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	<title>Périphéries</title>
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	<item>
		<title>Le Chevalier au spéculum</title>
		<link>http://peripheries.net/article322.html</link>
		<dc:date>2009-08-28T14:47:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Femmes</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>

		<description>Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d'émotion, autour du service de gynécologie d'un CHU de province ? C'est le pari que réussit Martin Winckler avec Le Ch&#339;ur des femmes. Il y met en scène la rencontre de Franz Karma, directeur de l'unité 77, médecin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des hôpitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois à « écouter des histoires de bonnes femmes ». Ces (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton322.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;207&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Ecrire un roman polyphonique jubilatoire, plein de rebondissements et d'émotion, autour du service de gynécologie d'un CHU de province ? C'est le pari que réussit &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Martin Winckler&lt;/strong&gt; avec &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;. Il y met en scène la rencontre de Franz Karma, directeur de l'unité 77, médecin contestataire et marginal, et de son nouveau stagiaire, Jean Atwood, brillant interne des hôpitaux, futur chirurgien, furieux de devoir, pour achever sa formation, passer six mois à &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;« écouter des histoires de bonnes femmes »&lt;/i&gt;. Ces deux-là vont s'affronter, se pousser mutuellement dans leurs retranchements, avant de s'apprivoiser, puis de bouleverser la vie l'un de l'autre. Un livre formidable, mêlant le divertissement et l'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;empowerment&lt;/i&gt;, qui pose mille questions sur la culture médicale dominante, sur la relation médecin/patient, et dont on ressort avec une patate rare.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsqu'un écrivain qui, comme l'écrasante majorité de ses semblables, exerce par ailleurs un autre métier (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1&quot; name=&quot;nh1&quot; id=&quot;nh1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) A propos de la double vie des écrivains, lire sur ce site « (...)' &gt;1&lt;/a&gt;), s'invente un double idéalisé exerçant la même profession que lui, et investit dans son texte toute la passion que lui inspire cette activité, le sens politique qu'elle revêt à ses yeux, cela donne souvent des romans irrésistibles, que l'on dévore avec un immense plaisir, en leur pardonnant allègrement tous leurs éventuels petits défauts. La fiction permet à l'auteur d'avoir les coudées franches pour balayer tout ce qui, dans la vie réelle, l'empêche de faire son métier dans les conditions dont il rêve, tandis que sa connaissance intime du sujet assure la vraisemblance de ce qu'il raconte. Non seulement le livre a ainsi une valeur documentaire, mais il sert de tribune du haut de laquelle exposer sa vision d'une profession et des chambardements dont elle aurait grand besoin pour le bien de la société.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La trilogie &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Millénium&lt;/i&gt;, par exemple, relevait de ce cas de figure : à travers le personnage de Mikael Blomkvist, journaliste d'investigation comme lui, Stieg Larsson lâchait la bride à ses propres aspirations professionnelles. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Millénium&lt;/i&gt;, le journal indépendant dans lequel travaille Blomkvist, rappelle &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Expo&lt;/i&gt;, le trimestriel fondé par Larsson. Dans la vraie vie, ce dernier, lui aussi, combattait l'extrême droite suédoise et les affairistes ; mais il ne bénéficiait pas pour cela de l'aide d'une hacker de génie taillée comme une crevette et néanmoins reine de la baston, ce qui, on en conviendra, est quand même très dommage. Si des millions de lecteurs ont pris un tel pied à suivre les aventures du duo Blomkvist-Salander, c'est bien parce que l'auteur a su les inviter dans un fantasme finalement très personnel. Il fait plaisir parce qu'il &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se&lt;/i&gt; fait plaisir, sur toute la ligne - y compris en faisant de son héros un don juan ! Il s'agit d'un plaisir de nature presque enfantine, au très bon sens du terme : Larsson revendique l'influence de sa compatriote Astrid Lindgren, créatrice à la fois des personnages de Fifi Brindacier - à qui Lisbeth Salander doit beaucoup - et de « Super Blomkvist », un enfant-détective célèbre en Suède. Plus largement, on sent chez Larsson, qui fut président de la plus grande association de science-fiction scandinave, un goût très vif pour la culture populaire à son meilleur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/choeur.jpg' width='160' height='236' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_727 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, le nouveau roman de Martin Winckler, appartient lui aussi à cette catégorie que l'on pourrait baptiser « littérature du double métier » (ou « mégalomanie constructive » !). Certes, c'était déjà le cas de la plupart de ses précédents livres, à commencer par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt; et &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Trois Médecins&lt;/i&gt; ; mais jamais encore il n'était parvenu à un résultat aussi jubilatoire (six cents pages dévorées en deux jours : qui dit mieux ?! (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb2&quot; name=&quot;nh2&quot; id=&quot;nh2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Ajout du 31 août 2009 : lire, sur le blog que vient d'entamer Martin (...)' &gt;2&lt;/a&gt;)). Marqué lui aussi par la culture populaire - on connaît son amour des séries américaines (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb3&quot; name=&quot;nh3&quot; id=&quot;nh3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Lire « Les séries m'ont appris à faire confiance au lecteur », (...)' &gt;3&lt;/a&gt;) -, il réussit ici une alchimie parfaite entre la dose de suspense et d'action (il y a même un peu de castagne) et le propos militant, sur un sujet qui, à première vue, semble pourtant s'y prêter nettement moins bien que le journalisme d'investigation : la médecine gynécologique...