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	<title>Périphéries</title>
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	<item>
		<title>Une femme du monde</title>
		<link>http://peripheries.net/article312.html</link>
		<dc:date>2007-06-10T19:58:02Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>

		<description>Animée d'une curiosité sans bornes pour toutes les facettes de la réalité humaine, Lieve Joris a quitté très tôt sa Belgique natale pour parcourir le monde. Ancienne reporter, elle a arrêté le journalisme pour pouvoir le pratiquer sous une forme idéale : s'immerger dans le quotidien d'un pays aussi longtemps qu'elle en éprouve le besoin, multiplier les rencontres et les déplacements, laisser mûrir les relations qu'elle tisse et les impressions qu'elle recueille. Elle restitue le tout dans des livres ciselés, qui (...)

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton312.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;199&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Animée d'une curiosité sans bornes pour toutes les facettes de la réalité humaine, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Lieve Joris&lt;/strong&gt; a quitté très tôt sa Belgique natale pour parcourir le monde. Ancienne reporter, elle a arrêté le journalisme pour pouvoir le pratiquer sous une forme idéale : s'immerger dans le quotidien d'un pays aussi longtemps qu'elle en éprouve le besoin, multiplier les rencontres et les déplacements, laisser mûrir les relations qu'elle tisse et les impressions qu'elle recueille. Elle restitue le tout dans des livres ciselés, qui donnent à comprendre en profondeur les sociétés et les individus, loin des abstractions et des raccourcis. Auteure de récits situés dans l'ex-Zaïre, en Syrie, au Mali, en Europe de l'Est ou dans les pays du Golfe, elle publie aujourd'hui &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Heure des rebelles&lt;/i&gt; : l'histoire d'Assani, un militaire tutsi plongé au c&#339;ur de la « première guerre mondiale africaine », ce conflit qui a embrasé à partir de 1998 la République démocratique du Congo, le Rwanda et tous les pays limitrophes.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/LJ.jpg' width='300' height='452' style='float: right; border-width: 0px; width:300px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_675 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Une plongée dans la vie quotidienne en Syrie après la première guerre du Golfe, plus riche en enseignements sur le monde arabe que tous les traités de géopolitique (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Portes de Damas&lt;/i&gt;) ; un portrait du chanteur malien Boubacar Traoré, qui est en même temps un périple à travers le Sénégal, la Mauritanie et le Mali (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mali Blues - Je chanterai pour toi&lt;/i&gt;) ; une exploration du Zaïre de Mobutu, sur les traces de son oncle, qui fut missionnaire au Congo belge (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon Oncle du Congo&lt;/i&gt;) ; puis le retour, des années plus tard, pour rendre compte de la situation chaotique du pays au moment de la chute du dictateur et de l'accession au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Danse du léopard&lt;/i&gt;). Et les petits bijoux chatoyants rassemblés dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Chanteuse de Zanzibar&lt;/i&gt; : un portrait à la fois affectueux et cruel de V.S. Naipaul, l'un de ses grands modèles, rencontré dans sa famille, sur son île natale de Trinidad, longtemps avant le prix Nobel de littérature ; un autre de Naguib Mahfouz - juste après le Nobel, cette fois -, doublé d'une splendide évocation du Caire à travers la petite société que forment, depuis des décennies, l'écrivain et ses amis ; un autre portrait, encore, tout empreint de la mélancolie de l'exil, du grand journaliste libanais Joseph Samaha - récemment disparu -, avec qui elle déambule dans Paris au début des années 90...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On a du mal à croire qu'une même personne soit capable, en une seule vie, de s'immerger avec une telle intensité dans des réalités aussi différentes, de s'atteler avec autant d'ardeur à les saisir et à les partager - et encore : on n'a pas parlé de ses livres sur les pays du Golfe et l'Europe de l'Est, non traduits en français. Les textes de Lieve Joris, grande femme brune de 53 ans débordante d'énergie et de spontanéité, sont autant de morceaux palpitants arrachés à la chair du monde. Son écriture économe, concrète, sait épingler le petit détail qui dira tout. Elle est surprise quand on émet l'hypothèse que, pour écrire ainsi, elle a dû prendre ses distances avec le journalisme - son premier métier : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En tant que journaliste, je n'ai jamais écrit autrement. Je sais que cela paraît étrange aux Français, qui tiennent beaucoup au clivage entre littérature et journalisme, fiction et véracité. Quand j'avais été invitée au festival &#8220;Etonnants voyageurs&#8221; pour &lt;/i&gt;Les Portes de Damas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, un Français s'était levé dans la salle pour dénoncer ma présence à la tribune, en affirmant que j'étais journaliste, pas écrivain ! Ça m'avait fait beaucoup rire. En Hollande, on est plus familier de ce que les Anglo-saxons ont appelé le &#8220;new journalism&#8221;. A l'époque où j'étudiais à l'école de journalisme d'Utrecht, on ne parlait que de ça : de Norman Mailer, de Truman Capote ; des écrivains qui s'emparaient d'un sujet, qui l'exploraient de fond en comble, et qui le restituaient dans une écriture littéraire.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« En tant que journaliste,
&lt;br /&gt;je n'ai jamais écrit autrement.
&lt;br /&gt;Je sais que cela paraît étrange aux Français,
&lt;br /&gt;qui tiennent au clivage
&lt;br /&gt;entre littérature et journalisme,
&lt;br /&gt;fiction et véracité »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En sortant de l'école, elle a travaillé treize ans dans un hebdomadaire d'Amsterdam, où elle faisait presque exclusivement du grand reportage : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Par exemple, j'avais passé plusieurs semaines dans un hôpital psychiatrique ouvert : les patients étaient installés chez des paysans et participaient aux travaux de la ferme. Je logeais dans une fermette qui accueillait deux d'entre eux, je les accompagnais quand ils emmenaient paître le troupeau. Il y avait aussi, à Amsterdam, une école de jeunes filles qui avait une pelouse sous ses fenêtres ; des garçons turcs avaient élu domicile sur cette pelouse pour regarder les filles. Peu à peu, les élèves ont commencé à descendre les rejoindre. Je me suis mêlée à leur groupe. C'était très animé : j'étais entourée de jeunes filles hollandaises blondes qui m'expliquaient que les garçons hollandais étaient trop mous, et qu'elles préféraient les Turcs ; l'une d'elles, qui était enceinte, houspillait son copain parce qu'il restait là à jouer aux cartes, alors qu'il aurait mieux fait de se préparer à son rôle de père, et est-ce qu'il se rendait compte qu'à ce stade, le bébé avait déjà des doigts ? Le père d'un des garçons rappliquait pour l'emmener de force parce qu'il ne voulait pas le voir traîner là, ce qui créait un grand émoi ; les gens du voisinage se plaignaient... Parfois, on partait se baigner, ou on passait la soirée ensemble ; mais ça commençait toujours sur la pelouse. Ils finissaient par s'habituer à ma présence, par oublier que je ne faisais pas partie du groupe. J'y suis restée deux mois - l'écriture incluse. Mes collègues me laissaient tranquille, parce qu'ils savaient qu'il en sortirait quelque chose. Sur le même modèle, on avait déjà fait un article racontant la vie des passagers qui, le matin, empruntaient le bac gratuit reliant le nord d'Amsterdam à la ville : à partir de ce point fixe, on obtenait une sorte de tableau de la société hollandaise contemporaine... Et puis, je suis aussi partie quatre mois dans les pays du Golfe, neuf mois en Hongrie...&lt;/i&gt; » A l'époque, elle travaille à mi-temps, et prend parfois une année de congé pour écrire un livre : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai toujours été lente ; j'ai besoin de temps pour m'approprier un sujet comme je le désire. Mais, finalement, je me suis absentée si souvent, que mon rédacteur en chef m'a posé un ultimatum : soit je passais plus de temps à la rédaction, et j'assumais les mêmes tâches que les autres, soit je partais. Alors j'ai enfourché mon vélo, et je suis partie.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/rebelles.jpg' width='120' height='228' style='float: right; border-width: 0px; width:120px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_676 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Aujourd'hui, elle publie &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Heure des rebelles&lt;/i&gt;, son troisième livre sur le Congo : l'histoire d'Assani, un militaire « munyamulenge », c'est-à-dire originaire des hauts plateaux de l'est du pays, où se sont établis ses ancêtres, des Tutsis venus du Rwanda. Brutalement renvoyé à son étrangeté par les regards de défiance de ses compatriotes dès qu'il quitte son village, Assani se retrouve en danger, comme tous les siens, lorsque survient le génocide, en 1994, et que le vent de haine anti-Tutsis traverse la frontière. Acculé à devenir soldat, il participe à la rébellion qui, avec l'aide du nouveau régime rwandais, renverse Mobutu. Mais, en 1998, les relations entre Kabila et les Rwandais qui l'ont aidé à prendre le pouvoir se détériorent : une nouvelle guerre éclate, et les Tutsis congolais sont à nouveau assimilés à l'ennemi. Le conflit, qui dure cinq ans et fait des millions de victimes, implique tous les pays limitrophes, si bien que l'on parle de « première guerre mondiale africaine ». C'est à ce pan immense de l'histoire contemporaine, largement ignoré en Occident, où on s'est le plus souvent arrêté au génocide rwandais, que Lieve Joris donne vie.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Dans le cas d'Assani,
&lt;br /&gt;je ne pouvais pas m'approcher
&lt;br /&gt;trop de mon sujet,
&lt;br /&gt;parce que, plus je m'approchais,
&lt;br /&gt;plus le risque était grand de prendre une balle !
&lt;br /&gt;J'ai dû, beaucoup plus que d'habitude,
&lt;br /&gt;remplir les blancs, contourner, deviner »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/mali.jpg' width='110' height='178' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_678 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elle a retrouvé dans cette histoire un questionnement qui vaut tout aussi bien, dit-elle, pour les descendants d'immigrés turcs et marocains en Hollande que pour les Tutsis du Congo : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Jusqu'à quand vont-il continuer à n'être &#8220;pas d'ici&#8221; ?&lt;/i&gt; » Ce livre est le premier dont elle est absente - dans les autres, tous écrits à la première personne, elle sert au lecteur de guide, de fil rouge -, ce qui fait qu'il se lit comme un roman. Mais, à ses yeux, il ne diffère pas fondamentalement des précédents : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour moi, il se rapproche des &lt;/i&gt;Portes de Damas &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et de&lt;/i&gt; Mali Blues&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, en ce qu'il consiste à suivre le parcours d'une seule personne : Hala dans &lt;/i&gt;Les Portes de Damas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, Boubacar Traoré dans &lt;/i&gt;Mali Blues&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, et Assani dans celui-ci. C'est la même démarche, j'ai travaillé de la même manière, sauf que, dans le cas d'Assani, ou plutôt de celui qui a inspiré son personnage, je ne pouvais pas m'approcher trop, parce que, plus je m'approchais, plus le risque était grand de prendre une balle ! C'est le sujet qui a imposé cette forme différente. J'ai dû, beaucoup plus que d'habitude, remplir les blancs, contourner, deviner. Ce n'est pas quelque chose que j'aime beaucoup : je préfère toujours savoir, être sûre. Je crois d'ailleurs qu'on sent, dans le livre, qu'il reste des mystères, des zones d'ombre. Cela m'a fait hésiter longtemps : n'était-ce pas trop tôt pour publier ce livre ? Finalement, je l'ai fini quand même, ne serait-ce que par peur de perdre la fascination - parce que je sais bien comment je suis : je suis entièrement dans une chose, et ensuite, entièrement dans autre chose...&lt;/i&gt; » C'est aussi le souvenir de l'expérience vécue par un autre de ses grands modèles, le journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapu&#347;ci&#324;ski, qui l'a décidée : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En 1988, il était en Ouganda, et il pensait écrire la dernière partie d'une trilogie : après le shah d'Iran et Hailé Sélassié, l'empereur éthiopien, il voulait consacrer un livre à Idi Amin Dada. Mais il s'est rendu compte que son successeur, Obote, était encore plus cruel, au point que les gens commençaient à oublier les atrocités commises par Amin Dada, et même à le glorifier... Au Congo aussi, l'histoire est encore en train de s'écrire. Le plus probable est que ce livre aura une suite un jour.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/portes.jpg' width='110' height='171' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_680 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Si elle ne s'est pas mise dans ce livre-là, ce n'est pas seulement à cause de l'impossibilité matérielle de suivre son personnage, mais aussi parce que sa présence n'aurait pas contribué à éclairer son sujet, comme cela a pu être le cas dans les précédents : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans&lt;/i&gt; Les Portes de Damas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, il était intéressant de comparer le parcours de Hala et le mien, de raconter nos échanges, nos confrontations ; nous étions deux femmes, deux rebelles à nos sociétés respectives, mais avec des destins radicalement différents. Hala, à partir du moment où elle a choisi de ne pas se conformer aux règles de sa société, a été punie pour toute sa vie. Moi, quand je me suis rebellée, ma société a fait de la place pour moi : je m'y suis installée, et tout est rentré dans l'ordre. Quand j'ai publié &lt;/i&gt;Mon Oncle du Congo&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, ma mère, voyant que le livre avait un certain retentissement, m'a demandé : &#8220;Mais enfin, où est-ce que tu as appris à écrire ?&#8221; Je lui ai répondu : &#8220;Maman, qu'est-ce que tu crois que j'ai fait depuis dix ans ?&#8221; Parce que je n'avais pas épousé un ingénieur et eu quatre enfants, elle s'imaginait que sa fille était perdue, qu'elle était tombée dans la débauche...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Comme j'ai quitté le pays
&lt;br /&gt;assez jeune,
&lt;br /&gt;j'ai beaucoup de distance
&lt;br /&gt;avec la Belge en moi »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/danse.jpg' width='110' height='176' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_677 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elle dit que tous ceux à qui elle s'intéresse, avec qui elle se lie d'amitié, sont, comme elle, des « individualistes ». Non pas au sens où ils seraient égoïstes et indifférents, mais au sens où ils entretiennent un certain décalage avec leur milieu. Pour sa part, elle croit savoir d'où lui vient ce décalage. Son milieu d'origine, son « petit monde » à elle, c'est Neerpelt, une petite commune flamande de Belgique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'étais la cinquième de neuf enfants. Quand je suis née, ma grand-mère paternelle est venue s'installer dans la maison en face de la nôtre. Elle a posé son regard sur moi, et je suis devenue son enfant préférée. Dès lors, j'étais dans le nid, dans la turbulence permanente de la vie familiale, mais, en même temps, je savais que je pouvais à tout moment m'échapper, traverser la rue, et trouver refuge chez ma grand-mère. Là, j'avais sur les choses un regard plus distant, que j'ai toujours gardé. Il y avait la tirelire avec l'argent de poche qu'elle nous donnait, et où il y avait toujours quelques pièces en plus pour moi ; il y avait le tout petit verre d'élixir d'Anvers auquel j'avais droit le soir... Elle me racontait les histoires des générations précédentes, de la première et de la deuxième guerre mondiale ; grâce à elle, j'ai grandi dans un monde d'histoires. Elle m'a toujours fait sentir que j'étais à part, spéciale, et je crois que ça m'a beaucoup aidée. Dans la pièce du premier étage, sur les murs, il y avait les portraits de toute la famille, et, au milieu, le tableau avec les huttes jaunes envoyé par mon oncle du Congo...&lt;/i&gt; » C'est derrière cette image marquante de son enfance qu'elle ira voir, à 32 ans, quand elle partira sur ses traces. Entrer dans les images : il semblerait que ce soit une manie chez elle. En 1997, au moment de la chute de Mobutu, elle saute dans l'avion, atterrit à Brazzaville ; de là, elle traverse le fleuve Congo en pirogue, à contresens de l'afflux de réfugiés, pour rejoindre Kinshasa : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je me suis faufilée entre les images télé et me retrouve dans la vie quotidienne qui se cache derrière&lt;/i&gt; », écrit-elle au début de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Danse du léopard&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/zanzibar.jpg' width='120' height='194' style='float: right; border-width: 0px; width:120px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_681 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Elle s'est envolée de Neerpelt à l'âge de dix-neuf ans, en partance pour les Etats-Unis : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comme j'ai quitté le pays assez jeune, j'ai beaucoup de distance avec la Belge en moi.&lt;/i&gt; » En accord avec sa désinvolture à l'égard de sa propre appartenance, elle s'intéresse aux gens qu'elle rencontre avant tout pour leur singularité, et ne prête qu'une attention distraite aux nationalités. Lorsqu'elle a formé le projet d'écrire sur « Assani », elle lui a donné &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Chanteuse de Zanzibar&lt;/i&gt;, pour qu'il puisse se faire une idée de son travail. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a parcouru le texte sur Joseph Samaha&lt;/i&gt;, raconte-t-elle, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et il m'a dit : &lt;/i&gt;&#8220;Tu as déjà écrit sur moi.&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Ça m'a d'abord surprise, parce que je ne m'en étais pas aperçue, mais c'est vrai : il y a des ressemblances dans leur parcours. Tous les deux sont nés dans un monde dont ils ont très vite contesté les règles, et ont essayé de se lancer dans un plus grand univers, où ils se sont sérieusement cognés.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Je connais trop le piège qui consiste
&lt;br /&gt;à s'identifier totalement à une cause.
&lt;br /&gt;Si je peux apporter quelque chose,
&lt;br /&gt;c'est justement en restant en dehors »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/oncle.jpg' width='110' height='176' style='float: right; border-width: 0px; width:110px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_679 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Ce qui frappe, dans ses livres, c'est sa façon directe et sans complexe d'aborder l'autre, en sautant par-dessus les barrières culturelles : toujours comme un individu face à un autre individu. Elle voyage et écrit en tant que Lieve, sans porter sur son dos la Belgique ou l'Occident. Ce n'est pas son genre de hurler avec les loups : au début de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon Oncle du Congo&lt;/i&gt;, on la voit embarquer pour le Zaïre sur le Fabiolaville, un bateau où se retrouvent toute une cohorte d'anciens coloniaux nostalgiques ; ils ricanent de sa naïveté, ou de l'indignation que suscitent chez elle leurs propos paternalistes et méprisants sur les Africains. Elle se souvient : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au début, en arrivant, j'ai dormi dans les missions, parce que c'était le seul moyen que j'avais trouvé d'être introduite dans le pays ; le soir, les portes se fermaient, l'Afrique restait à l'extérieur, et, autour de moi, tout le monde parlait &#8220;sur&#8221; les Africains. Moi, je rongeais mon frein, obsédée par mon désir d'accéder au monde au-delà des portes fermées.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En même temps, quand ses interlocuteurs s'adressent à elle d'un : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous, les Occidentaux...&lt;/i&gt; », ou : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous, les Blancs...&lt;/i&gt; » comminatoire, elle leur rit au nez. Parfois, on s'alarme en croyant retrouver sous sa plume des échos d'un discours, qui, en France, aujourd'hui, est synonyme de défense à tout crin de la supériorité et de la probité occidentale, et de construction méthodique du bouc émissaire basané. Mais on comprend vite que, quand elle reproche à ses amis africains ou arabes de trop se reposer sur la dénonciation des méfaits du colonialisme ou de l'impérialisme, par exemple, c'est avec la franchise qu'autorise une vraie amitié (lire à ce sujet, sur &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Inventaire/Invention&lt;/i&gt;, le &lt;a href=&quot;http://www.inventaire-invention.com/lectures/chollet_lievejoris.htm&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;compte rendu des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Portes de Damas&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Portes de Damas&lt;/i&gt;, elle a délaissé le Moyen-Orient, fatiguée de l'omniprésence du conflit israélo-arabe : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;... Et puis, j'ai retrouvé le même problème entre les Hutus et les Tutsis dans la région des Grands Lacs ! Quand je disais que je voulais aller sur les hauts plateaux, on me répliquait : &#8220;Ah, tu es avec eux, alors !&#8221; Et, symétriquement, mes amis tutsis me disaient : &#8220;Tu es une munyamulenge maintenant.&#8221; Sauf que non : ce n'est pas vrai, je ne peux jamais devenir comme eux ! Au début, ça m'a un peu dérangée. Mais, justement parce que j'avais l'expérience du monde arabe, cette fois, je ne me suis pas laissée avoir. Je connais trop le piège qui consiste à s'identifier totalement à une cause, pour s'apercevoir un jour qu'en fait, non, ce n'est pas notre histoire. Si je peux apporter quelque chose, c'est justement en restant en dehors. Ecrire &lt;/i&gt;L'Heure des rebelles&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, c'est ma manière de dire aux Congolais : je vous donne une partie de votre histoire, c'est comme ça que je la vois. Ça n'a rien à voir avec de l'indifférence, au contraire : quand je loge chez mes amis à Goma, à cinq heures et demie du matin on est déjà en train de discuter, ça chauffe... Quand ils viennent en Hollande, ils habitent chez moi... Mais ce que je ne veux surtout pas, c'est entrer dans le tunnel de la haine avec eux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;Propos recueillis par
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Photo : &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Marc Melki&lt;/strong&gt; pour Actes Sud.
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;Lieve Joris, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Heure des rebelles&lt;/i&gt;, traduit du néerlandais par Marie Hooghe, 2007 (2006) (lire le début &lt;a href=&quot;http://www.actes-sud.fr/extrait.php?gencod=9782742768042&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur le site de l'éditeur&lt;/a&gt;) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Danse du léopard&lt;/i&gt;, traduit par Danielle Losman, 2002 (2001) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mali Blues - Je chanterai pour toi&lt;/i&gt;, traduit par Isabelle Rosselin, 1999 (1996) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Portes de Damas&lt;/i&gt;, 1994 (1993), traduit par Nadine Stabile ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Chanteuse de Zanzibar&lt;/i&gt;, traduit par Nadine Stabile, 2007 (1992) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon Oncle du Congo&lt;/i&gt;, traduit par Marie Hooghe, 1990 (1987), le tout chez Actes Sud.&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>Le destin</title>
		<link>http://peripheries.net/article211.html</link>
		<dc:date>2006-05-27T11:58:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Théâtre</dc:subject>
		<dc:subject>Algérie</dc:subject>

		<description>Réfugié en France, l'homme de théâtre algérien Slimane Benaïssa a écrit Les Fils de l'amertume pour dire en temps réel les déchirements de l'autre rive de la Méditerranée. Créé au Festival d'Avignon en 1996, interprété par des comédiens français et algériens, le spectacle est traversé d'un souffle poétique poignant et d'un humour ravageur - beaucoup de vie contre beaucoup de mort. « La scène est mon lieu de dignité, d'authenticité et de beauté », dit-il ; rencontre à Arras avec Slimane Benaïssa, homme grave, drôle et chaleureux. &lt;br /&gt;Dans Les (...)


