vous faire rejoindre l'Olympe où festoie la jet-set ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chacun aura sa chance&lt;/i&gt; », clamait Nicolas Sarkozy à peine élu. Il y a quelques années, on avait relevé une illustration presque caricaturale de cette idéologie dans le film de Steven Soderbergh &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article150.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Erin Brockovich seule contre tous&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (avec Julia Roberts), à l'impact d'autant plus fort qu'il était inspiré d'une histoire réelle - même s'il avait apparemment fallu, pour écrire le scénario, éluder certains aspects d'une réalité moins lisse que souhaité.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Même lorsqu'on a conscience
&lt;br /&gt;de ses ficelles un peu grosses,
&lt;br /&gt;on ne peut se défendre
&lt;br /&gt;d'éprouver un petit frisson
&lt;br /&gt;au contact de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; &lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; du gagnant du Loto. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; du petit entrepreneur « parti de rien ». &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; du vainqueur de la « Star Ac », des acteurs et des mannequins, à qui l'on fait raconter en long et en large dans leurs interviews comment ils ont été « découverts », comment ils ont persévéré sans se laisser décourager malgré les déconvenues de leurs débuts, comment ils vivent leur célébrité et leur soudaine aisance financière, etc. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Success story&lt;/i&gt; de la nouvelle ministre de la justice Rachida Dati, passée d'une cité immigrée de Chalon sur Saône aux ors de la République. La fonction de ministre de Rachida Dati est secondaire : ses mentors l'ont faite réussir uniquement pour illustrer la mystique - ou la mystification - sarkozyenne de la réussite. Elle est là avant tout pour faire rêver ; elle est une machine de guerre fictionnelle. Pour quiconque fait métier de raconter une histoire, Dati est du pain bénit. On lit par exemple &lt;a href=&quot;http://www.nouveleconomiste.fr/Portraits/1362-Dati.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Nouvel Economiste&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sur son berceau, les fées ne se sont jamais penchées. Alors, elle les a inventées. Bannissant les déterminismes, forçant sa condition, son histoire est celle d'une volonté glorifiée.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est la grande force de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; : même lorsqu'on a conscience de ses ficelles un peu grosses, on ne peut se défendre d'éprouver un petit frisson à son contact. Ses ressorts narratifs sont si familiers, elle est si valorisée et valorisante, que Nicolas Sarkozy lui-même a tout fait pour y conformer sa biographie. Il lui a fallu pour cela déployer des trésors d'imagination, par exemple pour s'inventer de ces avanies, indispensables à toute &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;, censées s'être gravées à jamais dans votre mémoire pour alimenter votre soif de revanche, vous forger le caractère et aiguillonner votre ambition. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2219/dossier/a344608-sarkozy_et_largent.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Le Nouvel Observateur&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (17 mai 2007) rapporte ainsi l'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;humiliation&lt;/i&gt; » du nouveau président d'avoir grandi dans - on ne rit pas - le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quartier pauvre de Neuilly&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nicolas n'ose pas inviter ses camarades chez lui. Un souvenir le hante : le saumon fumé sous cellophane acheté au Prisunic sur lequel il tombait quand il ouvrait le réfrigérateur familial. Chez ses amis, le saumon fumé venait des meilleurs traiteurs de la ville.&lt;/i&gt; » Poignant, non ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Renvoyer au passé
&lt;br /&gt;toute l'histoire des sciences sociales
&lt;br /&gt;pour les remplacer par la « philosophie politique »
&lt;br /&gt;et dénier aux individus
&lt;br /&gt;tout déterminisme social&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/dickens.jpg' width='160' height='265' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_671 spip_documents spip_documents_right' /&gt;On pense à M. Bounderby, le banquier du génial roman satirique de Charles Dickens&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html#dickens&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Temps difficiles&lt;/a&gt; &lt;/i&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un homme qui ne pouvait jamais assez se vanter d'être le fils de ses &#339;uvres&lt;/i&gt; », et qui ne cesse de répéter que, s'il est arrivé là où il est, il ne le doit à personne d'autre qu'à lui-même. Cette fierté imbécile et forcément mensongère à l'idée de s'être « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fait tout seul&lt;/i&gt; » rappelle ce fantasme de l'individu « autoengendré », dégagé de toutes les limites ou contraintes imposées par la nature ou la société, que décrivent dans leurs essais Nancy Huston ou Miguel Benasayag. Elle est surtout la version glamour d'une figure délibérément construite par les idéologues de la révolution conservatrice : celle d'un individu qui ne serait défini ni par ses origines sociales ou culturelles, ni par sa couleur de peau, ni par son sexe ou son orientation sexuelle - toutes caractéristiques qui seraient purement anecdotiques -, mais uniquement par son appartenance à la nation.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette entreprise passe forcément par le discrédit jeté sur ceux qui étudient les déterminations sociales et leurs effets, comme le montre Didier Eribon dans son récent livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française&lt;/i&gt; (Léo Scheer, 2007) : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le projet de renvoyer au passé toute l'histoire des sciences sociales françaises pour les remplacer par la &#8220;philosophie politique&#8221; n'avait, au bout du compte, pas d'autre signification que celle-ci : libérer les individus de tout déterminisme social, afin qu'ils se déterminent librement et rationnellement à renoncer à leur liberté au profit de la souveraineté politique qui s'incarne dans l'Etat, représentant de la Société et de la Nation.&lt;/i&gt; » C'est bien d'« individus » qu'il s'agit, et non plus de « sujets » : car « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le &#8220;sujet&#8221; contrairement à l'&#8220;individu&#8221; sait que la Société le précède et se situe au-dessus de lui et, par conséquent, il n'a pas la désastreuse illusion qu'il peut inventer le social au gré de ses &#8220;désirs&#8221;&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ce sont bien les mouvements sociaux
&lt;br /&gt;qui maintiennent en vie
&lt;br /&gt;l'idéal du bien commun&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Derrière cette fiction, promue par les conservateurs, d'une nation comme « emballée sous vide », constituée d'individus dont le poids ou la marge de man&#339;uvre respectifs seraient identiques &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de fait&lt;/i&gt; - et pas seulement dans les idéaux que proclament les frontons des mairies -, se cache une entreprise de liquidation de la politique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dénier le caractère constitutif des inscriptions sociales ne les fait pas disparaître&lt;/i&gt;, écrit encore Eribon,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; mais cherche à interdire qu'on lutte contre les dominations qu'elles commandent.&lt;/i&gt; » Pour mieux les affaiblir, on qualifie désormais les revendications collectives de « corporatistes » ou de « communautaristes » : on reproche à ceux qui les portent de mettre en péril l'intérêt général ou la cohésion de la nation. A lire Didier Eribon, on mesure mieux l'inconscience de ceux qui, tout en se réclamant de la gauche, croient pouvoir joindre leurs voix à ce concert douteux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;D'autant qu'il ne faut pas s'y tromper : même si une approche superficielle peut faire envisager leur démarche comme la défense d'intérêts particuliers, ce sont bien les mouvements sociaux qui maintiennent en vie l'idéal du bien commun. Ils rappellent que, s'il existe bel et bien une marge de man&#339;uvre individuelle, il est absurde de vouloir faire croire que celle-ci peut être autre chose qu'une &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;marge&lt;/i&gt;, justement : pour le reste, chacun est bien le produit de déterminismes qui le rattachent à divers groupes, et qui facilitent ou empêchent sa progression. Aucune démocratie digne de ce nom ne peut se dispenser d'en tenir compte, et de chercher les moyens d'y remédier. Nier l'importance de ces déterminismes, et vouloir qu'il y ait société sans qu'ils aient d'abord été vaincus, c'est mettre la charrue avant les b&#339;ufs, et prendre ses désirs pour des réalités. Si les mouvements sociaux suscitent une telle hostilité, c'est parce qu'ils rappellent cette vérité contrariante.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Si on exhibe quelques spécimens
&lt;br /&gt;de catégories socialement défavorisées
&lt;br /&gt;à qui on a « donné leur chance »,
&lt;br /&gt;c'est pour mieux se dédouaner
&lt;br /&gt;de la relégation dans laquelle
&lt;br /&gt;on souhaite maintenir tous les autres&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Ensemble.jpg' width='320' height='424' style='float: left; border-width: 0px; width:320px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_672 spip_documents spip_documents_left' /&gt;Pour sa part, l'idéologie conservatrice, si elle exalte la grandeur de la nation, ne fait en réalité aucun cas, évidemment, de l'intérêt général ou du bien commun. Dans cette compétition généralisée qu'est la société telle qu'elle la conçoit, et où elle feint crapuleusement de croire que tous auraient les mêmes chances, chacun est, comme Erin Brockovich, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;seul contre tous&lt;/i&gt; ». Dans le slogan électoral de Nicolas Sarkozy, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ensemble, tout devient possible&lt;/i&gt; », le « ensemble » n'est là que pour décorer. Ou plutôt, il désigne un « ensemble » effroyablement pasteurisé, expurgé de tous ses éléments non conformes ; car, si on exhibe quelques spécimens de catégories socialement défavorisées à qui on a « donné leur chance », c'est pour mieux se dédouaner de la relégation dans laquelle, contrarié par leur existence, on souhaite maintenir tous les autres. A cet égard, toute recomposée qu'elle est, la prétendue « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;famille d'aujourd'hui&lt;/i&gt; » que formerait le clan Sarkozy, et qui fait cette semaine la couverture de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Paris-Match&lt;/i&gt;, véritable débauche de gosses de riches blonds aux yeux bleus, évoque davantage les héritiers monégasques que la diversité de la France contemporaine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/match.jpg' width='250' height='329' style='float: right; border-width: 0px; width:250px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_673 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tout est possible&lt;/i&gt; » : comme le rappelait &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article244.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Christian Salmon&lt;/a&gt; dans un &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2006/11/SALMON/14124&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;article&lt;/a&gt; du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde diplomatique&lt;/i&gt; (novembre 2006), reprenant une citation exhumée par Serge Halimi dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Grand Bond en arrière. Comment l'ordre libéral s'est imposé au monde&lt;/i&gt;, ce slogan était déjà celui de Ronald Reagan lorsque, dans son discours sur l'état de l'Union, en 1985, il présentait sa Rachida Dati à lui : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Deux siècles d'histoire de l'Amérique devraient nous avoir appris que rien n'est impossible. Il y a dix ans, une jeune fille a quitté le Vietnam avec sa famille. Ils sont venus aux Etats-Unis sans bagages et sans parler un mot d'anglais. La jeune fille a travaillé dur et a terminé ses études secondaires parmi les premières de sa classe. En mai de cette année, cela fera dix ans qu'elle a quitté le Vietnam, et elle sortira diplômée de l'académie militaire américaine de West Point. Je me suis dit que vous aimeriez rencontrer une héroïne américaine nommée Jean Nguyen.&lt;/i&gt; » Après avoir fait ovationner la jeune femme, Reagan enchaînait sur une autre histoire, tout aussi édifiante, avant de dévoiler la morale des deux récits en s'adressant à leurs protagonistes : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vos vies nous rappellent qu'une de nos plus anciennes expressions reste toujours aussi nouvelle : tout est possible en Amérique si nous avons la foi, la volonté et le c&#339;ur.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'« industrie du rêve »
&lt;br /&gt;ne donne pas envie au rêveur
&lt;br /&gt;de s'organiser avec les autres
&lt;br /&gt;pour améliorer ses conditions d'existence,
&lt;br /&gt;mais plutôt de trouver le moyen
&lt;br /&gt;de fausser compagnie à tous ces losers&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi mettre en place des politiques égalitaires, redistribuer les richesses, garantir à tous des conditions de vie décentes et épanouissantes, quand on peut se contenter d'accréditer la fable selon laquelle « si on veut vraiment réussir, on peut » ? Pourquoi se fatiguer à ôter les obstacles qui se dressent sur le chemin des plus défavorisés, quand on peut se contenter de couvrir d'éloges ceux qui, parmi eux, ont le jarret assez souple pour sauter par-dessus - en insinuant sournoisement, par la même occasion, que les autres doivent quand même être un peu feignasses s'ils n'y arrivent pas eux aussi ? Pourquoi se tuer à satisfaire les revendications du peuple quand on peut le payer de mots - et de belles histoires ? Car la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; n'est que la déclinaison principale de cette stratégie politique qui, comme le pointe Salmon dans son article, consacré au &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;storytelling&lt;/i&gt;, consiste désormais, plus largement, à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;raconter des histoires&lt;/i&gt;. Il cite un ancien conseiller de Bill Clinton qui constatait en 2004 : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les républicains disent : &#8220;Nous allons vous protéger des terroristes de Téhéran et des homosexuels de Hollywood.&#8221; Nous, nous disons : &#8220;Nous sommes pour l'air pur, de meilleures écoles, plus de soins de santé.&#8221; Ils racontent une histoire, nous récitons une litanie.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est peut-être sous cet angle, effectivement, qu'il faut analyser la faiblesse actuelle de la gauche : sous l'angle d'un problème avec l'imaginaire. L'industrie du spectacle, qui produit les histoires et les mythes contemporains les plus puissants, est le plus souvent en affinité profonde avec l'ordre du monde : les histoires et les mythes qu'elle met en circulation sont des histoires et des mythes de droite et travaillent pour la droite, même s'ils ne se présentent pas toujours sous cette étiquette. Ils en colportent les valeurs et la vision du monde. Ce rouleau compresseur culturel rend presque impossible la tâche de la gauche - ou du moins d'une gauche qui se voudrait fidèle à ses valeurs. L'« industrie du rêve » lui coupe l'herbe sous les pieds. Car elle produit du rêve, certes, mais aussi, à part égale, de la haine de soi. Elle apprend au public que tous ceux qui ne correspondent pas à ses critères de richesse, de pouvoir, de succès, d'élégance vestimentaire et/ou de perfection plastique sont ringards et méprisables (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-3&quot; name=&quot;nh3-3&quot; id=&quot;nh3-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Dans son livre, Didier Eribon s'indigne de la bassesse des (...)' &gt;3&lt;/a&gt;) ; en lui étalant au visage la réussite et la félicité de ses stars, elle l'humilie, elle entretient sa rage et sa frustration. Quand, détournant les yeux de la page ou de l'écran, il regarde autour de lui, il n'a pas envie de s'organiser avec les autres pour améliorer les conditions d'existence qu'il partage avec eux : il cherche plutôt le moyen de fausser compagnie à tous ces losers, et de fuir les endroits minables où il végète injustement avec eux. La sorte de rêve produite par la société du spectacle est celle que Flaubert - comme j'ai essayé de le montrer dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article15.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La tyrannie de la réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - avait déjà parfaitement décrite dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt;, alors que ce système était balbutiant : un rêve qui, au lieu de conforter le rêveur, de lui permettre d'enrichir et d'approfondir le monde dans lequel il vit, produit au contraire chez lui une « passion de la rectification », une colère aussi stérile qu'inépuisable, dans laquelle il peut finir par engloutir toute son énergie, contre la non-conformité et l'insuffisance de ce qui l'entoure.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La valorisation culturelle
&lt;br /&gt;de la noirceur se traduit
&lt;br /&gt;par une méfiance instinctive
&lt;br /&gt;envers tout projet politique &lt;br /&gt;qui ne diabolise pas
&lt;br /&gt;des catégories sociales entières,
&lt;br /&gt;renvoyé à un conte pour enfants&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De surcroît, on peut se demander si un certain snobisme culturel de masse, valorisant le cynisme comme un signe de sagesse suprême, n'a pas contribué à discréditer le projet même de la gauche, présenté comme naïf dans la mesure où il implique d'envisager la société comme une communauté solidaire, et non comme un agrégat d'individus en guerre les uns contre les autres. Avec le recul, il est frappant de constater le boulevard idéologique qu'a ouvert au sarkozysme le succès d'un Michel Houellebecq. Il a semé l'idée que des personnages veules et méprisants, prônant l'autodéfense, crachant leur haine des féministes ou des Arabes, portaient le seul regard lucide et objectif sur l'état de la société et les options politiques à notre disposition. S'il a été promu et encensé par le milieu littéraire, c'est en vertu de cette échelle de valeurs, décrite par Nancy Huston dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article213.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Professeurs de désespoir&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, qui fait de la noirceur un critère de qualité et de supériorité : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient des portes, fouillaient les tréfonds de l'âme, cherchaient la nuance&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à saisir, il a été admis que le message d'un roman pût être noir, simplifié, absolutiste, désespérant même, du moment que l'ensemble était &#8220;racheté&#8221; - c'est-à-dire humanisé, moralisé - par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s'est mis à confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Voilà le progrès : on est passé des pierres précieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sur le plan politique, cette valorisation exclusive de la noirceur se traduit par une méfiance instinctive envers tout projet qui ne diabolise pas des catégories sociales entières, immédiatement renvoyé à un conte pour enfants. Elle sabote ainsi à la racine le projet même de la gauche, qui implique forcément de parier, à un moment ou à un autre, sur une altérité vécue positivement - et non comme une menace. &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article305.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Quoi qu'on pense&lt;/a&gt; de Ségolène Royal, on peut d'ailleurs se demander si les clips UMP qui circulaient sur Internet au cours de la campagne présidentielle, et qui la brocardaient en la renvoyant à cette image gnangnan, ne devaient pas autant à cet avantage idéologique conquis par la droite qu'aux faiblesses de la candidate socialiste. Sans compter qu'il est encore plus facile de caricaturer une gauche supposée voir le monde en rose bonbon quand celle-ci est incarnée par une femme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a plus de système