&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En fait, Winckler, comble du raffinement, pratique même le dédoublement du double : le héros du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, Franz Karma, directeur d'un service hospitalier dédié à l'accueil des femmes, est un ami de Bruno Sachs, le protagoniste de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Vacation&lt;/i&gt;, de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt; et des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Trois médecins&lt;/i&gt;. On apprend ici que Sachs, comme Winckler lui-même, lassé de répéter que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la formation des médecins en France est archaïque et violente&lt;/i&gt; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb4&quot; name=&quot;nh4&quot; id=&quot;nh4&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(4) Lire « L'école des soignants : un rêve, un projet, un (nouveau) (...)' &gt;4&lt;/a&gt;) », s'est expatrié au Canada. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne m'a pas &quot;abandonné&quot;&lt;/i&gt;, dit Karma à un autre personnage à propos de son vieux complice. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a raccroché, le moment venu, comme nous en avions convenu, et il a eu raison. Il en avait fait assez, il avait le droit de vivre. Et crois-moi, ce qu'il fait là-bas, nous allons tous en bénéficier.&lt;/i&gt; » Ainsi, la fiction offre même à Winckler le luxe de l'ubiquité : elle lui permet à la fois de continuer la bagarre en France, à travers Franz Karma, et d'aller réaliser les expérimentations dont il rêve dans un pays davantage prêt à les accueillir, à travers Bruno Sachs...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le vieux contestataire
&lt;br /&gt;et le jeune cynique&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au Centre hospitalier universitaire (CHU) de la ville imaginaire de Tourmens - théâtre de tous les romans de Winckler -, Franz Karma, médecin rebelle, à qui sa réputation de séducteur vaut le surnom de « Barbe-Bleue », dirige l'unité 77, un microcosme utopique dont l'équipe accueille et écoute les femmes, leur prescrit des contraceptifs et pratique des avortements. Le service dispose aussi de quelques lits, en particulier pour les malades en fin de vie, à qui il permet de finir leurs jours dans un environnement pas trop médicalisé, sans pour autant être à la charge de leur famille. Il reçoit des patientes de tous horizons : celles dont on ne veut pas ailleurs - les sans domicile fixe, les femmes du voyage, les femmes voilées -, mais aussi les épouses de notables qui préfèrent ne pas courir le risque que ce qu'elles auront confié à leur gynécologue de ville revienne aux oreilles de leur mari.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le roman s'ouvre sur l'arrivée au sein de l'unité 77 de Jean Atwood, jeune médecin brillant, major de sa promotion, qui se destine à la chirurgie gynécologique, mais que, à sa grande fureur, on oblige à venir terminer sa formation dans le service du docteur Karma. Atwood n'a aucune envie de passer six mois à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;écouter des histoires de bonnes femmes&lt;/i&gt; » en tenant la main des patientes, et trouve éc&#339;urantes la bienveillance mielleuse de « Barbe-Bleue », sa certitude d'avoir tout compris, la guerre ouverte qu'il mène contre la quasi-totalité de ses confrères. Karma, en effet, se fout des rapports de confraternité : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La loyauté d'un soignant&lt;/i&gt;, affirme-t-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;va d'abord à ses patients, ensuite seulement à ses confrères.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La plupart du temps, dans ce roman polyphonique - comme l'indique son titre -, c'est Atwood qui raconte. Son point de vue corrosif sur l'unité 77 et sur Karma neutralise, en les devançant, les réactions agressives ou le scepticisme qui pourraient être ceux du lecteur. Ses constantes questions et objections, voire ses vitupérations scandalisées, poussent son patron dans ses retranchements, l'obligeant à s'expliquer, à expliciter et à défendre la philosophie qui sous-tend sa pratique, en même temps qu'elles révèlent les a priori arrogants et cyniques dont Atwood a le crâne bourré au terme de ses études (après le coup de théâtre de la page 39, on est définitivement ferré). Winckler achève de conquérir le lecteur - et la lectrice - en jouant avec ses propres préjugés misogynes, en l'amenant à en prendre conscience, à les interroger.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Même si l'on devine bien, dès le départ, que l'on va assister à la lente conversion d'Atwood, le processus est captivant à suivre - d'autant plus que de nombreux secrets, qui seront révélés peu à peu, entourent les deux personnages, créant un suspense haletant. On partage l'extraordinaire soulagement et l'euphorie qui s'emparent du jeune médecin au fur et à mesure que ses défenses tombent, et que se révèlent les immenses gratifications offertes par ce rapport nouveau à son métier et aux patientes. L'écriture du roman, vivante, rapide, efficace, dénote une conviction et un enthousiasme contagieux.