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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique5.html" rel="category"&gt;Gens de bien&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot22.html" rel="tag"&gt;Théâtre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot28.html" rel="tag"&gt;Algérie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Réfugié en France, l'homme de théâtre algérien &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Slimane Benaïssa&lt;/strong&gt; a écrit &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt; pour dire en temps réel les déchirements de l'autre rive de la Méditerranée. Créé au Festival d'Avignon en 1996, interprété par des comédiens français et algériens, le spectacle est traversé d'un souffle poétique poignant et d'un humour ravageur - beaucoup de vie contre beaucoup de mort. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La scène est mon lieu de dignité, d'authenticité et de beauté&lt;/i&gt; », dit-il ; rencontre à Arras avec Slimane Benaïssa, homme grave, drôle et chaleureux.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt;, l'homme de théâtre algérien en exil Slimane Benaïssa retrace les trajectoires parallèles d'un intégriste et d'un journaliste. A travers eux, c'est toute l'histoire et les drames de l'Algérie contemporaine qui se révèlent, dans une écriture qui mêle intimement le poétique et le politique, et où l'humour apparaît comme le dernier recours contre le désespoir. Grande figure du théâtre algérien, Slimane Benaïssa parle de son pays, de l'exil, de l'immigration, de l'amitié, et de la nécessité du théâtre, dérisoire et vital.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amertume.jpg' width='161' height='228' style='float: right; border-width: 0px; width:161px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_353 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Théâtre d'Arras, un soir d'avril 1997. Sur la scène, des joueurs de flûte, de luth et de bendir, en costume oriental, nimbés d'une lumière douce, accompagnent le chant lancinant de deux femmes. Soudain, ici, l'ailleurs fait son trou. Dans cette petite salle baroque, qui fait songer à un théâtre de poupées et semble avoir été conçue pour un répertoire plus cocardier, le spectacle est saisissant. Dans quelques instants va commencer la représentation des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Fils de l'amertume&lt;/i&gt;. Comédiens français et algériens vont s'associer pour dire les déchirements de l'Algérie, dans l'espace dépouillé de la scène, sur un mode qui, comme le dit l'auteur, Slimane Benaïssa, emprunte « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;aux conteurs maghrébins et aux griots africains, tout en intégrant des saynètes dialoguées à l'occidentale&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La pièce, créée au Festival d'Avignon en juillet 1996, a ensuite tourné dans toute la France. Auteur, metteur en scène et comédien, Slimane Benaïssa y interprète lui-même Youcef, le journaliste, que Farid, l'islamiste, va bientôt abattre. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt; retrace les trajectoires croisées des deux hommes, cousins germains sans le savoir, jusqu'à la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rencontre finale autour du coup de feu&lt;/i&gt; ». A travers eux, c'est l'histoire algérienne de ces trente dernières années qui se révèle, dans toute la complexité de ses drames. Poétique et politique, individuel et collectif, sont ici inextricablement mêlés. L'écriture de Slimane Benaïssa a la beauté fulgurante de l'urgence, et l'humour du désespoir.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Nos ancêtres les maquisards »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le dramaturge a voulu montrer comment on en avait pu en arriver au premier assassinat d'un intellectuel en Algérie. Il fait entendre les voix de toutes les parties : les hommes, les femmes, les mères, les jeunes, les anciens, les démocrates, les intégristes... « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cette dialectique est peu admise en France, où des relents républicains exigent que l'on ait un regard sur tout, sans intégration du regard de l'autre&lt;/i&gt;, explique-t-il après la représentation, attablé à la lueur des bougies au sous-sol de l'Irish Pub d'Arras. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'estime qu'il faut que la chose et son contraire, au théâtre, existent intégralement. Je n'aime pas manipuler les personnages, les idées des personnages. Je n'ai pas voulu ma parole consensuelle, je l'ai voulue plurielle. Le rôle du théâtre est de situer le conflit le plus justement possible au sein de la société.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En Algérie, Slimane Benaïssa, ancien collaborateur du dramaturge et romancier Kateb Yacine, a été le premier à transposer à la scène l'arabe dialectal, l'arabe de la rue. Ce « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;métis culturel&lt;/i&gt; » maîtrise aussi bien l'arabe que le kabyle et le français : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'entends mon peuple dans toutes ses langues.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lors des émeutes d'octobre 1988, qui menèrent à l'instauration du multipartisme, les jeunes qui manifestaient dans les rues firent un slogan du titre d'une de ses pièces, qui avait connu un grand succès peu de temps auparavant : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le bateau coule !&lt;/i&gt; », clamaient-ils... Le parti de Slimane Benaïssa est définitivement celui du peuple, ce peuple trahi par ses élites, qui lui ont confisqué la victoire sur l'occupant français et ont tronqué son histoire. Il explique :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'ancestralité est l'ensemble de valeurs communes à tout un peuple, et à partir desquelles l'idée de nation algérienne s'est construite. A l'indépendance, cette ancestralité a été confisquée par les maquisards, qui se sont affirmés comme les pères de la nation algérienne, et comme ses ancêtres, vengeurs du passé, victorieux du présent, et bâtisseurs de l'avenir du pays, faisant du FLN&lt;/i&gt; [Front de libération national] &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le parti de l'ancestralité, et son garant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A partir de ce moment, on ne pouvait plus choisir les dirigeants puisque l'Histoire les avait choisis. On ne pouvait plus les discuter, car on ne discuterait plus les hommes politiques mais l'algérianité même. On ne pouvait se référer qu'à une mémoire décidée par eux, et qui occultait tout ce qui pouvait les relativiser par rapport à l'histoire du peuple. Ainsi, l'assertion de l'école coloniale, &#8220;Nos ancêtres les Gaulois&#8221;, a été remplacée à l'école par &#8220;Nos ancêtres les maquisards&#8221;. Autant la première ne nous correspondait en rien, autant la légitimité et l'espoir mis en la deuxième ont fini par ne plus correspondre eux non plus à rien. Une troisième assertion est alors née : &#8220;Notre unique ancestralité est en Dieu.&#8221;&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;A l'heure avec le conflit&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Slimane Benaïssa était conscient des risques innombrables qu'il prenait en écrivant sur l'Algérie aujourd'hui. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais le risque le plus terrible est de se taire. Je pense que le théâtre se doit d'être à l'heure avec le conflit. Il doit en être contemporain. Il s'agit de ne pas passer au-dessus de la tête des gens, ni sous leurs pieds, mais au niveau de leur c&#339;ur et de leur esprit. Ce n'est pas là faire preuve de démagogie : c'est accepter le public tel qu'il est. Car on ne le choisit pas. Si on choisissait son public, je dirais sans doute autre chose.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lui qui vit et travaille en exil en France depuis 1993 a aussi dû apprendre à se libérer du poids des amis morts : il se sentait désormais une responsabilité qui menaçait de paralyser son écriture en augmentant l'enjeu attaché à son travail - car il ne peut s'agir seulement d'analyse politique : en cinq ans et demi de guerre civile, Slimane Benaïssa a perdu trente copains. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une vingtaine d'intimes, c'est-à-dire des gens qui poussaient ma porte quand ça leur chantait, et une dizaine de relations intéressantes, de gens dont j'appréciais le travail.&lt;/i&gt; » En ouverture des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Fils de l'amertume&lt;/i&gt;, il a écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cet ouvrage est un hommage à tous les intellectuels et amis assassinés en Algérie. S'il ne leur redonne pas la vie, il se veut en tout cas dans la continuité de leurs espoirs. C'est mon unique manière de faire de mon impuissance face à l'Histoire une puissance pour l'Histoire.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La scène, seule conjuration possible&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/benaissa.jpg' width='256' height='196' style='float: right; border-width: 0px; width:256px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_354 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Après que Youcef, le journaliste, est tombé sous les balles, Slimane Benaïssa se relève pour saluer et échange un baiser fraternel et spontané avec Marc Barbé, qui joue Farid l'intégriste. Exorcisme du théâtre... Un peu plus tôt, tandis que la tension montait et que la salle écoutait le dernier soliloque de Youcef, d'une beauté poignante, une spectatrice effrayée chuchotait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non ! Il ne va pas le tuer ?!&lt;/i&gt; » Il le tue pourtant, et le public ne peut s'empêcher de penser alors que ce meurtre insupportable de la pensée vivante s'est déjà produit des centaines et des centaines de fois en Algérie, et que des milliers de victimes ne se sont pas relevées pour saluer.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour l'acteur, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ces onze êtres humains debout sur scène, beaux et vivants&lt;/i&gt; », soir après soir, sont la seule conjuration possible. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les deux heures d'attente en coulisse avant le spectacle pourraient me servir à pleurer sur mon sort. Mais la scène est mon lieu de dignité, d'authenticité et de beauté. Sans elle, je ne pourrais remonter le malheur à contre-courant pour en rire&lt;/i&gt; », écrit-il dans le programme du spectacle.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En Europe, certains metteurs en scène ont eu des réactions de dédain à l'égard des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Fils de l'amertume&lt;/i&gt; : « Gentil théâtre engagé », ont-ils lâché, effarouchés sans doute par la chaleur et l'humanité que dégage ce théâtre en prise sur la réalité du monde - cette chose si vulgaire... -, comme si cela l'obligeait à céder pour autant en intelligence et en virtuosité. Slimane Benaïssa vient d'un pays où les destins individuels ont toujours été liés au destin collectif : le poids des traditions et la brutalité de l'Histoire obligent les êtres à se positionner, à choisir leur camp. L'autobiographique ne peut s'écarter de l'historique. Idées et émotions marchent main dans la main. La vie et le théâtre aussi : ils redeviennent deux rouages qui s'entraînent l'un l'autre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Benaïssa, qui a autrefois fondé la première troupe de théâtre indépendante de son pays, raconte : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En Algérie, tout était à faire. Il fallait inventer une langue, une manière d'interpréter. J'étais comme un joueur de football entraîné pieds nus sur la caillasse, alors qu'en France, j'ai l'impression de jouer avec des Pataugas à crampons sur de la pelouse, et d'évoluer pour la beauté de la chose... En Algérie, la relation au public est différente. Une pièce initialement prévue pour durer deux heure pouvait s'étirer jusqu'à deux heures et demie, à cause des interventions du public... On était comme des gladiateurs dans l'arène, une arène de passion très belle. Ici, les salles sont silencieuses. Cela permet de rentrer davantage en soi, de sentir le personnage. C'est une relation de respect. Mais le respect, parfois, c'est très ennuyeux...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un espace de mémoire commun&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En France, c'est le metteur en scène Jean-Louis Hourdin qui, avec sa troupe, a tiré de leur solitude Benaïssa et les siens. Les deux hommes ont cosigné la mise en scène des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Fils de l'amertume&lt;/i&gt;, et on retrouve notamment dans la distribution de la pièce l'un des plus célèbres acteurs algériens, Agoumi. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous avons la seule religion dans laquelle un Dieu unique a parlé sans témoin à un prophète unique et lui a dicté de A à Z un livre unique. Et tu t'étonnes qu'on patauge trente ans dans un parti unique !&lt;/i&gt; » Les plaisanteries qui émaillent la pièce déclenchent une hilarité libératrice dans le public d'origine algérienne, et révèlent au public français l'humour ravageur dont les Algériens ont toujours fait preuve dans leurs malheurs. On se prend alors à penser que le public mélangé qui assistait au concert de Khaled à Lille, en mars 1997, Algériens, Français, familles entières, femmes poussant des youyous, enfants blonds, jeunes beurs gominés avec chaînes en or autour du cou et beurettes déchaînées en minijupe, aurait eu le même bonheur à voir &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt;, si la publicité avait été plus large et les préjugés sur le théâtre moins tenaces.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le pari du spectacle était de trouver à la fois la clarté auprès du public français, pas forcément très au fait de la situation, et la légitimité auprès du public algérien. Un public mélangé, à l'image de la troupe : en accordant à ces amis exilés leur regard et leur écoute, en dialoguant avec eux, Jean-Louis Hourdin et les siens les ont tirés de leur solitude d'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Algériens parlant de l'Algérie&lt;/i&gt; », situation qui, pour Benaïssa, n'aurait eu aucun intérêt. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ils ont fait preuve d'une générosité qui va bien au-delà de la solidarité ordinaire, de la complicité ordinaire&lt;/i&gt;, dit-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'espace de mémoire commun à la France et à l'Algérie est plus grandiose qu'on ne le croit. Il est dommage seulement qu'il soit voué à l'oubli.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;avec &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Anne-Sophie Stamane&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Slimane Benaïssa sait se glisser dans la peau de tous ses protagonistes, et en particulier dans la peau des femmes, qu'il comprend et défend avec une sensibilité étonnante. &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article212.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Extraits&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Photo&lt;/strong&gt; : Fellag, Slimane Benaïssa et Agoumi dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt; - Catherine Bohlen&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&#338;uvres de Slimane Benaïssa&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Théâtre en exil&lt;/i&gt;, coffret de cinq pièces : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au-delà du voile&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le conseil de discipline&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marianne et le marabout&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un homme ordinaire pour quatre femmes particulières&lt;/i&gt;, éditions Emile Lansman (disponibles aussi à l'unité).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Slimane Benaïssa et Agoumi&lt;/strong&gt; ont également tourné dans le film de Dominique Cabrera &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'autre côté de la mer&lt;/i&gt;, avec Claude Brasseur et Roschdy Zem.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Fellag&lt;/strong&gt;, qui joue le père dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Fils de l'amertume&lt;/i&gt;, s'est rendu célèbre par son one-man show &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Djurdjurassic bled&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Le fond de l'air est rouge</title>
		<link>http://peripheries.net/article209.html</link>
		<dc:date>2006-05-27T11:27:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Lemahieu</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Cinéma</dc:subject>

		<description>Gosse d'ouvriers marseillais, enfant de l'Estaque, Robert Guédiguian est encensé partout, de Cannes à Aix-en-Provence. Son Marius et Jeannette file des claques à la morosité. « Mon film est plus présomptueux que la vie », explique-t-il. Là-dessus, pas de doute. Lecteur de Pier Paolo Pasolini en son temps, Robert Guédiguian sait qu'en dehors du champ de sa caméra, la classe ouvrière et sa culture particulière se noient dans le conformisme. Rencontre, à Lille, avec un cinéaste irréductible à Marius et Jeannette, (...)