&lt;br /&gt;de valeurs et de représentations
&lt;br /&gt;capable de rivaliser avec le modèle dominant
&lt;br /&gt;et les idéaux qu'il met en circulation&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Toujours est-il que désormais, l'opinion est éduquée à éprouver une haine viscérale envers tout ce qui revendique un progressisme même timide, identifié à l'ennemi : les intellectuels qui trahissent leur mépris du peuple par l'emploi de mots de plus de trois syllabes, les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bobos qui font du vélo à Paris&lt;/i&gt; » (Alain Finkielkraut), tout ça n'est qu'un ramassis de privilégiés « angélistes » vivant hors des réalités. Certes, l'image détestable donnée de la gauche par l'establishment socialiste explique en partie ce ressentiment ; mais en partie seulement. Surtout lorsqu'on se rappelle que ce qu'il y a de plus détestable dans cet establishment, c'est sa perméabilité aux valeurs de la droite, et que, pour cette raison, une bonne partie du ressentiment qu'il s'attire provient de gens qui se revendiquent de la gauche - d'une « gauche de gauche », et non de la « gauche de la gauche », selon l'utile correction apportée par Pierre Bourdieu et reprise par Didier Eribon dans son livre. Parmi ceux qui détestent le plus les socialistes, il y en a un bon nombre qui emploient parfois des mots de plus de trois syllabes et qui font du vélo, à Paris ou ailleurs.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Idées, rêves, représentations : c'est tout l'univers mental de la gauche qui est aujourd'hui anémié et discrédité. Pour des raisons en partie externes, et en partie internes. Durant la guerre froide, le communisme était assez puissant et influent pour pouvoir opposer à la culture capitaliste tout un corpus de valeurs et de références alternatives. On pouvait être fier de soi et des siens sur d'autres bases, qui valaient ce qu'elles valaient, mais qui avaient le mérite d'exister - une fierté de classe. Aujourd'hui, il n'y a plus de système de valeurs et de représentations capable de rivaliser avec le modèle dominant et les idéaux qu'il met en circulation. L'une des tâches les plus urgentes et les plus passionnantes, pour les années à venir, pourrait être de rassembler tous les éléments épars qui permettraient d'en rebâtir un ; un ensemble de références, d'idées, de représentations, qui ne serait pas aussi massif que l'a été le contre-modèle communiste - ce ne serait ni possible, ni souhaitable -, mais simplement vivant, cohérent et crédible.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La gauche répugne à accorder
&lt;br /&gt;la moindre attention aux formes,
&lt;br /&gt;aux discours, aux représentations&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais il ne faut pas se cacher que la gauche est mal armée pour ça. D'abord, elle répugne à accorder la moindre attention aux formes, aux discours, aux représentations (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3-4&quot; name=&quot;nh3-4&quot; id=&quot;nh3-4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Cette attention portée à la forme, très inhabituelle à gauche, explique notre (...)' &gt;4&lt;/a&gt;). Elle y voit forcément une manipulation, une reddition à l'ennemi, aux techniques de « com' » prisées par la droite ou les socialistes. Du coup, si elle dénonce à raison - comme Eric Hazan dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;LQR, La propagande du quotidien&lt;/i&gt; - la façon dont le libéralisme détourne et subvertit le langage à son profit, imposant ses termes comme autant de chevaux de Troie de sa vision du monde (à cet égard, il faut saluer le petit dernier, « assistanat », banalisé au cours de la campagne présidentielle), elle a tendance à s'enfermer elle-même dans un langage routinier, dans le ressassement de slogans usés se limitant à servir de points de ralliement à ceux qui se revendiquent du côté du Bien, avec un souci de renouvellement à ce point inexistant que, pour ma part, je me sens aujourd'hui prête à assassiner quiconque viendrait m'annoncer qu'un autre quoi-que-ce-soit est possible ou que je-ne-sais-quoi n'est pas une marchandise. Elle se berce ainsi d'une autosatisfaction un peu courte, et oublie que la qualité et la force du langage sont intimement liées à celles de la pensée. Annie Le Brun écrivait dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article249.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Du trop de réalité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; que la richesse de la langue apporte à la pensée « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le surcroît d'énergie qui permet à celle-ci de s'aventurer au-delà d'elle-même&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais la pensée de gauche a-t-elle envie de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'aventurer au-delà d'elle-même&lt;/i&gt; » ? La question mérite d'être posée. Là encore, elle est hantée par le danger de la trahison. Elle se méfie : les audaces de pensée lui semblent n'être que des prétextes servant à justifier dérives et ralliements à l'ennemi. Et il est indéniable que c'est bien ce qu'elles peuvent être parfois. La surenchère dans la radicalité, déterminante dans la distribution de l'autorité morale, et qui n'est le plus souvent qu'une manière déguisée de jouer à celui qui pisse le plus loin, décourage encore les éventuels candidats à l'aventure intellectuelle. Du coup, la gauche se vit comme un camp retranché : tenter la moindre sortie serait courir le risque de se retrouver en terrain ennemi. Le problème, c'est que, du coup, les provisions s'amenuisent, et seront bientôt épuisées (à ce sujet, voir notamment sur ce site les réflexions de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article215.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Starhawk&lt;/a&gt; et d'Isabelle Stengers).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les mots-clés
&lt;br /&gt;doivent être &#8220;et/et&#8221;,
&lt;br /&gt;et non &#8220;ou/ou&#8221; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans un essai consacré au politiquement correct, publié en 1993 et traduit en français sous le titre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Culture gnangnan&lt;/i&gt; (Arléa, 1994), le critique d'art du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Time&lt;/i&gt; Robert Hughes mettait en garde la gauche, dans son propre intérêt, contre la seule attention qu'elle daigne apporter à la langue et à la culture : une attention plus défensive et névrotique que créative, qui consiste seulement à expurger la langue et le patrimoine culturel de leurs éléments jugés potentiellement offensants. S'agaçant d'entendre parler de certains écrivains comme de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blancs morts&lt;/i&gt; », il s'insurgeait contre la tendance réductrice à juger les &#339;uvres uniquement en fonction de leur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;capacité à &#339;uvrer en fonction de la conscience sociale&lt;/i&gt; », et dénonçait l'illusion selon laquelle « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les &#339;uvres d'art portent un message social comme les camions transportent du charbon&lt;/i&gt; ». Il rappelait qu'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Saïd&lt;/a&gt;, l'un des intellectuels qui ont le plus fait pour mettre au jour les valeurs, les inscriptions sociales ou les préjugés décelables dans l'art - notamment dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Culture et impérialisme&lt;/i&gt; -, s'est lui-même toujours désolidarisé de cette logique. Il ne s'agit pas de censurer ou de remplacer un corpus par un autre, affirmait-il, mais de mettre d'autres choses en circulation, de créer des points de comparaison, d'encourager autant l'ouverture d'esprit que l'acuité critique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les mots-clés doivent être &#8220;et/et&#8221;, et non &#8220;ou/ou&#8221;.&lt;/i&gt; » Plutôt que de chercher à se protéger de la culture classique ou de la culture de masse - une entreprise improbable, de toute façon, du moins dans la mesure où on ne vit pas en ermite au fond des bois -, instaurer une dialectique entre elles et des &#339;uvres minoritaires capables d'éclairer et de contester certaines de leurs valeurs.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De toute façon, c'est parfois quand elle croit être le plus éloignée du modèle dominant que la gauche s'en rapproche le plus. Elle n'a pas renoncé, par exemple, à sacraliser certains personnages, ou certains pays ou territoires, en raison de leur combativité anti-impérialiste ou de leur capacité à incarner ou à mettre en &#339;uvre des alternatives. Cette sacralisation va au-delà de l'intérêt légitime ou de la simple admiration : elle porte l'espoir fou d'une possibilité de s'affranchir de la pesanteur et de la médiocrité humaines. Les lieux et les personnalités qu'elle concerne sont sanctifiés, perçus comme exempts de toute négativité ou imperfection. Elle rappelle ce militant communiste qui, revenant sur son parcours, racontait dans un documentaire qu'à l'époque, il était persuadé qu'après la révolution, il n'y aurait plus de chagrins d'amour. Ces fantasmes absolutistes, comme l'admiration portée autrefois à l'URSS de Staline ou à la Chine de Mao, peuvent amener à cautionner ou à couvrir malgré soi les pires crimes, plutôt que de devoir renoncer à une illusion bienfaisante. Ils interdisent aussi de faire la part des choses quand il y aurait lieu de la faire : Miguel Benasayag racontait un jour le trouble et la consternation qu'avait semés, dans une communauté autogérée d'Amérique latine, la découverte de la pédophilie de l'un de ses membres. Les uns tentaient désespérément de nier les faits pour sauver le rêve, tandis que, pour d'autres, cette révélation jetait un discrédit brutal sur l'ensemble de l'expérience. Benasayag faisait valoir à raison qu'il aurait pourtant fallu pouvoir inventer une troisième manière de réagir.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Peut-être serait-il temps de se demander
&lt;br /&gt;s'il ne peut pas exister quelque chose
&lt;br /&gt;entre le puritanisme sinistre
&lt;br /&gt;de la gauche authentique
&lt;br /&gt;et les orgies cyniques de la gauche caviar&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/classe.jpg' width='250' height='313' style='float: right; border-width: 0px; width:250px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_674 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Mais cette idéalisation, si typiquement de gauche qu'elle semble être, a aussi des affinités avec les formes de rêve suscitées par le modèle capitaliste : elle rejoint la logique du people, dans la mesure où celui-ci détourne le rêveur de ce qu'il est, du lieu où il vit, des gens qui l'entourent, pour le persuader qu'ils ne valent rien, et qu'ailleurs, quelque part, il existe des lieux ou des personnes qui sont, eux aussi, « affranchis de la pesanteur et de la médiocrité humaines ». Le confort matériel dans lequel évoluent les stars suscite l'envie en tant que tel, certes, mais peut-être surtout parce qu'on lui attribue inconsciemment le pouvoir de provoquer cette sorte de délivrance, de plénitude mentale - de même que la conformité parfois caricaturale des célébrités aux canons de la beauté est automatiquement synonyme, dans l'esprit du public, de volupté sans limites et d'amour sans nuages. Il ne s'agit pas seulement d'envier ceux qui semblent mener une vie plus gratifiante, plus intéressante ou plus excitante que la vôtre - ce qui, après tout, est compréhensible, même s'il faut aussi se méfier des illusions qui entrent dans ce genre de perception : il s'agit d'entretenir la croyance qu'il existe quelque part une sorte d'Olympe dont les habitants ne sont pas faits de la même substance que les humains ordinaires. A cet égard, l'Olympe de gauche, même s'il n'est pas peuplé des mêmes figures, ne se distingue pas fondamentalement de l'Olympe de droite : il produit les mêmes sentiments d'inanité et d'inadéquation, la même dégradation des réalités particulières. Il pourrait être intéressant de chercher à identifier comme telles - car cela existe, bien sûr - des formes de rêve qui soient réellement différentes, c'est-à-dire qui enrichissent la réalité au lieu de la rabaisser.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Enfin, une autre faiblesse constitutive de l'imaginaire de la gauche provient de sa fidélité au modèle messianique. Il ne peut fonctionner sans la référence incantatoire à un horizon révolutionnaire, à un grand soir, même s'il ne l'appelle pas forcément comme ça. Comme son homologue religieux, il invite ceux qui y adhèrent à se détourner des séductions de ce bas monde corrompu - par le péché pour le christianisme, par le capitalisme pour la gauche -, et à mener une vie d'ascèse et de sacrifices en attendant la rédemption collective. S'y ajoute la logique militaire qui affleure dans le militantisme, et qui, ne voulant voir qu'une seule tête, renvoie toute préoccupation personnelle à un individualisme condamnable. Cette logique affaiblit considérablement la gauche : une révolution n'est jamais exclue, mais elle reste une hypothèse un peu fragile pour qu'on fasse reposer toute la conduite de son existence sur elle. Elle produit avant tout des déceptions et du découragement en rafales. Il doit y avoir un moyen de concilier la recherche d'un but supérieur, la quête de justice ou d'idéal, avec la qualité de l'ici et du maintenant, avec un quotidien qui garde une place pour le plaisir. Peut-être serait-il temps de se demander s'il ne peut pas exister quelque chose entre le puritanisme sinistre de la gauche authentique et les orgies cyniques de la gauche caviar. Et pas le sempiternel hédonisme libertaire et machiste à base de gros rouge et de petites pépées purement décoratives et plus ou moins vénales, s'il vous plaît, culture dans laquelle, bizarrement, je ne me sens pas vraiment de place.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Si la gauche ne sait pas
&lt;br /&gt;imbriquer les aspirations personnelles
&lt;br /&gt;avec le collectif, si elle persiste à les criminaliser,
&lt;br /&gt;il est inévitable qu'elle jette ses ouailles
&lt;br /&gt;dans les bras de la droite&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certes, la volonté de distinction et de singularisation est précisément ce sur quoi prospère, en la manipulant et en la fourvoyant, la société de consommation, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'il ne s'agit pas d'une quête humaine légitime. C'est peut-être aussi ce désir de ne pas consumer sa vie en vain qui explique la prospérité de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story &lt;/i&gt; : si la gauche ne sait pas ménager un espace aux aspirations personnelles, les imbriquer avec le collectif, si elle persiste à les criminaliser, il est inévitable qu'elle jette ses ouailles dans les bras de la droite, et les pousse à balancer aux orties tout souci du collectif pour saisir la seule chose qui leur semble un peu tangible et stimulante : la réussite personnelle. Bien sûr, les chances d'y parvenir restent des plus aléatoires, mais au moins elles concernent encore cette vie-ci, et n'impliquent d'attendre ni la résurrection ni la révolution.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qu'il y a de génial, avec la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;, c'est qu'elle est immunisée contre la critique. Si vous ricanez des espoirs qu'elle fait naître, vous ne faites que jouer l'un des rôles que sa structure narrative exige : celui du pisse-froid qui rendra le triomphe final encore plus délectable, parce qu'on pourra alors le narguer, savourer son dépit et sa déconfiture, et se sentir d'autant plus de mérite qu'on aura toujours « gardé la foi » et résisté au découragement qu'il essayait fourbement de nous communiquer. On ne peut pas tourner en dérision la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt; sans insulter en même temps ce qu'on n'a en aucun cas le droit d'insulter : l'espoir qu'a chacun de faire quelque chose de sa vie. Ce que l'on peut interroger et contester, en revanche, c'est le contenu que le modèle dominant donne à ce &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quelque chose&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Cette « valeur travail »
&lt;br /&gt;qui a hanté la campagne présidentielle
&lt;br /&gt;ne produit pas seulement des richesses,
&lt;br /&gt;mais aussi des quantités
&lt;br /&gt;inépuisables de ressentiment&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On peut par exemple se demander si la forme de réussite tapageuse promue par le capitalisme à travers la vitrine du showbiz exercerait la même séduction si elle ne s'appuyait pas sur le désir violent, quoique plus ou moins conscient, de réparer un dommage. Ce dommage, c'est celui causé par la place du travail dans la vie de la plupart des gens. Il est assez frappant de voir que ceux qui, pour des raisons diverses, échappent à cette condition commune, et gardent la libre disposition d'eux-mêmes, partagent rarement les fantasmes majoritaires. Quand elle leur fait défaut, ils ne cracheraient évidemment pas sur un minimum de sécurité matérielle, mais la fortune d'un Johnny ou d'un Jean Reno les laisse de marbre, voire leur inspire une certaine pitié. Ils n'ont rien à compenser, n'aspirent à être dédommagés de rien. Ils sont ailleurs, avec d'autres idéaux, d'autres occupations et préoccupations. Ce qui les distingue, c'est qu'ils acceptent d'assumer la charge d'eux-mêmes, la quête d'un sens à leur vie, qui font si peur à leurs contemporains. Le travail a ceci de diabolique qu'il génère des souffrances, des frustrations, de la ranc&#339;ur, mais qu'il offre aussi l'occasion d'une fuite, d'une déresponsabilisation. La droite a tout intérêt à encourager cette fuite, à dissuader les gens de se poser la moindre question sur le sens, tant individuel que collectif, de ce qu'ils font : elle sait que cette fameuse « valeur travail » qui a hanté la campagne présidentielle ne produit pas seulement des richesses ; elle produit aussi des quantités inépuisables de ressentiment, qui, habilement canalisées, dirigées contre les chômeurs, les immigrés, les intellos, peuvent lui assurer une suprématie électorale durable.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On voit vraiment mal, en revanche, pourquoi la gauche devrait continuer à cautionner cette mascarade, et se contenter d'aborder le travail sous l'angle de la lutte contre la précarité, comme le fait la « gauche de gauche » - on ne parle même pas du pathétique alignement de Ségolène Royal sur la glorification droitière du travail pour le travail. Elle aurait tout intérêt à initier la révolution culturelle que représenterait la remise en cause du travail sous ses formes actuelles, à être la force politique qui mettrait enfin les pieds dans le plat. Certes, cela impliquerait un courage et une prise de risque considérables. Mais soyons optimistes : au train où vont les choses, elle n'aura bientôt plus rien à perdre.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Merci à &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;,
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Fred Levan&lt;/strong&gt; et &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Olivier Pironet&lt;/strong&gt;.