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ses livres comme &lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur son site&lt;/a&gt;, Winckler n'en finit pas de s'époumoner contre la culture dominante du corps médical, contre le rapport de supériorité condescendante, voire méprisante et inhumaine, qu'il entretient trop souvent à l'égard des patients. Un rapport dont on peine à trouver une meilleure expression que celle formulée en son temps par Pierre Desproges - atteint d'un cancer, il connaissait bien l'autre côté de la barrière - dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vivons heureux en attendant la mort&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je hais les médecins. Les médecins sont debout. Les malades sont couchés. Le médecin debout, du haut de sa superbe, parade tous les jours dans tous les mouroirs à pauvres de l'Assistance publique, poursuivi par le zèle gluant d'un troupeau de sous-médecins serviles qui lui collent au stéthoscope comme un troupeau de mouche à merde sur une blouse diplômée, et le médecin debout glougloute, et fait la roue au pied des lits des pauvres qui sont couchés et qui vont mourir, et le médecin leur jette à la gueule, sans les voir, des mots gréco-latins que les pauvres couchés ne comprennent jamais, et les pauvres couchés n'osent pas demander, pour ne pas déranger le médecin debout qui pue la science et qui cache sa propre peur de la mort en distribuant sans sourciller ses sentences définitives et ses antibiotiques approximatifs comme un pape au balcon dispersant la parole et le sirop de Dieu sur le monde à ses pieds.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bruno Sachs, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La maladie de Sachs&lt;/i&gt;, n'était pas plus tendre. Des cahiers qu'il tenait pendant ses études, il exhumait des réquisitoires d'une virulence dévastatrice dont il ne reniait pas une ligne. Il se souvenait d'un petit fait ô combien révélateur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pendant toutes mes études, chaque année, j'ai donné mon sang. Les membres du service de transfusion sanguine s'installaient une fois par an dans les couloirs attenants à la cafétéria de la faculté.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un jour, j'ai demandé à une des infirmières qui prélevaient s'ils passaient comme ça dans toutes les facs. Elle m'a répondu que oui, en ajoutant que les étudiants en médecine et en pharmacie étaient ceux qui donnaient le moins.&lt;/i&gt; » Et il constatait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pendant dix ans d'études, j'ai appris à palper, manipuler, inciser, suturer, bander, plâtrer, ôter des corps étrangers à la pince, mettre le doigt ou enfiler des tuyaux dans tous les orifices possibles, piquer, perfuser, percuter, secouer, faire un &quot;bon diagnostic&quot;, donner des ordres aux infirmières, rédiger une observation dans les règles de l'art et faire quelques prescriptions,&lt;/i&gt; mais pendant toutes ces années, jamais on ne m'a appris à soulager la douleur, ou à éviter qu'elle n'apparaisse. Jamais on ne m'a dit que je pouvais m'asseoir au chevet d'un mourant et lui tenir la main, et lui parler. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La violence de ce rapport de pouvoir a tendance à être plus grande encore quand les patients sont des patientes ; il peut alors facilement se teinter de haine. On trouvait ainsi dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Trois Médecins&lt;/i&gt;, qui se déroulait dans les années 1970, un terrifiant personnage de chirurgien qui se vantait de ne jamais avoir d'états d'âme quand il s'agissait de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;faire sauter&lt;/i&gt; » un sein ou un utérus. Sans aller jusque-là, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt; montre à quel point, en matière de contraception et d'avortement, le comportement de bien des médecins reste dicté par des réflexes moralisateurs, voire répressifs, dont Jean Atwood, au début, fournit un assez bon échantillon. Maud Gelly, jeune médecin et militante du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF), nous racontait d'ailleurs : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au cours de mes études, j'ai fait un passage dans un service de gynécologie, et j'ai été révoltée par la façon dont on traitait les femmes qui venaient avorter. J'ai vu un jour un médecin jeter devant l'une d'elles une plaquette de pilules en lui disant : &lt;/i&gt;&#8220;Allez, montrez-moi comment on s'en sert !&#8221; (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb5&quot; name=&quot;nh5&quot; id=&quot;nh5&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(5) Voir « Les acquis féministes sont-ils irréversibles ? », Le Monde (...)' &gt;5&lt;/a&gt;) »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Le soignant, &lt;br /&gt;c'est celui
&lt;br /&gt;à qui le patient