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton209.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;113&quot; height=&quot;156&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Gosse d'ouvriers marseillais, enfant de l'Estaque, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Robert Guédiguian&lt;/strong&gt; est encensé partout, de Cannes à Aix-en-Provence. Son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt; file des claques à la morosité. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon film est plus présomptueux que la vie&lt;/i&gt; », explique-t-il. Là-dessus, pas de doute. Lecteur de Pier Paolo Pasolini en son temps, Robert Guédiguian sait qu'en dehors du champ de sa caméra, la classe ouvrière et sa culture particulière se noient dans le conformisme. Rencontre, à Lille, avec un cinéaste irréductible à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;, irréductible à cette façade de naïveté.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« C'est l'angoisse d'un homme de ma génération,
&lt;br /&gt;qui a vu la guerre, les nazis, les SS,
&lt;br /&gt;et qui en a gardé un traumatisme profond.
&lt;br /&gt;Quand je vois alentour des jeunes,
&lt;br /&gt;qui perdent les antiques valeurs populaires
&lt;br /&gt;et assimilent les nouveaux modèles imposés par le capitalisme,
&lt;br /&gt;risquer ainsi une forme de déshumanisation,
&lt;br /&gt;une forme d'aphasie atroce, une brutale absence
&lt;br /&gt;de capacité critique, une passivité générale,
&lt;br /&gt;je me rappelle que c'étaient là les caractéristiques des SS. (...)
&lt;br /&gt;Ma vision est apocalyptique, c'est sûr.
&lt;br /&gt;Mais s'il n'y avait pas, à côté d'elle et de l'angoisse qui la produit,
&lt;br /&gt;un élément d'optimisme - la conviction que l'on peut lutter
&lt;br /&gt;contre cette dérive - , je ne serais tout simplement pas
&lt;br /&gt;là, parmi vous, à parler. »
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Pier Paolo Pasolini, discours sur le Génocide&lt;/strong&gt; &lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La vague &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt; a déferlé sur la France. Dans les mondanités cannoises, dans les cinés art et essai et dans les centres commerciaux périphériques avec multiplex et pop-corn, le film séduisait tout le monde. Partout, Robert Guédiguian promenait sa bonne bouille. Dans son film, la population radieuse de l'Estaque - ce désormais légendaire quartier ouvrier de Marseille -, ses bonheurs purs et simples - la première cuillerée d'aïoli -, une vie de rêve. Une vie de rêve ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/mariusetjeannette.jpg' width='99' height='135' style='float: right; border-width: 0px; width:99px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_351 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Robert Guédiguian&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;, c'est un gros plan sur un ciel bleu par un temps de chien. Ce plan, il faut le tourner, aller chercher dans une mer de nuages le petit coin de soleil. Peu de gens font ce plan aujourd'hui. Les tableaux dressés dans les films sont souvent d'une noirceur ! Moi, si je suis réalisateur, c'est, d'abord, pour réenchanter le monde. Arriver avec un regard volontairement naïf. Styliser pour montrer une humanité belle. Le monde n'est pas aussi complexe qu'on veut bien le croire. Alors, bon, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A la vie, à la mort&lt;/i&gt;, c'était une tragédie optimiste. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A la place du c&#339;ur&lt;/i&gt;, le film que j'ai tourné cet été, sera, lui aussi, plus proche du drame. Mais &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt;, c'est un conte... Un conte de l'Estaque, comme le souligne le sous-titre du film.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Cette vue sur l'Estaque, sur ce bon peuple, sur les autochtones qui, malgré tout, s'en sortent, par la tchatche, par la solidarité, ne risque-t-elle pas de donner des idées ? Les spectateurs vont se précipiter dans ce lieu idyllique, vous ne croyez pas ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Oui, j'en ai bien peur. En fait, ce que je montre dans le film - les courettes dont les habitants sont vraiment soudés entre eux, toute cette vie en communauté, etc., etc. -, c'est un peu terminé. Fini. C'est pourquoi, j'insiste, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt; est un « conte de l'Estaque ». Ce film n'est pas le réel de l''Estaque. Le réel, je l'amplifie. Dans mon film, la réalité est très exagérée. Mais, et c'est ça qui importe, au fond, ma fiction pourrait être la réalité. Et pas qu'à l'Estaque. La réalité pourrait être comme ça partout. Y a pas de raisons de ne pas ouvrir sa porte sur la cour et de ne pas échanger avec ses voisins. En fait, ce que dit le film, c'est : « Arrêtez ! Soyez comme les personnages du film ! Parlez-vous ! » Mon film est beaucoup plus présomptueux que la vie.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Autre obsession dans vos films : la classe ouvrière. Mais votre prolétariat... Vous dites bien « prolétariat » ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Oui, ça arrive encore.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Donc, les prolétaires que vous mettez en scène regardent &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Âge des possibles&lt;/i&gt; de Pascal Ferran (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article210.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;extrait&lt;/a&gt;), philosophent sur l'intégrisme, se plongent, avec une assiduité jamais démentie, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt; ou dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Humanité&lt;/i&gt;... Ils paraissent assez imperméables aux moyens de communication de masse et à la télévision, en particulier.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Pour Pascale Ferran, c'est une copine et &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Âge des possibles&lt;/i&gt;, c'est moi qui l'ai produit. Pour le reste, je fais la pub du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde diplo&lt;/i&gt; et de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Huma&lt;/i&gt;. Sur le fond, moi, je suis convaincu que la classe ouvrière existe. Dans mes films, avec mes moyens modestes, j'essaie de redonner une conscience de classe au monde ouvrier. Depuis quelques années, on veut nous faire croire que la classe ouvrière n'existe plus, que les paysans n'existent plus, que les petits bourgeois n'existent plus, que les bourgeois tout court n'existent plus... Qu'on est tous identiques.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/guediguian2.jpg' width='153' height='425' style='float: left; border-width: 0px; width:153px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_352 spip_documents spip_documents_left' /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- C'est ce qu'écrivait, dans les années 70, le Pasolini des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Écrits corsaires&lt;/i&gt;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Pasolini, je l'ai lu de A à Z. Je connais. Je cite d'ailleurs le discours sur « le Génocide » dans mon premier film, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dernier été&lt;/i&gt;. Alors, l'idée de ce processus d'homogénéisation des classes, je suis d'accord. Mais il existe une culture ouvrière. C'est dans ses manifestations que la culture ouvrière existe. Avec &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt; et mes films précédents, je pose des pierres. Je retravaille, je réétudie. La culture ouvrière n'est pas un bloc. La culture ouvrière, comme toutes les cultures de classe, est toujours en acte.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Mais la culture ouvrière n'existe qu'épisodiquement dans les médias. Ne peut-on pas dire, sur les traces de Pasolini, et avec le vocabulaire de l'époque, qu'il y a une carence de représentation du prolétariat et que, donc, les ouvriers s'abreuvent des représentations bourgeoises du monde ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Que la culture ouvrière n'existe pas médiatiquement n'a aucune importance ! La culture, c'est le rapport qu'on entretient avec le monde, c'est la morale, c'est la pensée de ses conditions d'existence. Puis, ce sont des pratiques. Comment je m'habille, comment je me déplace, comment je parle à mes voisins, comment je vais voir ma mère, ou non, le dimanche. Toutes ces choses n'ont pas besoin d'être médiatisées pour exister.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Il y a un échange troublant dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marius et Jeannette&lt;/i&gt; : quand Magali, la fille de Jeannette, annonce qu'elle monte à Paris faire une école de journalisme, Caroline la félicite : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ah ! Il en faut des journalistes issus de notre milieu, sinon ils parlent jamais de nous, ou alors de traviole...&lt;/i&gt; » Vous pensez ce que vous filmez ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Etre issu d'un milieu donné pour pouvoir en parler correctement ? C'est une question difficile. En fait, je ne pense pas que ce soit indispensable. Bon, en même temps, c'est vrai que l'idée de la très large sous-représentation des ouvriers a quelque chose de très agaçant. Quand Renoir fait &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Toni&lt;/i&gt; à Marseille, il réussit un film très juste et populaire. Là, c'est le regard de Renoir, qui n'avait pourtant rien d'un ouvrier, qui compte. Par contre, le côté droitier-pétainiste de Pagnol, petit boutiquier du Vieux-Port et tout ça, ça me casse les couilles.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Dans le Nord, on a eu &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Vie de Jésus&lt;/i&gt; de Bruno Dumont, issu d'un milieu très bourgeois et, à l'évidence, très proche de ses personnages...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;R.G.&lt;/strong&gt; : Peut-être. J'y reviens. L'origine populaire n'est pas indispensable, mais je reste convaincu que le regard n'est pas le même. Le regard vient toujours de l'endroit d'où on regarde. Il y a bien quelque chose de particulier dans l'origine sociale. Tous mes films sont marqués par mon milieu d'origine. Arménien et allemand, mais, avant tout, fils d'ouvriers de Marseille.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;Thomas Lemahieu
&lt;br /&gt;avec Mona Chollet
&lt;br /&gt;et Fabien Ribéry
(&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.tausendaugen.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Tausend Augen&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;)&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>



	<item>
		<title>Repossession du monde</title>
		<link>http://peripheries.net/article208.html</link>
		<dc:date>2006-05-27T11:03:44Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>

		<description>Ses livres s'appellent Dépossession du monde, L'Orient second ou Mémoires des deux rives. Jacques Berque, orientaliste, traducteur du Coran, professeur au Collège de France, était à la fois érudit et poète, homme de terrain et homme d'esprit, idéaliste et lucide. Dans une époque obsédée par Maastricht, dans une Europe aux yeux résolument tournés vers le Nord, il militait pour que l'espace méditerranéen soit autre chose qu'une fatalité géographique. En le lisant, on mesure l'ampleur de ce que ce choix nous fait perdre. (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique5.html" rel="category"&gt;Gens de bien&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot4.html" rel="tag"&gt;Altérité&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Ses livres s'appellent &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dépossession du monde&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient second&lt;/i&gt; ou &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mémoires des deux rives&lt;/i&gt;. &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques Berque&lt;/strong&gt;, orientaliste, traducteur du Coran, professeur au Collège de France, était à la fois érudit et poète, homme de terrain et homme d'esprit, idéaliste et lucide. Dans une époque obsédée par Maastricht, dans une Europe aux yeux résolument tournés vers le Nord, il militait pour que l'espace méditerranéen soit autre chose qu'une fatalité géographique. En le lisant, on mesure l'ampleur de ce que ce choix nous fait perdre. Mort en 1995, Jacques Berque laisse une &#339;uvre riche, magnifiquement écrite, porteuse d'une vision du monde et d'une manière d'être, bien plus que d'une simple somme de savoirs.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« Si Nous avons fait de vous
&lt;br /&gt;des peuples et des tribus,
&lt;br /&gt;c'est en vue de votre connaissance mutuelle »
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Coran, XLIX, 13&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Traducteur du Coran, longtemps professeur au Collège de France, l'orientaliste Jacques Berque, mort en 1995, était à la fois un homme de terrain et un érudit, un savant et un poète. Une harmonie qu'il tirait de sa vision profondément originale de la civilisation arabe. Ecrite dans une langue unique, magnifique, son &#339;uvre réhabilite des peuples qui font figure d'éternels mal aimés, et contribue à les faire comprendre. Jacques Berque a ainsi joué un rôle essentiel de passeur entre les cultures. A ses élèves, il a transmis, bien plus qu'une somme de connaissances, une vision du monde.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/sur-berque.jpg' width='115' height='162' style='float: left; border-width: 0px; width:115px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_350 spip_documents spip_documents_left' /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Supposez qu'il se crée en France non pas un Islam français, mais un Islam de France, disons, pour simplifier, un Islam gallican, c'est-à-dire un Islam qui soit au fait des préoccupations d'une société moderne, qui résolve les problèmes qu'il n'a jamais eu à résoudre dans ses sociétés d'origine qui, pour des raisons historiques, ne sont pas des sociétés du niveau du nord de la Méditerranée. Figurez-vous le retentissement qu'aurait cet Islam de progrès sur le reste de la zone islamique.&lt;/i&gt; (...)&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;- En somme, pour les Algériens comme pour les Français, pour les musulmans comme pour les chrétiens, l'émigration peut devenir une chance ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;- Absolument, au lieu d'être un poids mort, une charge dont s'occupent seulement les flics ou à la rigueur les humanitaires, au mieux les humanitaires et en fait les flics...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En avril 1995, quelques mois avant sa mort, l'orientaliste Jacques Berque dialoguait à la télévision avec son ami l'écrivain Jean Sur. Né en Algérie en 1910, titulaire pendant vingt-cinq ans la chaire d'histoire sociale de l'Islam contemporain au Collège de France, Jacques Berque est l'auteur de nombreuses traductions, dont celle du Coran. Il était attaché à la création d'une véritable solidarité méditerranéenne - ou plutôt à son « outillage », à son investissement d'une volonté politique, car les liens, notamment économiques, existent déjà -, il déplorait que la construction de l'Europe de Maastricht se fasse résolument vers le nord, en tournant le dos au bassin méditerranéen.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Augmentez votre poids spécifique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il se livrait dans cet entretien télévisé à une précieuse analyse de l'actualité - « actualité », ou plutôt, selon ses propres termes, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;émergence de situations déjà à l'&#339;uvre depuis longtemps, et qui appellent non pas l'observation hâtive ni la recette, fût-elle recette de professionnels, mais des projets qui ne peuvent être qu'à long terme&lt;/i&gt; ». Il y commentait les questions de l'immigration maghrébine en France, de l'Islam et de la modernité, de l'intégrisme algérien, s'indignait de l'iniquité des accords israélo-palestiniens, et revenait sur les errements français - à son sens - de la guerre du Golfe. Diffusé sur Arte, le dialogue a été retranscrit et publié en 1996 aux éditions Mille et une nuits sous le titre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes, l'Islam et nous&lt;/i&gt;. Jean Sur y a ajouté en appendice un texte magnifique, intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un homme matinal&lt;/i&gt;, dans lequel il rend hommage à son ami.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il avait rencontré Jacques Berque à Tunis, en 1968. Ebranlé par les événements de cette année-là - il avait trente-cinq ans -, il lui demanda un conseil. Berque lui répondit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Augmentez votre poids spécifique.&lt;/i&gt; » Il trouva par la suite dans ses ouvrages - &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dépossession du monde&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient second&lt;/i&gt; - un écho à ses propres préoccupations : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je m'étonnais de reconnaître quelque chose de moi dans le destin de pays qui m'étaient étrangers. Le romantisme de l'écriture y était pour quelque chose, mais moins que l'amitié libératrice avec laquelle Berque considérait ces pays. On les disait sous-développés, il les voyait sous-analysés, sous-aimés. Il me les rendait si proches que leurs blessures devenaient les miennes. Je comprenais leurs déchirements, je partageais leurs espérances.&lt;/i&gt; » Lui aussi, il s'en rendait compte, avait été « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;colonisé&lt;/i&gt; », dépossédé, et avait une liberté à retrouver, une identité à reconstruire.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'arabisme, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un trésor soustrait à l'histoire&lt;/i&gt; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'arabisme est une manière d'être&lt;/i&gt; », écrit Jacques Berque dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes&lt;/i&gt;, un essai dont la première version date de 1959, et qu'il a réactualisé par deux fois pour les besoins de nouvelles éditions dans les années 70. Qu'est-ce que l'arabisme, pour les peuples qui s'en réclament ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Est arabe, à leurs yeux, tout ce qui apparaît comme antique, comme authentique, comme survivant à toutes les déformations, à toutes les adaptations : bref un trésor soustrait à l'histoire, et que celle-ci n'a pu que dilapider ou aliéner, qu'il faut donc reconstituer, dès que faire se pourra, et rendre à sa première splendeur. Est arabe, en second lieu, ce qui est unitaire, ce qui correspond ou s'appelle d'un bout à l'autre d'une sorte d'échange planétaire. Cette unité n'est pas un constat. C'est un v&#339;u, un postulat.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Jean Sur, Berque restaure effectivement le rêve de l'unité, la possibilité d'articuler le personnel et le collectif : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En lisant Jacques Berque, écrit-il, le sous-développé que j'étais réapprenait un pays intérieur, une présence parmi les autres, retrouvait des mouvements de l'enfance scellés par le conformisme social, s'essayait à sentir, retrouvait le désir, l'encore et le davantage, le plus et le trop, l'erreur et le vertige.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient, lieu du Verbe&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/berque-2.jpg' width='164' height='226' style='float: right; border-width: 0px; width:164px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_349 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Pour Jacques Berque, homme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de terrain et d'esprit&lt;/i&gt; », la culture arabe était aussi et surtout un vécu : sa jeunesse algérienne, ses vingt et un ans passés au Maroc, ses amitiés nombreuses avec des intellectuels arabes... De l'Orient, il avait appris la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cofluidité des secteurs de la vie&lt;/i&gt; » - formule que Jean Sur emprunte à Paul Klee. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes d'hier à demain&lt;/i&gt;, il écrivait :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nulle part l'être social ne se fait de rapports plus amples et plus soudains&lt;/i&gt; [qu'en Orient]&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. La splendeur du passé, les misères du présent, l'appel des sens et de l'absolu, les interdits les plus durs et l'impulsion la plus fougueuse, s'y offrent, tout ensemble opposés ou conjoints, sincères ou mimés de bonne foi. Leur synthèse, bénéfique ou ruineuse selon le cas, cumule les contraires, fait loi des disparates. Voilà l'un des traits le plus vraiment personnels de l'Orient arabe. En lui l'éternel et le transitoire, le sublime et le trivial, la furie de l'existence et la fidélité à l'essentiel s'unissent dans un geste, un propos, un paysage. C'est pourquoi l'immédiat y annonce l'authentique.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Berque explique dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes&lt;/i&gt; que la fonction de la langue est différente de celle qu'elle remplit pour les Occidentaux : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La langue est, chez les Arabes, si l'on peut risquer l'expression, phénomène social sur-total. Non seulement elle exprime et suggère, mais elle guide, transcende.&lt;/i&gt; » Il détaille cette explication : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'arbitraire du signe&lt;/i&gt; » établi par Saussure, et constatant l'absence de lien logique entre les syllabes d'un mot et leur signification, ne vaut pas, explique-t-il, pour la langue arabe. Il donne un exemple : ainsi, en arabe, les mots se rapportant à l'écrit dérivent tous de la racine k.t.b. : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Maktûb, maktab, maktaba, kâtib, kitâb&lt;/i&gt;. En français, ces mêmes mots sont : écrit, bureau, bibliothèque, secrétaire, livre. Les mots français sont tous les cinq arbitraires, mais les mots arabes sont, eux, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;soudés, par une transparente logique, à une racine, qui seule est arbitraire&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Alors que les langues européennes solidifient le mot, le figent, en quelque sorte, dans un rapport précis avec la chose, que la racine n'y transparaît plus, qu'il devient, à son tour, une chose, &#8220;signifiant&#8221; une chose, le mot arabe reste cramponné à ses origines. Il tire substance de ses quartiers de noblesse.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une langue qui transcende le réel&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La démonstration vaut aussi pour sa propre écriture, même s'il s'exprime en français : ce que dit Jacques Berque est indissociable de la façon dont il le dit. Son écriture a une saveur unique. Son érudition est immense, et la lecture de ses écrits présuppose le plus souvent une solide connaissance de base de l'histoire factuelle et de la culture arabes, sans quoi certaines phrases, certains passages demeurent si hermétiques, passent si loin au-dessus de la tête, que le fou rire nerveux devient le seul choix laissé au profane. Même les passages immédiatement accessibles doivent parfois être relus deux fois pour faire sens. Mais quel sens, alors ! L'effort est récompensé par un véritable feu d'artifice. Chez Jacques Berque, le terme recherché, compliqué, n'est jamais gratuit. Sa langue est vivante, riche. Elle bannit les lieux communs, les termes galvaudés, pour se frayer son propre chemin, profondément singulier - signe de l'originalité rafraîchissante de sa pensée. Berque n'est pas seulement un érudit ; il est aussi poète et visionnaire. Son écriture est le plus souvent abstraite, mais d'une abstraction utile, prodigieusement riche de sens - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'abstraction charnelle&lt;/i&gt; », dit Jean Sur -, qui sert à transcender le factuel pour révéler des vérités cachées, grâce à des analyses fulgurantes formulées dans une langue raffinée, ciselée.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Outre cette conception de la langue plus forte que la conception occidentale traditionnelle, Berque établit le primat, dans la culture arabe, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;du signe sur la chose&lt;/i&gt; », du symbole sur le fait. Et c'est bien là une attitude de résistance, puisqu'elle fut l'arme des colonisés : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ils utilisaient, instinctivement, les seuls moyens à leur portée : le verbe contre le fait, le maquis contre la guerre classique, l'affirmation incantatoire contre l'objectivité, et, d'une façon générale, le signe contre la chose. Que pouvaient-ils faire de plus opportun ? Et si le signe, à terme, appelait la chose ?&lt;/i&gt; » Cette analyse lui permet de résumer d'une formule le défi de l'indépendance pour les peuples arabes au moment de la décolonisation : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les symboles ont pu, pour large part, triompher du fait, tant que ce fait était celui des autres. A présent, il faut aux Arabes arracher le fait, devenu leur, à la maîtrise des symboles.&lt;/i&gt; » Cela face à des puissances occidentales qui, de tout temps, ont tenté de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;prendre, si j'ose dire, les Arabes à la glu des faits&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Défier l'aliénation&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La décolonisation a donné aux Arabes un rôle à jouer dans la communauté internationale : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Leurs affinités méditerranéennes, leur qualité de vieux classiques leur donnent une place à part dans la coalition des insatisfaits et des virtuels contre les possédants et les agissants.&lt;/i&gt; » L'arabisme demeure bien un refuge, un trésor inaliénable :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a fallu du temps pour séculariser l'association des hommes, les prestiges de la langue, l'appel de l'unité. Ce n'est pas encore ni partout terminé. De là des équivoques persistantes, une difficulté certaine à s'ajuster aux cadres contemporains, fruits de l'histoire européenne des trois derniers siècles. De là aussi les prestiges d'une familiarité avec le sacré : noblesse d'allure, disponibilité, dépassement continuel du banal, du quotidien et de l'objectif. Privilège de n'être, et de ne se sentir jamais complètement tenu à ce qui n'est pas soi. C'est là un défaut, sans doute, mais aussi un recours infaillible contre toutes les formes du définitif. L'externe pourra être éludé, l'innové remis périodiquement en doute, et par là bien des constructions resteront précaires : mais on défiera efficacement l'aliénation, on ne se rendra jamais.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a bien, dans la vision que donne Berque des Arabes, une clandestinité fascinante, et qu'il partage - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous êtes un officiel clandestin&lt;/i&gt; », lui a dit un jour Jean Sur. Il souligne la persistance de l'idéal nomade, célébré par la poésie d'avant comme d'après l'Islam, malgré sa mise à mal par les civilisations urbaine, puis industrielle : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Après tout, le désert n'est-il pas l'exaltation de la pénurie ? N'est-il pas, jusque dans les plaisirs de la juteuse oasis, le souvenir réanimateur des soifs ?&lt;/i&gt; » L'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;exaltation de la pénurie&lt;/i&gt; » est sans doute l'un des concepts les plus étrangers à la civilisation occidentale que l'on puisse imaginer. C'est toutefois bien le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;souvenir réanimateur des soifs&lt;/i&gt; » que Jean Sur a trouvé dans l'&#339;uvre de Berque : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y avait plus de demeures dans le désir que je n'avais su l'espérer&lt;/i&gt; », écrit-il.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les décombres et l'espérance&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Par son écriture, dont la noblesse, porteuse d'un autre système de valeurs, change le regard, l'&#339;uvre de Berque rend justice aux Arabes, et contribue, même modestement, à dissiper les malentendus et à laver les humiliations dont le siècle n'a pas été avare à leur égard. Elle donne en outre une vision différente de peuples le plus souvent évoqués, aujourd'hui, dans le contexte de l'immigration, c'est-à-dire détachés de leur passé, de leur histoire, et « mal vus », exposés au racisme. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis un Arabe, personne n'ose plus dire ce mot&lt;/i&gt; », lançait l'écrivain d'origine algérienne Azouz Begag, portraituré dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Libération&lt;/i&gt; (10 novembre 1997). On a beau rappeler de façon convenue et théorique la richesse de la culture arabe pour contrer les ravages du racisme, on en sait rarement assez pour éprouver véritablement cette richesse. Jacques Berque, lui, évoque pêle-mêle, parmi ses références, le S&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;upplément au voyage de Bougainville&lt;/i&gt;, la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Profession de foi du vicaire savoyard&lt;/i&gt;, et l'&#339;uvre d'un contemporain indien de Rousseau, Shah Waly Ullah al-Dihlâwî, au sujet de qui il écrit :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Serait-il - et je n'en crois rien - le seul phare à redécouvrir du côté de l'Islam, que notre remontée dans le temps, pareille à celle de Faust, se tiendrait pour récompensée de son audace. Je sais maintenant, grâce à ce penseur sunnite, qu'avant la bifurcation que la technologie déchaînée allait imprimer au devenir mondial, des cultures diverses, mais non pas adverses, auraient pu concourir. Elles auraient pu fonder à elles toutes un avenir commun. Utopie rétrospective ? Assurément, mais ce n'est qu'un cas entre bien d'autres de ces retrouvailles où les richesses du multiple se recomposent en unité de l'humain.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;utopie rétrospective&lt;/i&gt; » est le sujet d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Andalousies&lt;/i&gt;, la leçon de clôture de Jacques Berque au Collège de France en 1981, publiée en appendice à l'essai &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes&lt;/i&gt; et qui se conclut ainsi : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&#338;uvres de Jacques Berque&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dépossession du monde&lt;/i&gt;, Seuil, 1964 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Egypte, impérialisme et révolution&lt;/i&gt;, Gallimard, 1967 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient second&lt;/i&gt;, Gallimard, 1970 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Langages arabes du présent&lt;/i&gt;, Gallimard, 1974 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'intérieur du Maghreb : XVe-XIXe siècle&lt;/i&gt;, Gallimard, 1978 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Arabies&lt;/i&gt;, Stock, 1978 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Structures sociales du Haut-Atlas&lt;/i&gt;, PUF, 1978 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Maghreb entre deux guerres&lt;/i&gt;, Seuil, 1979 (1962 pour la première édition) ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Islam au défi&lt;/i&gt;, Gallimard, 1980 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'immigration à l'école de la République&lt;/i&gt;, rapport au ministre de l'Education nationale, CNDP, 1985 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mémoires des deux rives&lt;/i&gt;, Seuil, 1989 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Coran&lt;/i&gt;, traduction, Sindbad, 1991 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il reste un avenir&lt;/i&gt;, entretiens avec Jean Sur, Arléa, 1993 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Relire le Coran&lt;/i&gt;, Albin Michel, 1993 ; Adonis, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Soleils seconds&lt;/i&gt;, traduction, Mercure de France, 1994 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Musiques sur le fleuve&lt;/i&gt;, Albin Michel, 1996 ; Adonis, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Singuliers&lt;/i&gt;, traduction, Actes Sud, 1996 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Arabes&lt;/i&gt; suivi de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Andalousies&lt;/i&gt;, Sindbad/Actes Sud, 1997 (1973 et 1981 pour les premières éditions).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Rencontre&lt;/strong&gt; avec &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article173.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean Sur&lt;/a&gt; (mars 2003).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>Human Bomb</title>
		<link>http://peripheries.net/article207.html</link>
		<dc:date>2006-05-26T15:21:37Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet et Tiziana Chiaravalle</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Suisse</dc:subject>
		<dc:subject>Théâtre</dc:subject>