&lt;br /&gt;Image « 1ère classe
&lt;br /&gt;pour tout le monde » :
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas plier&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-1&quot; name=&quot;nb3-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Un mythe repris par l'UMP lors de la campagne présidentielle, lorsque ses porte-parole déclaraient qu'il ne fallait pas « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; partager le gâteau&lt;/i&gt; », mais « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; augmenter la taille du gâteau&lt;/i&gt; ». Dans l'esprit des libéraux, le « gâteau » est visiblement celui de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Woody et les robots&lt;/i&gt;, dont la pâte, fabriquée avec trop de poudre instantanée, finit par envahir toute la cuisine en glougloutant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-2&quot; name=&quot;nb3-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) Il suffit pour s'en persuader de faire un petit tour sur le site de &lt;a href=&quot;http://www.phwarrin.book.fr/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Philippe Warrin&lt;/a&gt;, le photographe choisi pour réaliser le portrait officiel du nouveau président : lire à ce sujet, sur La Boîte à images, « &lt;a href=&quot;http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2007/05/23/autopsie-d-une-photo-ratee.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Autopsie d'une photo ratée&lt;/a&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-3&quot; name=&quot;nb3-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Dans son livre, Didier Eribon s'indigne de la bassesse des attaques qui ont visé Pierre Bourdieu en raison de son engagement social, et relève qu'elles ont même concerné « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sa façon de s'habiller&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3-4&quot; name=&quot;nb3-4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Cette attention portée à la forme, très inhabituelle à gauche, explique notre enthousiasme en visitant l'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article290.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;atelier de Ne pas plier&lt;/a&gt;, il y a quelques années. Rappelons que l'association définit sa raison d'être par le v&#339;u qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; aux signes de la misère ne vienne pas s'ajouter la misère des signes&lt;/i&gt; ». Dans leur dernier envoi, on peut lire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ne plus seulement être des résistants à tout et rien que cela... Parce qu'à force on oublie peu à peu de quoi on est partisan. Reformuler notre idéologie et partager nos rêves. Rendre visibles nos projets. POUR UN NOUVEL IMAGINAIRE POLITIQUE !&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Du mou dans la corde</title>
		<link>http://peripheries.net/article262.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T22:16:56Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Médias</dc:subject>

		<description>Je me demande parfois si des études ont déjà été réalisées pour déterminer l'effet que produit sur l'auditeur ou le téléspectateur le ressassement indéfini, pendant une période donnée, des mêmes sujets, traités en outre de façon beaucoup plus sommaire que dans la presse écrite ; les effets de la durée, de la répétition. Allumées d'un geste machinal, la radio et la télévision, qui impliquent ou permettent une certaine passivité - on peut s'informer en faisant sa vaisselle, en se brossant les dents - nous font subir un traitement (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot2.html" rel="tag"&gt;Médias&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Je me demande parfois si des études ont déjà été réalisées pour déterminer l'effet que produit sur l'auditeur ou le téléspectateur le ressassement indéfini, pendant une période donnée, des mêmes sujets, traités en outre de façon beaucoup plus sommaire que dans la presse écrite ; les effets de la durée, de la répétition. Allumées d'un geste machinal, la radio et la télévision, qui impliquent ou permettent une certaine passivité - on peut s'informer en faisant sa vaisselle, en se brossant les dents - nous font subir un traitement que nous ne maîtrisons pas. La forme prend facilement le pas sur le fond. On apprend donc assez peu, mais on subit beaucoup...&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=center&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Janvier 1998&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Chaque matin, France Inter, à grands coups de boutoir, crée des voies d'eau dans ma tête. Je suis en train de rêver lorsque le radio-réveil se déclenche, et en quelques mots prononcés par le journaliste,&lt;/strong&gt; le monde qui étirait des images fantasmatiques dans mon imagination embrumée est réduit à sa réalité médiatique, froide, brute. Le procès Papon « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;devant les Assises de la Gironde&lt;/i&gt; », les agressions contre les chauffeurs de bus, les voitures qui brûlent à Strasbourg, l'effondrement à répétition des bourses asiatiques... En filigrane dans la plupart des sujets, quand elles ne sont pas évoquées directement, deux obsessions - qui le sont sans aucun doute à juste titre : le chômage et le Front national.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je me demande parfois si des études ont déjà été réalisées pour déterminer l'effet que produit sur l'auditeur ou le téléspectateur le ressassement indéfini, pendant une période donnée, des mêmes sujets, traités en outre de façon beaucoup plus sommaire que dans la presse écrite ; les effets de la durée, de la répétition. Allumées d'un geste machinal, la radio et la télévision, qui impliquent ou permettent une certaine passivité - on peut s'informer en faisant sa vaisselle, en se brossant les dents - nous font subir un traitement que nous ne maîtrisons pas. La forme prend facilement le pas sur le fond. On apprend donc assez peu, mais on subit beaucoup.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'enchaînement prométhéen à l'actualité&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est pas que je n'aime pas être informée - bien au contraire. Je sais seulement que j'aurai besoin d'antidotes. Que j'attendrai avec impatience le mercredi et la sortie de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt;, pour les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Couvertures auxquelles vous avez échappé&lt;/i&gt; et les brèves, qui font office de soupape en détournant les grands « hits » médiatiques de la semaine, en établissant des liens entre ceux qui en ont le moins. Rire avec les sujets les plus graves, ce sera ma vengeance pour l'enchaînement prométhéen à l'actualité que m'imposent radio et télévision.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Des antidotes, France Inter, puisque c'est la radio que j'écoute, en propose elle-même quelques-uns, mais il faut bien dire que ça ne prend pas tellement. La chronique de Philippe Meyer m'arrache un gémissement et me fait replonger sous mon oreiller plus sûrement que l'annonce de n'importe quelle catastrophe planétaire. Seule exception : à huit heures et demie, Nicolas Poincaré, dans sa revue de presse, s'écarte de temps à autre des grands thèmes du jour pour dénicher l'original paradoxal, l'insolite révélateur, et donner alors libre cours à un humour qu'il a irrésistible et terriblement attendrissant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Reste que les journalistes nous donnent peu de mou dans la corde qui nous attache avec eux au piquet de l'actualité. Invité de Stéphane Paoli à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Questions directes&lt;/i&gt;, l'auteur d'un livre intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Soyez heureux&lt;/i&gt; se voit demander d'entrée s'il ne pense pas qu'il insulte, avec un titre pareil, les millions de chômeurs et de RMistes que compte la France. Choqué, Stéphane Paoli, par ce titre indécent.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La chèvre de monsieur Seguin&lt;/i&gt;, conte gore&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'argument de l'indécence est l'arme d'un chantage un peu exaspérant. Il nous laisse pieds et poings liés, paralysés. Il ne nous autorise qu'à tourner en rond en répétant, tel un troupeau de moutons de Panurge affolés : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chômage ! Chômage !&lt;/i&gt; », ou : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Front national ! Front national !&lt;/i&gt; » Il rappelle un peu le discours de monsieur Seguin à la chèvre du même nom (pardon pour cette accumulation de métaphores bêlantes), qui avait elle aussi bien peu de mou dans la corde et se voyait menacer de se faire à coup sûr dévorer par le loup si elle prenait la clef des champs. Or on n'est pas obligé de croire que la chèvre se fera forcément dévorer comme dans le livre. (Quand on réfléchit à la morale qui s'en dégage, c'est d'ailleurs du pur terrorisme mental que d'offrir un conte pareil à un enfant. Je me souviens d'avoir été moi-même été assez effarée, gamine, par cette fin totalement gore, et plutôt calmée dans mes envies d'exploration du bois devant ma maison.)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce conte, les parents des adolescents portraiturés dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Stress à l'école&lt;/i&gt;, le documentaire de Maria Roche et Martin Blanchard diffusé sur Canal + le 21 novembre, ont dû le lire à leur progéniture tous les soirs, toute l'enfance. Journées de fous, courbes de résultats sur ordinateur... Reproches : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tu te laisses vivre !&lt;/i&gt; » Ces parents-là poussent leurs enfants, élèves au lycée Hoche de Versailles, au nom de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Polytechnique ou rien&lt;/i&gt; ». Mais on devine que cette attitude, encouragée par l'élitisme du système français, se retrouve dans tous les milieux, justifiée par la peur du chômage (chômage ! chômage !). Partout règne un même mot d'ordre : tenez-vous à carreau. Sinon...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La pauvreté des os
&lt;br /&gt;qu'on nous donne à ronger&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un mot d'ordre qui a été tellement intériorisé que souvent, les élèves n'ont même plus conscience de leurs manques. Ici, à l'Ecole de journalisme de Lille, on en est au point que certains intervenants reprochent aux étudiants leur excès de sérieux, les exhortent à se lâcher un peu, à tenter des choses, à faire preuve d'originalité. Mais la peur, le chantage à l'indécence (indécence dans un sens large : le non-conformisme est indécent), s'ils se font particulièrement sentir chez les jeunes en formation, exercent leurs ravages dans l'ensemble de la société. Dans le cas des journalistes, la maladresse des professionnels lorsqu'ils veulent offrir des « respirations » à leur public en dit long sur leur handicap dès qu'on les sort de leur domaine. Bien souvent, les os qu'ils nous jettent à ronger sont des anecdotes dénuées de sens, qui révèlent la fausseté de l'idée qu'ils se font de leur public ou le mépris dans lequel ils le tiennent plus ou moins consciemment. Ils dénotent surtout un manque crasse d'imagination, de convictions, d'une culture originale et vraiment personnelle. A cet égard, la période estivale est toujours le moment de vérité, celui qui révèle la superficialité ou au contraire la profondeur de la culture des journalistes, lorsque l'actualité ne vient plus à eux, mais exige qu'ils aillent la chercher, qu'ils la créent. Pour certaines rédactions, c'est l'occasion de sortir de son chapeau tous les sujets qu'on n'a pas le temps et la place de traiter le reste de l'année, de donner libre cours à sa fantaisie, et d'affirmer ainsi la personnalité d'un média. D'autres, la grande majorité, se retrouvent totalement démunies, et refont les couvertures de l'année précédente (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Français et la fidélité&lt;/i&gt; »...).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ces manques ne peuvent être mis sur le compte de la rigueur ou de la fameuse « objectivité » journalistiques. On n'échappe pas à ses responsabilités : l'absence de parti pris est déjà en soi un parti pris. La perpétuation du statu quo dans la manière de pratiquer l'information, qui se voudrait une attitude modeste, en retrait, « décente », est à part entière un acte politique, ne serait-ce que parce qu'elle implique l'utilisation pour quelque chose d'un espace et d'un temps de parole qui pourraient être utilisés pour autre chose.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Manque de sens, manque de substance. Comment ne pas partager l'analyse du comédien &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article207.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Carlo Brandt&lt;/a&gt;, pour qui, aujourd'hui, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'imagination, qui est le fondement même de la vie, est occultée&lt;/i&gt; » ? Et si le salut résidait dans une prise de distance par rapport à la réalité brute et à la ronde du ressassement dépressif ? Dans le fait de se dire que l'imagination n'est pas le loup qui va automatiquement nous manger dans la montagne si nous tirons trop sur notre corde ? Se tenir au courant de l'actualité est une attitude très valorisée socialement ; il n'y a qu'à voir les arguments utilisés dans la publicité pour les radios, de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;S'informer, c'est essentiel&lt;/i&gt; (RTL) à : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;- Et comme par hasard tu serais la seule à le savoir ? - Je l'ai entendu sur Europe 1&lt;/i&gt;. L'information est un rendez-vous obligé - la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;grand messe du 20 heures&lt;/i&gt; », dit-on. Mais en même temps cette attitude, si elle est permanente et exclusive, nous met à découvert, nous rend vulnérables. Elle crée trop de voies d'eau dans notre tête pour nous permettre de rester à flot. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il est bien agréable d'avoir ainsi en réserve, en arrière-garde quasiment, quelque chose qu'on aime bien. C'est comme si on possédait une maison, un endroit à soi chez quelqu'un, une retraite, un lieu magique, puisque décidément je ne peux pas vivre sans un peu de magie sous la main&lt;/i&gt; », dit Simon, le personnage du romancier Robert Walser, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Enfants Tanner&lt;/i&gt;. Plus qu'agréable, ce refuge intérieur est indispensable. Novalis écrivait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On ne peut comprendre le monde et faire les comparaisons que si l'on a déjà soi-même un monde formé dans la tête&lt;/i&gt;. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Je veux reprendre mes billes ! »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne s'agit pas de jouer à l'autruche, de fuir la réalité, mais seulement de reconnaître qu'un contact permanent avec les faits bruts ne nous laisse aucune chance, aucune marge de man&#339;uvre ; de faire jouer un réflexe de survie, d'autopréservation. De prendre ses distances par rapport à la réalité pour mieux l'affronter. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je veux reprendre mes billes !&lt;/i&gt; », s'exclamait Frédéric, un personnage de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Âge des possibles&lt;/i&gt;, le film de Pascale Ferran, dans un enthousiasmant &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article210.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;discours-manifeste&lt;/a&gt; (auquel &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article209.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Robert Guédiguian&lt;/a&gt; a rendu hommage en le diffusant dans le poste de télévision que regardent les protagonistes de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;). Nous connaissons et pratiquons toutes les formes d'individualisme, sauf celle-là, qui serait pourtant, peut-être, la seule bénéfique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il est curieux que les parents qui agitent à longueur de temps devant les yeux de leurs enfants l'épouvantail du chômage (chômage ! chômage !) ne comprennent pas qu'ils les rendent par là même plus fragiles face au fléau dont ils voudraient les protéger. Ils leur demandent en somme de s'amputer de tout ce qui, en eux, n'est pas le futur travailleur modèle. Ils ne leur laissent pas le temps de se découvrir, c'est-à-dire aussi de découvrir le domaine dans lequel ils seront heureux, c'est-à-dire talentueux. Ils les orientent vers les formations « sûres », celles qui, aujourd'hui, assurent des débouchés. Mais que feront leurs enfants si, plus tard, la situation change ? Comment résisteront-ils dans un domaine qui ne leur correspond peut-être pas, dans lequel ils se sentiront exilés ? Ils ne leur laissent pas le temps de découvrir le monde, de l'explorer, de relativiser le modèle dominant, de nouer des relations. Autant d'expériences qui font mûrir, construisent une personnalité, donnent un ancrage solide, une force ; le contact avec le réel, ce sont ces expériences seules qui peuvent le donner, et non le rappel incessant de l'inhospitalité du monde actuel. A leurs enfants, ces parents demandent paradoxalement de ne développer en eux que ce qui, aujourd'hui, est le plus vulnérable : le travailleur. Mauvais calcul. Si un jour le travailleur est touché, c'est la personne entière qui coulera.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le mirage, danger mortel
&lt;br /&gt;et compagnon vital&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes, l'Islam et nous&lt;/i&gt;, petit livre décidément merveilleux de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article208.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jacques Berque&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article173.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; aux éditions Mille et une nuits, Jean Sur prend la métaphore du mirage pour symboliser le rôle que joue le rêve dans notre vie :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsque le &lt;/i&gt;srâb [le mirage] &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;miroite sur la plaine torride, l'horizon faux et l'horizon vrai y paraissent indissolublement liés. Ainsi les chimères et les réalités vivent-elles ensemble dans les sociétés humaines, pour la déception des hommes, mais aussi pour leur espérance. Comme alternent dans la nature marocaine&lt;/i&gt; &#8220;mah'ârem&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; et espaces cultivés, l'illusion et la vérité se mêlent à l'horizon de nos désirs, de nos projets, distincts et pourtant inséparables. Mais le marcheur affronté au &lt;/i&gt;&#8220;srâb&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ? C'est la contemplation de la beauté qui le sauve, la contemplation de cela même qui pourrait le tuer. De longues traînées de brume de chaleur faufilent, dirait-on, le bord de la steppe avec celui du ciel, les lointains proches avec les lointains inaccessibles, le présent avec l'ailleurs. Des lacs illusoires, le reflet des palmiers dans l'eau se proposent à son implacable soif. Le marcheur risque ainsi de perdre sa route. Mais il n'irait pas loin s'il n'était guidé par cette fraîcheur des yeux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le rêve n'est pas un luxe, pas plus qu'il n'est forcément ennemi de l'action. Il est nécessaire. Quant à savoir ce qui peut procurer cette « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fraîcheur des yeux&lt;/i&gt; », vous en trouverez, j'espère, des illustrations au fil des pages de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Périphéries&lt;/i&gt; - nous n'avons écrit, en tout cas, que sur des gens qui nous font, à nous, les yeux frais jusqu'à l'enrhumement&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	<item>
		<title>Le fil à couper le réel</title>
		<link>http://peripheries.net/article261.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T21:55:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>
		<dc:subject>Théâtre</dc:subject>

		<description>L'Orient, le théâtre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains théoriciens du théâtre et metteurs en scène se réfèrent fréquemment à une certaine idée de l'Orient. « Le théâtre est oriental », disait même Antonin Artaud. L'Orient apporterait au théâtre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l'Occident resterait enfermé dans sa manie des oppositions binaires et dans son obstination à (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot22.html" rel="tag"&gt;Théâtre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;L'Orient, le théâtre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains théoriciens du théâtre et metteurs en scène se réfèrent fréquemment à une certaine idée de l'Orient. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le théâtre est oriental&lt;/i&gt; », disait même Antonin Artaud. L'Orient apporterait au théâtre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l'Occident resterait enfermé dans sa manie des oppositions binaires et dans son obstination à compartimenter sévèrement la réalité.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=center&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mars 1998&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« Si je devais partager le monde en deux,
&lt;br /&gt;il faudrait que je porte la hache en moi.
&lt;br /&gt;Personnellement, je ne porterai jamais la hache. »
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Salima Ghezali, directrice
&lt;br /&gt;de l'hebdomadaire algérien &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Nation&lt;/i&gt;, &lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, 20 février 1998&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient, le théâtre : deux passions qui transparaissent dans les pages de ce site, et qui sont apparemment sans rapport. Or certains théoriciens du théâtre et metteurs en scène se réfèrent fréquemment à une certaine idée de l'Orient. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le théâtre est oriental&lt;/i&gt; », disait même Antonin Artaud. L'Orient apporterait au théâtre la conception du monde unitaire et harmonieuse dont il a besoin pour rester vivant, alors que l'Occident resterait enfermé dans sa manie des oppositions binaires et dans son obstination à compartimenter sévèrement la réalité.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;D'où viennent les préjugés anti-arabes et anti-islamiques si répandus aujourd'hui ? Pourquoi l'Occident fait-il endosser au monde musulman, depuis la fin de la guerre froide, le rôle de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'autre&lt;/i&gt; » par excellence, barbare et menaçant ? La polarisation entre deux blocs distincts, l'Orient et l'Occident, se fonde-t-elle sur des divergences réelles ? &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt;, le livre de l'universitaire palestinien &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward W. Saïd&lt;/a&gt;, apporte des réponses stimulantes à toutes ces questions. En analysant la vision stéréotypée dans laquelle l'Occident a de tout temps enfermé l'Orient, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; remonte aux racines d'une mentalité largement répandue aujourd'hui. Ce qu'Edward Saïd dit des rapports Orient-Occident, ces deux entités construites selon lui artificiellement et entre lesquelles le fossé se creuse dangereusement, reste d'une actualité évidente : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Occident est l'agent, l'Orient est un patient. L'Occident est le spectateur, le juge et le jury de toutes les facettes du comportement oriental.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; est révélateur de la façon dont l'Occident traite « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'autre&lt;/i&gt; » en général, et pas seulement l'Arabe ou le musulman. Sur cette position de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;spectateur&lt;/i&gt; », les observations de Michel Serres rejoignent celles d'Edward Saïd. Le philosophe français le disait en novembre 1992 à Jean-Pierre Moulin et à Jean-Jacques Roth, journalistes suisses du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nouveau Quotidien&lt;/i&gt; :
&lt;br /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;- Nous vivons comme les Anciens disaient que les dieux vivaient sur l'Olympe : en banquetant de façon perpétuelle. En 1992, le flux d'argent des pays pauvres aux pays riches était de plusieurs milliards de dollars. Nous gagnons sur deux tableaux : nous gagnons de l'argent sur eux, et nous alimentons notre soif de tragédie avec l'image de leur détresse.
&lt;br /&gt;- L'idée est assez choquante : vous voulez dire que ces images nous réjouissent ?
&lt;br /&gt;- Bien entendu. N'oubliez jamais que nous avons créé une industrie pour distribuer ces images aux populations à l'heure du dîner. Elles dînent et se paient l'image de la tragédie. Chez Homère, les dieux se donnaient le spectacle de la guerre de Troie, en buvant l'ambroisie.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Quand la télévision fait écran&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ombres muettes&lt;/i&gt; », c'est ainsi qu'Edward Saïd décrit les Orientaux, les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;indigènes&lt;/i&gt; », tels qu'ils apparaissaient dans les études des émissaires coloniaux. C'est aussi le statut, très souvent, des populations qui se retrouvent sous les feux de l'actualité : combien a-t-on vu, dans les journaux télévisés, d'exodes silencieux commentés en voix off par le journaliste, par exemple ?... Cette position assure la suprématie : celui qui tient le discours détient aussi le pouvoir. Mais en ne donnant jamais la parole à l'autre, elle impose aussi le soliloque et la solitude.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Deux parties du monde restent ainsi prisonnières de leurs rôles respectifs. Les images télévisées retiennent en général davantage ce qui caractérise les populations filmées, ce qui les distingue des téléspectateurs, que ce qui les rapproche ou ce qu'elles ont en commun avec eux. Le fossé « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;eux/nous&lt;/i&gt; », qui occupe Edward Saïd dans les rapports entre l'Orient et l'Occident, existe aussi, et est institué de façon tout aussi artificielle, tout simplement entre ceux qui sont devant et ceux qui sont « derrière » un écran de télévision.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Insensibilité, culpabilité :
&lt;br /&gt;le lot du téléspectateur&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qui se passe ailleurs n'interfère jamais directement, lorsqu'il est rapporté par les médias, avec la vie des téléspectateurs ou des lecteurs. Rien ne distingue vraiment l'actualité étrangère d'une pure fiction, même si on est bien sûr capable, intellectuellement, de faire la différence. Les images souvent violentes qui défilent dans le poste à l'heure du journal ne font pas sentir la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réalité&lt;/i&gt; des événements ; en revanche, elles créent, par leur déversement continu, un climat de dépression diffuse. Elles empêchent de profiter sans mauvaise conscience d'une vie relativement privilégiée, d'une vie de dieu sur l'Olympe, qui paraît à la fois dénuée d'intérêt - puisqu'on n'en parle pas à la télévision - et coupable. Pour continuer à vivre, il faut anesthésier tant bien que mal sa sensibilité, et reléguer un peu plus ces images dans le domaine de la fiction.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout est différent lorsque les informations, au lieu de s'entasser dans l'abstraction du tube cathodique, arrivent &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;physiquement&lt;/i&gt; des différents points du globe ; c'est-à-dire lorsqu'on se fait expliquer des événements directement, les yeux dans le yeux, par quelqu'un qui est impliqué : un ex-Yougoslave pendant la guerre en Bosnie, un Algérien aujourd'hui... Où placer, dans le chemin parcouru jusqu'à nous par celui qui raconte, la frontière entre « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;son&lt;/i&gt; » monde et le nôtre ? C'est le même monde ; on en prend alors conscience. On se rend compte que la protection offerte par l'écran de télévision, qui tenait en respect les cataclysmes, qui les contenait dans un autre univers, était illusoire. La rencontre fait prendre conscience de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réalité&lt;/i&gt; d'un événement. Elle restitue en même temps une sensibilité, une capacité à être touché, bouleversé, changé. Elle restaure la possibilité des contacts humains, une possibilité très compromise, notait Edward Saïd, par les systèmes autoritaires tels que l'orientalisme. La rencontre offre une forme de compréhension à l'échelle humaine, non pas alternative, mais complémentaire à celle que donnent les médias écrits ou audiovisuels. Surtout, elle procure, à la place de la culpabilité, un sentiment qui a quelque chose à voir avec la fraternité. Elle rend possible l'évolution.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le théâtre : évoquer l'ailleurs
&lt;br /&gt;en enrichissant l'ici&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il existe un média qui préserve, et même qui démultiplie la richesse de la rencontre. Ce média, c'est le théâtre - pour peu, bien sûr, qu'il ose être « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;à l'heure avec le conflit&lt;/i&gt; », selon l'expression du metteur en scène algérien &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article211.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Slimane Benaïssa&lt;/a&gt;. Le théâtre est à même d'évoquer l'ailleurs de façon vivante, humaine, palpable, et en même temps, d'enrichir le lieu et le moment présents ; il réunifie.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En cela, il échappe à la manie occidentale de l'opposition binaire. De fait, le théâtre nous ramène à l'Orient... Tous les théâtres vivants, ou presque, ont un rapport plus ou moins direct avec l'Orient. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les théories orientales ont marqué tous les gens de théâtre&lt;/i&gt;, affirmait Ariane Mnouchkine, la directrice du Théâtre du Soleil, en 1989. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Elles ont marqué Artaud, Brecht et tous les autres parce que l'Orient est le berceau du théâtre. On va donc y chercher le théâtre. Artaud disait :&lt;/i&gt; &#8220;Le théâtre est oriental.&#8221; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cette réflexion va très loin. Je dirais que l'acteur va tout chercher en Orient. A la fois le mythe et la réalité, à la fois l'intériorité et l'extériorisation, cette fameuse autopsie du c&#339;ur par le corps. On va y chercher aussi le non-réalisme, la théâtralité.&lt;/i&gt; » Armand Gatti, le grand homme de théâtre français, ne lie-t-il pas lui-même ses affinités avec le théâtre à ses origines méditerranéennes ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ariane Mnouchkine :
&lt;br /&gt;« Je ne veux me priver de rien ! »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A la fois..., à la fois...&lt;/i&gt; » : l'Orient, pour Mnouchkine, semble le lieu où se réconcilie tout ce qui est opposé ou séparé dans la culture occidentale : le corps et l'esprit, le réel et l'imaginaire, la raison et l'émotion - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le sublime et le trivial&lt;/i&gt; », écrivait l'orientaliste Jacques Berque. L'Orient, lieu de la plénitude, du théâtre total. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je ne veux me priver de rien !&lt;/i&gt; », clame Ariane Mnouchkine, qui veille aussi à ne priver de rien son public : au Théâtre du Soleil, avant, voire pendant la représentation, la troupe sert de succulents dîners à son public ; la frontière entre la salle et la scène s'estompe ; les costumes chatoient ; le décor est aussi soigné dans le hall d'entrée que dans la salle de représentation. Il y a à lire, à boire, à manger, à écouter, à contempler, à réfléchir. Tous les sens sont nourris autant que la tête et avec elle. Le dépaysement est total, l'envoûtement complet.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient, lieu du refoulé pour l'Occident&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr, encore une fois, ce qui compte ici plus que l'Orient réel, c'est le sens dont l'investissent les metteurs en scène et théoriciens du théâtre. La régénération de l'Europe par l'Asie, écrit Edward Saïd, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;était une idée très répandue chez les romantiques&lt;/i&gt; ». Friedrich Schlegel et Novalis, par exemple, étaient convaincus « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;que c'étaient la culture et la religion indiennes qui pouvaient vaincre les tendances matérialistes et mécanistes (et républicaines) de la culture occidentale&lt;/i&gt; ». Saïd retrouve dans cette idée « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'imagerie biblique de la mort, de la renaissance et de la rédemption&lt;/i&gt; »... Surtout, il note le fait que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ce qui comptait, ce n'était pas tant l'Asie que l'&lt;/i&gt;utilité&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; de l'Asie pour l'Europe moderne&lt;/i&gt; ». L'Orient pour lui-même, la complexité de sa réalité, une fois de plus, étaient occultés.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour les Occidentaux, l'Orient reste le lieu du refoulé : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient est une création de l'Occident, son double, son contraire, l'incarnation de ses craintes et de son sentiment de supériorité tout à la fois, la chair d'un corps dont il ne voudrait être que l'esprit&lt;/i&gt; », telle est la thèse d'Edward Saïd. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La chair d'un corps dont il ne voudrait être que l'esprit&lt;/i&gt; » ! Les artistes occidentaux qui veulent récupérer le corps n'ont donc guère d'autre choix que d'aller le chercher en Orient. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les théâtres orientaux ont très peu de grands textes&lt;/i&gt;, disait encore Ariane Mnouchkine. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'art théâtral asiatique, c'est l'art de l'acteur, du danseur, du chanteur. Par contre, nous, depuis les Grecs, nous avons un grand nombre de très grandes choses écrites.&lt;/i&gt; » Elle précise cependant que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cette tradition-là ne s'oppose pas à l'autre&lt;/i&gt; » : il s'agit toujours de refuser l'opposition, l'exclusivité - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ne se priver de rien&lt;/i&gt; »...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;A la recherche de la plénitude perdue&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A tâtons, l'Occident cherche la part de lui-même qu'il a égarée, et qui lui manque à en crever, même s'il se ferait couper en petits morceaux plutôt que de l'avouer - il cherche, ou plutôt, il charge ses artistes de chercher... &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Théâtre/Public&lt;/i&gt;, la revue du Théâtre de Gennevilliers, a publié dans son numéro de mai-juin 1995 les écrits d'un metteur en scène américain, Richard Foreman. Extrait :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans son ouvrage précurseur,&lt;/i&gt; The Meeting of East and West&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, écrit au milieu des années quarante, le philosophe américain F.S.C. Northrope étudie les différences entre art oriental et art occidental. L'art oriental reflète d'après lui le &#8220;flux d'énergie vitale&#8221; qui traverse tous les êtres vivants, alors que dans l'art occidental ce flux a été découpé et prend la forme d'objets distincts et séparés.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Foreman détaille ce manque dans la perception occidentale :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes tous traversés en permanence par des pulsions ou affects auxquels on nous apprend à donner des noms : faim, désir, répulsion, attirance. Mais il s'agit là de pures conventions, qui ne rendent pas compte de la réalité. A l'origine, chaque impulsion présente une infinité de nuances subtiles qui la distinguent de toutes les autres. Faute d'un nom qui lui soit propre, cette impulsion est assimilée à l'une des appellations existantes, et sa véritable nature disparaît. Notre conditionnement est tel que l'élaboration intime de notre propre histoire est soumise aux lois de la cohérence narrative. Alors que ce que nous ressentons en réalité, c'est un jaillissement continu d'impulsions désordonnées et contradictoires.