&lt;br /&gt;prend la main »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est cette posture défensive, ce maintien d'une barrière infranchissable entre médecin et patient, que Winckler et ses personnages dynamitent tranquillement. Le premier aime à citer ce mot plein de sagesse : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=617&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;La seule différence entre Dieu et un médecin&lt;/a&gt;, c'est que Dieu ne se prend pas pour un médecin.&lt;/i&gt; » Karma, lui, va répétant que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;soigner, ce n'est pas&lt;/i&gt; jouer au docteur ». Et l'exergue de l'un des chapitres du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt; affirme avec malice : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le soignant, c'est celui à qui le patient prend la main.&lt;/i&gt; » En interdisant de se barricader dans la position de celui - ou de celle - qui sait, qui fait partie de la prestigieuse confrérie des médecins, et que ni la douleur, ni la mort ne concernent personnellement, cette attitude, évidemment, implique le renoncement aux illusions de la toute-puissance, l'acceptation de sa propre vulnérabilité d'être humain ; autant dire un investissement d'une nature tout à fait différente, tourné davantage vers le bien-être du patient, vers le sens même du métier de médecin, que vers la préservation orgueilleuse d'un statut professionnel et social. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Soigner&lt;/i&gt;, assène Karma à Atwood, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;c'est fatigant, déprimant et ingrat.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Fatigant, certes. Mais déprimant ? Ingrat ? A lire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, ce n'est pas l'impression que l'on a, loin de là. Comme Winckler lui-même, Karma tient un site Internet sur lequel, tel un voyageur en ballon qui lâcherait du lest pour monter plus haut, il diffuse de l'information médicale (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb6&quot; name=&quot;nh6&quot; id=&quot;nh6&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(6) Parmi les contributions extérieures, on retrouve un article de Périphéries (...)' &gt;6&lt;/a&gt;), dilapidant ainsi ce précieux savoir qu'il serait censé garder par-devers lui. Remise en cause de la nécessité d'un examen systématique pour une simple prescription de contraceptif, de la posture d'examen « jambes écartées », de l'utilisation inutilement douloureuse de la pince de Pozzi, des préjugés sur le stérilet... : le livre regorge de considérations surprenantes, stimulantes, qui en font un véritable outil d'&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;empowerment&lt;/i&gt;, donnant à la lectrice le sentiment de récupérer un regard critique sur la façon dont on la soigne, loin de la révérence craintive qu'inspire en général le corps médical. Avec la santé des femmes, mais aussi avec la question méconnue de l'intersexualité et, plus largement, de l'identité sexuelle, également abordées dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;, le romancier Winckler a définitivement trouvé ses sujets de prédilection. On en sort avec une pêche insubmersible, et l'espoir que ce livre saura réveiller des vocations, et donner envie à de jeunes médecins de prendre leur courage à deux mains pour s'en aller, à leur tour, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;terrasser le dragon&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1&quot; name=&quot;nb1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) A propos de la double vie des écrivains, lire sur ce site « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article309.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'emploi du temps&lt;/a&gt; » (mars 2007).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh2&quot; name=&quot;nb2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ajout du 31 août 2009&lt;/strong&gt; : lire, sur le blog que vient d'entamer Martin Winckler, le billet intitulé « &lt;a href=&quot;http://wincklersblog.blogspot.com/2009/08/suivre.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;(A suivre...)&lt;/a&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh3&quot; name=&quot;nb3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Lire « &lt;a href=&quot;http://www.telerama.fr/livre/le-romancier-martin-winckler-les-series-m-ont-appris-a-faire-confiance-au-lecteur,43104.php&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les séries m'ont appris à faire confiance au lecteur&lt;/a&gt; », Télérama.fr, 30 mai 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh4&quot; name=&quot;nb4&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;4&lt;/a&gt;) Lire « &lt;a href=&quot;http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=923&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;L'école des soignants : un rêve, un projet, un (nouveau) départ...&lt;/a&gt; », Winckler's Webzine, 17 juillet 2009.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh5&quot; name=&quot;nb5&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;5&lt;/a&gt;) Voir « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/CHOLLET/14649&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les acquis féministes sont-ils irréversibles ?&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh6&quot; name=&quot;nb6&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;6&lt;/a&gt;) Parmi les contributions extérieures, on retrouve un article de Périphéries sur le choix de ne pas avoir d'enfant, « &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article308.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;La vie est un manège&lt;/a&gt; » (3 février 2007). A ce sujet, voir aussi le programme de l'Université des femmes de Bruxelles, « &lt;a href=&quot;http://www.universitedesfemmes.be/061_seminaires-feminisme.php?idsem=64&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;En avoir ou pas. Les féministes et les maternités&lt;/a&gt; » (septembre 2009 - février 2010).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;b&gt;Martin Winckler, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Ch&#339;ur des femmes&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, P.O.L., 600 pages, 22,80 euros. &lt;br /&gt;On peut &lt;a href=&quot;http://www.pol-editeur.fr/catalogue/fichelivre.asp?Clef=6290&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;lire les premières pages&lt;/a&gt; sur le site de l'éditeur.&lt;/div&gt;