		<description>L'indomptable Carlo Brandt a beau épater les publics français et suisse par son jeu électrique (il était l'Edouard II de Marlowe dans la Cour d'honneur au Festival d'Avignon en 1996, et on l'a vu en « marquis de Patatras » dans Ridicule de Patrice Leconte), il se fout un peu du succès et reste obsédé par l'envie de connecter son art à la révolte qui l'habite. Direct, corrosif, le comédien joue depuis six ans l'&#339;uvre déstabilisante du contemporain britannique Edward Bond, dans les mises en scène de son complice (...)

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton207.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;129&quot; height=&quot;119&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;L'indomptable &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Carlo Brandt&lt;/strong&gt; a beau épater les publics français et suisse par son jeu électrique (il était l'Edouard II de Marlowe dans la Cour d'honneur au Festival d'Avignon en 1996, et on l'a vu en « marquis de Patatras » dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ridicule&lt;/i&gt; de Patrice Leconte), il se fout un peu du succès et reste obsédé par l'envie de connecter son art à la révolte qui l'habite. Direct, corrosif, le comédien joue depuis six ans l'&#339;uvre déstabilisante du contemporain britannique Edward Bond, dans les mises en scène de son complice Alain Françon. Questions à l'occasion de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, montage de textes de Bond pour un spectacle qu'il a lui-même conçu et qu'il interprète. Entretien au Théâtre de la Colline.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Aucune reconnaissance professionnelle ne semble pouvoir le distraire du sens de son art. Comédien à l'énergie électrique, Carlo Brandt s'obstine à fabriquer un théâtre formidablement en phase avec son époque et à dynamiter les conventions du genre. Depuis six ans, dans les mises en scène de son complice Alain Françon, il joue l'&#339;uvre d'Edward Bond : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pièces de guerre&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la compagnie des hommes&lt;/i&gt;... Sur des textes inédits du dramaturge britannique, il a aussi créé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, spectacle programmé au Festival d'Avignon en été 1997, repris au Théâtre National de la Colline en décembre 1997, et avec lequel il s'apprête à partir en tournée. Rencontre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/brandt2.jpg' width='333' height='275' style='float: right; border-width: 0px; width:333px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_348 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Voix grave, beau visage émacié, prunelles sombres, Carlo Brandt dégage une énergie brute, survoltée. Ce comédien passionné a un besoin vital de confronter son art à son époque, de le connecter à ses révoltes. C'est dire si l'écriture d'Edward Bond le comble. Il vit avec les mots du dramaturge britannique depuis maintenant six ans. Au moment où nous le rencontrons, en novembre 1997, il est l'un des six interprètes de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la compagnie des hommes&lt;/i&gt;, au Théâtre National de la Colline à Paris, mis en scène par le nouveau directeur du lieu, Alain Françon. Il s'apprête également à reprendre, dans le même théâtre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, un spectacle brut et direct qu'il a lui-même conçu et qu'il interprète à partir de textes de Bond.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Carlo Brandt était déjà présent dans les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pièces de guerre&lt;/i&gt;, la précédente mise en scène par Alain Françon d'une pièce de Bond, au Festival d'Avignon en 1994 (huit heures de spectacle). Il est un grand complice de Françon, pour qui il a également joué, au cours de ces cinq dernières années, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Mouette&lt;/i&gt; de Tchekhov, et incarné l'Edouard II de Marlowe, dans la Cour d'honneur du palais des Papes, au Festival d'Avignon 1996.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Je ne supporte pas cette manie
&lt;br /&gt;de tordre les classiques
&lt;br /&gt;pour les mettre au service
&lt;br /&gt;de propos actuels »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comédien suisse d'origine italo-allemande, il a travaillé dans les années quatre-vingt avec le metteur en scène suisse Benno Besson. Cet ancien collaborateur de Bertolt Brecht à Berlin-Est, auteur d'innombrables mises en scène dans toute l'Europe, dirigeait alors la Comédie de Genève. Au cinéma, on a vu Brandt dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Indochine&lt;/i&gt; de Régis Wargnier, et en « marquis de Patatras » ouvrant avec fracas le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ridicule&lt;/i&gt; de Patrice Leconte.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Comment avez-vous découvert le théâtre d'Edward Bond ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Carlo Brandt&lt;/strong&gt; : En 1991, Alain Françon m'a donné à lire le texte de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Compagnie des hommes&lt;/i&gt;. A cette époque, je travaillais avec Georges Lavaudant, qui était mon ami, avec qui je m'entendais très bien. J'ai lu la pièce, et ma réaction a été... [&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il fait un geste de la main droit devant lui.&lt;/i&gt;] J'ai expliqué à Lavaudant que je ne pouvais pas faire autrement que de partir et d'aller jouer ça. Nous étions en train de monter &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un chapeau de paille d'Italie&lt;/i&gt;... Eh oui ! cela paraît incroyable... Et je découvrais ce texte qui concernait si directement le monde d'aujourd'hui. J'en avais marre que l'on joue éternellement Shakespeare, Tchekhov, en s'extasiant à chaque fois : « Comme ils sont modernes ! » C'est vrai, bien sûr ; mais en même temps, rien ne peut remplacer le regard et le récit de quelqu'un qui vit aujourd'hui. Je ne supporte pas cette manie de tordre les classiques pour les mettre au service de propos actuels. Cela finit par les corrompre. Quand, avec Alain Françon, nous avons monté &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Mouette&lt;/i&gt; de Tchekhov après les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pièces de guerre&lt;/i&gt; de Bond, tout à coup tout était limpide : il n'y avait qu'à lire ! De tels auteurs sont des radars, des médiums. Mais ils ont perdu leur sens parce qu'ils ont été pompés, vampirisés - et à des fins personnelles. Alors que plus on sert l'auteur, plus on se sert. Ce qu'on lui donne, il nous le rend au centuple.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« La pensée de Bond n'est pas
&lt;br /&gt;une pensée pure, froide.
&lt;br /&gt;Elle ne peut pas s'assimiler à la philosophie,
&lt;br /&gt;qui fabrique des concepts mentaux »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'expérience des cinq ans qui séparent nos deux versions de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Compagnie des hommes&lt;/i&gt; nous a beaucoup servis - je suis le seul, des comédiens qui le jouent actuellement, à avoir participé à la version de 1992. La première fois, nous avions rencontré deux grands problèmes : d'abord, les comédiens avaient opposé une résistance monumentale au texte. Les répétitions s'étaient très mal passées.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Ils avaient lu la pièce avant, pourtant...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : Oui ; mais ce texte, avant de l'expérimenter dans le jeu, on ne peut pas savoir... C'est que la pensée de Bond, et c'est ce qui la rend si fabuleuse, est une pensée organique. Ce n'est pas une pensée pure, froide. Elle ne peut pas s'assimiler à la philosophie, qui fabrique des concepts mentaux - c'est d'ailleurs le problème de la philosophie aujourd'hui, la raison pour laquelle elle est dans un autre monde. Elle n'agit pas, malgré tous les « cafés-philo » ou les minutes de philo à trois francs cinquante sur Canal +... Bond, lui, crée des concepts en inventant des fictions. Le deuxième problème qui s'est posé à la création de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Compagnie des hommes&lt;/i&gt;, c'est que nous ne savions tout simplement pas comment monter ce texte : ce n'était pas un langage connu. Tout était à inventer... et cela a pris du temps. Alors, quand nous étions bloqués sur une scène, Françon allait faxer des questions à Bond. Et ce qui est drôle, c'est que Bond, à travers ces fax, a su que nous montions bien sa pièce.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Le théâtre de Bond est un théâtre très violent, dans lequel le spectateur en prend toujours plein la gueule. Arrivez-vous encore, maintenant, à jouer d'autres auteurs, plus sages ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : Il y a suffisamment de gens qui font le reste... J'avais envie depuis très longtemps de connecter directement mon travail au monde actuel. Pendant six ans, dans les années quatre-vingt, parallèlement à mon travail de comédien avec Benno Besson à la Comédie de Genève, j'avais un groupe de musique, qui me permettait de développer une certaine violence sur scène, en pleine vague new wave bien gentille...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Entre deux engagements
&lt;br /&gt;dans le théâtre institutionnel,
&lt;br /&gt;je créais des spectacles
&lt;br /&gt;qui étaient des structures légères »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je montais aussi de petits spectacles dans des lieux insolites. Pour l'un d'eux, je m'étais inspiré d'une histoire racontée par mon père, qui travaillait pour le Haut-Commissariat pour les Réfugiés. Au Liban, il avait rencontré un homme qui vivait depuis un an dans sa cave, avec un frigo, un lit, une machine pour faire de la gym, un réchaud et une télévision. J'ai rassemblé moi aussi ces objets, et j'ai fait un spectacle sans paroles. Je me faisais cuire des spagh' devant les gens... Pendant ce temps, quinze musiciens jouaient en coulisses, et après une heure, ils entraient, envahissaient mon espace. J'ai aussi dit un texte d'un poète français, Henri Pichette, intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Odes à chacun&lt;/i&gt; et composé avec tout le vocabulaire des métiers perdus. Au bord de l'Arve à Genève et au bord du Rhône à Lyon, j'ai joué un texte de Jean-Christophe Bailly, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au bout du monde&lt;/i&gt;, qui raconte l'histoire d'un homme retiré au bord d'un fleuve et qui reçoit des messages envoyés au fil de l'eau par d'autres gens, retirés du monde en amont du fleuve... C'est la fin d'une civilisation, et il enregistre son dernier message à lui. A la fin, je partais dans le fleuve, en laissant tourner la cassette avec ce message... Entre deux engagements dans le théâtre institutionnel, je créais ainsi des spectacles qui étaient des structures légères. J'aime sortir des trucs lourds, et attirer les gens dans des lieux où ils n'auraient pas l'idée d'aller autrement. Je n'aime pas tellement le théâtre en salle - sauf avec des auteurs comme Bond, peut-être...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Entre les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pièces de guerre&lt;/i&gt; et cette reprise de la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Compagnie des hommes&lt;/i&gt; avec Alain Françon, il y a eu &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, que vous avez créé seul. Comment en avez-vous eu l'idée ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : Entre Bond et nous - nous, c'est-à-dire Alain Françon et moi -, une certaine confiance s'était instaurée. Nous avions accès aux documents non publiés : fax, lettres... Un jour, je suis tombé sur un fax, plus précisément sur une phrase de ce fax, la première, ou la troisième... et immédiatement, j'ai eu envie de la dire sur un plateau. J'aime aussi faire entendre des textes qui ne sont pas prévus pour le théâtre. Je revendique le droit à dire les choses, au théâtre, de façon directe.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Un jour, je suis tombé sur un fax,
&lt;br /&gt;plus précisément sur une phrase de ce fax...
&lt;br /&gt;Et, immédiatement, j'ai eu envie
&lt;br /&gt;de la dire sur un plateau »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au départ, je pensais accompagner ces textes par la projection de photos de visages prises dans la rue. J'avais envie de visages immenses... Mais cela n'a pas pu se faire. C'est alors que Philippe Macasdar, le directeur du Théâtre Saint-Gervais-Genève, où &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt; allait être créé, m'a parlé de Jean Mohr. Nous nous sommes rencontrés. Je lui ai dit que je voulais des visages ; au début, il était méfiant, il ne comprenait pas... C'est un homme un peu réticent de nature, mais je crois que maintenant, il est satisfait...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Au texte et aux photos, s'est ajoutée la techno...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : C'est le langage d'aujourd'hui. Pour dire la vie d'aujourd'hui, il y a des gens qui écrivent, et il y a des gens qui créent cette musique. Pour moi, c'est exactement la même chose. A la création de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, il y a deux ans, le morceau que j'ai utilisé était plutôt avant-gardiste ; aujourd'hui, il passe dans toutes les boîtes. D'une manière générale, il me semble que les gens sont aujourd'hui davantage prêts à recevoir ce spectacle - parce que la situation a évolué, simplement. Il y a deux ans, on était en avance, et aujourd'hui, on le cale bien, on est en plein dedans. A Avignon, l'été dernier, les spectateurs ne sortaient déjà plus autant au milieu du spectacle, comme ils le faisaient à Genève à la création. Peut-être aussi qu'en France, les gens sont plus sensibles à tout ce qui touche à la paix, la démocratie, la justice... En Suisse, ils ont toujours un peu l'impression que ça ne s'adresse pas à eux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après le Théâtre de la Colline, j'aimerais partir en tournée avec &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, et le jouer un peu partout en Europe : je parle italien - c'est ma langue maternelle -, allemand... Je pourrais le faire en espagnol, ça ne devrait pas être trop difficile.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Quand nous avons monté
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la compagnie des hommes&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;de Bond, en 1992, les gens partaient
&lt;br /&gt;par groupes de dix, vingt... »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Evidemment, le public qui vient voir ces spectacles inhabituels est le public traditionnel, « culturel » ; mais j'aime bien, aussi, balancer ça à des gens qui ont l'habitude de venir au théâtre. Ils croient que le théâtre, c'est ça, et ils découvrent que non, ce n'est pas ça, qu'ils ne sont pas là pour bouffer du spectacle et se casser, que le théâtre peut aussi avoir un sens, exercer une force sur le public. Ils doivent encaisser, réagir. Et en fait, je suis persuadé qu'ils n'attendent que ça. Quand tu leur marches sur le pied, ils commencent par se plaindre, et puis au bout d'un moment, ils se rendent compte [&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il prend un air émoustillé&lt;/i&gt;] : « Eh, il m'a marché sur le pied ! »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quand nous avons monté &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la compagnie des hommes&lt;/i&gt; en 1992, on jouait devant des salles à moitié pleines, et pendant le spectacle, la moitié de cette moitié de salle partait. Les gens partaient par groupes de dix, vingt... Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt;, à Genève, les gens protestaient ou partaient après le morceau de techno principal. Ils prétendaient que c'était « trop fort ». Pourtant, une symphonie de Berlioz est tout aussi forte... Seulement, ce qu'ils accepteraient d'une symphonie de Berlioz, ici ils ne l'acceptent pas, parce que le code culturel est différent. Ils disent « c'est trop fort », mais ce n'est pas la musique qui est trop forte.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Ceux qui font du théâtre
&lt;br /&gt;ont perdu de vue
&lt;br /&gt;le sens de ce qu'ils font.
&lt;br /&gt;Ils se contentent de numéros d'acteurs »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bond dit quelque chose de très beau, c'est que depuis trop longtemps le théâtre est un lieu de mensonge... Ceux qui font du théâtre ont perdu de vue le sens de ce qu'ils font. Ils se contentent de numéros d'acteurs. Mais à quoi cela sert-il qu'un comédien joue bien, si on ne comprend pas le sens de ce qu'il fait ? Maintenant que le réel est de plus en plus théâtral, peut-être le théâtre pourrait-il enfin devenir réel.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Le réel devient théâtral ?...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : Il est de plus en plus difficile de montrer qui on est vraiment, de dire ce que l'on pense, de vivre sans faire de compromis. On est souvent contraint à la servilité, aux concessions. On est nourri de journaux, de cinéma, de télévision ; si on ne participe pas à ce monde de la communication, on se met en-dehors de la société, et très peu de gens acceptent d'être en-dehors de la société. On a quitté le rapport à l'imaginaire. On ne fait appel qu'à des valeurs reçues, et non à des valeurs créées. On ne crée pas soi-même ses valeurs. Si le théâtre ne remplit pas son rôle de révélateur, qui le fera ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Le récitant qui dit le montage de textes de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt; est un revenant des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pièces de guerre&lt;/i&gt; : Pemberton, le personnage que vous incarniez dans la mise en scène d'Alain Françon. Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : Parce que moi, Carlo Brandt, je ne pouvais pas dire ces textes. Ils sont à la limite du prophétique ; les gens se seraient demandé : « Mais c'est qui ?... » Tandis que là, c'est quelqu'un qui vient du futur qui parle. Il peut parler, parce qu'il a déjà vécu l'expérience.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Edward Bond a-t-il vu &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Check-up&lt;/i&gt; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;C.B.&lt;/strong&gt; : Pas encore ; il va venir le voir à la Colline. Il est déjà venu pour la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Compagnie des hommes&lt;/i&gt;. On a organisé une discussion publique avec lui. J'ai cette interview sur cassette... Il dit des choses géniales. D'ailleurs, je crois que je vais en faire un spectacle.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;avec &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Tiziana Chiaravalle&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Bon chant ne saurait mentir</title>
		<link>http://peripheries.net/article206.html</link>
		<dc:date>2006-05-26T14:57:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Lemahieu et Guido Romeo</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Italie</dc:subject>
		<dc:subject>Musique</dc:subject>