&lt;br /&gt;On nous apprend à envisager notre existence comme une suite de projets sagement alignés sur la route de l'expérience, la &#8220;réussite&#8221; dépendant de notre capacité à cheminer de projet en projet. Mais emprunter cette route étroite, c'est se couper d'une multitude d'impulsions et d'impressions suggestives - de tous ces éléments impalpables qui nourrissent notre intuition créatrice et notre énergie spirituelle. C'est comme si nous portions des &#339;illères destinées à réduire notre champ émotionnel : nous devenons spirituellement et psychiquement incapables de faire face à l'ambiguïté inhérente à notre existence. Et vidé de cette ambiguïté essentielle, le monde nous apparaît rigide et menaçant.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Une forme de plénitude, mais aussi le sens du collectif : c'est ce que l'écrivain &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article173.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; - dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes, l'islam et nous&lt;/i&gt;, aux éditions Mille et une nuits - disait avoir retrouvé dans les écrits de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article208.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jacques Berque&lt;/a&gt; sur les Arabes. Ce n'est pas Ariane Mnouchkine qui le contredira, elle qui vit au quotidien l'utopie du collectif, de la troupe. Une troupe où se mélangent les origines et nationalités les plus diverses ; le brassage des cultures, pour Mnouchkine, va de soi, il est la norme. Il l'est aussi pour Edward Saïd, qui a été l'un des premiers, à la fin des années soixante-dix, à attirer l'attention sur le multiculturalisme de fait que connaissent la plupart des régions du monde. Saïd prône le décloisonnement, l'examen attentif d'une réalité par nature trop complexe pour être compartimentée sans dommage. L'intellectuel palestinien condamnerait peut-être l'instrumentalisation de l'Orient par les artistes occidentaux - il se méfie de toutes les simplifications, même flatteuses -, mais il reste que leur combat est aussi le sien.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>



	<item>
		<title>La déforestation du langage</title>
		<link>http://peripheries.net/article260.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T21:33:05Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

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		<dc:subject>Médias</dc:subject>
		<dc:subject>Théâtre</dc:subject>

		<description>Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de théâtre contemporains, l'un français, l'autre britannique, auxquels la critique a reproché leur « obscurité ». En oubliant un peu vite qu'un artiste n'est pas tenu à la clarté, mais peut - doit - développer un univers propre, doté d'une cohérence interne. La difficulté des &#339;uvres de Gatti et de Barker n'a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d'envie, de volonté, et non de capacité. En échappant à une lecture immédiate, réductible, elles assurent notre salut dans une (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton260.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;209&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de théâtre contemporains, l'un français, l'autre britannique, auxquels la critique a reproché leur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;obscurité&lt;/i&gt; ». En oubliant un peu vite qu'un artiste n'est pas tenu à la clarté, mais peut - doit - développer un univers propre, doté d'une cohérence interne. La difficulté des &#339;uvres de Gatti et de Barker n'a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d'envie, de volonté, et non de capacité. En échappant à une lecture immédiate, réductible, elles assurent notre salut dans une société où la loi du plus petit dénominateur commun fait des ravages, détruisant ce refuge essentiel de l'humain que représente une langue riche, touffue, dense - comme un maquis de mots.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« Le théâtre doit commencer
&lt;br /&gt;à traiter son public avec sérieux.
&lt;br /&gt;Il doit cesser de lui raconter
&lt;br /&gt;des histoires qu'il peut comprendre. »
&lt;br /&gt;« Contrairement à ce que les comptables prétendent,
&lt;br /&gt;nombreux sont ceux qui sont à la recherche du savoir. »
&lt;br /&gt;&lt;b&gt;Howard Barker, Quarante-neuf apartés pour un théâtre tragique&lt;/b&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Armand Gatti, Howard Barker : deux auteurs de théâtre contemporains, l'un français, l'autre britannique, auxquels la critique a reproché leur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;obscurité&lt;/i&gt; ». En oubliant un peu vite qu'un artiste n'est pas tenu à la clarté, mais peut - doit - développer un univers propre, doté d'une cohérence interne. La difficulté des &#339;uvres de Gatti et de Barker n'a rien de gratuit. Y entrer ou non est une question d'envie, de volonté, et non de capacité. En échappant à une lecture immédiate, réductible, elles assurent notre salut dans une société où la loi du plus petit dénominateur commun fait des ravages, détruisant ce refuge essentiel de l'humain que représente une langue riche, touffue, dense - comme un maquis de mots. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Salmigondis !&lt;/i&gt; », hurla la critique, en 1959, lorsque Jean Vilar mit en scène &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Crapaud-Buffle&lt;/i&gt;, l'une des premières pièces d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article200.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Armand Gatti&lt;/a&gt;. Aujourd'hui, un numéro de la revue belge &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Alternatives théâtrales&lt;/i&gt; consacré à Howard Barker nous apprend que l'&#339;uvre complète de ce génial dramaturge britannique est en cours de traduction en français. A propos de l'&#339;uvre de Barker, la critique anglaise, depuis vingt-cinq ans, parle de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;charabia&lt;/i&gt; ». Elle lui reproche son obscurité, son manque de cohérence ; elle le juge « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;déprimant&lt;/i&gt; ». L'adjectif qui met tout le monde d'accord est « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;difficile&lt;/i&gt; ». Certains se laissent rebuter ; d'autres pas : quel auteur peut se vanter d'avoir, comme Barker, une compagnie qui joue exclusivement ses &#339;uvres - la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Wrestling School&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;école de lutte&lt;/i&gt; » ? Un théâtre de la périphérie de Londres accueille fréquemment ses pièces. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Compte tenu de cette situation excentrée&lt;/i&gt;, écrit Bernard Reitz dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Alternatives théâtrales&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Barker est demeuré dans la marge, et les critiques réputés n'ont pas changé d'avis à son égard.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cet homme élégant au visage émacié, qui est aussi peintre, mène une vie autonome, au bord de la mer, à Brighton. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La société contemporaine est de plus en plus oppressive en ce sens qu'elle conditionne de plus en plus les gens, et la technologie participe à cela. Il n'est permis à personne d'être mystérieux et sombre&lt;/i&gt;, râle-t-il dans l'interview qu'il a accordée à la revue belge.&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Le domaine privé est continuellement réduit. Cet entretien est une illustration parfaite de ce que je viens de dire. La lumière comme déterminant spirituel et culturel exige qu'aucun individu solitaire ne reste en dehors du syndrome d'accès.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un univers autonome&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Armand Gatti, d'une manière peut-être moins délibérée, est tout aussi rétif au « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;syndrome d'accès&lt;/i&gt; ». Installez-le à une table, avec micro, bouteille d'eau et pancartes nominales, entouré d'autres intervenants en rang d'oignons. Lorsque vient son tour de prendre la parole, il se lève, gesticule, tonne, renverse tout autour de lui, met à bas le bel ordonnancement du débat. Le modérateur impuissant tente vainement de le circonvenir, finit par manger ses fiches. Dans la salle, ceux qui ne connaissent pas Gatti se demandent, effarés, qui est ce cinglé. Ceux qui le connaissent suivent parfaitement son propos. Et boivent du petit-lait.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/gatti.jpg' width='190' height='283' style='float: right; border-width: 0px; width:190px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_458 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Gatti vient du maquis, qu'il a pris à dix-huit ans dans une forêt de Corrèze. Pendant ses heures de guet, il lisait aux arbres des textes d'Henri Michaux - plus tard, devenu l'ami de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Riton&lt;/i&gt; », il n'a jamais osé le lui avouer. Les arbres sont restés l'élément central de sa mythologie. En prison, il leur composait dans sa tête une odyssée en alexandrins, comptant les syllabes sur ses côtes, les bras contre le corps. La langue, pour lui, est le lieu où il habite ; c'est son existence même. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous ne devez pas vous demander : &lt;/i&gt;est-ce que le chien aboie ?, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mais :&lt;/i&gt; est-ce que le mot chien aboie ?, dit-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A partir de là, tout devient possible.&lt;/i&gt; » Le véritable maquis de Gatti, c'est la langue. De ce maquis-là, il n'est jamais sorti.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il est facile de l'y rejoindre. Il suffit de l'écouter, de découvrir son travail, de le lire, de se familiariser avec son &#339;uvre, avec les figures et les thèmes qui la peuplent. On change alors de dimension. On est à l'abri, dans un univers autonome ; on est dépaysé. Le temps se dilate, rend possibles des rencontres, des émotions violentes, des prises de conscience.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La tragédie, &lt;br /&gt;« une forme d'art
&lt;br /&gt;pour ceux qui aiment la vie »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Howard Barker, lui aussi, offre une échappatoire à ceux qui le veulent bien, à ceux qui en ressentent le besoin. Son théâtre s'adresse « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;à ceux qui souffrent d'une imagination handicapée, qui ressentent un désir inarticulé de spéculation morale. Un désir que ne sauraient assouvir ni la télévision kitsch, ni les comédies musicales, ni le &lt;/i&gt;&#8220;théâtre humaniste&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; qui traite son public comme un chien en laisse&lt;/i&gt; », résume l'un de ses rares défenseurs dans les institutions, David Ian Rabey, professeur à l'Université de Wales.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'échappatoire que propose Howard Barker se nomme la tragédie. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Arguments for a theatre&lt;/i&gt;, il écrit :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La tragédie humilie le jeu télévisé, la comédie, le concours de beauté, l'émission éducative, les chaînes d'information, le rassemblement politique, les partisans, les terroristes, tous ceux dont la seule ambition absurde est de donner
&lt;br /&gt;LA SOLUTION A LA VIE.