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		<title>A la croisée des fleuves</title>
		<link>http://peripheries.net/article314.html</link>
		<dc:date>2007-12-31T00:51:54Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Musique</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>

		<description>On ne peut concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, filmés par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, Le Blues de l'Orient, qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu'ils tenaient en Irak. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s'entredéchirent alors qu'ils ont tant en commun », mais parce qu'elle offre un prisme pour (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Israël / Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot29.html" rel="tag"&gt;Musique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton314.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;198&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;On ne peut concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, filmés par &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Florence Strauss&lt;/strong&gt; dans son documentaire sur la musique arabe, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;, qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu'ils tenaient en Irak. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s'entredéchirent alors qu'ils ont tant en commun », mais parce qu'elle offre un prisme pour envisager d'une manière radicalement différente le conflit israélo-palestinien. Comme l'avait montré en 1986 l'universitaire israélienne &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Ella Shohat&lt;/strong&gt; dans un texte fondateur sur les juifs orientaux en Israël, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes juives&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, l'Etat hébreu s'est construit sur la négation de l'identité « métèque » qui était la cible des antisémites européens. Il s'est voulu à tout prix un Etat occidental, ce qui impliquait de rejeter tant les Palestiniens que les juifs orientaux. Chez ces derniers, l'élite ashkénaze apprécie, à la limite, la gastronomie et l'exotisme chaleureux de leur folklore ; mais elle leur dénie - comme les pays européens à leurs immigrés - toute légitimité à participer à la « production de sens ». Pour penser le monde, l'Occident n'a besoin de personne. Le film de Florence Strauss montre bien, pourtant, que la culture arabe donne accès, par des voies qui n'appartiennent qu'à elle, à un pan singulier de l'expérience humaine - à l'image de ce « quart de ton » propre à sa musique, et dont ses amoureux disent qu'il touche l'auditeur « non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os ».&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/blues_de_l_orient1.jpg' width='200' height='283' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_688 spip_documents spip_documents_right' /&gt;On peut difficilement concevoir une plus belle image de résistance à la brutalité et au simplisme des temps que celle de ces juifs irakiens, musiciens aveugles, chanteuses âgées mais splendides, filmés par Florence Strauss dans son documentaire sur la musique arabe, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; (actuellement en salles (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-1&quot; name=&quot;nh1-1&quot; id=&quot;nh1-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Voir la bande-annonce et les extraits sur Allociné.' &gt;1&lt;/a&gt;)), qui, dans leur maison en Israël, perpétuent la tradition des « salons de musique » qu'ils tenaient en Irak, et se récitent entre deux accords les numéros de téléphone qui étaient ceux des uns et des autres à Bagdad. L'un d'entre eux montre à la réalisatrice une brassée de cassettes d'Oum Kalsoum, qu'il a enregistrée fidèlement à la radio pendant vingt ans, et parle de son admiration pour le grand compositeur, interprète et acteur égyptien Mohamed Abdelwahab. Interrogé sur les chansons dédiées par ce dernier à la cause palestinienne, il répond avec une sobre fermeté que ces chansons-là, il les aime autant que les autres : « La politique, dit-il, c'est autre chose. » Il confie, tout en protestant de son attachement à Israël, qu'il lui arrive encore souvent de fermer les yeux pour évoquer avec nostalgie le cours majestueux du Tigre et de l'Euphrate, ces deux fleuves qui se rejoignent comme se mêlent en lui l'arabité et la judéité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Celle qui tient la caméra est issue de la même histoire. Le grand-père de Florence Strauss, Robert Hakim, était un juif égyptien, né en 1907 à Alexandrie, nourri de comédies musicales égyptiennes, qui devint avec son frère Raymond l'un des grands producteurs du cinéma français (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pépé le Moko&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Belle de jour&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Bête humaine&lt;/i&gt;...). De retour dans son pays natal pour un tournage, en 1956, il assiste à l'exode forcé de la communauté juive, devenue indésirable après la crise de Suez et la « triple et lâche agression » perpétrée par la France, le Royaume-Uni et Israël pour tenter de récupérer le canal nationalisé par Nasser. Dès lors, il coupe les ponts et défend à sa famille de remettre les pieds en Egypte. C'est cet interdit que sa petite-fille enfreint avec ce film, qui la mène du Caire à Jérusalem et de Beyrouth à Alep.