		<description>Une voie royale s'ouvrait devant ses pieds. Ah ! le bel avenir ! Chanteuse classique, pépère, jamais déprimée, jamais enthousiaste. Et non. En vertu d'aléas biographiques - une rencontre avec Pasolini -, Giovanna Marini a bifurqué. A la recherche des chants paysans et politiques, elle sillonne, depuis les années soixante, les chemins de terre calabrais et les plans inclinés de Sicile. En 1975, elle a fondé, avec quelques camarades musiciens, l'école populaire de musique du Testaccio à Rome. Entre études (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot29.html" rel="tag"&gt;Musique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Une voie royale s'ouvrait devant ses pieds. Ah ! le bel avenir ! Chanteuse classique, pépère, jamais déprimée, jamais enthousiaste. Et non. En vertu d'aléas biographiques - une rencontre avec Pasolini -, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Giovanna Marini&lt;/strong&gt; a bifurqué. A la recherche des chants paysans et politiques, elle sillonne, depuis les années soixante, les chemins de terre calabrais et les plans inclinés de Sicile. En 1975, elle a fondé, avec quelques camarades musiciens, l'école populaire de musique du Testaccio à Rome. Entre études ethnologiques et recherches musicales, Giovanna Marini ne choisit pas. Mieux, elle choisit de conjuguer toujours l'art et la vie. Elle a répondu à nos questions.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;small&gt;« Dieu immobile que je hais
&lt;br /&gt;Fais que jaillisse encore
&lt;br /&gt;Vie de ma vie
&lt;br /&gt;Peu m'importe comment »
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Pier Paolo Pasolini&lt;/strong&gt;&lt;/small&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sa vie est toute tracée. Claire et nette. Giovanna Marini doit être une musicienne médiévale intègre. Pas un pas de traviole. C'est écrit. Des promesses de carrière, de poste, de fonction. Et un soir qu'elle joue de la guitare « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rigoureusement classique&lt;/i&gt; » devant un parterre de la bonne société romaine, sa vie bascule. Ce soir-là, quelqu'un l'écoute. Pier Paolo Pasolini l'écoute. Pier Paolo Pasolini la regarde, droit dans les yeux. Voilà qu'il parle maintenant. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les chansons ne se trouvent pas dans les livres.&lt;/i&gt; » Dit comme ça, ça ne mange pas de pain, mais en fait, ça a tout bouleversé. Ce soir de février 1958, la jeune Giovanna la tient, sa mission. Bien sûr, Giovanna Marini est irréductible à sa seule amitié avec Pasolini. Tout est parti de là, de ces cinq minutes où elle a cru, horreur ! que ça y était, que ce jeune homme qui la fixait, il allait la prier de chanter &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;O Sole mio&lt;/i&gt;, de ces cinq minutes où c'est Pasolini lui-même qui chanta les rizières et les maquis, de ces cinq minutes où elle apprit que le chant n'existait pas ni dans les livres ni dans les têtes bien faites, mais dans le c&#339;ur des gens, dans la mémoire du peuple, dans la tradition orale.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Marini.jpg' width='349' height='397' style='float: right; border-width: 0px; width:349px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_347 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Tout est parti de là, mais bon. Des années durant, Giovanna Marini arpentera monts et vaux à la recherche des chants ouvriers, paysans ou politiques et, plus tard, elle enseignera ses découvertes. Entre l'art et la vie, entre poétique et politique, elle ne verra plus qu'une cloison à abattre. Un mur à raser.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Car chez elle, une fois la conscience prise, tout n'est plus qu'affaire de transmission, qu'histoire d'échange. En 1975 - année de la disparition tragique de Pasolini - , elle fonde, avec un collectif de musiciens romains, l'école populaire de musique du Testaccio. Les artistes investissent alors les abattoirs désaffectés du quartier. En tête, un but simple.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Giovanna Marini&lt;/strong&gt; : L'école est née avec pour seule ambition d'améliorer la vie du quartier. Et on a réussi parce qu'alors qu'hier encore, le Testaccio était une banlieue sordide de Rome, avec de la drogue à tous les coins de rue, aujourd'hui, l'endroit est presque le centre culturel de la ville avec des peintres, des vidéastes et des musiciens. Je ne sais pas si c'est lié directement à notre installation dans le quartier, mais le Testaccio existe à nouveau. Il revit. Il y a plein de caves musicales. C'est un petit Montmartre de la grande époque.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Bien compris, mais au départ, dans le nom même que vos camarades et vous donnez à l'école, il y a ce « populaire » qui sonne comme un mot d'ordre... C'était une pétition de principe, ou non ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;G.M.&lt;/strong&gt; : L'école n'est pas née pour s'adresser exclusivement à certaines catégories sociales. L'école était d'abord tournée vers le quartier et ainsi, elle était tournée vers tous. Mais c'est vrai que, dans les années 70, on croyait vraiment pouvoir fonder un lieu où viendraient des gens de toutes origines, y compris la classe ouvrière. On se trompait. En fait, nos élèves sont des fils de professeurs, de pilotes d'Alitalia, de dentistes, de gynécologues, de fonctionnaires d'Etat, etc. La petite bourgeoisie a investi l'école du Testaccio, et alors ? L'intention d'instruire, d'éduquer, d'améliorer la classe populaire a échoué, et plus personne à l'école n'a cette ambition en ces termes. Et ça n'est pas plus mal, parce que, dans les années 70, il y avait, dans cette idée d'éduquer les masses, de forts relents colonisateurs. Aujourd'hui, qui veut venir au Testaccio vient. Nous n'avons plus à aller chercher qui que ce soit.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je retiens de l'évolution récente en Italie - pour s'en tenir au pays où je vis - qu'on a besoin d'une élite. Mais pas de cette élite incapable de communiquer. Il nous faut désormais des élites qui sachent informer les autres. A l'école populaire de musique du Testaccio, malgré le caractère apparemment blasphématoire et scandaleux par rapport aux idéaux des années 70, on n'a jamais rien fait d'autre que former une élite. Avec l'espoir qu'un jour, on puisse contaminer le pays entier.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Vous travaillez, dans les conservatoires et dans les universités, avec des gens dont l'étude de la musique est le métier. Ces élites-là, elles vous comprennent ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;G.M.&lt;/strong&gt; : C'est rare. Les musiciens professionnels se sont inventé une musique sérieuse, la musique écrite. Frileux, ils hiérarchisent. Peureux, ils établissent des barrières hermétiques. Toutes les musiques sont sérieuses, et peut-être plus encore, les musiques traditionnelles. En tout cas, une chose est sûre : il faut s'occuper sérieusement de ces musiques sous peine d'extinction rapide.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Votre manière d'intervenir dans la société, ce sont aussi ces voyages mi-ethnologiques, mi-musicaux que vous faites de temps à autre dans les coins les plus reculés, pour y recueillir la matière première de votre répertoire, les chants traditionnels. Dans ces rencontres, qui apprend quoi à qui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;G.M.&lt;/strong&gt; : Les élèves qui m'accompagnent dans ces voyages ont toujours vécu en ville. Même s'ils ont à peu près tous des aïeux bergers, ils sont complètement coupés des réalités rurales, a fortiori de la vie dans les montagnes sardes ou calabraises. Du coup, les élèves découvrent toujours plein de choses. Mais c'est vrai que souvent notre intrusion, parfois brutale, dans les endroits les plus hors du monde réveille la mémoire. La dernière fois que c'est arrivé, c'était à Montadoro, un village de Sicile où ne vivent plus que quatre hommes et quatre chèvres. J'y étais allée dans les années 60 pour apprendre les chants. Et lorsque j'y suis retournée il y a deux ans, tout avait changé. Les habitants oubliaient. Ils s'oubliaient eux-mêmes. C'est terrible comme mouvement. Alors, on a demandé aux hommes de nous raconter leur vie, de chanter avec nous. Et là-bas, c'est reparti, je crois.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;avec &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Guido Romeo&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Photo de &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mario Del Curto&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;A écouter&lt;/strong&gt; : Giovanna Marini, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Partenze - Vent'anni dopo la morte di Pier Paolo Pasolini&lt;/i&gt;, Auvidis.&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>Melting Bop</title>
		<link>http://peripheries.net/article205.html</link>
		<dc:date>2006-05-26T14:46:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Lemahieu</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Musique</dc:subject>

		<description>Bernard Lubat est un agité du bocal. Toujours à fomenter des putschs verbaux, à casser les ambiances feutrées, à tonitruer grave, à monter des projets dingos, à construire des pyramides inversées... Fidèle à une certaine idée du jazz, Bernard Lubat fait tanguer tout ce qu'il touche. Et ça marche ! Avec ses amis de l'éponyme Compagnie Lubat de Gasconha, il a créé le festival d'Uzeste, dans les Landes. En rase campagne, Bernard Lubat réapprend le mouvement à la tradition, et vice-versa. Rencontre. &lt;br /&gt;Bernard Lubat parle comme (...)


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&lt;a href="http://peripheries.net/mot29.html" rel="tag"&gt;Musique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton205.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;108&quot; height=&quot;159&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bernard Lubat&lt;/strong&gt; est un agité du bocal. Toujours à fomenter des putschs verbaux, à casser les ambiances feutrées, à tonitruer grave, à monter des projets dingos, à construire des pyramides inversées... Fidèle à une certaine idée du jazz, Bernard Lubat fait tanguer tout ce qu'il touche. Et ça marche ! Avec ses amis de l'éponyme Compagnie Lubat de Gasconha, il a créé le festival d'Uzeste, dans les Landes. En rase campagne, Bernard Lubat réapprend le mouvement à la tradition, et vice-versa. Rencontre.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bernard Lubat parle comme il improvise. En musique, dans le discours, il suit tous les fils, explore toutes les pistes. Ses associations d'idées tournent à la collision ? Qu'importe ! Ses mots, il les paie, et ils ne sont pas gratuits. Avec ses amis de la Compagnie Lubat, il a monté, il y a une vingtaine d'années, le festival - jazz, mais pas seulement - d'Uzeste. Et aujourd'hui, le paisible village gascon est en passe de devenir la première Scène nationale en milieu rural. Où l'on voit, hiver comme été, le flux du fameux exode s'inverser.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Lubat2.jpg' width='97' height='133' style='float: left; border-width: 0px; width:97px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_344 spip_documents spip_documents_left' /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bernard Lubat&lt;/strong&gt; : Le festival d'Uzeste, il est né d'un de nos nécessaires. On habitait là-bas - on y habite plus que jamais aujourd'hui - et on avait envie d'inviter des gens. C'est simple : il nous fallait un lieu. On ne peut pas ouvrir sa porte si on n'a pas construit la maison. C'est comme ça, c'est dialectique. Le festival d'Uzeste, on se l'est fait tout seuls, comme des grands, sans attendre rien de personne. Avec la Compagnie Lubat de Gasconha, on essaie de donner des racines au futur, de s'ancrer historiquement à Uzeste.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- S'enraciner, c'est d'abord transmettre aux suivants. Vous pensez sérieusement que le festival puisse continuer sans vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B.L.&lt;/strong&gt; : Non, sans nous, c'est impossible. Uzeste va mourir. Parce qu'Uzeste, c'est bien connu, c'est toujours les mêmes. Toujours les mêmes qui viennent, et puis des nouveaux qui débarquent pour devenir des toujours les mêmes. Non, bon, sérieux. Nous n'avons pas créé Uzeste seuls. On l'a fait avec des mecs qui ont été capables de s'impliquer. On ne l'a fait ni avec des touristes, ni avec des clientélistes, ni avec des carriéristes, ni avec des népotistes. Alors pour ce qui est de s'enraciner et de transmettre aux petiots, on travaille avec des gens. On crève, et si c'est assez costaud, ça continue. On n'est pas les seuls à avoir des idées, à savoir jouer ceci ou cela. Peu à peu, l'histoire d'Uzeste devient plus forte que nous. En somme, on a réussi à infliger à la conscience commune qu'Uzeste est une tradition. Et de là, la tradition, c'est le mouvement. Parce qu'il y a, dans l'imaginaire collectif, une arnaque qui veut nous faire croire que la tradition, c'est l'immobilisme. Or, depuis 2000 ans, traditionnellement, la musique bouge, la langue bouge, tout bouge. La tradition que l'on transmet, c'est le changement, la transformation et le mélange.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Est-ce qu'à Uzeste, vous êtes dans cette logique - très à la mode, jusqu'au galvaudage sans doute - de citoyenneté ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B. L.&lt;/strong&gt; : Je vis à un endroit où si je n'avais pas fait gaffe, j'aurais été l'abruti du village qui est dans sa résidence secondaire. Des tas d'artistes vivent à la campagne, et qu'est-ce qu'ils font ? Ils participent aux comités de parents d'élèves, ils pleurent les chiens écrasés, etc. Mais en tant qu'artistes, quelle est leur responsabilité ? A Uzeste, on a un cas d'artiste intéressant. C'est Jean Vautrin. Eh bien ! Monsieur Vautrin, il a fait l'erreur de se présenter aux élections municipales, au lieu d'aller au bar causer de ses livres. Monsieur Vautrin a été battu à plate couture. C'est bien fait, je trouve. Etre citoyen, c'est ça, c'est d'une banalité tonitruante, c'est travailler son pays, ne pas faire qu'en parler, y habiter et le transformer avec d'autres. Je suis entièrement d'accord d'être citoyen du monde, mais j'embrasse pas tant. Y en a marre de l'identité hors sol. J'embrasse pas tant parce qu'il y a déjà assez de boulot dans mon village. Une menuiserie à monter, des ateliers à construire, de la carrosserie à retaper, etc. C'est ma manière d'habiter Uzeste.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Mais ce que vous décrivez pourrait être considéré comme un mouvement de fermeture sur le monde. Or, votre vie, vos voyages, votre métissage, la musique que vous jouez - ce « scatrap jazzcogne » -, tout ça va à l'encontre du repli sur soi, non ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B. L.&lt;/strong&gt; : Le repli, c'est une illusion du discours. Parce que bon, le repli, il est de l'autre côté. Il est du côté de ceux qui ont peur de la modernité, du troisième millénaire, de tout ce qui bouge, de ce qui transgresse la tradition. Aujourd'hui, la télévision veut nous faire croire qu'en région, c'est le désert, ou alors qu'il n'y a que des manifestations folkloriques. Malheureusement, la télé trouve toujours des gens pour la croire. Nous vivons à une époque très religieuse : les gens croient beaucoup, ils pensent pas autant. Le libre arbitre se réduit, et c'est là qu'arrivent la vengeance, la réactivité, le Front national. A Uzeste, au conseil municipal, on n'a pas le Front national, mais certains utilisent souvent ses mots. Et aujourd'hui, la tradition de l'Occitanie est phagocytée par les extrêmes. Le danger, il est là.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Avec Félix Castan, les Fabulous Trobadors et le Massilia Sound System, la Compagnie Lubat fait partie de la Linha Imaginòt, un réseau anti-centraliste d'activismes d'Occitanie et d'ailleurs. En même temps, l'époque est à la régression : les traditions régionales, les dialectes, etc. paraissent de plus en plus récupérés par ceux qui veulent recréer des identités proprettes, parfaitement imperméables aux mariages mixtes...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Minvielle.jpg' width='153' height='104' style='float: right; border-width: 0px; width:153px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_346 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B. L.&lt;/strong&gt; : Au départ, la Linha Imaginòt, ça a été très fort. Rassembler ainsi dans un réseau d'échanges tous les cultivateurs de culture, tous ceux qui luttent contre la lyophilisation de la tradition, c'était génial. Puis le réseau s'est mué en concept, et il a pris toutes les vicissitudes du concept. Aujourd'hui, nous, à la Compagnie Lubat, on a une divergence stratégique, peut-être même idéologique, avec la Linha Imaginòt. Nous ne sommes ni des donneurs de leçons, ni des donneurs de solutions. A Uzeste, on est douteux, quoi. La Compagnie Lubat est discutable. La vérité, je ne la connais pas. Ma vie entière, j'ai joué avec des racines, celles du bop, celles du blues, celles de la musique noire. C'est tout ça, ma jazzconnerie. Il faut se baisser un peu la garde ; moi, je me sens singulièrement pluriel, donc je le joue et je le vis. Les Fabulous Trobadors et le Massilia Sound System, ils sont super, cette manière de bousculer la langue dans leurs chansons, c'est très bien. Mais aujourd'hui, je crois qu'ils ont peur du mélange, ils ont peur des musiciens, et peut-être surtout des musiciens qui, comme nous, n'ont pas peur d'avoir peur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Est-ce que le jazz n'est pas devenu, à l'instar de l'Occitanie en quelque sorte, un domaine réservé ? Vu d'Uzeste, vous ne le trouvez pas un peu trouillard, le jazz d'aujourd'hui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B.L.&lt;/strong&gt; : Le jazz est devenu une messe, une messe crétine avec de nouveaux curés traditionalistes. On ne déconne pas avec le jazz. C'est sérieux, les mecs. Le jazz est devenu une musique de gala du Rotary Club. Ça me fait chier que le jazz vieillisse. Pour moi, cela reste une musique de tourment, de tumulte, de pas d'accord. Le jazz, je voudrais qu'il reste la musique sur laquelle le corps social danse le mambo. A Uzeste, on lutte contre cette croûte ; le jazz est une musique d'anciens, au sens où on l'entend en Afrique. On apprend à avoir toujours envie, à élaborer des projets, à inventer des concepts. Qu'est-ce qu'on fait la prochaine fois ? Comment on joue ? Comment on se rencontre ? Comment on se parle ? Et en même temps, on n'a rien de prévu, rien de prêt-à-l'emploi, pas de solutions. On travaille la terre, et on demande à d'autres - comme Claude Sicre des Fabulous Trobadors - de venir travailler la terre avec nous.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- A propos, les Fabulous Trobadors sont récemment venus à Libercourt, dans le Pas-de-Calais, pour un atelier d'écriture musicale. Vous qui êtes à cheval sur la transmission, croyez-vous que, parce qu'on entretient ses racines chez soi, on est capable de travailler des racines, ailleurs, avec d'autres ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B.L.&lt;/strong&gt; : C'est, comme je le disais plus tôt, la problématique du mouvement. Claude Sicre, il veut mettre tout le monde sur sa ligne. Et, dommage peut-être, mais c'est pas sûr qu'il y arrive. La Compagnie Lubat a elle aussi fait des ateliers avec des rappeurs en Avignon, à Bordeaux, à Paris, etc. Mais on ne leur parle pas de rap. En fait, les rappeurs, on leur rentre dans le chou. On parle de nous, de nos jeux de mots, de nos turpitudes, de nos joies, du scat, de la jazzcogne, des intégrismes. Et puis, j'ai l'impression que ça les intéresse. Pendant les ateliers, on fait des pieds des mains, on joue comme des pieds ou sans les mains. On invente ce qu'on va apprendre. Le maître, c'est celui qui cherche l'élève. Du coup, quelque chose s'invente, et c'est forcément quelque chose d'altéré. Quand on transgresse les formes dans le rap comme dans n'importe quelle famille, ça donne du relief, et les rappeurs, ils rappent plus catholique. C'est bien, je crois, d'altérer, de mettre de l'autre dans les moteurs. Dans nos ateliers, on essaie d'expliquer que la forme est aussi un contenu... C'est là que Lubat blesse.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Qui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B.L.&lt;/strong&gt; : Le Sicre du printemps.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Dans vos ateliers, qu'apporte la rencontre de jeunes rappeurs urbains avec la rurale Compagnie Lubat ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Lubat3.jpg' width='162' height='100' style='float: left; border-width: 0px; width:162px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_345 spip_documents spip_documents_left' /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B.L.&lt;/strong&gt; : Nous sommes presque voisins : la campagne commence souvent à moins de cinq kilomètres des quartiers, et c'est comme si cette distance était décuplée par l'ignorance mutuelle. Ce qui m'a toujours attiré dans le rap, c'est le tambour de bouche. Ces gars-là n'ont pas pu se payer d'instruments, moins encore apprendre la musique... Alors ils ont tout inventé avec la bouche. Le génie, la nécessité du truc, c'est ce swing de bouche. On a jeté les tambours par la fenêtre et ils reviennent par la porte de derrière. Après évidemment, ce qu'ils disent, sans doute qu'il faut qu'ils le disent, mais moi, je peux pas dire la même chose. J'ai pas de leçons à donner, les situations sont différentes. A Uzeste, nos histoires de deal, elles tournent toutes autour des cochons qu'on tue et avec lesquels on fait le boudin.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- Mais entre ville et campagne, quels rapports intimes voyez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;B.L.&lt;/strong&gt; : Moi, je suis allé à la ville à 20 ans, j'ai joué, j'ai fait des tournées, etc. Et être revenu plus tard, beaucoup plus tard, au village, ça m'a fait comprendre que j'avais tout à apprendre de ce que les gens disaient. Les traumatismes et les trous de mémoire sont une mine. Aujourd'hui, les villes ont leurs friches industrielles ; nous, à la campagne, on a les friches tout court. Petit à petit, les paysans disparaissent, et leurs traces s'effacent. Alors, notre méthode est simple : nous sommes pour le sous-réalisme, pour explorer dessous le réel, pour trouver la plage sous la réalité. C'est ça, notre pertinence d'artistes, je crois. Pouvoir alpaguer, avec une sensibilité gratuite, des choses dont on pensait qu'elles n'avaient plus de valeur, qu'elles ne servaient plus et qu'elles ne serviraient plus jamais.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;Propos recueillis par
&lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'outsider</title>
		<link>http://peripheries.net/article204.html</link>
		<dc:date>2006-05-26T14:29:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>
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		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>

		<description>Grande figure de la diaspora palestinienne, professeur à la Columbia University de New York, Edward W. Saïd a retracé dans L'Orientalisme - un livre qui fit date - l'histoire des préjugés anti-arabes et anti-islamiques en Occident. Il pose la question de la façon dont on peut appréhender « l'autre », sans l'enfermer dans les stéréotypes ; il montre la réalité du brassage des cultures, et l'absurdité des murs que l'on dresse entre elles. Il a fait de l'exil permanent une attitude intellectuelle : engagé, il échappe (...)