&lt;br /&gt;La tragédie est donc une forme d'art pour ceux qui aiment la vie. Peut-être n'y en a-t-il que peu qui aiment la vie ? Il ne faut pas taire cette possibilité. La tragédie nous oblige à contempler l'abîme de notre solitude. Beaucoup d'entre nous ne le supportent pas. Selon eux, le plaisir est un refuge. La tragédie ne connaît aucun plaisir mais connaît beaucoup d'extase. Que cette extase provient de la douleur, la tragédie seule le sait. La tragédie nous fait pleurer, et ces pleurs ne sont pas un pacte sentimental entre public et metteur en scène, ce sont des pleurs non sollicités qui coulent du spectacle de la vie non résolue. La tragédie seule connaît le sens de l'existence. Ce secret est que la vie ne suffit pas. Nous ne pouvons tolérer longtemps ce secret. C'est un secret que l'on découvre seulement dans un endroit dont le but existentiel est le secret, qui est l'apothéose du secret, où tous ceux qui bougent et qui jouent sont consumés par le secret. Cet endroit, c'est
&lt;br /&gt;LE THEATRE.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Une certitude est une capitulation »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si ce théâtre du secret fonctionne en circuit fermé, s'il est autosuffisant - ce qui lui donne sa force et sa valeur d'&#339;uvre véritable -, c'est qu'il ne résout rien, en effet. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tableau d'une exécution&lt;/i&gt;, l'une des seules pièces de Barker déjà traduite en français, raconte l'histoire d'une femme peintre de la Renaissance, Galactia, à qui la République de Venise commande un tableau de la bataille de Lépante. Au lieu d'une &#339;uvre à la gloire de la ville, Galactia réalisera une fresque toute de fracas et de chairs à vif, censée jeter à la face du public l'horreur de la guerre. Sensibilité féminine et refus artistique de la compromission contre raison d'Etat et virilité va-t'en-guerre ? Ce serait trop beau. Barker sait que les choses sont bien plus complexes que cela. Dans ses interviews, il n'hésite pas à traiter son héroïne de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pute&lt;/i&gt; » et d'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;égomaniaque&lt;/i&gt; », soulignant son manque d'honnêteté, ses contradictions.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Chaque dialogue (Galactia et son amant, Galactia et sa fille, Galactia et les représentants de l'armée ou de l'Etat) est un duel serré qui porte la tension à son comble, où l'on entendrait presque le choc des fers qui se croisent. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous craignez d'être entraînée dans un univers régi par une autre vérité&lt;/i&gt; », lance à Galactia l'amiral Suffici. Au final, le spectateur, étourdi par les retournements successifs qu'a subis l'intrigue, a vu la pièce la plus aboutie, la plus fouillée que l'on puisse imaginer sur les rapports entre l'art et le pouvoir, mais aussi sur la condition féminine et sur la condition de femme créatrice - bien des féministes, pourtant censées en avoir vécu les déchirements dans leur chair, ne sont sans doute pas allées aussi loin dans la réflexion que ce Britannique réservé, au charme poivre et sel, nommé Howard Barker.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne peut y avoir que des versions différentes de ce qui s'est passé&lt;/i&gt; », dit un personnage de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tableau d'une exécution&lt;/i&gt;. Cette remarque fait écho aux conclusions des physiciens quantiques, dont les travaux intéressent si prodigieusement Armand Gatti. Les quantistes révolutionnent la science en affirmant haut et fort que d'une expérience, d'une observation scientifique, il ne ressort pas une et une seule vérité. Gatti lui-même a toujours été en lutte contre tous les déterminismes, proclamant qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une certitude est une capitulation&lt;/i&gt; ». Avec lui, comme avec Barker, tout reste ouvert. Tous deux ont produit une &#339;uvre exigeante, dense, touffue - comme une forêt dans laquelle ils se soucient peu de tracer des sentiers pratiquables. Au point que l'on se demande fréquemment, au sujet de l'un comme de l'autre, s'ils ne sont pas « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fous&lt;/i&gt; ». Mais non. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'unique possibilité de résistance à une culture de la banalité se situe dans la qualité&lt;/i&gt; », écrit encore Barker dans ses &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quarante-neuf apartés pour un théâtre tragique&lt;/i&gt;. Et la qualité, c'est l'irréductibilité.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un monde pasteurisé&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Faire clair, concis, accessible, est un devoir de journaliste. Pas d'artiste. La contamination de l'art par ces injonctions produit le même effet que le bombardement d'une forêt ou d'une jungle au napalm. L'homme se retrouve alors à nu, démuni, sans rien à contempler, à quoi s'affronter ; sans plus de lieu où se cacher, se réfugier, se promener, se ressourcer. Prix Albert-Londres en 1954, Armand Gatti est ensuite passé au théâtre, parce qu'il se sentait à l'étroit dans l'écriture journalistique. Ce n'était sans doute pas pour se trouver remis en face des contraintes du genre, jusque dans son &#339;uvre théâtrale.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, pour un journaliste, faire « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;clair&lt;/i&gt; » doit-il signifier reprendre tel qu'on l'a trouvé un discours médiatique fait de tics verbaux, de formules convenues et usées - le contenu étant, somme toute, secondaire, pourvu que l'on ne casse pas le ronronnement auquel auditeurs et téléspectateurs sont accoutumées ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'un de mes rêves secrets, je l'avoue&lt;/i&gt;, disait cet incorrigible bouffon de Dario Fo&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, serait de m'introduire un jour à la télévision, m'asseoir à la place du speaker et donner les nouvelles en grammelot &lt;/i&gt;[imitation, dépourvue de contenu, des sonorités d'une langue]&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; pendant toute l'émission. Je parie que personne ne s'en apercevrait.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Qui fixe la norme ? Le risque est de s'en tenir au plus petit dénominateur commun. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Connu de sa mère !&lt;/i&gt; » vociférait un intervenant de radio, à l'école de journalisme de Lille, dès qu'on avait le malheur de prononcer dans un flash un nom propre autre que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bill Clinton&lt;/i&gt; » ou « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lionel Jospin&lt;/i&gt; » - à plus forte raison si ce nom comportait des sonorités pas-de-chez-nous propres à écorcher les oreilles, supposées sensibles, de l'auditeur. Mais n'est-ce pas le journaliste qui, en choisissant de le prononcer ou non, fait qu'un nom est familier ou non ? On entend heureusement d'autres sons de cloche dans une école de journalisme. Un intervenant de télévision qui insistait pour que l'on fasse l'effort de prononcer correctement les noms étrangers, par exemple. Quitte à ce que l'écoute du téléspectateur, qui les entend justes pour la première fois, soit perturbée un quart de seconde, le temps de faire le raccord.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Être clair, pour un journaliste, cela signifie-t-il aussi qu'il ne faut parler que de gens qui font clair ? La critique anglaise reproche à Barker, inventeur du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;théâtre de la Catastrophe&lt;/i&gt; », d'être « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;déprimant&lt;/i&gt; ». En fuyant comme la peste les personnalités difficiles d'accès, torturées, dissidentes, en les jugeant « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pas sympas&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;chiantes&lt;/i&gt; », avec des mines de gamins tyranniques, certains médias prennent le risque d'offrir à leur public une vision du monde à la Disneyland. Barker, encore : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est une erreur typique du comptable que de penser qu'il n'y a pas de public pour le problème.&lt;/i&gt; » On peut aussi juger, en effet, que c'est la pasteurisation du langage et du monde qui est déprimante : le manque de sens, la primauté donnée aux apparences ; les jeux de mots systématiques ; l'esbroufe, la vulgarité ; les traits d'esprit lorsqu'ils vont de pair avec la superficialité, lorsqu'ils recouvrent le vide d'un propos ; la dérision lorsqu'elle s'accompagne de mépris. On peut aussi se sentir revigoré lorsque les problèmes ne sont pas éludés, pudiquement contournés, mais abordés de front. Ne vous laissez pas traiter de rabat-joie : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la tragédie, une forme d'art pour ceux qui aiment la vie&lt;/i&gt; »...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Ça ne veut rien dire, le public ! »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette langue de bois médiatique, parfois plus « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;amusante&lt;/i&gt; » que la langue de bois politique, mais du même acabit, découle d'une certaine conception du public. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ça ne veut rien dire, le public !&lt;/i&gt; » s'exaspérait Armand Gatti - inventeur du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;spectacle sans spectateurs&lt;/i&gt; » - lorsque ses stagiaires canadiens, à la question « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;à qui je m'adresse ?&lt;/i&gt; », s'obstinaient à répondre, candides : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au public.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certains dans les médias échappent à cette tyrannie imaginaire, bien évidemment ; Daniel Mermet, notamment, avec &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Là-bas si j'y suis&lt;/i&gt; sur France-Inter. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est un journal à soi seul. Un continent&lt;/i&gt; », écrit Francis Marmande dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du premier novembre. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un continent&lt;/i&gt; », c'est-à-dire un tout, un univers ayant sa logique propre, autonome - comme les &#339;uvres de Gatti ou de Barker. Un navire qui ne prend pas l'eau de partout du fait d'une conception paranoïaque du public. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi ?&lt;/i&gt; poursuit justement Francis Marmande. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Parce que Mermet ne compose pas avec le public. Jamais. Jamais avec cette idée pénible du public dont se débrouillent (mal) les publicitaires, les directeurs de chaîne. Est-ce à dire que Mermet ne se soucie pas de son public ? Non : il le traite en auditoire adulte, il lui fait confiance, il ne se demande jamais si ce qu'il fait est assez gros pour lui, il fait de son mieux.&lt;/i&gt; » Ailleurs, l'impératif de faire court, la peur de lasser, rendent impossible une émission de cette épaisseur, de cette profondeur, dans laquelle on puisse vraiment s'installer, se sentir bien.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Se ménager le droit de détonner un peu lorsque le propos l'exige ne signifie en aucun cas faire compliqué pour faire compliqué, pour exclure, pour se gargariser de sa propre science et se donner le sentiment de s'élever au-dessus du commun des mortels. Il n'est pas question de snobisme ou de facilité, ni d'élucubrations gratuites ou du plaisir de jargonner entre soi -il suffit d'ailleurs de feuilleter &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le journalisme sans peine&lt;/i&gt; de Burnier et Rambaud pour se convaincre, si on en doutait encore, que les journalistes ne sont pas à l'abri du jargon.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Non : il s'agit simplement de s'assurer que ce que l'on dit a encore un contenu. Que vaut une démocratisation du savoir et de l'information, si le savoir et l'information sont vidés de leur contenu ?... Sans compter que la question de l'accessibilité est souvent un leurre, un prétexte. Pour rentrer dans une &#339;uvre ou un discours exigeants, la question essentielle n'est pas de le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pouvoir&lt;/i&gt;, mais de le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vouloir&lt;/i&gt;. La preuve en est que le refus de fournir le moindre effort dans ce sens vient bien souvent de gens qui, de par leur éducation, leurs études, auraient toutes les clés en main pour franchir le pas. Pourquoi ce refus ? Parce que l'injonction de rester groupés, de ne pas se distinguer de la masse en suivant ses envies, est plus forte que la curiosité, que le désir d'ouverture ; désir que l'on assimilera alors, lorsqu'il se manifestera chez les autres, à un snobisme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le « fascisme des loisirs »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Préserver le langage, c'est donc aussi assurer sa propre liberté. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La révolution, c'est le langage&lt;/i&gt;, dit Armand Gatti. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsque celui-ci pourrit, la révolution pourrit.&lt;/i&gt; » La dictature du fun, du positif, du plus petit dénominateur commun, tue - par définition - les particularismes, fait taire les perceptions propres. Howard Barker évoque quelque part le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fascisme des loisirs&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon théâtre&lt;/i&gt;, écrit-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;n'a jamais eu pour but la solidarité, mais celui de s'adresser à l'âme là où elle ressent sa propre différence. Le théâtre vous sépare. Il sépare le public de ses croyances. Il sépare le social de l'individu. Il sépare l'individu de lui-même. A la sortie, le public a du mal à recoudre les morceaux de la vie.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;David Ian Rabey lui fait écho : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce théâtre aspire donc à l'asociabilité, à une relation expressive qui ne renonce pas aux différences d'expérience individuelle, de perception, de connaissance et de besoins. Une fuite de la société n'est pas visée, mais une divergence de ses normes, un raffinement conscient pour tester une existence pleine d'aspiration.&lt;/i&gt; » Le théâtre comme moyen d'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;échapper au raisonnement des dresseurs&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le Théâtre du Secret :
&lt;br /&gt;on peut être très heureux dans le noir&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;raisonnement des dresseurs&lt;/i&gt; » découle d'une vision du monde d'avant l'éclairage public, de l'époque où les nécessités de la survie commandaient de se regrouper frileusement autour d'un unique foyer de lumière et de chaleur. Pas question de prendre ses distances avec ses semblables, même si on ne les avait pas choisis ; pas question de s'enfoncer dans l'obscurité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'obscurité - au double sens du mot - a pourtant ses charmes. Dans des propos rapportés plus haut, Barker se plaignait de ce que la lumière soit « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le déterminant spirituel et culturel&lt;/i&gt; » à cause duquel on ne le laissait pas tranquille dans sa retraite. Et l'un des épisodes qui a définitivement dégoûté Armand Gatti du théâtre institutionnel a également trait à l'utilisation de la lumière. Gatti avait l'habitude de n'éclairer qu'une parcelle à la fois de la scène. Ce faisceau de lumière se déplaçait peu à peu, de manière à guider le spectateur, qui progressait dans la lecture de la pièce comme dans celle d'un journal. Il laissait le public entièrement dans l'ombre. _ « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, monsieur, &lt;/i&gt;protesta un jour le régisseur d'un théâtre toulousain, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et les bijoux ?
&lt;br /&gt;- Quels bijoux ?
&lt;br /&gt;- Oui, monsieur, quand on va au théâtre, c'est pour montrer ses bijoux. Au théâtre, on aime aussi être vu. Il n'est pas question de rester dans le noir.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On peut pourtant être très heureux dans le noir. David Ian Rabey le dit ainsi :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la troisième édition de &lt;/i&gt;Arguments for a theatre&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, Barker introduit la notion du secret comme un concept-clé : un &#8220;&lt;/i&gt;fugitif permanent&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8221;, un adorable indice insaisissable lové dans un langage plus apte à exclure qu'à communiquer : obsessionnel, enragé, évasif et immaculé. Le secret illogique, extasié, anti-utilitariste, auto-générateur défie le principe commercial de &#8220;&lt;/i&gt;l'accessibilité à tout prix&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8221;. Un théâtre de secrets sera irrésistiblement compromettant, le pressentiment de l'étonnante collusion érotique à risque dans la transgression des orthodoxies. Barker compare l'attrait retentissant de ce théâtre à &#8220;&lt;/i&gt;une amante illicite qui vous touche furtivement la main&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8221;...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Illustration&lt;/strong&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous étions tous des noms d'arbres&lt;/i&gt; », Gatti à Derry, Irlande du Nord, 1981-1982.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;A lire&lt;/strong&gt; :
&lt;br /&gt;* Howard Barker, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tableau d'une exécution&lt;/i&gt;, traduction de Philippe Regniez, L'Atalante, Paris, 1993.
&lt;br /&gt;* « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Howard Barker&lt;/i&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Alternatives théâtrales&lt;/i&gt; no 57, mai 1998. En vente dans les librairies théâtrales.
&lt;br /&gt;* Armand Gatti, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La poésie de l'étoile&lt;/i&gt;, entretiens avec Claude Faber, Descartes &amp;amp; Cie, Paris, 1998.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>



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		<title>Marketing Zen</title>
		<link>http://peripheries.net/article259.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T21:04:57Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Environnement</dc:subject>

		<description>Fondé sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des années fric, Philippe Starck, s'engouffre dans la brèche de la consommation soi-disant bridée, minimaliste, civique et écologique, avec un catalogue d'« objets honnêtes » édité à la Redoute. Si les produits sélectionnés dans ce catalogue, présentés par leur concepteur comme des « non-produits pour des non-consommateurs » (jamais, sans doute, on n'aura poussé si loin l'art du foutage de gueule éhonté), se (...)

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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Fondé sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des années fric, Philippe Starck, s'engouffre dans la brèche de la consommation soi-disant bridée, minimaliste, civique et écologique, avec un catalogue d'« objets honnêtes » édité à la Redoute. Si les produits sélectionnés dans ce catalogue, présentés par leur concepteur comme des « non-produits pour des non-consommateurs » (jamais, sans doute, on n'aura poussé si loin l'art du foutage de gueule éhonté), se voulaient discrets - « humbles », dit carrément Starck -, c'est assez raté. On les a vus en vedette dans les pages « consommation », « tendances » et « cadeaux » de tous les journaux, et Starck a écumé les plateaux de télé et les studios de radio...&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« Notre société, &#8220;matérialiste&#8221; dans son existence, ne serait-elle pas coupée de la société savante parce que celle-ci, justement, ne s'est pas donné les cadres de pensée adéquats à la réflexion sur l'objet ? Cette société savante est très largement orientée et structurée sur la philosophie du sujet et de la conscience, sur la transcendance... Or, où sont les écoles de pensée sur l'objet, où sont les philosophies de &#8220;l'objectivité&#8221; ? Les gens de pensée se détournent de l'objet, celui-ci reste le territoire conceptuel exclusif des gens du &#8220;faire&#8221;, de l'action, de la création, de l'art - inventeurs, ingénieurs, gens de marketing, entrepreneurs, publicitaires, designers, architectes - et de certains artistes, poètes, écrivains, peintres, plasticiens. »
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Claudette Sèze, « Le parti pris des choses », in « Confort moderne », revue &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Autrement&lt;/i&gt; no 10, janvier 1994&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Zen&lt;/i&gt; » : les rédactrices de mode, les designers, les publicitaires, n'ont plus que ce mot à la bouche. Dans les magazines féminins, le dépouillement est devenu le comble du chic. Une grande marque japonaise, Muji, qui vend des accessoires de rangement, de la papeterie, de la vaisselle et des vêtements d'une extrême sobriété, a ouvert à Paris une boutique littéralement prise d'assaut.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/goodgoods.jpg' width='250' height='325' style='float: right; border-width: 0px; width:250px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_456 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Fondé sur le principe des articles sans marque, Muji est devenu une marque-culte. En France, le designer-star des années fric, Philippe Starck, s'engouffre dans la brèche de la consommation soi-disant bridée, minimaliste, civique et écologique, avec un catalogue d'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;objets honnêtes&lt;/i&gt; » édité à la Redoute. Si les produits sélectionnés dans ce catalogue, présentés par leur concepteur comme des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.philippe-starck.com/new/goodgoods/searchframe/page4.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;non-produits pour des non-consommateurs&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; » (jamais, sans doute, on n'aura poussé si loin l'art du foutage de gueule éhonté), se voulaient discrets - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;humbles&lt;/i&gt; », dit carrément Starck -, c'est assez raté. On les a vus en vedette dans les pages « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;consommation&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tendances&lt;/i&gt; » et « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cadeaux&lt;/i&gt; » de tous les journaux, et Starck a écumé les plateaux de télé et les studios de radio, son mea culpa sous le bras - en substance : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'accord, je le reconnais, on a déconné, dans les années quatre-vingt, moi le premier, je vous ai bien arnaqués en vous vendant des gadgets laids et inutiles, mais c'est fini, bien fini, j'ai été touché par la grâce...&lt;/i&gt; » Il a poussé si loin l'autoflagellation que c'en était parfois gênant. Relevez-vous, Philippe, allons, voyons... Et lui, sitôt debout, paf ! en profitait pour vous refourguer une nouvelle camelote. Incorrigible. On se sera tout de même régalé avec cet échange, un matin sur France-Inter, chez un Pierre Bouteiller sceptique et goguenard - de mémoire :
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Starck&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;... Je suis d'ailleurs en train de réfléchir à une voiture, parce que, pour le moment, la voiture, c'est un prolongement de la quéquette, c'est absurde... D'ailleurs, moi, j'en ai une toute petite&lt;/i&gt; (sic)...
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; (un peu plus tard) : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que vous avez comme voiture, Philippe Starck ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Starck&lt;/strong&gt; : ... &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Oh ! non, vous allez vous moquer de moi...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais non, mais non...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Starck&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais moi, j'ai besoin que ça démarre le matin...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que vous avez comme voiture, Philippe Starck ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Starck&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une Mercedes... Mais j'ai besoin que ça démarre le matin...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bouteiller&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais vous savez, il y a plein d'autres choses qui démarrent le matin, et même le soir...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les produits qu'il a non pas conçus, mais sélectionnés en passant des accords avec des marques existantes, Starck les a redessinés, signés, et tartinés de bafouilles qui en vantent les qualités. Il vend un concept, un discours. Dans un article intitulé « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BARBER/10836.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Culture McWorld contre démocratie&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; », et paru dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, Benjamin R. Barber écrivait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Avec la saturation des marchés traditionnels et la surproduction de biens, le capitalisme ne peut plus se permettre de servir seulement les besoins réels des consommateurs. Alors que l'ancienne économie des biens visait le corps, la nouvelle économie des services immatériels prend pour cible la tête et l'esprit. Le marketing porte autant sur les symboles que sur les biens, et il ne vise pas à commercialiser des produits, mais des styles de vie et des images.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Starck, lui, va jusqu'à proposer des compilations de ses musiques préférées, s'adressant respectivement à la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;conscience&lt;/i&gt; », à la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tête&lt;/i&gt; », au « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;c&#339;ur&lt;/i&gt; » et au « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;corps&lt;/i&gt; ». Derrière la spontanéité et l'enthousiasme naïf affichés, difficile de ne pas voir une entreprise totalitaire, la tentation de régenter la vie, les goûts et les sensations de ses contemporains. Benjamin R. Barber, encore :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La prétendue autonomie des consommateurs permet aux marchands de tenir un discours populiste : si vous n'aimez pas l'homogénéité de McWorld, n'incriminez pas ses pourvoyeurs, mais ses consommateurs. Comme si les quelque 200 milliards de dollars dépensés aux Etats-Unis pour la publicité n'étaient là que pour le décor ! Comme si les désirs et les besoins sur lesquels les marchés prospèrent n'étaient pas eux-mêmes engendrés et façonnés par ces mêmes marchés !&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Avec le marketing en embuscade, la voie du Zen est semée d'embûches. Lorsque le goût des transparences, éminemment japonais, est arrivé en Occident, on a aussitôt vu apparaître sur les rayons des supermarchés des boissons gazéifiées, des shampooings ou des liquides-vaisselle transparents. Pour arriver à produire cette impression de pureté, il avait évidemment fallu procéder à une surenchère de manipulations chimiques. Du consommateur traité en chien de Pavlov...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Aimer les objets, loin des &lt;br /&gt;modes de vie en conserve&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour des objets désacralisés, démystifiés, désinvestis d'un pouvoir et d'une signification démesurés, on repassera donc. On peut d'ailleurs se demander si la question est vraiment là. Peut-on, doit-on, exiger que les objets restent à leur place, sans avoir pour nous d'autre valeur qu'une simple valeur d'usage ? Est-ce possible, alors qu'ils nous rappellent des souvenirs, nous relient aux autres, influent sur notre humeur, notre bien-être... ? Francis Ponge (dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'objet c'est la poétique&lt;/i&gt;) :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le rapport de l'homme à l'objet n'est du tout seulement de possession ou d'usage. Non, ce serait trop simple. C'est bien pire.
&lt;br /&gt;Les objets sont en dehors de l'âme, bien sûr ; pourtant, ils sont aussi notre plomb dans la tête. Il s'agit d'un rapport à l'accusatif.
&lt;br /&gt;L'homme est un drôle de corps, qui n'a son centre de gravité en lui-même.
Notre âme est transitive. Il lui faut un objet, qui l'affecte, comme son complément direct, aussitôt.
&lt;br /&gt;Il s'agit du rapport le plus grave (non du tout de l'avoir, mais de l'être).&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pleine Lune&lt;/i&gt;, le romancier espagnol Antonio Muñoz Molina écrit de son héroïne :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pendant ses périodes de pire tristesse, elle avait appris quelque chose sur elle-même : sa capacité à revivre et à échapper à la douleur dépendait beaucoup de sensations physiques et d'expériences matérielles, et non pas d'idées et d'intentions, toujours trop abstraites pour lui inspirer confiance. Elle ne pouvait pas soigner son esprit si elle ne soignait pas ses mains et sa peau, et ce qui lui rendait parfois l'envie de vivre était la consistance d'un tissu agréable ou d'un verre de cristal, ou l'acquisition chez un antiquaire d'un rocking-chair de bois poli par l'usage. Ses états d'âme dépendaient de la porcelaine des tasses du petit déjeuner, de la qualité du pain et de l'huile dont elle se faisait une tartine grillée, de la saveur de son jus d'orange. La désolation morale avait toujours pour elle une évidence physique.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Acteur invisible&lt;/i&gt; (Actes Sud), le metteur en scène et comédien japonais Yoshi Oida, collaborateur de Peter Brook, raconte cette histoire :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/oida.jpg' width='200' height='377' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_457 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il était une fois un maître et son étudiant. Un jour le disciple alla trouver son maître et lui dit : &#8220;Vous avez été un excellent professeur, et vous m'avez enseigné nombre de choses utiles. Je voudrais vous manifester ma reconnaissance pour votre aide. J'ai ici une peinture de prix, un héritage précieux transmis de génération en génération. Pour ma part, je ne suis pas vraiment connaisseur en matière de peinture, aussi au lieu de le garder pour moi, j'ai le sentiment qu'il vaudrait mieux vous le donner. Vous pourriez l'accrocher chez vous et ça vous procurerait sans doute du plaisir.&#8221;
&lt;br /&gt;Le maître accepta la peinture et l'accrocha au mur. Il s'assit pour la regarder, et au bout d'un moment se retourna vers l'étudiant en disant : &#8220;Merci beaucoup. Vous m'avez donné un vrai trésor. En retour, j'aimerais vous faire don de quelque argent.&#8221; L'étudiant se braqua, disant : &#8220;Non, non ! Je ne vous ai pas offert cette peinture pour récupérer de l'argent. Ça m'a juste paru bien de vous offrir mon trésor.&#8221; Le maître apaisa l'étudiant et dit : &#8220;Je vous en prie, ne vous offusquez pas. Moi aussi, je veux vous dire merci et vous manifester mon estime. J'aimerais vraiment que vous preniez cet argent.&#8221; L'étudiant réfléchit un moment, puis accepta l'argent. En partant, il dit : &#8220;Je suis heureux à l'idée que ce trésor de ma famille aille dans votre maison.&#8221;
&lt;br /&gt;Quelques jours plus tard, un antiquaire vint en visite. En remarquant la peinture, il s'exclama : &#8220;Je crois bien que vous vous êtes fait avoir. Ce n'est qu'une vulgaire copie.&#8221; Le maître se contenta de sourire et répondit : &#8220;Je le savais. Ce n'est pas l'&#339;uvre d'un grand artiste que j'ai accrochée là, mais le bon c&#339;ur de mon étudiant. Peu m'importe si l'objet qu'il m'a donné est un faux, c'est son c&#339;ur qui compte.&#8221; Si on se contente de &#8220;regarder&#8221; le tableau, c'est un faux. Mais si on le &#8220;voit&#8221; vraiment, c'est le c&#339;ur généreux de l'étudiant.