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Juif par la religion, arabe par la culture : on imagine ce que cette position peut avoir d'infernal, mais aussi de fécond. Pas parce qu'elle autorise des lamentations consensuelles sur « ces peuples qui s'entredéchirent alors qu'ils ont tant en commun », mais parce qu'en mettant en échec les catégorisations binaires, elle offre un prisme pour envisager d'une manière radicalement différente le conflit israélo-palestinien. La première à l'avoir problématisée est l'universitaire israélienne Ella Shohat, dans un article sur la situation des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim &lt;/i&gt;(leurs ancêtres n'ayant jamais vécu en Espagne, les juifs orientaux ne sont pas à proprement parler des Sépharades) écrit en 1986 et publié en français en 2006 (La Fabrique Editions) : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;b&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes juives&lt;/b&gt;&lt;/i&gt; (titre qui fait référence au texte d'&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article204.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Saïd&lt;/a&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le sionisme du point de vue de ses victimes&lt;/i&gt;). Née en Israël de parents juifs irakiens, Ella Shohat est apparue en 2002 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.forgetbaghdad.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Forget Bagdad&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, le film consacré par Samir, réalisateur suisse d'origine irakienne, aux clichés cinématographiques du « juif » et de « l'Arabe », avec pour fil conducteur le portrait de quatre communistes juifs irakiens (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-2&quot; name=&quot;nh1-2&quot; id=&quot;nh1-2&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(2) Forget Bagdad peut être commandé en ligne sur le site Artfilm.ch.' &gt;2&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.forgetbaghdad.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/forget.jpg' width='334' height='190' style='float: right; border-width: 0px; width:334px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_690 spip_documents spip_documents_right' /&gt;&lt;/a&gt;Le « quart de ton » typique de la musique orientale, que célèbre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;, Ella Shohat le connaît bien : « Pour mes parents, écrit-elle en 2006, dans son préambule à l'édition française de son livre, c'était comme si le temps s'était arrêté dans les années 1940 à Bagdad. Mon père continuait à jouer de la musique à quarts de ton sur son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;kamanja&lt;/i&gt; (violon) dans les réunions familiales. Maintenant encore, mes vieux parents qui vivent dans un troisième pays, les Etats-Unis, continuent à regarder des films égyptiens sur la chaîne arabe de New York et à écouter mélancoliquement le chanteur irakien Nathom al-Ghazali ou l'Egyptienne Oum Kalsoum. » Il y a quelques années, raconte-t-elle, ils sont venus lui rendre visite alors qu'elle vivait à Rio de Janeiro : « Dès leur arrivée, ils sont partis à la recherche des ingrédients de base pour la cuisine arabe. Ils ont rapidement trouvé les épiciers arabes de la ville, avec lesquels ils discutaient en arabe le prix des épices et des ingrédients et des produits familiers. En un rien de temps, nous fréquentions le &quot;Sahara&quot;, le quartier oriental de Rio, où juifs, chrétiens et musulmans arabes se trouvent mélangés comme dans bien des lieux de l'Orient arabe. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le faux nez du caractère
&lt;br /&gt;occidental d'Israël&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cet attachement à la cuisine orientale est loin de faire des parents d'Ella Shohat des exceptions : « Israël est un pays levantin ! s'écriait &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article174.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Esther Benbassa&lt;/a&gt; au cours de l'entretien réalisé pour ce site en 2002. Un pays qui a bien sûr beaucoup de caractéristiques européennes, mais un pays levantin, où l'on mange le hoummous et tous ces plats qui font partie de la tradition locale, où l'on écoute de la musique en hébreu avec des airs méditerranéens et surtout orientaux... » Si on a tendance à l'oublier, c'est parce que l'establishment israélien fait tout pour refouler cette réalité : « L'Etat d'Israël, écrivait Sophie Bessis dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article253.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, n'a cessé de se vouloir occidental, s'attachant avec constance à conjurer tout risque d'orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d'autres dominations. » Or ce caractère européen, qui suscite chez bien des Occidentaux une identification rassurante à Israël et un soutien à sa politique (soutien justifié par l'argument autrement plus présentable selon lequel il s'agit de la « seule démocratie du Proche-Orient »), est un faux nez. Comme le montre Ella Shohat, les calculs sont vite faits : avec 50% de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; et 20% d'Arabes israéliens, Israël compte 70% d'habitants appartenant au tiers-monde ; et ce chiffre monte à 90% si on y inclut les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie... « L'hégémonie européenne en Israël, conclut Ella Shohat, n'est que le fait d'une minorité numérique particulière, minorité qui a tout intérêt à minimiser l'&quot;orientalité&quot; et la &quot;tiers-mondialité&quot; de l'Etat hébreu. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/shohat.jpg' width='140' height='216' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_691 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Si l'élite ashkénaze qui portait le projet sioniste a organisé l'immigration des juifs orientaux, pour les besoins du peuplement et parce qu'il lui fallait une main d'&#339;uvre bon marché (« des juifs pour servir d'Arabes »), elle n'en est pas moins hantée par une peur phobique à l'idée de les voir prendre une importance numérique qui la submergerait - comme elle est hantée par la menace d'une hégémonie démographique palestinienne qui, pense-t-elle, la noierait dans un océan de barbarie. Ce parallélisme donne à penser qu'il ne s'agit pas seulement de préserver le caractère juif du pays - au mépris des conséquences inhumaines que cela entraîne pour les Palestiniens -, mais aussi (surtout ?) son caractère européen, non-arabe et non-africain, en favorisant par exemple l'immigration de juifs russes au détriment des juifs éthiopiens. « La grande crainte qui nous étreint, déclarait dans les années 1970 le ministre travailliste Abba Ebban, est le danger de voir les immigrés d'origine orientale, si d'aventure ils en venaient à être majoritaires, contraindre Israël à régler son niveau culturel sur celui de la région. » Ella Shohat analyse : « Le régime israélien actuel a hérité de l'Europe une forte aversion pour le respect du droit à l'autodétermination des peuples non européens ; d'où son discours décalé et dépassé [en 1986 du moins...], d'où aussi ses références ataviques aux &quot;nations civilisées&quot; et au &quot;monde civilisé&quot;. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Enfermé dans une cage
&lt;br /&gt;avec un babouin hystérique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Elle donne des exemples effarants de propos tenus par des Israéliens originaires d'Europe sur les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, régulièrement comparés à des animaux. Le journaliste Amnon Danker écrit ainsi en 1983 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Haaretz&lt;/i&gt; qu'il se sent enfermé dans le pays avec les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; comme « dans une cage avec un babouin hystérique ». Israël, observe Ella Shohat, a donné aux Ashkénazes, marginalisés et persécutés en Europe de l'Est, l'occasion de passer un « test de civilisation » ; et ils l'ont fait « en marginalisant à leur tour leurs propres &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ost-Jüden&lt;/i&gt;, à savoir les juifs d'Orient ». Le sionisme apparaît ainsi non comme une valorisation, mais au contraire comme un reniement de cette identité juive tant stigmatisée par les antisémites européens - une conjuration dont la nécessité se fait d'autant plus sentir après le traumatisme du génocide, cette identité étant associée à la faiblesse et à l'incapacité de se défendre. De façon significative, Pascal Bruckner, par exemple, accuse ceux qui s'émeuvent du sort des Palestiniens d'« en vouloir aux juifs de ne pas se conformer au stéréotype de la victime » et à Israël d'« embrasser la force sans crainte »... Dans l'ouvrage collectif &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un très proche Orient&lt;/i&gt; (Joëlle Losfeld, 2002), l'historien français d'origine palestinienne Elias Sanbar racontait avoir vu en 2000 à la télévision un reportage dans lequel on interviewait, à Hébron, un jeune soldat chargé de veiller à l'application du couvre-feu, qui ne concernait que les résidents arabes la ville. Au journaliste qui lui demandait comment il faisait pour distinguer les civils juifs des civils arabes, il répondait : « Ceux qui ont l'air de juifs désespérés sont palestiniens. » On pense aussi à l'anecdote que rapporte Michel Warschawski dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article256.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Sur la frontière&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; : lors de sa première visite, adolescent, à Tel-Aviv, en arrivant de France, il est si perdu et intimidé que son cousin, qui y est né, le sermonne : « Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n'es pas à Strasbourg. » Ce qui lui fait dire : « C'est à Tel-Aviv que j'ai entendu pour la première fois une remarque antisémite. » Il voit le sionisme comme un projet de liquidation de cette identité diasporique et « métèque » à laquelle lui-même est profondément attaché, raison pour laquelle il préfère Jérusalem à la moderne Tel-Aviv, alors que les dirigeants travaillistes, eux, méprisent la Ville Sainte : « Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son marché oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu'ils haïssaient. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les années 1970, les Panthères Noires israéliennes, issues de la communauté &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahi&lt;/i&gt;, se révoltent contre les discriminations continuelles subies par cette dernière, tout en faisant le lien avec l'oppression des Palestiniens - un lien que se garde bien d'établir, en revanche, la gauche libérale israélienne. Mais de nombreux juifs orientaux réagissent autrement : ils intériorisent la haine anti-Arabes des Ashkénazes, et tentent de s'intégrer par une surenchère dans l'hostilité envers les Palestiniens. Comme le dit encore Esther Benbassa, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; « sont &quot;autres&quot; parce qu'ils sont arabes : comment voulez-vous qu'ils intériorisent une image positive ? Comment voulez-vous qu'ils s'identifient à l'Arabe qui est lui aussi rejeté ? Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas étage, en rejetant l'Arabe, ils rejettent l'arabité en eux - cette arabité qui a provoqué leur relégation par l'establishment israélien. On assiste donc à un rejet en chaîne ». De surcroît, la façon dont ils sont traités par la minorité travailliste « éclairée » jette les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; dans les bras du Likoud. Cette droitisation, conjuguée à leur religiosité plus marquée que celle de l'élite « laïque », redoublera leur stigmatisation en permettant à la frange pacifiste et « humaniste » de la société israélienne de déplorer leur attitude foncièrement hostile aux Arabes, qui fait obstacle à la paix...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Garder le « monopole de