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton204.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;115&quot; height=&quot;159&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Grande figure de la diaspora palestinienne, professeur à la Columbia University de New York, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Edward W. Saïd&lt;/strong&gt; a retracé dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; - un livre qui fit date - l'histoire des préjugés anti-arabes et anti-islamiques en Occident. Il pose la question de la façon dont on peut appréhender « l'autre », sans l'enfermer dans les stéréotypes ; il montre la réalité du brassage des cultures, et l'absurdité des murs que l'on dresse entre elles. Il a fait de l'exil permanent une attitude intellectuelle : engagé, il échappe cependant à toutes les récupérations. Opposé aux accords d'Oslo, Saïd prend la défense de son peuple contre Israël, mais aussi contre l'autorité de Yasser Arafat, qui a fait interdire ses livres dans les territoires autonomes. Voyage au travers d'une &#339;uvre dense et passionnée.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Né en 1936 à Jérusalem, exilé adolescent en Égypte puis aux États-Unis, Edward W. Saïd est professeur à la Columbia University de New York. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt;, publié en 1978, il analysait le système de représentation dans lequel l'Occident a enfermé l'Orient - et même, l'a &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;créé&lt;/i&gt;. Le livre, récemment réédité, est plus que jamais d'actualité, parce qu'il retrace l'histoire des préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques, et révèle plus généralement la manière dont l'Occident, au cours de l'histoire, a appréhendé « l'autre ». Aujourd'hui, Edward Saïd se bat contre la diabolisation de l'islam et pour la dignité de son peuple. Ancien membre du Conseil national palestinien, il fut un négociateur de l'ombre. Il est opposé aux accords d'Oslo et au pouvoir de Yasser Arafat, qui a fait interdire ses livres dans les territoires autonomes. Il défend une conception exigeante et courageuse du rôle de l'intellectuel, auquel il redonne une vraie noblesse. Sa marginalité l'a placé à la croisée des grands enjeux de notre temps : il perçoit avec acuité la réalité du brassage des cultures, affirme que les oppositions entre les civilisations sont des constructions humaines, et l'identité, le fruit d'une volonté. Voyage dans une &#339;uvre cohérente, engagée, véhémente et attachante.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Said.jpg' width='191' height='264' style='float: right; border-width: 0px; width:191px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_343 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La vie d'un Palestinien arabe en Occident, en particulier en Amérique, est décourageante. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d'impérialisme politique, d'idéologie déshumanisante qui entoure l'Arabe ou le musulman est réellement très solide.&lt;/i&gt; » C'est cette expérience qui a poussé en 1978 Edward Saïd, professeur de littérature comparée à la Columbia University de New York, à écrire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme, l'Orient créé par l'Occident&lt;/i&gt;, un livre qui a connu un retentissement mondial. Il y analyse le système de représentations presque autonome dans lequel les puissances occidentales - la France, l'Angleterre, les Etats-Unis - ont, au fil des siècles, enfermé l'Orient. L'enjeu est de taille :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient n'est pas seulement le voisin immédiat de l'Europe, il est aussi la région où l'Europe a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et lui fournit l'une des images de l'Autre qui s'impriment le plus profondément en elle. De plus, l'Orient a permis de définir l'Europe (ou l'Occident) par contraste : son idée, son image, sa personnalité, son expérience. La culture européenne s'est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d'un Orient qu'elle prenait comme une forme d'elle-même inférieure et refoulée.&lt;/i&gt; » L'Orient est perçu comme un lieu de licence sexuelle ; les colonies ont leur utilité pour se débarrasser des fils rebelles...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'orientalisme a d'abord été une science, celle de savants qui se rendaient en Orient « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bardés d'inébranlables maximes abstraites&lt;/i&gt; », dont ils ne pensaient qu'à prouver la validité. Du décalage qu'ils constataient forcément entre la réalité et les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;vérités moisies&lt;/i&gt; » qu'ils avaient apprises est née « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la mythologie du mystérieux Orient, l'idée que les Asiatiques sont impénétrables&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est, semble-t-il, un défaut fort courant que de préférer l'autorité schématique d'un texte aux contacts humains directs, qui risquent d'être déconcertants.&lt;/i&gt; » Ce fonctionnement en circuit fermé est le grand trait de l'orientalisme. Ses doctrines faisaient autorité : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient a dû passer par le filtre accepté de l'orientalisme en tant que système de connaissances pour pénétrer dans la conscience occidentale.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;forme la plus élevée du romantisme&lt;/i&gt; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Aux savants ont succédé les poètes. Les premiers, tenus en respect par le dogme et par les travaux de leurs prédécesseurs (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une définition du dictionnaire déloge l'expérience&lt;/i&gt; », résume Saïd), se gommaient entièrement pour livrer des récits le plus impersonnels possible, de manière à transformer des observations particulières en généralités à valeur universelle. Pour les seconds, au contraire, l'Orient était une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;province personnelle&lt;/i&gt; », un domaine où laisser courir leur imaginaire, où projeter leur intériorité. Il était « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la forme la plus élevée du romantisme&lt;/i&gt; », selon la formule de l'Allemand Friedrich Schlegel. Edward Saïd cite une lettre envoyée en 1843 par Gérard de Nerval (qui écrivit un &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Voyage en Orient&lt;/i&gt;) à Théophile Gautier :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Moi, j'ai déjà perdu, royaume à royaume, et province à province, la plus belle moitié de l'univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves ; mais c'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassée de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs !&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'orientalisme, un savoir né de la force&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si l'usage fait de l'Orient par les savants et par les poètes est différent, la rencontre véritable n'a lieu ni pour les uns ni pour les autres. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'orientalisme repose sur l'extériorité, c'est-à-dire sur ce que l'orientaliste, poète ou érudit, fait parler l'Orient, le décrit, éclaire ses mystères pour l'Occident.&lt;/i&gt; » Les habitants des contrées étudiées sont réduits à des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ombres muettes&lt;/i&gt; », à des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;types&lt;/i&gt; ». Jamais la parole ne leur est donnée. En exergue, Edward Saïd a placé ces mots de Karl Marx : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ; ils doivent être représentés.&lt;/i&gt; » Sans oublier la non-réciprocité de l'orientalisme : personne n'imagine qu'il puisse y avoir en Orient une école « occidentaliste »...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Saïd, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'orientalisme a plus de valeur en tant que signe de la puissance européenne et atlantique sur l'Orient qu'en tant que discours véridique sur celui-ci&lt;/i&gt; ». Car c'est bien de pouvoir qu'il s'agit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les représentations ont des fins.&lt;/i&gt; » L'orientalisme, note-t-il, est à la fois un aspect du colonialisme et de l'impérialisme. Il est un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;discours&lt;/i&gt; », une manière d'agir sur l'Orient, et même de le créer : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le savoir sur l'Orient, parce qu'il est né de la force,&lt;/i&gt; crée &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;en un sens l'Orient, l'Oriental et son monde.&lt;/i&gt; » Ce qu'Edward Saïd étudie, c'est « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un n&#339;ud de savoir et de pouvoir qui crée &#8220;l'Oriental&#8221; et en un sens l'oblitère comme être humain&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les Orientaux sont perçus comme des masses grouillantes, dont nulle individualité, nulle caractéristique personnelle ne se détache. Tous les phénomènes observés au sein de leurs sociétés sont expliqués par le fait qu'ils sont des « Orientaux ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si un Arabe est joyeux, ou s'il ressent de la tristesse à la mort de son enfant ou de son père, s'il ressent les injustices ou la tyrannie politique, ces sentiments sont nécessairement subordonnés au simple fait, nu et persistant, qu'il est un Arabe.&lt;/i&gt; » Ou mieux, au « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;retour de l'islam&lt;/i&gt; », sésame explicatif universel : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'histoire, la politique, l'économie ne comptent pas.&lt;/i&gt; » Saïd évoque les travaux de Gibb, un orientaliste anglo-américain du vingtième siècle, et remarque qu'il paraît à Gibb « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;hors du sujet d'indiquer si les gouvernements &#8220;islamiques&#8221; dont il parle sont républicains, féodaux ou monarchiques&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Leur enseigner la liberté »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'orientalisme énonce des généralités, développe une conception monolithique, figée, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;essentialiste et idéaliste&lt;/i&gt; », de l'Orient ; il n'inscrit pas les sociétés qu'il étudie dans un processus dynamique de développement ou de continuité historique : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il est vain de chercher dans l'orientalisme un sens vivant de la réalité humaine ou même sociale d'un Oriental : un habitant contemporain du monde moderne.&lt;/i&gt; » C'est sous la plume de Chateaubriand que Saïd trouve la première mention d'une idée totalement fausse, mais promise à une grande carrière, celle de l'Europe qui enseigne à l'Orient ce qu'est la liberté : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La liberté, ils l'ignorent ; les propriétés, ils n'en ont point ; la force est leur Dieu. Quand ils sont longtemps sans voir paraître ces conquérants exécuteurs des hautes justices du ciel, ils ont l'air de soldats sans chef, de citoyens sans législateurs, et d'une famille sans père.&lt;/i&gt; » Les conclusions en sont vite tirées : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au dix-neuvième et au vingtième siècle, en Occident, on est parti de l'hypothèse que l'Orient avec tout ce qu'il contient, s'il n'était pas évidemment inférieur à l'Occident, avait néanmoins besoin d'être étudié et rectifié par lui.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au moment de l'expédition d'Égypte, Bonaparte embarque avec lui une cohorte d'orientalistes. Ils constituent « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'aile savante de l'armée&lt;/i&gt; », au service d'un projet encyclopédique. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a pas de parallèle plus éclatant, dans l'histoire moderne de la philologie, entre la connaissance et le pouvoir que dans le cas de l'orientalisme.&lt;/i&gt; » Dès ce moment, les orientalistes mettront leur savoir au service de l'Occident conquérant. Aucun ne choisira jamais l'autre camp. Saïd décrit d'ailleurs la répugnance et le mépris singuliers qui habitent ces savants pour l'objet de leurs études, attitude qui perdure parfois jusqu'à nos jours : en 1967, Morroe Berger, professeur à Princeton, président de la Middle East Studies Association, affirmait noir sur blanc dans un article que son champ d'études « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;n'était pas le foyer de grandes réalisations culturelles&lt;/i&gt; » et ne le serait sans doute pas dans un proche avenir. Il le jugeait parfaitement ingrat « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pour un savant qui s'intéresserait au monde moderne&lt;/i&gt; »...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La réalité humaine est indivisible&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'analyse de l'orientalisme comme système de pensée et de représentation, révélateur de la façon dont l'Occident a, dans l'histoire, appréhendé et traité l'Autre, est si décourageante, qu'Edward Saïd en vient à s'interroger tout simplement sur la validité du découpage de la réalité en blocs distincts et forcément opposés. C'est là, dit-il, la principale question intellectuelle soulevée par l'orientalisme :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Peut-on diviser la réalité humaine - en effet, la réalité humaine semble authentiquement être divisée - en cultures, histoires, traditions, sociétés, races même, différant évidemment entre elles, et continuer à vivre en assumant humainement les conséquences de cette division ? Par là, je veux demander s'il y a quelque moyen d'éviter l'hostilité exprimée par la division des hommes, peut-on dire, entre &#8220;nous&#8221; (les Occidentaux) et &#8220;eux&#8221; (les Orientaux). Car ces divisions sont des idées générales dont la fonction, dans l'histoire et à présent, est d'insister sur l'importance de la distinction entre certains hommes et certains autres, dans une intention qui d'habitude n'est pas particulièrement louable.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Orient-Occident,
&lt;br /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;des menottes
&lt;br /&gt;forgées par l'esprit&lt;/i&gt; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les distinctions ne restent en effet pas longtemps les simples constats qu'elles se prétendent au départ. Très vite, elles se mordent la queue : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quand on utilise des catégories telles qu'&#8220;Oriental&#8221; et &#8220;Occidental&#8221; à la fois comme point de départ et comme point d'arrivée pour des analyses, des recherches, pour la politique, cela a d'ordinaire pour conséquence de polariser la distinction : l'Oriental devient plus oriental, l'Occidental plus occidental, et de limiter les contacts humains entre les différentes cultures, les différentes traditions, les différentes sociétés.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cette polarisation, qui produit fatalement des déformations et des falsifications, résulte de cette manie de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'opposition binaire&lt;/i&gt; », véritables « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;menottes forgées par l'esprit&lt;/i&gt; ». Saïd, lui, voit les choses différemment. Il juge l'opposition entre Orient et Occident non seulement « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;hautement indésirable&lt;/i&gt; », mais aussi « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;erronée&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orient n'est pas un fait de nature inerte. Il n'est pas simplement&lt;/i&gt; là&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, comme l'Occident n'est pas non plus simplement&lt;/i&gt; là. » L'analyse qu'il fait de l'orientalisme montre bien à quel point l'Orient est, en effet, une création active de l'Occident. Il rappelle que l'espace objectif est moins important que la signification dont on le charge. C'est, dit-il, ce que montrait Gaston Bachelard dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Poétique de l'espace&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'idée qu'il existe des espaces géographiques avec des habitants autochtones foncièrement différents qu'on peut définir à partir de quelque religion, de quelque culture ou de quelque essence raciale qui leur soit propre est extrêmement discutable.&lt;/i&gt; » Le découpage géographique lui-même ne peut être qu'arbitraire. Où placer les frontières ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'ordre dont l'esprit a besoin est atteint grâce à une classification rudimentaire ; mais il y a toujours une part d'arbitraire dans la manière de concevoir les distinctions entre objets ; ces objets mêmes, quoiqu'ils semblent exister objectivement, n'ont souvent qu'une réalité fictive. Des gens qui habitent quelques arpents vont tracer une frontière entre leur terre et ses alentours immédiats et le territoire qui est au-delà, qu'ils appellent &#8220;le pays des barbares&#8221;. Dans une certaine mesure, les sociétés modernes et les sociétés primitives semblent ainsi obtenir négativement un sens de leur identité.&lt;/i&gt; » Il appelle cela la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dramatisation de la distance&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'identité, une construction intellectuelle&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chaque époque et chaque société recrée ses propres Autres&lt;/i&gt; », dit Saïd, de même que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'identité humaine est non seulement ni naturelle ni stable, mais résulte d'une construction intellectuelle, quand elle n'est pas inventée de toutes pièces.&lt;/i&gt; » Cette définition de soi et des autres est le fruit d'un processus historique, social, intellectuel et politique élaboré : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La construction d'une identité est liée à l'exercice du pouvoir dans chaque société, et n'a rien d'un débat purement académique.&lt;/i&gt; » Il cite la législation sur le comportement individuel, le contenu donné à l'enseignement, l'élaboration de lois sur l'immigration, la conduite de la politique étrangère et la désignation d'ennemis officiels... Nous ne subissons pas qui nous sommes, Saïd en est convaincu, nous ne l'héritons pas ; mais nous le construisons sans cesse, et nous le faisons tous ensemble, avec tous les conflits que cela implique. Ainsi, pour lui, ce que l'on désigne aujourd'hui comme la résurgence de l'islam n'est rien d'autre que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la lutte en cours dans les sociétés musulmanes pour définir l'islam&lt;/i&gt; », définition sur laquelle personne n'a d'autorité décisive...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si cette conception des choses est difficilement acceptée, c'est, estime-t-il, parce qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il n'est facile pour personne de vivre sans se plaindre et sans crainte avec l'idée que la réalité humaine est constamment modifiable et modifiée, et que tout ce qui paraît de nature stable est constamment menacé&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La réalité du multiculturalisme&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dès 1978, remarque-t-il dans sa postface à la deuxième édition, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt; soulignait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les réalités de ce qui sera appelé plus tard le multiculturalisme&lt;/i&gt; ». Le brassage des cultures est une réalité, en effet, et non un v&#339;u pieux. Les cultures sont « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;hybrides et hétérogènes&lt;/i&gt; », si reliées entre elles et interdépendantes qu'elles « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;défient toute description unitaire&lt;/i&gt; ». Ce sont donc nos schémas mentaux, notre refus d'accepter la complexité des choses, et non une réalité objective, qui produisent l'affrontement. Saïd indique le chemin d'une autre manière de voir, qu'il nous faut apprendre. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;S'efforcer au discernement et à la nuance&lt;/i&gt; », c'est l'attitude qu'il dit vouloir lui-même adopter dans ses travaux. Selon lui, il faut notamment se demander « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;si les différences culturelles, religieuses et raciales comptent plus que les catégories socio-économiques, ou politico-historiques&lt;/i&gt; » - et on le devine tenté de répondre plutôt par la négative.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Appréhender « l'autre »,
&lt;br /&gt;un enjeu de civilisation&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Reste à savoir comment on peut représenter « l'autre » de façon acceptable, étudier d'autres cultures et populations « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dans une perspective qui soit libertaire, ni répressive ni manipulatrice&lt;/i&gt; ». Saïd met là le doigt sur un véritable enjeu de civilisation. Il s'agit, dit il, de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;désapprendre l'esprit spontané de domination&lt;/i&gt; », c'est-à-dire d'inventer une attitude à peu près inédite : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les cultures les plus avancées ont rarement proposé à l'individu autre chose que l'impérialisme, le racisme et l'ethnocentrisme pour ses rapports avec des cultures autres.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au sein même de l'orientalisme, certains ont su adopter une attitude ouverte. Edward Saïd rend hommage à des hommes comme le Français Jacques Berque, traducteur du Coran, professeur au Collège de France, mort en 1995. Ce qui caractérise Berque, dit-il, c'est « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'abord une sensibilité directe à la matière qui s'offre à lui, puis un examen continuel de sa propre méthodologie et de sa propre pratique&lt;/i&gt; ». Son intérêt pour l'ensemble des sciences humaines a offert à Berque des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;correctifs instructifs&lt;/i&gt; » qui ont régénéré son travail, alors que l'orientalisme s'empoussiérait généralement dans l'autosatisfaction. D'autres ont réussi à évoquer l'héritage du colonialisme en dépassant la dialectique maître-esclave, à travers une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réappropriation de l'expérience historique du colonialisme, revitalisée et transformée par une nouvelle esthétique du partage et une reformulation qui souvent le transcende&lt;/i&gt; ». Saïd pense par exemple à Salman Rushdie dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Enfants de minuit&lt;/i&gt;, à Aimé Césaire ou à Derek Walcott.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'islam,
&lt;br /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;traumatisme durable&lt;/i&gt; »
&lt;br /&gt;pour l'Europe&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Splendeur orientale, sensualité orientale, cruauté orientale : autant d'exemples des traces laissées par l'orientalisme dans l'imaginaire et le vocabulaire courants. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quand un écrivain utilisait le mot &#8220;oriental&#8221;, il donnait au lecteur la référence qui suffisait à identifier un corps spécifique d'informations sur l'Orient.&lt;/i&gt; » Aujourd'hui encore, le terme « oriental », et tous ceux qui lui sont attachés - mille et une nuits, sérail, hammam, bazar, harem... - conservent une efficacité pavlovienne. Ils permettent par exemple à un magazine féminin de faire rêver ses lectrices à peu de frais en faisant instantanément éclore dans leur esprit des images d'exotisme, de faste, de volupté. Marielle Righini a récemment détaillé cette fascination dans un article du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt;, sous le titre « Les mille et un mirages de l'Orient ». Mais ce n'est là que l'héritage le plus innocent de l'orientalisme.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'islam, religion que l'Occident a, selon Saïd, fondamentalement mal représentée, constituait pour les orientalistes, étant donné sa relation particulière à la fois au christianisme et au judaïsme, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'effronterie culturelle originelle&lt;/i&gt; ». L'islam, dit-il, a été pour l'Europe, historiquement, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un traumatisme durable&lt;/i&gt; », et il est devenu, après le démantèlement de l'empire soviétique, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un nouvel empire du mal&lt;/i&gt; », sur lequel chercheurs et journalistes - américains, dans un premier temps - se sont précipités : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'un des aspects du monde de l'électronique &#8220;postmoderne&#8221; est le renforcement des stéréotypes qui décrivent l'Orient.&lt;/i&gt; » Le monde islamique est présenté comme menaçant, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;furieux, violent, et congénitalement antidémocratique&lt;/i&gt; ». Saïd dénonce le fantasme complaisamment entretenu d'une menace islamiste, alors que l'intégrisme musulman est, selon lui, inoffensif au niveau mondial. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le résultat en est l'intolérance et la peur au lieu de la connaissance et de la coexistence&lt;/i&gt; », écrit-il.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les musulmans, objets d'une attention
&lt;br /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;thérapeutique et punitive&lt;/i&gt; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il a notamment croisé le fer en 1996 par presse interposée avec la journaliste américaine Judith Miller, qui a fait du péril islamiste son fonds de commerce et se présente comme une spécialiste du Proche-Orient, sans toutefois maîtriser aucune des langues de la région. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On démonise et on déshumanise une culture entière, de façon à transformer les musulmans en objets d'une attention thérapeutique et punitive&lt;/i&gt; », s'enflammait-il dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;The Nation&lt;/i&gt;. Il reprochait à Judith Miller d'évoquer Mahomet sans citer une seule source musulmane : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Imaginez seulement un livre publié aux Etats-Unis sur Jésus ou Moïse qui ne ferait appel à aucune autorité chrétienne ou juive.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De ce point de vue, la phrase de Marx, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ; ils doivent être représentés&lt;/i&gt; », est toujours et plus que jamais valable. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Occident est l'agent, l'Orient est un patient. L'Occident est le spectateur, le juge et le jury de toutes les facettes du comportement oriental.&lt;/i&gt; » Le fait de considérer plus ou moins consciemment que les Orientaux ne sont pas de véritables êtres humains permet de justifier la mainmise de l'Occident sur l'essentiel des ressources mondiales, estime Saïd.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Israël : racisme et confiscation
&lt;br /&gt;du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;privilège de l'innocence&lt;/i&gt; »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est également l'orientalisme, affirme-t-il, qui gouverne la politique d'Israël à l'égard des Arabes aujourd'hui : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a de bons Arabes (ceux qui font ce qu'on leur dit) et de mauvais Arabes (qui ne le font pas, et sont donc des terroristes).&lt;/i&gt; » Après les derniers attentats-suicides à Jérusalem, l'année dernière, suivis du bouclage des territoires palestiniens, il a signé dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde&lt;/i&gt; une mise au point traversée par le souffle d'une indignation et d'une colère douloureuses, impressionnantes. Il s'y insurge contre les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;définitions pathologiques de la sécurité et du dialogue&lt;/i&gt; » imposées par le gouvernement israélien à ses partenaires, et contre les punitions collectives « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sadiques, hors de proportion et de raison&lt;/i&gt; », infligées aux Palestiniens à la suite d'actes que, selon lui, la quasi totalité de la population désapprouve, et qui ne sont peut-être même pas le fait d'habitants des territoires. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour qui M. Netanyahu se prend-il&lt;/i&gt;, interroge-t-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quand il parle aux Palestiniens comme à des domestiques soumis ?...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Que les Etats-Unis et Israël demandent aux Palestiniens de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;choisir entre la paix et la violence&lt;/i&gt; » est pour lui le symptôme d'une appréhension totalement fantasmatique et aberrante de la situation, provoquée par les « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;clichés sur la terreur islamique&lt;/i&gt; » dont ils sont bourrés. L'affirmation de Bill Clinton et de Madeleine Albright selon laquelle « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il n'y a pas d'équivalence entre les bombes et les bulldozers&lt;/i&gt; » - allusion aux attentats-suicides et à la poursuite de la colonisation par Israël - le révolte. Cette appréciation simpliste de la situation résulte selon lui de l'occultation de tout ce qui a précédé les accords d'Oslo. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il faut se rappeler qu'Oslo ne partait pas de zéro : il arrivait après vingt-six ans d'occupation militaire par les Israéliens, précédés de dix-neuf ans de spoliation, d'exil et d'oppression subis par les Palestiniens.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La famille d'Edward Saïd est issue de Jérusalem, où il est né. Profondément marqué par l'exil qu'il a vécu à l'âge de douze ans, il est l'un de ces huit cent mille Palestiniens expulsés en 1948 et qui ne bénéficient pas du « droit au retour » accordé à tous les juifs. Ce droit, il ne le réclame pas. Il déplore, en revanche, que les Israéliens n'aient jamais voulu reconnaître le tort fait aux Palestiniens, et surtout que les accords d'Oslo, qui ont en quelque sorte remis les compteurs à zéro, reposent sur ce déni. Oubliés, le refus d'Israël d'appliquer les résolutions de l'ONU, le refus - sous prétexte qu'il s'agissait d'une situation de « guerre » - de rendre des comptes pour les morts de l'Intifada, les humiliations quotidiennes infligées aux Palestiniens, les destructions de maisons et de villages, la poursuite inexorable de la colonisation, les ravages de l'occupation militaire... Les Palestiniens, remarque-t-il, sont les seuls à qui l'on demande d'oublier le passé. Au nom de quoi ?, demande-t-il.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour qui se prennent ces gens qui s'arrogent le droit d'occulter ce qu'ils nous ont fait et, en même temps, se drapent dans le manteau des &#8220;survivants&#8221; ?&lt;/i&gt;, écrit-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;N'y a-t-il aucune limite, aucun sens du respect pour les victimes des victimes, aucune barrière pour empêcher Israël de continuer éternellement à revendiquer pour lui seul le privilège de l'innocence ?&lt;/i&gt; » Il met le doigt sur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'affirmation raciste qui sous-tend le processus de paix et la rhétorique fallacieuse selon laquelle la vie de Palestiniens et d'Arabes vaut beaucoup moins que la vie de Juifs israéliens&lt;/i&gt; ». Il se prononce quant à lui pour « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'élimination du terrorisme et de l'extrémisme de toutes les parties concernées, non pas seulement de la plus faible et la plus facile à blâmer&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Arafat, Pétain palestinien&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour lui, les accords d'Oslo, destiné à maintenir les Palestiniens dans un état de perpétuelle soumission à Israël, ont été un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;acte de reddition&lt;/i&gt; ». Devenu membre en 1977 du Conseil national palestinien (CLP), le parlement en exil de l'OLP, Edward Saïd avait été pressenti la même année par le président égyptien Anouar El-Sadate, par Yasser Arafat et par le président américain James Carter comme négociateur officieux dans d'éventuels pourparlers de paix avec Israël. Pour avoir joué les intermédiaires, il sait que l'OLP a refusé plusieurs offres plus avantageuses pour les Palestiniens que les accords d'Oslo. Selon lui, ce sont les positions « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;désastreuses&lt;/i&gt; » prises lors de la guerre du Golfe qui ont affaibli l'organisation en annulant les bénéfices de l'Intifada, et qui l'ont conduite à accepter cette solution. Il note aussi qu'Arafat et ses collaborateurs ont été pénalisés par le fait que les négociations se sont déroulées en anglais, langue qu'ils maîtrisent mal.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Edward Saïd a démissionné du CLP dès 1991. Il compare la « peau de léopard » des enclaves palestiniennes autonomes aux bantoustans de l'apartheid en Afrique du Sud, ou aux réserves d'Indiens en Amérique du Nord. Il est devenu l'un des principaux opposants à Yasser Arafat, qu'il accuse d'incompétence et de corruption. Il lui reproche de ne proposer à son peuple que le modèle autocratique de son pouvoir, et d'engloutir le budget de l'Autorité palestinienne dans la sécurité - à commencer par la sienne propre -, alors que les besoins et les aspirations sont énormes. Résultat : en septembre 1996, le chef de l'OLP a fait retirer ses livres de la vente dans les territoires autonomes. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis à présent interdit en Palestine pour avoir osé parler contre notre Papa Doc&lt;/i&gt; », résume Saïd. Il va jusqu'à comparer Arafat à Pétain, simple relais de l'oppression contre son peuple. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Même dans les rangs des opprimés il y a des vainqueurs et des vaincus&lt;/i&gt; », écrit-il, et Tzvetan Todorov lui fait écho dans une préface à l'un de ses ouvrages : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'oppression, tous les pays sortant de la colonisation le savent, peut être exercée autant et plus par le pouvoir autochtone que par l'ancien colonisateur.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais que veut Edward Saïd, que propose-t-il ? « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je pense que l'identité est le fruit d'une volonté&lt;/i&gt;, disait-il en janvier 1997 au &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt;. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce qui nous empêche, dans cette identité volontaire, de rassembler plusieurs identités ? Moi, je le fais. Être arabe, libanais, palestinien, juif, c'est possible. Quand j'étais jeune, c'était mon monde. On voyageait sans frontières entre l'Egypte, la Palestine, le Liban. Il y avait avec moi à l'école des Italiens, des juifs espagnols ou égyptiens, des Arméniens. C'était naturel. Je suis de toutes mes forces opposé à cette idée de séparation, d'homogénéité nationale. Pourquoi ne pas ouvrir nos esprits aux autres ? Voilà un vrai projet.&lt;/i&gt; » Et pas plus irréaliste, après tout, qu'une paix équitable à la suite d'une poignée de main devant la Maison Blanche.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Indépendant, même de ses amis&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En prenant la défense des Palestiniens, Edward Saïd ne fait que mettre en pratique sa conception du rôle de l'intellectuel, chargé de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;déterrer les vérités oubliées, d'établir les connexions que l'on s'acharne à gommer et d'évoquer des alternatives&lt;/i&gt; ». En 1993, sur les ondes de la BBC, il a consacré à ce rôle une série de conférences, rassemblées dans un livre sous le titre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Des intellectuels et du pouvoir&lt;/i&gt;. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le choix majeur auquel l'intellectuel est confronté&lt;/i&gt;, écrit-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;est le suivant : soit s'allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit - et c'est le chemin le plus difficile - considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction.&lt;/i&gt; » Une sorte de Robin des Bois, en somme, mais très loin d'un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;idéalisme romantique&lt;/i&gt; » léger ou désinvolte : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'intellectuel, au sens où je l'entends, est quelqu'un qui engage et risque tout son être sur la base d'un sens constamment critique.&lt;/i&gt; » Il cite avec admiration C. Wright Mills, qui écrivait en 1944 ces mots étonnants :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'artiste et l'intellectuel indépendants comptent parmi les rares personnalités équipées pour résister et combattre l'expansion du stéréotype et son effet - la mort de ce qui est authentique, vivant. Toute perception originale implique désormais la constante aptitude à démasquer et à mettre en échec les clichés intellectuels dont les systèmes de communication moderne nous submergent. Ces mondes de l'art de la pensée de masse sont de plus en plus subordonnés aux exigences de la politique. Voilà pourquoi c'est sur la politique que doivent se concentrer la solidarité et l'effort intellectuels. Si le penseur n'est pas personnellement attaché au prix de la vérité dans la lutte politique, il ne peut faire face avec responsabilité à la totalité de l'expérience vécue.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le prix de la farouche indépendance de l'intellectuel, exercée même à l'égard de ses amis, est la marginalité. L'intellectuel est un outsider. Mais marginal ne signifie pas enfermé dans une tour d'ivoire : pour Saïd, la vocation de l'intellectuel réside dans « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'art de la représentation&lt;/i&gt; ». C'est à travers son inscription dans un contexte, dans la vie de son temps, à travers ses engagements, ses traits personnels, ses rapports avec son entourage, que Sartre, par exemple, est Sartre. Ce sont l'homme et l'&#339;uvre qui représentent l'intellectuel, et non l'&#339;uvre seule. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Loin de le diminuer ou de le disqualifier en tant qu'intellectuel, cette complexité contribue à enrichir son propos, elle l'expose humainement, le rend faillible.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« On ne peut espérer dire la vérité »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lors de la parution de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme&lt;/i&gt;, certains de ses collègues ont reproché à Edward Saïd un traitement presque « sentimental » du sujet. Il s'en dit heureux, et revendique lui-même cet ouvrage comme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un livre partisan, et non une machine théorique&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce que j'ai tenté de préserver dans mon analyse de l'orientalisme, c'est ce mélange de cohérence et d'incohérence, ce jeu, si je puis dire, qui ne peut être rendu qu'en se réservant le droit, en tant qu'écrivain et critique, de s'ouvrir à l'émotion, le droit d'être touché, irrité, surpris, et parfois ravi.&lt;/i&gt; » Ce qui n'empêche pas l'honnêteté. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Des intellectuels et du pouvoir&lt;/i&gt;, Saïd cite Virginia Woolf : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On ne peut espérer dire la vérité et on doit se contenter d'indiquer le chemin suivi pour parvenir à l'opinion qu'on soutient.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il s'est attaqué au sujet de l'orientalisme, qui le concernait directement, avec lucidité et humilité. Toute représentation, il le sait, est « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'abord enchâssée dans la langue, puis dans la culture, les institutions, tout le climat politique de celui qui les formule&lt;/i&gt; ». Ce conditionnement de départ, il ne le vit pas comme un handicap ; fidèle à sa conception de l'intellectuel, il l'assume, et même le revendique. Il cite les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cahiers de prison&lt;/i&gt; de Gramsci : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le point de départ de l'élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c'est-à-dire un &#8220;connais-toi toi-même&#8221; en tant que produit du processus historique qui s'est déroulé jusqu'ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfice d'inventaire. C'est un tel inventaire qu'il faut faire pour commencer.&lt;/i&gt; » C'est parce qu'elle part de cet inventaire, aussi passionnant pour nous que pour lui, c'est grâce à son implication et à son engagement, à sa puissance de réflexion alliée à son érudition, que l'&#339;uvre d'Edward Saïd est aussi vivante et aussi active.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&#338;uvres d'Edward W. Saïd&lt;/strong&gt; traduites en français : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Orientalisme, L'Orient créé par l'Occident&lt;/i&gt;, 1994 (1980), Seuil ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Des intellectuels et du pouvoir&lt;/i&gt;, 1996, Seuil ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Entre guerre et paix&lt;/i&gt;, 1997, Arléa.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>En orbite du monde</title>
		<link>http://peripheries.net/article203.html</link>
		<dc:date>2006-05-26T11:27:47Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>
		<dc:subject>Immigration</dc:subject>