&lt;br /&gt;Il y a deux facettes aux choses : le visible et l'invisible. Quand on est confronté à la matière, on peut voir en elle uniquement de la &#8220;matière&#8221;. Mais à l'inverse, on peut essayer de traiter la matière comme si elle recelait une autre signification ou possédait une autre dimension. Comme s'il y avait quelque chose qui existait au-delà et en deçà de la forme matérielle.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le rien et le vide ne sont pas &lt;br /&gt;à la portée de toutes les bourses&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsqu'ils témoignent d'une époque heureuse, lorsqu'ils ont été choisis librement, dans une quasi-clandestinité vis-à-vis du marketing et de la publicité, lorsqu'ils relient aux autres et à la vie, l'importance des objets, même démesurée, est inoffensive. Ce n'est donc pas par rapport aux choses qu'il faut prendre de la distance, mais par rapport aux Philippe Starck. Ce sera d'autant plus facile que les prix pratiqués par son fameux catalogue sont largement prohibitifs - preuve qu'il s'adresse bien à des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fashion victims&lt;/i&gt; qui ont de l'argent à investir dans des modes de vie en conserve. Chez Muji, en revanche, les prix sont raisonnables, ce qui pourrait en faire une marque relativement démocratique ; mais à Paris, la branchitude est son premier vivier de clientèle, et son point de chute a été un bastion du luxe bourgeois : Saint-Germain-des-Prés. Il semble que les objets bruts, accessibles, de consommation courante, beaux sans le vouloir, soient en voie de disparition, et que, de plus en plus, la sobriété se paie - la surcharge, la lourdeur, la laideur, le mauvais goût, restant seuls accessibles aux porte-monnaie les moins bien garnis. Sur l'un des délectables &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Polaroïds de jeunes filles&lt;/i&gt; du dessinateur Jean-Philippe Delhomme, on voyait un intérieur éclatant de blancheur, avec, dans le fond, un cagibi encombré de linge qui séchait et d'objets pêle-mêle. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le secret de l'absolument vide, théorie basique dans la déco du loft de Solange et Pierre ?&lt;/i&gt; disait la légende. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un cagibi, normalement soustrait à la vision par une bibliothèque coulissante.&lt;/i&gt; » Et le couple s'excusait en ch&#339;ur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous ne gagnons pas encore suffisamment pour évacuer tout prosaïsme de notre existence !&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi chacun, riche ou pauvre, est réduit au silence. Les riches, pris en charge par Philippe Starck et ses avatars, servent de supports à leur ventriloquie mégalomaniaque, de cobayes pour leurs expériences imbéciles ; ils se précipitent sur n'importe quel gadget que leur refourgue le marketing, trop heureux de distraire leur ennui. Signalons que Starck vend également des tee-shirts à slogans : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'expérience et la réflexion m'ont conduit à synthétiser quelques conclusions élémentaires. Elles sont devenues de courtes phrases qui appartiennent, à mon sens, au registre de l'évidence&lt;/i&gt; », écrit-il modestement. Parmi les tartes à la crème proposées, l'une dit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;We are God&lt;/i&gt; », et une autre : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;God is dangerous&lt;/i&gt; » - mais n'ayons pas le syllogisme trop chicanier...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les pauvres, eux, sont condamnés à vivre dans un univers hideux, puisque les produits à bas prix - un petit tour chez Conforama suffira à vous en persuader - reproduisent l'ornementation toc et les attributs grossiers de la bourgeoisie que l'on imagine correspondre aux attentes du consommateur moyen.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le consommateur « CSP+ », pour reprendre le jargon ignoble du marketing (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;catégorie socioprofessionnelle supérieure&lt;/i&gt; »), s'approprie donc les objets bruts et rugueux sur lesquels, il n'y a pas si longtemps encore, il n'aurait jeté qu'un regard dédaigneux, mais qui lui permettent aujourd'hui de se déculpabiliser et de s'encanailler. Thomas C. Frank a montré ce mécanisme à travers une analyse de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Titanic&lt;/i&gt;, dans un article paru dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/FRANK/10798&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Titanic &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et la lutte des classes&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; » :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous avons transformé la réalité des classes et le combat pour la répartition des richesses en une confrontation opposant la sincérité rugueuse à l'affectation prétentieuse, le simple plaisir au gadget, et nous sommes passés d'un produit et d'un style à l'autre : tantôt de la bonne bière prolétaire aux marques plus individualisées, tantôt des marques plus individualisées à la bonne bière prolétaire (qui nous permet, n'est-il pas vrai ?, de reconquérir une vitalité que nous continuons d'associer au monde du travail manuel). James Cameron a réinventé le concept des classes de façon à ce qu'il n'évoque ni les défilés du 1er mai ni les missiles qui paradaient sur la Place Rouge, mais plutôt cette illusion qu'ont les enfants de la bourgeoisie américaine de jeter au vent leur gourme sociale chaque fois qu'ils assistent à un concert des Grateful Dead ou partent faire du sac à dos en Europe. Le film conforte l'idée que notre ordre social, contrairement au précédent, serait devenu raisonnable. Les chercheurs d'épaves du film pourraient en effet presque passer pour les descendants du rebelle Jack Dawson, tant eux aussi ils semblent mépriser les règles, l'étiquette et la hiérarchie. Pour chacun, la forme et le style sont peut-être devenus plus &#8220;&lt;/i&gt;authentiques&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8221;. Mais le monde continue à nous diviser entre riches et pauvres avec une détermination qui n'a pas faibli. L'audace de dénoncer un ordre révolu permet aussi de faire oublier que, style mis à part, il continue.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La vague « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Zen&lt;/i&gt; » : une illustration de plus de la capacité du capitalisme à se perpétuer en intégrant la critique, et en la vendant sur le marché : signifiez votre haine des objets en achetant cet objet !&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	<item>
		<title>L'année du blaireau</title>
		<link>http://peripheries.net/article258.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T20:14:32Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Travail / Chômage</dc:subject>
		<dc:subject>Internet</dc:subject>

		<description>L'ineptie des concepts développés par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que ça ne fait pas rire, et que ça ne fera pas rire de si tôt. La nouvelle économie, c'est sérieux. C'est de là que viendra le salut de la société occidentale tout entière, et donc aussi le vôtre. Quitte à élever au rang de valeurs cardinales la bêtise, l'ignorance, l'imposture et le mépris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plutôt à l'euphorie générale. Car le grand avantage de l'euphorie, c'est qu'elle permet (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;L'ineptie des concepts développés par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que ça ne fait pas rire, et que ça ne fera pas rire de si tôt. La nouvelle économie, c'est sérieux. C'est de là que viendra le salut de la société occidentale tout entière, et donc aussi le vôtre. Quitte à élever au rang de valeurs cardinales la bêtise, l'ignorance, l'imposture et le mépris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plutôt à l'euphorie générale. Car le grand avantage de l'euphorie, c'est qu'elle permet d'éviter de réfléchir et de se poser quelques questions essentielles. Tant qu'on est euphorique, on n'embête pas les gouvernants avec des questions de fond : questions de projet de société, de civilisation... Oubliez le sens, la culture, l'éducation, la solidarité. Il est temps de redécouvrir sans inhibition cette vérité première que les années 80 ont tant chérie : le pognon, il n'y a que ça de vrai. Chacun pour soi, et les stock-options pour tous !&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=center&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Avril 2000&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;L'ineptie des concepts développés par les start-up vous fait rire ? Vous avez tort. Il y a plein de gens que ça ne fait pas rire, et que ça ne fera pas rire de si tôt. La nouvelle économie, c'est sérieux. C'est de là que viendra le salut de la société occidentale tout entière, et donc aussi le vôtre. Quitte à élever au rang de valeurs cardinales la bêtise, l'ignorance, l'imposture et le mépris. Ravalez votre mauvais esprit, et ralliez-vous plutôt à l'euphorie générale. Car le grand avantage de l'euphorie, c'est qu'elle permet d'éviter de réfléchir et de se poser quelques questions essentielles. Tant qu'on est euphorique, on n'embête pas les gouvernants avec des questions de fond : questions de projet de société, de civilisation... Oubliez le sens, la culture, l'éducation, la solidarité. Il est temps de redécouvrir sans inhibition cette vérité première que les années 80 ont tant chérie : le pognon, il n'y a que ça de vrai. Chacun pour soi, et les stock-options pour tous !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ici, on transporte des ballots de tissus ; là, on livre des ordinateurs. Vous les avez vus, ces plans, dans le reportage d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Envoyé spécial&lt;/i&gt; sur les start-up, qui faisaient se côtoyer à grands coups de cadrages lourdingues, dans les rues industrieuses du Sentier, à Paris, ancienne et nouvelle économies ? Le commentateur n'oubliait qu'un détail : c'est que l'ancienne économie avait, au départ du moins, le souci de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;produire effectivement quelque chose&lt;/i&gt;, voire - même si elle s'est ensuite affranchie de cette contrainte pour nous enfouir sous des pelletées de gadgets - de produire quelque chose &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'utile&lt;/i&gt;. Alors que la nouvelle économie, elle, est fondamentalement une économie parasite. Elle fait de l'argent avec la production des autres : Multimania n'existe que par les pages personnelles qu'il héberge, Net2One n'existe que par les articles de presse qu'il mouline pour les resservir sur l'e-mail de ses abonnés. Elle fait de l'argent en redirigeant les internautes vers des sites commerciaux, comme Newsfam.com et tous les portails, « féminins » ou autres. Ah, mais, me direz-vous, c'est que nous sommes entrés dans l'économie de l'immatériel ! Mais depuis quand immatérialité se confond-elle avec inanité ? avec imposture ?...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le krach de l'intelligence a déjà eu lieu&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout a déjà été dit, ou presque, sur le contraste grotesque entre l'innovation technologique et l'inconsistance, la ringardise fondamentale des concepts des start-up. L'urgence de leur croissance leur interdit de perdre leur temps à développer le moindre contenu décent et digne d'intérêt. Leur modèle économique - vendre des utilisateurs à des annonceurs, et non vendre un contenu à des lecteurs - ne valide que les visions du public les plus indignes, les plus méprisantes. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tous les noms de domaine contenant le mot &#8220;femme&#8221; étaient déjà pris, la plupart par des sites pornos&lt;/i&gt; », s'affligeait Chine Lanzmann, co-fondatrice de Newsfam.com, à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Arrêt sur images&lt;/i&gt;, en racontant comment elle et sa collègue avaient choisi le nom de leur entreprise. Arrghhh... Pas de chance ! Il ne s'est pas trouvé un site porno assez rapide pour occuper le nom de Newsfam, et nous épargner cet étalage indécent de bêtise crasse ! Parce que moi, entre un site porno et Newsfam.com, je choisis le site porno, sans hésiter ! En tant que femme, j'estime qu'il m'insulte beaucoup moins - ne serait-ce que parce qu'il le fait d'une manière moins sournoise. Et puis, un site porno, au moins, ça présente un minimum d'intérêt.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout a déjà été dit, tout cela saute aux yeux ; et pourtant, le matraquage médiatique se poursuit, et tout laisse à penser qu'on n'est pas prêt d'en voir la fin. Prenez l'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Envoyé spécial&lt;/i&gt; de l'autre soir. Défilé insoutenable de blancs-becs incultes, sans scrupules et assoiffés de fric, donnant libre cours à leur rapacité ultra-libérale. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour eux, l'an 2000, c'est l'an 1 du web&lt;/i&gt; », assène le commentaire. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'était une bonne manière d'entrer dans le nouveau millénaire&lt;/i&gt; », dit une cadre de Disney passée à Clust.com. Visite au « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;First Tuesday&lt;/i&gt; », où les investisseurs distribuent leurs millions aux jeunes loups qui leur exposent la stratégie d'arnaque de leur prochain la plus crapuleuse. (Rappelons qu'il y a eu des capital-risqueurs pour prendre au sérieux le poisson d'avril de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, qui présentait un site fictif, Kasskooye.com, sur lequel des internautes se regroupaient pour « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se vendre&lt;/i&gt; » à des fournisseurs d'accès.) Panoramique effrayant : tronches de blaireau à 360 degrés à la ronde. Ça a l'air si crispant que je me félicite de n'y avoir jamais mis les pieds. Aucune curiosité ne me semble valoir la peine de se plonger dans une ambiance aussi puante. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Désormais, ce ne sont plus les gros qui mangent les petits, mais les rapides qui mangent les lents&lt;/i&gt; », se rengorge un entrepreneur (un adage qu'il n'a pas inventé, apparu lors de la fusion AOL-Time Warner). Variantes : les brutes lobotomisées qui mangent les crétins ingénus, les têtes à claques qui mangent les têtes de n&#339;ud...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les serpillières du capital&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a aussi ce morceau, désormais d'anthologie, où l'on suit Jérémie Berrebi, 21 ans, P.-D.G. de Net2One, en visite chez les sénateurs de droite, confits d'admiration devant ce jeune barbare qui crache sur l'Etat, qui crache sur l'éducation... Choc des générations ? Tu parles ! Dans sa tête, le fringant visiteur est aussi vieux et aussi réac que ses hôtes. Succès fou. On se presse autour de lui, un sénateur sort sa carte, parle de son fils qui termine ses études dans la finance aux Etats-Unis, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;je peux lui dire de se mettre en rapport avec vous ?&lt;/i&gt; »...Tiens, se demande-t-on tout à coup, perplexe. A quoi c'est censé servir, en définitive, un homme politique de droite, à part de serpillière du capital ?... Ah, oui : à s'opposer au Pacs, des trucs comme ça... Et un homme politique de gauche, au fait ? A faire voter le Pacs, d'accord... Et à part ça ? Joker... J'avais déjà entendu parler du recul et de la démission du politique ; du fait que, désormais, c'était l'économie qui menait le bal - ce genre de choses. Mais jamais je n'avais eu une conscience aussi claire de ce que cela signifiait &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vraiment&lt;/i&gt;, que devant ce passage d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Envoyé spécial&lt;/i&gt; au Sénat. Il y a eu une phase de somnolence, de laisser-aller, pendant laquelle tout le monde digérait ses illusions passées ; puis la société civile s'est réveillée. Elle s'est organisée, contre l'AMI, contre les négociations de l'OMC, lorsqu'il est apparu que ses élus ne bougeraient pas le petit doigt pour la défendre face à la rapacité sans limite et à la puissance tentaculaire des sociétés commerciales. La baston s'est livrée par-dessus la tête des politiques. Peut-être que chacun se réveille lorsqu'on touche à ce qui lui tient à c&#339;ur, et qu'il comprend qu'il ne peut compter que sur lui-même pour le défendre. Moi, ce qui me réveille, ce qui me redonne des envies de politique - mais alors, des envies terribles -, c'est de constater que des élus sont prêts à abandonner les clés de la société de demain entre les mains de Jérémie Berrebi et de ses clones. C'est très concret, tout à coup, comme menace.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quand le sujet se termine enfin, on est effondré devant sa télé, atterré, décomposé. Sur l'écran réapparaît alors le visage du présentateur, vieux masque médiatique immuable, embaumé vivant dans sa respectabilité journalistique. Le sourire bienveillant, il se tourne vers son reporter, qui l'a rejoint sur le plateau : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous nous avez montré des jeunes gens formidables...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/meda.jpg' width='200' height='329' style='float: left; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_455 spip_documents spip_documents_left' /&gt;Qu'il doit être profond et bien ancré, le complexe du fameux « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;retard français&lt;/i&gt; », pour que tout le monde préfère risquer de se tromper avec tout le monde, plutôt que d'avoir raison tout seul, mais en passant pour un ringard ! Qu'est-ce qui peut les rendre si aveugles ? Qu'est-ce qui peut leur boucher l'entendement, leur gripper à ce point les neurones, pour qu'ils ne se rendent pas compte de ce qui crève les yeux, à savoir que tout cela repose sur du vent, que c'est inepte, détestable ; que si ces prédateurs ultra-libéraux prennent effectivement le pouvoir, s'ils imposent ce pur cauchemar d'économie parasite comme le nouveau modèle de référence, la société va droit à la catastrophe ? On a la réponse le lundi suivant, le matin, en écoutant France-Inter. Un auditeur a appelé pour débiner les emplois-jeunes. Brigitte Jeanperrin l'admoneste consciencieusement, lui rappelle en substance que travailler, suer au labeur, même si on se sent un peu la mouche du coche, ça vaut toujours mieux que de prendre son pied à fainéanter : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au moins, ça donne une expérience&lt;/i&gt; » - chacun sachant bien qu'il n'y a effectivement pas d'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;expérience&lt;/i&gt; » possible en dehors du monde de l'entreprise, qui se confond plus ou moins avec le monde sensible. Puis Stéphane Paoli demande son avis à Michel Garibal, qui répond sans rire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Moi, je crois beaucoup à la nouvelle économie...&lt;/i&gt; » Ah, voilà, ça y est, c'est ça : ils y « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;croient&lt;/i&gt; ». Tout le monde y « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;croit&lt;/i&gt; ». Tout le monde compte dessus. C'est vrai, il y a même eu un sommet européen à Lisbonne sur le sujet : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Europe clique sur plein-emploi - Les Quinze misent sur la Net économie pour résorber le chômage en Europe&lt;/i&gt; », titrait &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; (23 mars 2000). C'est donc pour ça que les journalistes ne s'esclaffent pas franchement, ne se tapent pas sur les cuisses, quand les entreprenautes leur exposent leur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;business model&lt;/i&gt; » !&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un emplâtre sur une jambe de bois&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a deux ans, le premier &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article262.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;édito&lt;/a&gt; de ce site dénonçait la façon dont la société terrorisait ses jeunes et leur pourrissait la vie en agitant sans cesse sous leur nez le spectre du chômage, et les obligeait à construire leur vie non pas en fonction de leurs envies ou de leur épanouissement personnel, mais en suivant les filières qui - si tout allait bien... - leur donneraient le plus de chances de trouver un emploi. C'est-à-dire que la société, leurs parents, en les obligeant à ne vivre qu'en fonction de la situation économique, les rendaient encore plus vulnérables à ses fluctuations, à ses aléas. En les aliénant, &lt;a href=&quot;http://menteur.com/rubrik/possibles.shtml&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;en les dressant&lt;/a&gt;, ils pensaient les rendre plus forts, et ils ne faisaient que les fragiliser. Aujourd'hui, les moutons de Panurge ne se bousculent plus au bord du précipice en bêlant avec affolement : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chômage ! Chômage !...&lt;/i&gt; » Ils relèvent un peu la tête, pleins d'espoir, et se bousculent dans une autre direction en bêlant : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nouvelle économie ! Nouvelle économie !...&lt;/i&gt; » L'avenir est au « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;troupie&lt;/i&gt; » - contraction de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;troufion&lt;/i&gt; » et de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;yuppie&lt;/i&gt; », inventée dans un éclair de pur génie par Ariel Wizman, un soir sur France-Inter.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Voilà pourquoi tout le monde s'interdit très fort de réfléchir, se bande les yeux, se bouche les oreilles. Parce que l'occasion est trop belle. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Attention à l'euphorie unique !&lt;/i&gt; » clamait le sociologue Gérard Derèze, dans l'indifférence générale, après la victoire de la France en Coupe du monde (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt;, 29 juillet 1998). A l'époque, dans les colonnes des journaux, les sommités intellectuelles du pays, craignant plus que tout d'être en reste et rivalisant de lyrisme, y allaient toutes de leur bafouille extatique, délirante et superlative. Les quotidiens, qui titraient sur le football plusieurs jours de suite, étaient demandeurs : il s'agissait de donner du sens à un événement qui n'en avait strictement aucun. Un avenir radieux s'ouvrait devant une Nation qui avait retrouvé sa grandeur ! Et quiconque émettait la moindre objection ou faisait preuve d'un soupçon de perplexité passait pour un pisse-froid rabat-joie. Presque deux ans plus tard, que reste-t-il du fameux effet « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;black-blanc-beur&lt;/i&gt; », pour que le PSG soit obligé de projeter, avant les matchs, des spots réalisés en collaboration avec SOS Racisme et expliquant à ses supporters que, certes, le Nègre a pour principale caractéristique de courir vite, mais c'est pour mieux mettre des buts ; et que, certes, l'Arabe est intrinsèquement feignant, mais c'est pour mieux s'allonger sous la balle (que Mère Nature est donc ingénieuse !...) ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, peu importe : on s'en fout, puisque, entre-temps, on a trouvé un autre sujet d'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;euphorie unique&lt;/i&gt; » : la nouvelle économie. Jacques Chirac et Lionel Jospin, dont la victoire en Coupe du monde avait fait spectaculairement remonter la cote, tentent de récupérer à leur profit cette image de réussite et de modernité : Chirac visite une pépinière de start-up sous l'&#339;il des caméras de télévision, et Jospin, lors de son passage au journal de TF1, souligne l'essor pris, sous son règne, par la Net-économie. Un avenir radieux s'ouvre devant une Nation qui a retrouvé sa grandeur ! On risque de s'apercevoir assez vite que la nouvelle économie est au Nirvana du plein-emploi ce que l'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;effet Coupe du monde&lt;/i&gt; » était à une société réellement égalitaire : un emplâtre sur une jambe de bois. Mais l'euphorie a cet avantage incomparable qu'elle permet de faire l'économie de la politique, l'économie de la réflexion, l'économie de toute remise en question.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les années 90 ne nous ont rien appris&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au plus fort de la crise, on se disait que, quand même, dans les années 80, on avait exagéré ; on avait consommé comme des porcs, on s'était laissé avoir par des conneries énormes, vulgaires comme la gourmette de Bernard Tapie... Du coup, on se flagellait, on se convertissait au bouddhisme, on mangeait bio. Mais il suffit qu'une timide opportunité de faire dix fois pire pointe son nez, pour que tout le monde se rue dessus sans réfléchir. On se vautre sans inhibition dans la fascination pour le fric, en faisant abstraction de tout le reste ; on se shoote aux chiffres, et on regarde valser les millions, la langue pendante, prêt à vendre son âme pour une poignée de stock-options. Les années 90 ne nous ont rien appris.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il faut lire absolument le livre de Dominique Méda qui s'intitule &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que la richesse ?&lt;/i&gt; Ce qu'il contient, c'est le débat de société qu'on est en train de manquer, en ce moment même, et dont l'escamotage permet le phénomène des start-up. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La croissance est devenue le veau d'or moderne, la formule magique qui permet de faire l'économie de la discussion et du raisonnement&lt;/i&gt;, écrit l'auteur. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il nous faut comprendre au terme de quel processus tous les discours politiques sur la bonne société et sur la manière d'améliorer continûment nos relations sociales et notre vie en société ont pu s'en remettre à cette formule magique. Comprendre aussi comment s'est opérée la substitution du moyen (disposer d'un bon niveau de ressources matérielles) aux fins (aménager une bonne société).&lt;/i&gt; » Elle montre comment l'économie, à ses débuts, pour se sauver elle-même et pouvoir prétendre au statut de science exacte, a décidé d'emblée, arbitrairement, d'ignorer les richesses immatérielles, trop compliquées à mesurer. Et comment nous continuons à vivre sur des indicateurs de richesse totalement erronés, marqués par le contexte historique qui prévalait au moment de leur création - la pénurie de l'après-guerre, par exemple. Avec des conséquences calamiteuses. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La menace qui pèse sur nous est-elle vraiment la pénurie des biens de base ? La richesse continue-t-elle à être exclusivement issue de biens matériels, ne vient-elle pas également du niveau de savoir et de culture ? &lt;/i&gt;(...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Dès lors, si nos besoins sont certes matériels, mais aussi sociaux, culturels, relationnels, si nos maux viennent d'une mauvaise répartition des biens, si nos besoins sont de mettre en valeur autrement nos patrimoines et nos talents, faut-il conserver le même indicateur grossier qui s'imposait au sortir de la guerre ?&lt;/i&gt; » De tous côtés perce la tentation de lâcher complètement les rênes, de renoncer à tout projet collectif, de renoncer à la civilisation - chacun pour soi et les stock-options pour tous. La tentation du laisser-faire, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;qui est la tentation de la plus grande paresse, n'en déplaise aux libéraux&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dominique Méda appelle à reconnaître la valeur d'activités autres que le travail, indispensables à un développement vraiment complet et harmonieux de l'être humain (ce qu'elle appelle joliment le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;multiancrage&lt;/i&gt; »), à en finir avec la centralité du travail dans nos vies. Elle évoque l'exemple des cadres, dont on a dit et répété qu'il était risible d'exiger d'eux qu'ils passent aux trente-cinq heures, puisqu'ils ne comptaient pas leurs heures, que leur travail, c'était leur vie... « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y va de la crédibilité et du succès de la loi Aubry que les cadres soient d'une certaine manière les premiers concernés par la réduction du temps de travail&lt;/i&gt; », écrit-elle pourtant avec un aplomb délectable. C'est une question de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;richesse sociale&lt;/i&gt; », une question de civilisation. Il faut brider cette fuite en avant insensée qui fait que nous ne nous sommes plus capables d'imaginer nous réaliser autrement qu'en nous abrutissant dans n'importe quel travail imbécile - le plus souvent producteur de camelote nuisible -, en négligeant nos proches et notre développement personnel, en détruisant notre équilibre et notre environnement. Si Dominique Méda avait écrit son livre cette année, elle aurait sans doute pris pour exemple les employés de start-up, et non les cadres... « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On fait ça quelques années, le temps de devenir riches&lt;/i&gt; », expliquent-ils tous en substance. Toutefois, même s'ils deviennent effectivement riches un jour, on peut douter de leur capacité à pouvoir encore fonctionner autrement, à rattraper les années perdues sur le plan personnel.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que la richesse ?&lt;/i&gt; est un livre essentiel, même s'il n'en parle pas, pour comprendre les aberrations de la nouvelle économie. Car enfin, sous le vernis de l'innovation visionnaire, de quoi la prolifération des start-up est-elle le symptôme, sinon d'un modèle de société qui part en vrille, incapable qu'il est de concevoir la richesse et le progrès autrement que comme un accroissement frénétique et exponentiel des échanges marchands - c'est-à-dire incapable de se renouveler ?&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;b&gt;Dominique Méda, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que la richesse ?&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, Champs-Flammarion, 2000 [Aubier, 1999], 423 pages.&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>Le Paradis, c'est par où ?</title>
		<link>http://peripheries.net/article257.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T18:45:39Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique6.html">Editorial</category>

		<dc:subject>Utopie</dc:subject>
		<dc:subject>Paradis</dc:subject>

		<description>Des enluminures des siècles passés aux pages glacées des magazines de voyage et de décoration, des théories collectivistes arides aux leurres publicitaires, la vitalité du désir de Paradis n'a jamais faibli dans l'histoire de l'humanité. Les Anciens se le représentaient comme une île merveilleuse, un jardin foisonnant, une demeure dorée d'où coulaient les quatre fleuves évoqués par la Bible, irriguant toute la Terre... Ils armaient des navires, partaient à sa recherche. Plus tard, avec Thomas More et son Utopia, ils se (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique6.html" rel="category"&gt;Editorial&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton257.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;129&quot; height=&quot;271&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Des enluminures des siècles passés aux pages glacées des magazines de voyage et de décoration, des théories collectivistes arides aux leurres publicitaires, la vitalité du désir de Paradis n'a jamais faibli dans l'histoire de l'humanité. Les Anciens se le représentaient comme une île merveilleuse, un jardin foisonnant, une demeure dorée d'où coulaient les quatre fleuves évoqués par la Bible, irriguant toute la Terre... Ils armaient des navires, partaient à sa recherche. Plus tard, avec Thomas More et son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Utopia&lt;/i&gt;, ils se sont mis en tête que le Paradis n'était pas un Age d'Or perdu, ni un territoire à conquérir, mais un modèle d'organisation sociale à définir. Les faillites et les désastres provoqués par la mise en &#339;uvre de l'utopie communiste au XXe siècle ont persuadé les hommes, aujourd'hui, que le salut ne peut être qu'individuel, que l'Autre est toujours un boulet dans la quête du bonheur. En même temps, chacun voit bien s'étendre autour de lui les ravages d'une idéologie marchande qui exile l'être humain du monde, de la compagnie réconfortante des autres, de lui-même. Les chemins du rêve sont devenus plus escarpés, mais ils restent praticables : à nous d'en rectifier patiemment le tracé.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Novembre 2000&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« Il n'y a pas de devenir, pas de révolution, pas de lutte,
&lt;br /&gt;pas de chemin tout tracé : déjà tu es monarque et règnes
&lt;br /&gt;sur ta propre peau - ton inviolable liberté
&lt;br /&gt;n'attend pour être complète que l'amour
&lt;br /&gt;d'autres monarques : une politique du rêve,
&lt;br /&gt;aussi urgente que le bleu du ciel. »
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Hakim Bey, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis3.jpg' width='300' height='231' style='float: right; border-width: 0px; width:300px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_448 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Des rêves, il nous en faut ; il nous en a toujours fallu. C'est ce qui ressortait de l'exposition &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Utopies&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; à la Bibliothèque Nationale de France François-Mitterrand (joli symbole), à Paris, cet été : avec quelle obstination l'être humain a toujours cherché à l'aveuglette, à tâtons, une porte de sortie, une échappée vers autre chose. Sous l'&#339;il du visiteur s'étalaient les témoignages de milliers d'années de rêveries fiévreuses, de fantasmes, de délires, d'extrapolations, de poursuites mentales ou physiques de l'arc-en-ciel. Les Anciens dessinaient des cartes pour tenter de localiser le Paradis terrestre, ils rêvaient d'odyssées vers des îles merveilleuses, de batifolages au jardin des plaisirs. Un jardin, il y en a justement un à la Bibliothèque de France. Il est immense, exubérant, mais le public n'y a pas accès. On se contente de le contempler depuis la terrasse qui le surplombe, en sirotant un café. Il y en a un autre sur la ligne du rutilant métro 14, qui mène à la Bibliothèque : une jungle sous verre, soigneusement circonscrite, que l'on ne fait qu'apercevoir entre deux stations ripolinées, depuis la rame qui file à toute vitesse. On touche avec les yeux !&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non-lieux&lt;/i&gt;, l'anthropologue Marc Augé s'attache à décrypter les espaces d'anonymat : voies rapides, gares, échangeurs, aéroports, supermarchés... Il explique que ce qui caractérise la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;surmodernité&lt;/i&gt; », c'est de ne pas intégrer l'ancien monde au nouveau - cela, c'est le rôle de la modernité -, mais de l'enchâsser, de le reléguer, et de ne plus faire que le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;citer&lt;/i&gt; », l'invoquer. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On ne traverse plus les villes, mais les points remarquables sont signalés par des panneaux. Le voyageur est en quelque sorte dispensé d'arrêt et même de regard.&lt;/i&gt; » Ailleurs, il écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il faudrait encore parler de la télévision, des images. Dans un décor contemporain d'autoroutes et de ronds-points, de répliques, on peut s'inquiéter de l'aspect parodique du monde dans lequel nous vivons.&lt;/i&gt; » Un monde qui canalise tous les rêves vers leur traduction marchande.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Home, sweet home&lt;/i&gt; &lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Penser le bonheur n'est plus vraiment une tâche d'actualité. On laisse cela aux philosophes grecs ou latins de l'Antiquité, qui pouvaient encore décemment y croire. Parler de bonheur au public contemporain, c'est se rendre suspect à ses yeux : de quoi essaie-t-on de détourner son attention, se demande-t-il aussitôt ? Et, le plus souvent, il a raison. Mais ça n'empêche pas que l'aspiration demeure, même refoulée, même inavouée. Chaque soir le journal télévisé dévide dans les foyers sa litanie morne, accablante. Il creuse son gouffre dans les consciences, éveille une soif plus ou moins consciente d'autre chose, au point que l'on se sent prêt à n'être pas trop regardant, à se précipiter sur tout ce qui nous sera proposé. Cela tombe bien : le journal est suivi par la publicité. Enfin du rêve, enfin de l'évasion, enfin la promesse d'une consolation ! La publicité a aujourd'hui la charge quasi exclusive de la représentation du bonheur. Et que nous dit-elle ? Que le lieu d'établissement de prédilection du bonheur, c'est le foyer, l'unité domestique. Partout autour de nous, dans la rue, dans le monde, la violence et la dégradation gagnent du terrain. Il n'y a qu'une fois passée la porte de sa maison ou de son appartement que l'on peut espérer se retrouver dans un univers accueillant, doux, protecteur, confortable - les Allemands ont pour tout cela un mot unique, intraduisible : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;gemütlich&lt;/i&gt;. Le cocon du logis est le dernier refuge de l'utopie, une utopie personnelle, un royaume à construire de vos blanches mains, où personne ne viendra vous emmerder.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis8.jpg' width='250' height='310' style='float: right; border-width: 0px; width:250px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_452 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Il y a une part de vérité dans cette vision. Le pouvoir dont chacun dispose pour agir sur l'ordre global des choses, pour peu qu'il souhaite en user, est limité, et s'inscrit sur le long terme. Or sa vie a lieu &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ici et maintenant&lt;/i&gt; : il est légitime qu'il tente de saisir sa part de bonheur, de la construire avec les moyens du bord, en faisant son trou quelque part, en aménageant son environnement immédiat pour le transformer en un cadre de vie accueillant et agréable pour lui-même et les autres. Racontant sa vie dans un merveilleux petit dépliant des éditions Amok, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comme une souris dans l'herbe&lt;/i&gt;, Claudine Simon, infirmière en Bretagne, parlait de la maison en ruines qu'elle avait achetée et retapée : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au niveau de la symbolique, je sais très bien que la maison c'est soi, et qu'en la soignant c'est moi que je construis.&lt;/i&gt; » Sa maison, elle l'appelait sa « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;grotte&lt;/i&gt; », sa « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tanière&lt;/i&gt; ». Elle évoquait le jardin, dont elle aimait le côté sauvage, la lumière qui baignait l'endroit quand elle rentrait chez elle au petit matin, après son service de nuit. Elle pouvait y vivre seule et heureuse pendant des jours, mais aussi y recevoir ses proches : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je voulais absolument qu'il y ait une chambre d'amis. &lt;/i&gt;(...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Ouvrir ma maison, c'est ça, pour moi, ma vie sociale.&lt;/i&gt; » Elle avait ainsi la satisfaction, après avoir été beaucoup « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;à droite à gauche, chez les autres souvent&lt;/i&gt; », de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;leur offrir la possibilité de venir&lt;/i&gt; ». Et elle concluait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a des gens qui n'ont pas besoin de ça, ils l'ont intérieurement sans ressentir la nécessité de mettre dessus de la pierre ou un morceau de terre.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un simulacre à usage privé&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais cette attitude naturelle, vitale, dans certains cas, une fois récupérée et dévoyée par la pub, se transforme en piège. Elle pousse chacun à piller les derniers vestiges du monde commun, de la nature, pour entasser le maximum de butin chez lui, à son usage exclusif, et recréer une version artificielle - parodique, dit Marc Augé - du monde extérieur. Les citadins, par nostalgie d'une nature avec laquelle ils ont perdu tout contact, s'entourent d'objets et de produits censés remplacer les sensations qu'elle procure, mais dont la fabrication ne fait que la ruiner encore un peu plus. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La liberté et le bonheur se sont de plus en plus identifiés au souci exclusif de notre bien-être privé, de notre intérieur domestique douillet&lt;/i&gt;, écrit Franco Cassano dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Pensée méridienne. Même si à l'extérieur les espaces verts publics se dégradent, nous pouvons toujours décorer nos balcons, parfumer et purifier l'air dans nos maisons et dans nos voitures en le rendant irrespirable dehors.&lt;/i&gt; » Depuis quelques années, les magazines féminins ont découvert la relaxation, le bien-être, le naturel, l'aromathérapie, les produits aux plantes... La nature peut bien crever, puisqu'on a mis ses essences en flacons.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire&lt;/i&gt;, disait un jour Cornelius Castoriadis sur France-Inter, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Egée, je pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d'Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu'on est en train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d'un travail stupide, productif, répétitif. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de l'imagination dominante actuelle. L'imaginaire de notre époque, c'est celui de l'expansion illimitée, c'est l'accumulation de la camelote - une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c'est cela qu'il faut détruire. Le système s'appuie sur cet imaginaire-là.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La maison, notre « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tanière&lt;/i&gt; », est la traduction la plus concrète de cette « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;juste place&lt;/i&gt; » à trouver dans notre environnement naturel, comme le prône Castoriadis. Elle peut servir de sas entre monde privé et monde public, aider chacun à gérer ses rapports avec l'extérieur, à assurer leur fluidité, leur harmonie : elle protège sans isoler ; elle est le lieu de l'épanouissement personnel, de la solitude et de l'intimité ; elle permet de s'octroyer quelques heures de repos pour mieux ressortir dans le monde ensuite, ou d'accueillir les autres chez soi. Au lieu de cela, elle devient, dans l'imaginaire marchand, un lieu de fuite, de repli frileux, où l'on reconstitue le monde - ou plutôt un simulacre du monde - pour mieux le nier. L'idéologie du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;système&lt;/i&gt; » met tout en &#339;uvre pour restreindre notre champ de vision sur notre environnement naturel, en nous mettant des &#339;illères, en multipliant les effets de loupe. La fonction des supermarchés n'est pas tant de rassembler différentes sortes de marchandises dans un même lieu, que de créer un cadre où tout ce qui n'est pas la marchandise disparaît : dans les travées, il n'y a plus que vous et les choses, flottant pareillement dans le vide. Dans les pages consommation des magazines, les produits sont photographiés en très gros plan, ce qui donne l'impression qu'il n'y a plus qu'eux à voir dans le monde.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ainsi, le produit se substitue à l'expérience - à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;toutes&lt;/i&gt; les expériences. Les objets ne sont plus des médiateurs, des moyens de communiquer avec les autres : on ne les offre plus pour exprimer son amour ou son amitié, on ne se les procure plus pour rendre plus agréables encore les moments que l'on passe avec ses proches, on ne les jette plus par la fenêtre, on ne les brûle plus pour passer sa colère à l'égard de quelqu'un qui nous a déçu ou trompé. Ils deviennent le substitut de l'amour et de l'amitié : des substituts censés combler la solitude, annuler le risque d'être déçu ou trompé. Ils sont censés recréer et remplacer non seulement l'environnement naturel, mais aussi l'environnement affectif. En soi, cela n'a rien de nouveau : les publicités pour les cosmétiques suggèrent depuis longtemps cette sorte de pouvoir magique qui serait contenu dans une crème.