		<description>Petite maison éclectique installée en banlieue parisienne, animée par Olivier Marb&#339;uf et Yvan Alagbé, 26 et 27 ans, Amok publie des albums et des revues colorés qui mêlent graphisme, peinture, bande dessinée, photo et reportage, sur les déchirements de l'exil, les douleurs de l'immigration, les cités, la quête d'identité et de racines, le choc des cultures. Une démarche à la fois intimiste et ouverte, où se croisent des artistes de tous les horizons, de la Suède à la Croatie, du Liban à l'Espagne. Rencontre avec Olivier (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot31.html" rel="tag"&gt;Immigration&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Petite maison éclectique installée en banlieue parisienne, animée par Olivier Marb&#339;uf et Yvan Alagbé, 26 et 27 ans, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Amok&lt;/strong&gt; publie des albums et des revues colorés qui mêlent graphisme, peinture, bande dessinée, photo et reportage, sur les déchirements de l'exil, les douleurs de l'immigration, les cités, la quête d'identité et de racines, le choc des cultures. Une démarche à la fois intimiste et ouverte, où se croisent des artistes de tous les horizons, de la Suède à la Croatie, du Liban à l'Espagne. Rencontre avec Olivier Marb&#339;uf.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;En banlieue parisienne, Olivier Marb&#339;uf et Yvan Alagbé, 26 et 27 ans, animent une maison d'édition indépendante, Amok. Ils publient des albums et des revues de bande dessinée, de graphisme et de photo, sur des thèmes qui travaillent l'époque au corps : l'exil, les cités, la quête d'identité, les comptes à régler avec l'Histoire, le mélange des cultures... Quand un lieu anonyme et décentré favorise à la fois l'introspection et l'observation du monde : rencontre avec Olivier Marb&#339;uf.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amok.jpg' width='308' height='206' style='float: left; border-width: 0px; width:308px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_337 spip_documents spip_documents_left' /&gt;Une revue exubérante rendant hommage aux &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nourritures méditerranéennes&lt;/i&gt; ; une autre, déclinant le verbe &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Habiter&lt;/i&gt; sous toutes les latitudes, de la Suède aux territoires palestiniens, par la photo, l'écriture, le graphisme ; un grand recueil intitulé &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes les Maures&lt;/i&gt;, dans lequel des peintres et des dessinateurs explorent les relations entre l'Europe et le Maghreb à travers les siècles... Ces albums aux couleur éclatantes, au prix modeste et au propos toujours à vif, font partie de la production éclectique et inclassable d'Amok Editions.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ses deux responsables, Olivier Marb&#339;uf et Yvan Alagbé, en sont aussi le seul personnel fixe. Grandis en banlieue parisienne, fils d'immigrés -parents antillais pour l'un, béninois pour l'autre-, ils ont créé Amok il y a huit ans, alors qu'ils étaient étudiants en fac de Sciences.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'origine du fantasme »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Alors qu'en bande dessinée, les exigences généralement très élevées en matière de ventes encouragent peu à innover, Marb&#339;uf et Alagbé donnent à voir des styles originaux, audacieux. Au départ, chacun peignait ou dessinait dans son coin. Partis avec pour tout bagage leur « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;envie de faire des choses&lt;/i&gt; », ainsi qu'une absence totale de complexes et de préjugés, ils ont commencé par créer ensemble une revue au titre éloquent, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'&#338;il Carnivore&lt;/i&gt;, qui leur a servi de sésame pour élargir leur horizon et multiplier les rencontres. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chez Yvan comme chez moi, personne n'en avait rien à foutre des livres&lt;/i&gt;, raconte Olivier Marboeuf. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;S'intéresser à ce dont tout le monde se fiche, j'ai toujours trouvé ça plutôt bien... C'est comme tomber amoureux de la fille que personne ne désire. Ça ne s'explique pas.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amok2.jpg' width='190' height='201' style='float: right; border-width: 0px; width:190px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_338 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Leur goût de l'ouverture, ils tentent de l'insuffler à un genre trop souvent cantonné, selon eux, dans le rêve et la nostalgie de l'enfance. Ils publient aussi des photographes, des graphistes. Entre les pages de leurs livres s'entrechoquent quelques-uns des thèmes les plus urgents et essentiels de l'époque : l'exil, l'immigration, la banlieue, la quête d'identité, la confrontation des cultures. La dernière collection qu'ils ont créée, baptisée &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Vérité de...&lt;/i&gt;, est constituée de dépliants cartonnés, jalonnés de documents personnels, sur lesquels quelqu'un raconte son parcours dans un contexte particulier : la quête de ré-enracinement d'une infirmière issue d'une famille d'agriculteurs bretons dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comme une souris dans l'herbe&lt;/i&gt;, l'expérience d'un éducateur d'origine algérienne dans une cité de Marseille dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cité Bassens, traverse du Mazout&lt;/i&gt;, les souvenirs d'une expatriée française à la fin du protectorat au Maroc dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Histoire d'un protectorat&lt;/i&gt;... Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Hors la France&lt;/i&gt;, Yvan Alagbé a également recueilli le témoignage de sa jeune s&#339;ur Hélène, ballottée entre la France et le Bénin, puis partageant l'errance d'un clandestin nigérian entre la Belgique et l'Allemagne.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amok3.jpg' width='182' height='222' style='float: right; border-width: 0px; width:182px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_339 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Les deux associés publient une foule d'auteurs venus de tous les horizons, parmi lesquels le Madrilène Raul, dessinateur d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;El País&lt;/i&gt;, ou le photographe libanais Fouad Elkoury. Ils organisent des expositions en Hollande, en Allemagne, en Belgique. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On est un éditeur un peu métèque&lt;/i&gt; », résume Olivier Marb&#339;uf. Lui-même a eu le coup de foudre pour le Portugal, pays auquel est consacré le dernier numéro de leur revue &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Specimen&lt;/i&gt; et où il se prépare à passer une année : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La diaspora, le mythe, le recouvrement d'un royaume imaginaire... C'est un pays riche en thèmes qui me touchent. Et puis, Lisbonne, c'est sans doute le plus bel endroit que j'aie vu en Europe.&lt;/i&gt; » Il n'a jamais mis les pieds aux Antilles : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est l'origine du fantasme qui m'intéresse, plus que l'origine sanguine.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Quand les gens ont le sentiment
&lt;br /&gt;d'être semblables,
&lt;br /&gt;ils se regroupent, et ça s'arrête là »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Leur première revue parlait de bande dessinée, de peinture, de musiques nouvelles, de littérature, d'installations, le tout sous forme d'entretiens. Tout feu, tout flammes, ils voulaient « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mettre à jour des problématiques, mêler les genres&lt;/i&gt; » , toutes cloisons abattues. Ils ont perdu quelques illusions : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La pluralité, ça ne se vend pas. Ou alors, il faut un fil conducteur très fort. Pourquoi ? C'est assez facile à comprendre. Quand je regarde autour de moi, en dehors de mon boulot, dans la vie de tous les jours, je vois bien que les gens ne sont pas très curieux&lt;/i&gt;, constate Olivier Marb&#339;uf, sans aigreur aucune. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a une fainéantise, un confort de pensée. On ne bouge pas beaucoup d'où on est, on ne cherche pas beaucoup à découvrir d'autres manières de penser. La pluralité, en quelque sorte, parasite ce que veulent les gens. On vit dans une logique de consommation. Nous, on veut apporter une lenteur dans la société, jouer le rôle de poids mort, ralentir la vitesse de transmission.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce repli, cette frilosité, prévalent à ses yeux dans les rapports humains : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La question de l'autre n'est pas appréhendée aujourd'hui&lt;/i&gt;, remarque-t-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Avec la construction européenne, la mode est aux pactes de non-agression. On est soit dans le rejet en bloc, soit dans l'acceptation en bloc. Mais jamais on n'interroge la différence.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amok4.jpg' width='190' height='228' style='float: right; border-width: 0px; width:190px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_340 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Et quand il parle d'altérité, il ne pense pas seulement à la couleur de peau : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'idée que les gens ont une identité intérieure, qu'ils sont quelque chose en profondeur qui peut être différent de ce qu'ils paraissent en surface, est assez peu répandue aujourd'hui. On élève couramment les enfants dans l'idée que tout le monde est pareil. Les gens ont du mal à imaginer d'autres états de conscience. Quand on a le sentiment d'être semblable, on se regroupe, et ça s'arrête là. Le conflit, ça emmerde les gens. Ils préfèrent la langue de bois, les rapports sans conséquences. Ils sont incapables d'accepter la différence sans la niveler. Cette croyance en quelque chose d'intérieur est aussi ce qui distingue l'art tout court des arts appliqués, par exemple. Ce quelque chose, ceux qui viennent des arts appliqués, en général, s'en foutent. Et même, globalement, ils le méprisent pas mal.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Il reste toujours
&lt;br /&gt;quelque chose de sauvage »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En marge, les deux jeunes gens ont toujours occupé une place privilégiée, propice à l'introspection comme à l'observation du monde. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Yvan et moi, on a toujours été décentrés, dans tout ce qu'on a fait&lt;/i&gt;, dit Marb&#339;uf. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Par nos origines, déjà, et aussi parce que ni l'un, ni l'autre, nous ne sommes issus d'un milieu lettré. Ce qu'on représente, y compris dans notre travail, c'est l'impureté. On n'est pas des puristes, on ne travaille pas pour un public de puristes - ce que sont les fans de bande dessinée : des &#8220;purs et durs&#8221;. Nous, on a toujours tout mélangé. On a toujours été en décalage.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amok5.jpg' width='200' height='158' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_341 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Le décalage est même géographique. Le siège d'Amok est aussi le domicile d'Olivier Marb&#339;uf : une petite maison blanche que rien ne distingue des autres, environnée d'arbres, à Wissous, dans la banlieue sud de Paris. Sur le rebord de la fenêtre, derrière la vitre, un chat noir écarquille ses yeux d'émeraude. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A Paris, pour le même prix, j'aurais un clapier&lt;/i&gt; », commente le maître des lieux. Mais l'espace ne se compte pas qu'en mètres carrés : pour lui, il n'est pas innocent d'avoir posé ici les cartons de son utopie. C'est ici qu'il se situe, c'est d'ici qu'il parle :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai toujours été francilien. La banlieue, c'est un mélange entre l'industrie et la nature, et la nature gagne toujours sur l'industrie. J'ai hérité de mon père une culture dans laquelle la maison ne sert qu'à se mettre à l'abri quand il pleut. Le reste du temps, on vit dehors. Quand j'étais gamin, &#8220;ma rue&#8221; signifiait pour moi tout autre chose que ce que cela peut signifier pour un petit Parisien. Je me demande comment font les enfants, à Paris, d'ailleurs... Je n'ai jamais eu l'habitude de sortir et de me retrouver environné de voitures, de touristes. Aujourd'hui, mon travail m'oblige à vivre davantage à l'intérieur, mais je reste influencé par cette culture, qui est aussi une culture de piéton. Je ramasse beaucoup de choses par terre, des matériaux bruts que j'utilise pour Amok. Jamais je n'aurais pris cette habitude en ville. En ville, le rapport au propre et au sale est différent. Le sol est sale, l'environnement est pollué, dangereux. Pour moi, le fait d'être entouré de champs, de bois, mais aussi d'animaux : des oiseaux, des rats, des hérissons..., c'est très important. Vivre ici, ça donne aussi une idée de la fragilité différente de celle des gens qui vivent en permanence dans le béton, dans le dur. En fait, ce qui est générique dans notre travail, c'est le côté sauvage, à tous les sens du terme. Même dans un écrin, dans un habillage propre, léché, il reste toujours quelque chose de sauvage.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Des bouteilles à la mer&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amok6.jpg' width='320' height='292' style='float: right; border-width: 0px; width:320px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_342 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Ce qui caractérise la production d'Amok, c'est un refus obstiné de la gratuité. Pas question de faire de beaux livres pour faire de beaux livres. Cette conception de leur travail, Marb&#339;uf et Alagbé doivent parfois la défendre contre les deux graphistes virtuoses qui collaborent avec eux : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ils seraient prêts à faire un livre sur des maisons en sucre, pour peu que ce soit beau ! Non, sérieusement !&lt;/i&gt; », râle Olivier. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On a eu l'occasion récemment de collaborer avec une grande maison d'édition sur des bouquins d'art à 20.000 balles. Les graphistes étaient partants, mais pas Yvan et moi, et on a refusé que le nom d'Amok y soit associé. Que le prix soit accessible, c'est capital à nos yeux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les deux responsables consacrent à Amok tout leur temps, toute leur énergie. Aujourd'hui encore, ils ne vivent pas directement de leur activité d'éditeurs, mais celle-ci leur permet, en les faisant connaître, de travailler comme illustrateurs et concepteurs graphiques pour différents journaux. Au début, pour payer leurs livres, ils ont exercé toutes sortes de jobs. Marb&#339;uf a été éducateur de rue, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;auprès de jeunes qui avaient à peu près mon âge&lt;/i&gt; ». En malais, « Amok » désigne des personnes touchées par la folie, qui, toute leur vie, courent après quelque chose, sans pouvoir expliquer quoi... Sans pouvoir expliquer quoi, vraiment ? Marb&#339;uf rit. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Faire exister quelque chose envers et contre tout, et en particulier contre la logique commerciale, c'est passionnant&lt;/i&gt;, répond-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Amok, pour nous, c'est une façon d'habiter quelque part. Nos livres sont des bouteilles à la mer. On reçoit des lettres, ici, de gens qui nous disent que notre travail les a touchés. Mais c'est aussi un vrai truc de crève-la-faim. Tout le monde s'étonne qu'on ait déjà tenu si longtemps. Beaucoup de soixante-huitards, au début, nous lançaient : &#8220;Nous aussi, à votre âge, on avait de grandes idées...&#8221; Or il ne s'agit pas de grandes idées, mais de travail.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Images :&lt;/strong&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;1.&lt;/strong&gt; Yvan Alagbé et Olivier Marb&#339;uf, photo de Sabine Witkowski &lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;2.&lt;/strong&gt; Oum Kalsoum par Yvan Alagbé, « Etoile d'Orient », in « Nous sommes les Maures », revue &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Cheval sans Tête&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;3.&lt;/strong&gt; « Hors la France », « La Vérité d'Hélène Alagbé », collection &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Vérité&lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;4.&lt;/strong&gt; « Comme une souris dans l'herbe », « La Vérité de Claudine Simon » &lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;5.&lt;/strong&gt; « Nous sommes les Maures » &lt;br /&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;6.&lt;/strong&gt; Dans les foyers de travailleurs immigrés. « L'échec », par Karim Traidia, in « Nous sommes les Maures »&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Au-dessus des volcans</title>
		<link>http://peripheries.net/article202.html</link>
		<dc:date>2006-05-26T10:05:31Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Lemahieu</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique5.html">Gens de bien</category>