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jusqu'ici, cependant, les produits de beauté conservaient toujours une fonction officielle, rationnelle, « sérieuse » - même si celle-ci n'était qu'un prétexte : hydrater, nettoyer, protéger, atténuer les rides... C'est une marque américaine, récemment arrivée en France, qui a rompu la première avec cette hypocrisie devenue superflue, en proposant des produits - à base de plantes, bien sûr - explicitement destinés à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;soigner l'esprit et le corps&lt;/i&gt; » grâce à l'aromathérapie. Chacun d'entre eux porte un nom à tiroirs et est agrémenté d'une notice détaillée au vocabulaire empathique. Le shampooing donne aux cheveux « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une bouffée d'enthousiasme&lt;/i&gt; » ; le spray au gingembre contient une plante « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cajoleuse&lt;/i&gt; » ; la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;brume d'oreiller&lt;/i&gt; » s'appelle « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Plus Court Chemin Vers les Rêves&lt;/i&gt; » : en la vaporisant sur son oreiller, on fera des rêves « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;plus denses, plus colorés et plus émouvants&lt;/i&gt; ». Les boules de gomme sont baptisées « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Allez en paix&lt;/i&gt; » (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Peace of Mind&lt;/i&gt; », en version originale) : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En quelques minutes, les muscles crispés de la mâchoire se détendent, et la tension s'évanouit comme par enchantement&lt;/i&gt;. » Auparavant, lorsqu'on avait déjà chez soi trois crèmes hydratantes, deux gels nettoyants, cinq masques gommants, trois shampooings, on avait quelques scrupules à en acheter d'autres. Dès lors que la fonction &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;officielle&lt;/i&gt; des produits n'est plus d'avoir une quelconque utilité, mais de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rendre heureux&lt;/i&gt; à eux seuls, de remplacer la plénitude du contact avec la nature ou de l'amour, un verrou saute : les besoins en produits « utiles » sont limités ; la soif de bonheur, elle, est illimitée. Le tiroir-caisse n'a donc pas fini de tinter... Le slogan de la marque dit crûment : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le bonheur n'a pas de prix ? Allons donc ! Il est en vente chez nous.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le dernier espace public : la décharge&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le problème - car il y a un problème -, c'est qu'il faut bien se résoudre à mettre encore le nez dehors de temps en temps. On aura beau s'acheter des sels de bain relaxants, des tapis de yoga et des parfums d'intérieur pour le soir et le week-end, on n'en subira pas moins, pendant la journée, le stress et la suffocation des embouteillages, l'agressivité des automobilistes, la laideur et l'hostilité grandissantes du monde extérieur. De plus en plus à l'étroit dans son petit cocon, on se retrouvera cerné de toutes parts, rattrapé par un univers rendu menaçant et invivable à force d'avoir été négligé. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous serons tous plus riches non pas quand nous aurons tous gonflé notre butin privé, mais quand nous aurons rendu à tout le monde les rues, les plages et les jardins, quand nous serons guéris de la recherche obsessionnelle de la séparation et de la distinction&lt;/i&gt; », écrit Franco Cassano, qui réfléchit, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Pensée méridienne&lt;/i&gt;, à ce qu'est devenu le Sud italien, et pose un constat amer : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Observons les manifestations de ce qu'est devenue notre liberté : une suite continuelle de gestes qui tendent à l'appropriation et à exclure les autres de nos possessions privées, alors que nos enfances étaient faites de lieux publics, de plages et de champs où l'on arrivait à se sentir bien sans s'enfermer dans de petits enclos, où la recherche paradoxale d'une &lt;/i&gt;distinction de masse&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, d'une &lt;/i&gt;privacy&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; obsessionnelle, n'avait pas encore dévasté les côtes et les collines. La capacité d'exclure les autres était le privilège des gens vraiment riches et notre liberté est devenue la poursuite paradoxale de ce modèle, avec ses surenchères perpétuelles.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cette émulation a entraîné l'abolition des rencontres et des solidarités collectives, la transformation du &#8220;public&#8221; en une entité résiduelle où nous déchargeons avec de moins en moins de scrupules les déchets de nos appropriations privées.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous n'avons certainement pas atteint le niveau des riches, qui seront toujours capables d'exclure les autres, mais en revanche nous avons appris à penser comme eux, et nous avons perdu jusqu'à l'orgueil de n'être pas comme eux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis1.jpg' width='200' height='348' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_446 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Cette surenchère dans la quête des attributs de la richesse, par laquelle les pauvres se donnent l'illusion d'être les égaux des riches, a si bien défiguré et pollué les sites naturels, que les lieux sauvages préservés sont devenus très rares. Ce sont les derniers Paradis terrestres, et ils sont de plus en plus inaccessibles : leur beauté intacte est réservée aux plus riches. On y construit de luxueux hôtels : un bâtiment à l'architecture avant-gardiste et écologique isolé sur un haut plateau de Patagonie, au milieu des fjords et des montagnes ; un archipel de maisons en bois disséminées dans la jungle balinaise ; des cabanes dans les arbres, dans une réserve naturelle en Inde, où l'on vous amène à dos d'éléphant et où l'on vous sert des repas biologiques...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis2-2.jpg' width='270' height='207' style='float: right; border-width: 0px; width:270px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_454 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Tous ces endroits sont présentés dans les magazines de voyage et de décoration que des lectrices qui n'y mettront jamais les pieds feuillettent rêveusement, envoûtées. Quel genre de clients peuvent-ils accueillir ? Vraisemblablement des rombières liftées, qui marinent dans la baignoire en marbre ou végètent sur le lit à baldaquin en fixant obsessionnellement une fissure dans le mur et en songeant au suicide. Qui ruminent leur dépression nerveuse, à laquelle s'ajoute la culpabilité qu'elles éprouvent à ne pas être heureuses dans un décor qui vous met une pression terrible - ne serait-ce que par le montant de la facture - pour vous obliger à l'être. Aux riches comme aux pauvres, on ne propose jamais qu'un bonheur clés en mains, un bonheur à consommer, en oubliant que le vrai bonheur dépend de conditions infiniment subtiles et mystérieuses, échappe à toute règle, ne se laisse piéger par aucune recette ou définition grossière.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Qu'est-ce que vous faites
&lt;br /&gt;dans mon hallucination ? »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les décors sublimes de ces derniers Paradis sont photographiés vides de toute présence humaine. Si tel n'était pas le cas, on peut parier qu'ils auraient le plus grand mal à passer pour des paradis. La lectrice de magazines, contrariée, ne parviendrait plus à rêver : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et, merde ! Il y a quelqu'un !...&lt;/i&gt; Pendant plusieurs siècles - le dernier, en particulier -, les utopies ont été collectives : or elles ont échoué lamentablement, quand elles n'ont pas provoqué des cataclysmes planétaires. On en a retenu la leçon : il n'y a de salut qu'individuel. L'ennemi du rêve, de l'aspiration à un idéal, le boulet qui vous entrave dans votre quête de bonheur, c'est l'Autre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis6.jpg' width='270' height='410' style='float: right; border-width: 0px; width:270px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_450 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;A l'époque où l'on croyait à l'existence d'un Paradis terrestre, on armait des navires, on s'embarquait bille en tête, avide de conquêtes, de recommencements, de territoires vierges comme de belles pages blanches. Mais les territoires n'étaient jamais tout à fait vierges : l'Autre, cet empêcheur de rêver en rond, vous y attendait de pied ferme. Comme il n'était pas question de renoncer si près du but, il n'y avait plus qu'à tenter de le nier, de l'effacer, de l'expulser d'une manière ou d'une autre. Que l'autochtone, démuni, se laisse faire, ou qu'il se rebelle avec la dernière énergie, le choc du rêve et de l'altérité produit cauchemars et désastres - péchés originels des Etats-Unis d'Amérique, d'Israël, de toutes les colonisations.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'idéalisation du territoire est toujours allée de pair avec le rejet de ses habitants, ou du moins le mépris condescendant dans lequel ils étaient tenus. Pour les poètes occidentaux du XIXe siècle, rappelle Edward W. Saïd dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt;, l'Orient était une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;province personnelle&lt;/i&gt; », un domaine où ils projetaient leur imaginaire, leur intériorité, leur soif de romantisme, en négligeant ses habitants, ou en les réduisant à des clichés. En 1843, Nerval, en voyage dans l'Orient réel, écrivait à Théophile Gautier : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Moi, j'ai déjà perdu, royaume à royaume, et province à province, la plus belle moitié de l'univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves ; mais c'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassée de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs !&lt;/i&gt; » Rien de plus efficace que la confrontation avec vos semblables pour vous ramener brutalement sur terre...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://expositions.bnf.fr/utopie/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis4.jpg' width='300' height='406' style='float: right; border-width: 0px; width:300px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_449 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que vous faites dans mon hallucination ?&lt;/i&gt; » demande sèchement un personnage à un autre dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Angels in America&lt;/i&gt; de Tony Kushner. Chacun promène avec lui un monde tout entier, avec ses lois, ses paysages, sa cohérence, son foisonnement. Mais comment pourrait-il le déployer, le projeter sur l'extérieur, alors qu'il est entouré de millions de ses semblables qui tous aimeraient en faire autant ? Comment voulez-vous négocier cela dans le métro aux heures de pointe ? La planète est trop petite. Pas assez de place. Ou alors, il faut neutraliser tous ces univers en puissance qu'abritent les autres dans leur carcasse, les obliger à y renoncer pour se consacrer à la réalisation du vôtre. Faire table rase de ce qui existe et le remplacer par les projections de votre cerveau malade, forcément malade. Si vous essayez de convaincre pacifiquement vos semblables que votre système est le meilleur, ils essaieront à leur tour de vous convaincre de la même chose, vous n'aurez jamais fini de discutailler, et, de tout cela, il ne ressortira qu'un compromis médiocre. Il faut donc user de la contrainte : désastre de grande ampleur garanti.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans son documentaire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;November Days&lt;/i&gt;, Marcel Ophüls filme des Allemands de l'Est, leurs réflexions, leurs appréhensions, leurs espoirs, juste après la chute du Mur de Berlin. Il capte ce moment fascinant où le régime communiste s'effondre, et où ceux qui l'ont subi, ou qui y ont joué un rôle, se retournent une dernière fois sur leur passé, avant de rejoindre la société de marché. C'est un immense sentiment de libération qui domine, même si des intellectuels qui y ont cru se sentent trahis par ce peuple qui n'a plus soif que de devises, et regrettent que la réunification se fasse si précipitamment. L'un des protagonistes identifie ce qui rendait le régime communiste particulièrement détestable et pervers : sa prétention à la moralité, son étatisation de la morale, de l'idéal.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'utopie, longtemps confisquée par des hommes politiques tonitruants et fourbes qui n'y comprenaient rien, doit être rendue à ses gardiens légitimes : les artistes. Comme les dictateurs et les tyrans, les artistes travaillent à retourner leur univers propre comme une chaussette, à l'extérioriser, à le traduire dans le monde physique, à en concrétiser la forme, les contours. Mais, au lieu de vouloir remplacer le monde réel par leur monde intérieur, ils peuplent le monde réel de fragments de leur monde intérieur. Ils se contentent de mettre en circulation ces morceaux de rêves, sur des supports autonomes aux frontières souveraines : livres, tableaux, films, spectacles... Le public prend ou ne prend pas, là est toute la différence avec la dictature. S'il prend, il se crée une intersection éphémère entre deux univers, mais une intersection qui n'est nulle part ailleurs que dans la tête de celui qui lit, qui regarde, qui écoute. D'où le dérisoire des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;j'aime beaucoup ce que vous faites&lt;/i&gt; ». Seule l'&#339;uvre a permis la communication, la rencontre - rencontre unilatérale, le plus souvent : vous connaissez l'artiste, lui ne vous connaît pas. L'&#339;uvre permet de jeter des ponts entre des univers personnels invisibles, mais elle n'est nulle part, elle n'est pas de ce monde, elle dépasse même son créateur qui est toujours moins bien qu'elle, qui n'est jamais qu'un pauvre être humain banal. Quand il cherche à reconstituer dans la réalité la rencontre qu'a permis l'&#339;uvre dans l'imaginaire, l'admirateur, comme celui qui poursuit l'arc-en-ciel, voit ses mains se refermer sur du vide. Mais peu importe, au fond. Un éblouissement s'est produit, une direction a été suggérée, un désir a été allumé : tout ce qui nous maintient en vie, tout ce qui élargit notre champ de conscience, tout ce qui nous fait avancer.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Choisir les autres et non les subir&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/paradis7.jpg' width='239' height='326' style='float: right; border-width: 0px; width:239px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_451 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Dans l'un de ses « Polaroïd » (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Charlie Hebdo&lt;/i&gt;, 20 mai 1998), Gébé évoquait ces « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réalisations décevantes, abusivement présentées comme des éclosions d'un progrès en perpétuelle montée de sève, mais que quelques-uns savent dues aux réponses bâclées données aux aspirations humaines&lt;/i&gt; ». Il ajoutait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Aspiration, Désir, Envie, Utopie : des noms de parfums.&lt;/i&gt; » Eh, oui : des noms de parfums. Quoi d'autre ?... Et pourtant, si nous ne voulons plus entendre parler du collectif, nous savons bien que l'isolement et la compensation consumériste auxquels nous pousse le marché - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'accoutumance à la solitude amère qui caractérise la conscience au XXe siècle&lt;/i&gt; », écrit Hakim Bey - ne sont pas satisfaisants. Ni avec les autres, ni sans eux : voilà le dilemme. Les utopies de la fin de ce siècle ont à man&#339;uvrer entre les écueils du collectivisme et de l'individualisme. Elles ne prétendent plus proposer des modèles d'organisation sociale rigides, dont on a vu qu'ils menaient inévitablement au totalitarisme. Elles ne connaissent pas de lois, se passent de chefs, prônent la liberté pour chacun - c'est le cas de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'An 01&lt;/i&gt; de Gébé, par exemple.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'An 01&lt;/i&gt; est cependant encore une utopie qui concerne l'ensemble de la société, qui parie sur un mouvement unanime de ras-le-bol et d'euphorie. Ce n'est déjà plus le cas de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lyber-eclat.net/lyber/taz.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;TAZ&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (« Temporary Autonomous Zone » : « Zone Autonome Temporaire ») : grande figure de la cyberculture, Hakim Bey prône la constitution, sur le modèle des enclaves pirates du XVIIIe siècle, de petites communautés d'affinités, toujours mouvantes et provisoires - c'est-à-dire insaisissables et irrécupérables. Analysant après coup le succès de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;TAZ&lt;/i&gt;, Julius Van Daal écrit dans sa préface à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt;, le nouveau livre de Hakim Bey : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;De cet assemblage hétéroclite de digressions parfois naïves et de divagations, il émergeait une &lt;/i&gt;bonne idée. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et qui avait l'infini mérite d'être opératoire. Face au vide et au désarroi qui gouvernent l'époque, tout juste rescapée des glaciales années 80, c'est déjà énorme.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/hakim.jpg' width='160' height='265' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_453 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Choisir les autres, et non les subir. La &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;TAZ &lt;/i&gt;est finalement une reconstitution de cette notion de maison, de foyer, que le marketing a pervertie : un lieu d'intégrité, d'épanouissement, d'intimité, de construction ou de préservation identitaire, qui échappe au regard inquisiteur tant de l'Etat que du marché. Il s'agit cependant ici d'une « famille » élargie, mouvante. Hakim Bey écrit dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le capitalisme ne soutient certaines sortes de groupes - la famille nucléaire, par exemple, ou les collègues-qui-se-fréquentent - que parce que de tels groupes sont déjà auto-aliénés et intégrés dans la structure travailler-consommer-mourir. D'autres types de groupes peuvent être tolérés mais ils seront privés de tout soutien de la part des structures sociales institutionnelles.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En un sens, la courée marseillaise du film &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;, ce gros plan sur un microcosme, était un bon exemple de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;TAZ&lt;/i&gt; : elle donnait corps à une possibilité d'être heureux ensemble, loin du modèle marchand. L'Estaque que filmait &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article209.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Robert Guédiguian&lt;/a&gt; était un vestige du Paradis d'avant la chute, un îlot épargné, idyllique. Il donnait à ses habitants la force d'affronter le dehors, où la peur, la violence, l'uniformisation, emportaient tout sur leur passage. Le public, émerveillé, posait à Guédiguian toujours la même question : cette cour existe-t-elle ? Ce que vous décrivez est-il vraiment possible ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cette cour&lt;/i&gt;, répondait-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;je ne la montre pas parce qu'elle existe, mais pour qu'elle existe.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, Gébé, marqué par le productivisme béat des années soixante-dix, rejette l'accumulation de camelote. Enfant d'une époque où la marchandise sert surtout à exiler l'homme du monde et de lui-même, Hakim Bey, lui, met le doigt sur la nécessité d'échapper à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'empire du Spectacle et de la Simulation&lt;/i&gt; » - le monde « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;parodique&lt;/i&gt; » décrit par Marc Augé, en quelque sorte. Il a compris que le spectaculaire est toujours du côté du manche ; que seuls sont vrais la confidence, le secret, l'intime, l'insaisissable. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A l'instar des Bédouins, nous choisissons une architecture faite de peaux - et une planète parsemée d'endroits où disparaître&lt;/i&gt; », écrit-il dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt;. Les nouvelles utopies ne peuvent être que des circulations clandestines de signes, de témoignages. Dans un régime totalitaire, l'autre est votre geôlier ; dans l'utopie à géométrie variable de la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;zone autonome temporaire&lt;/i&gt; », il est au contraire celui qui, par sa seule présence, vous rappelle inlassablement à une identité riche, vous donne l'énergie de vous arracher aux mornes plaisirs consuméristes, vous aide à désobéir aux discours normatifs du marketing, à vous réapproprier ce monde qu'un système inhibant voudrait vous dissuader d'explorer et de cultiver. Il est celui qui, dans un milieu morcelé, confiné, désenchanté, où la marchandise accroît prodigieusement la distance entre les hommes, maintient allumés pour vous des feux de haute mer, et vous arrime à son regard pour vous empêcher de sombrer dans l'aliénation.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Marc Augé&lt;/strong&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non-lieux - Pour une anthropologie de la « surmodernité »&lt;/i&gt;, éditions du Seuil, 1992.
&lt;br /&gt;* « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comme une souris dans l'herbe - La vérité de Claudine Simon&lt;/i&gt; », propos recueillis par Olivier Marboeuf, collection &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La vérité&lt;/i&gt;, éditions &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article203.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Amok&lt;/a&gt;, octobre 1997.
&lt;br /&gt;*&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article73.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Gébé&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'An 01&lt;/i&gt;, L'Association, 2000 [1972, 1975, 1983]. &lt;br /&gt;* &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Hakim Bey&lt;/strong&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'art du chaos&lt;/i&gt;, Nautilus, 2000.
&lt;br /&gt;*&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; Franco Cassano&lt;/strong&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Pensée méridienne&lt;/i&gt;, éditions de l'Aube, 1998.
&lt;br /&gt;* &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Cornelius Castoriadis&lt;/strong&gt;, « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/CASTORIADIS/10826.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Stopper la montée de l'insignifiance&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Là-bas si j'y suis&lt;/i&gt; », novembre 1996/&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, août 1998.
&lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward W. Saïd&lt;/a&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme - L'Orient créé par l'Occident&lt;/i&gt;, éditions du Seuil, 1994 [1980].
&lt;br /&gt;* &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Tony Kushner&lt;/strong&gt;,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Angels in America&lt;/i&gt;, suivi de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Millénaire approche&lt;/i&gt;, L'Avant-Scène théâtre, 1994.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;a href=&quot;http://www.interdits.net/2002juillet/utopie1.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il est urgent de partir en Utopie&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; »&lt;/strong&gt;, dossier du webzine lillois &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Interdit&lt;/i&gt;, juillet 2002.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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