		<dc:subject>Médias</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>

		<description>Pendant des années, Dominique Sigaud, journaliste indépendante, a couru les points chauds de la planète. Mais toujours une obsession l'a poursuivie : comment raconter ? Comment transmettre ? Comment parvenir au c&#339;ur de la violence, au c&#339;ur du réel ? Ses interrogations ont fini par lui faire abandonner le langage médiatique pour la mener à la littérature. Après la guerre du Golfe avec L'Hypothèse du désert, après l'Algérie avec La vie, là-bas, comme le cours de l'oued, elle affronte dans Blue Moon la sauvagerie perverse (...)

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton202.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;115&quot; height=&quot;166&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Pendant des années, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Dominique Sigaud&lt;/strong&gt;, journaliste indépendante, a couru les points chauds de la planète. Mais toujours une obsession l'a poursuivie : comment raconter ? Comment transmettre ? Comment parvenir au c&#339;ur de la violence, au c&#339;ur du réel ? Ses interrogations ont fini par lui faire abandonner le langage médiatique pour la mener à la littérature. Après la guerre du Golfe avec &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Hypothèse du désert&lt;/i&gt;, après l'Algérie avec &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La vie, là-bas, comme le cours de l'oued&lt;/i&gt;, elle affronte dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blue Moon&lt;/i&gt; la sauvagerie perverse des couloirs de la mort américains. Nous lui avons rendu visite.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Au moment où elle se retire du monde, Dominique Sigaud, journaliste passée à la littérature, en décrit la violence au plus juste, au plus intime. Après la Guerre du Golfe et l'Algérie, elle arpente dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blue Moon&lt;/i&gt; un couloir de la mort aux Etats-Unis.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De retour d'Algérie, en 1995, elle a défait ses bagages et planqué son passeport. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'avais eu trop peur&lt;/i&gt; », glisse-t-elle pudiquement. Elle a rangé ses années à sauter d'un point chaud à l'autre de la planète, du Liban au Rwanda, du Sud-Soudan au Bangladesh. De ses reportages, la journaliste Dominique Sigaud n'a retenu qu'une chose : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes tous cousins. Chez les Palestiniens du Liban ou dans le village le plus reculé du Bangladesh, on est tous là, des hommes partout, qui en savent des choses sur la nature humaine.&lt;/i&gt; » Depuis qu'elle s'est posée, Dominique Sigaud accouche chaque année d'un roman situé toujours au loin, au plus près de la douleur, au c&#339;ur de l'homme. Elle n'est pas entrée en littérature pour la beauté du geste ou pour l'amour de l'art. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au départ, c'est venu des interrogations qui me tenaillaient sur le style journalistique. Comment transmettre au lecteur français d'un reportage le sens des mots d'une petite réfugiée sud-soudanaise ? C'est une question d'écriture et au fond, je crois de littérature. J'ai toujours été frappée par la fécondité de la littérature sud-africaine par exemple. A travers Brink et Coetzee, j'ai commencé à saisir ce qu'était l'apartheid.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Aimantée par tous les déserts du récit, Dominique Sigaud embarque le lecteur de ses romans aux pires extrémités de l'humanité. Le manque ou l'absence totale de paroles la poussent toujours là où les hommes s'entre-tuent. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A l'époque de la guerre du Golfe, j'étais en analyse. Proprement dégoûtée par le silence des intellectuels français sur cette guerre, j'en éprouvais une souffrance extrême. Il y avait si peu de courage, si peu d'intelligence, si peu de vérité.&lt;/i&gt; » Dans son esprit, les images de CNN travaillent. Dans l'&#339;il des caméras, le sol se troue sous les bombes. Une amie lui propose d'écrire une nouvelle. L'étincelle, comme une frappe chirurgicale dans sa tête à elle. Elle écrit &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Hypothèse du désert&lt;/i&gt;. Tout de suite, l'image de ce soldat, mort dans le désert, lui vient. Autour de l'Américain John Miller se rencontrent sa veuve, un soldat français et des villageois irakiens. Acteurs ou spectateurs, tous, rassemblés autour du cadavre enlisé, se demandent ce qui les lie à la violence.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/sigaud.jpg' width='209' height='301' style='float: left; border-width: 0px; width:209px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_336 spip_documents spip_documents_left' /&gt;Chez Dominique Sigaud, tout part d'une parenthèse, où l'horreur se dit entière. Ainsi, la première fois qu'elle est partie en Algérie en octobre 1988, c'était parce qu'elle avait lu dans une note d'article que les étudiants qui se révoltaient, subissaient des tortures sexuelles. Plus tard, elle publiera &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La vie, là-bas, comme le cours de l'oued&lt;/i&gt;. Sur ce pays que l'accumulation de prises de position rend plus opaque, ce récit remet magistralement les idées en place. Dominique Sigaud n'en finit pas avec l'autre côté de la mer. Ainsi, raconte-t-elle dans une lettre ouverte, lorsqu'elle enfante, en février dernier, c'est à l'Algérie qu'elle pense. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pendant que je hurlais qu'on me laisse tranquille, pendant que je m'époumonais à penser que jamais je n'arriverais à laisser passer cet enfant, l'Algérie m'est revenue. La douleur. Le corps. La vie ou la mort. A ce moment-là je me suis tournée vers elle. C'est étrange. Ça ne l'est pas. Elle et moi nous nous ressemblons un peu. Quelque chose qui hésite entre plaisir et douleur, ouvert et fermé, bonheur et haine de soi ; une quête qu'on sait d'avance illimitée. Le désir de bien faire et celui de tout abandonner. C'est aussi ça, la Méditerranée.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blue Moon&lt;/i&gt;, son dernier roman, qui se déroule dans les couloirs de la mort, le journal de liaison d'Amnesty International lui souffle l'argument. Dans un petit encadré, elle trouve les questions que l'on pose aux condamnés à mort à la veille de l'exécution. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comment ça va aujourd'hui ?&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comment tu veux t'habiller ?&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce tu veux manger ce soir ?&lt;/i&gt; ». Son sang ne fait qu'un tour ; elle part. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ces questions ne pouvaient pas être les derniers mots que l'on adresse à un homme avant de l'exécuter. C'est avant tout une affaire de langage. Ces questions sont horribles parce qu'on en a institutionnalisé l'usage.&lt;/i&gt; » Bille en tête, Dominique Sigaud part au Texas, à Huntsville, où, à la prison, elle rencontre un homme en sursis. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y avait une inégalité terrible entre nous. On était au parloir, on avait deux heures, je savais qu'il avait épuisé tous ses recours et que son exécution était proche. Et moi, je posais des questions sur son existence pour un roman. Mais bon, en même temps, il était adulte, il avait accepté librement de me rencontrer.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Héritage de son métier de reporter au long cours, son souci documentaire demeure encore aujourd'hui très vif. Dans l'univers connu des couloirs de la mort, où les néons luisent, où les chaînes cliquettent, où la chaise électrique grésille, où la nausée gagne, elle laisse le décor pour ce qu'il est - une façade - et plonge dans le c&#339;ur de ses personnages. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'aime beaucoup avoir cette structure très forte du réel parce qu'après, ça ouvre un champ immense. Dans la littérature, c'est l'effet de contraste entre le réel et l'imaginaire qui m'intéresse.&lt;/i&gt; » En vertu d'une souffrance qu'elle partage avec ses personnages, la romancière réinscrit l'homme dans l'inhumain. Aaron Robbins, le condamné à mort de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blue Moon&lt;/i&gt;, hésite. C'est un homme entier, encore debout, rempli d'envies contradictoires - vivre quand même, mais comment vivre quand tout le monde voit le condamné déjà mort ? -, à l'endroit même où d'autres baissent les bras et tombent à genoux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien calé sur la poitrine de sa maman, Jules - dont l'attente et la naissance furent le moment de se rapprocher de l'Algérie, jusqu'à s'y identifier - se fiche comme de son premier biberon de ce que dit sa mère. Du haut de ses huit mois, seuls les arbres rouges au dehors paraissent attirer son &#339;il. Circonspect, il les scrute. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quand il est arrivé ici&lt;/i&gt;, explique Dominique Sigaud, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il s'est mis à hurler à la vue de ces arbres si rouges. Il n'en avait jamais vu. Il avait très peur.&lt;/i&gt; » C'est une affaire de famille, ce besoin de scruter inlassablement ce qui fait violence dans le monde. Un jour, on s'en approche, on se brûle au soleil noir de la mort et malgré le dégoût, on le toise, pour saisir comment des hommes en arrivent à panser leurs plaies avec la peau des autres.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Thomas Lemahieu&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;Photo de &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Jacques Sassier&lt;/strong&gt; / Gallimard&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&#338;uvres de Dominique Sigaud&lt;/strong&gt; : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Blue Moon&lt;/i&gt;, Gallimard, 1998 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La vie, là-bas, comme le cours de l'oued&lt;/i&gt;, Gallimard, 1997 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Hypothèse du désert&lt;/i&gt;, Gallimard, 1996 ; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Fracture algérienne&lt;/i&gt;, Calmann-Lévy, 1991.
« Lettre au directeur du Festival » parue dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Méditerranées&lt;/i&gt;, anthologie présentée par Michel Le Bris et Jean-Claude Izzo, Librio, 1998.&lt;/div&gt;
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