&lt;br /&gt;la production de sens »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'une des manières dont s'exprime l'infériorisation des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, c'est la négation de leur histoire et de leur culture. Tout d'abord, on exagère leur différence : de même qu'un préjugé colonialiste perpétue l'idée qu'avant la création de l'Etat d'Israël, il n'y avait en Palestine que quelques tribus de bergers (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb1-3&quot; name=&quot;nh1-3&quot; id=&quot;nh1-3&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(3) Un cliché démenti, notamment, par le livre de photographies publié à (...)' &gt;3&lt;/a&gt;), on dépeint les métropoles dont sont originaires les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; - Alexandrie, Bagdad, Istanbul - comme des « trous perdus sans électricité ni voitures ». On rappelle complaisamment que certains juifs d'Afrique du Nord vivaient dans des grottes - un sort auquel semblent toutefois avoir échappé, note Ella Shohat, pince-sans-rire, « certains intellectuels comme Albert Memmi et Jacques Derrida ». Quant aux différences culturelles qui existent bel et bien, on peut, à la limite, les valoriser en tant que sympathique folklore exotique. Les intellectuels français sont nombreux à apprécier les riyads marocains, les tajines, le rituel du hammam, ou la danse orientale, bienvenue pour « booster leur libido », comme on dit dans les magazines féminins, sans que cela les empêche de déblatérer par ailleurs leurs préjugés racistes sur l'arriération et la barbarie des musulmans. De même, l'élite ashkénaze israélienne, constate Ella Shohat, peut apprécier les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; « pour leur musique folklorique, leur cuisine savoureuse et la chaleur de leur hospitalité », sans que cela l'empêche de maudire leur esprit « oriental, illettré, patriarcal, sexiste et en un mot prémoderne » (reproches qui rappellent des choses, non ?).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/azrie.jpg' width='140' height='140' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_685 spip_documents spip_documents_right' /&gt;La sensualité de la culture arabe est ainsi réduite à une dimension anecdotique, privée de toute signification, de toute portée philosophique. Or cette portée est évidente, justement, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Blues de l'Orient&lt;/i&gt;, en particulier à travers les propos érudits du chanteur syrien Abed Azrié - l'une des voix d'or de la musique orientale contemporaine. La suggestion, faite dans le film par un musicien égyptien, d'une relation entre le rythme de la musique égyptienne et celui de la crue du Nil (supprimée par le barrage d'Assouan en 1970), indique bien que c'est de tout un rapport au monde qu'il s'agit. A l'image de ce « quart de ton » qui lui est propre, et dont ses amoureux disent qu'il touche l'auditeur « non pas dans sa chair, mais dans la moelle de ses os », cette musique et cette culture donnent accès, par des voies qui n'appartiennent qu'à elles, à un pan singulier de l'expérience humaine.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, pour penser le monde, l'Occident n'a besoin de personne, merci. Comme l'écrivait Sophie Bessis, il se montre très soucieux de conserver son « monopole de la production de sens » ; même dans les milieux éclairés, on garde « l'intime conviction que l'énonciation de l'universel, quel qu'en soit le contenu, est [son] apanage naturel ». Dès lors, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; en Israël, de même que les immigrés en France, sont considérés comme ayant tout à apprendre de l'élite occidentale, mais rien à lui offrir. « Les photos témoignant de la misère orientale, observe Ella Shohat en se penchant sur les archives historiques de l'Etat hébreu, sont souvent placées en regard de portraits épanouis d'Orientaux immigrés en Israël, où ils apprennent à lire et à maîtriser les technologies modernes, tels les tracteurs et les moissonneuses-batteuses. » Cette autosatisfaction et cette suffisance sont restées longtemps inentamées. Peut-on s'attendre à voir s'y créer progressivement quelques brèches - par exemple avec la montée en puissance de l'Asie, ou avec le désastre écologique, qui résulte d'un mode de vie inventé par l'Occident, et traduit un rapport au monde pour le moins problématique ? En France, certains descendants d'immigrés ont aussi été très choqués par l'hécatombe de la canicule de 2003, qui révélait la situation révoltante faite aux aînés dans cette société, et qui ne se serait jamais produite, clamaient-ils, dans leur tradition culturelle.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'Etat unique du boulevard de Belleville&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« J'ai pas vu mon grand-père dans les livres d'histoire », rappe le Ministère des affaires populaires (MAP) dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.dailymotion.com/video/x3gqpk_map-elle-est-belle-la-france&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Elle est belle la France&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. En Israël, les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, eux aussi, sont privés d'histoire. Ils sont le plus souvent perçus comme venant de loin, remarque Ella Shohat, alors qu'ils ont parcouru, pour immigrer, une distance objectivement bien moindre que les juifs d'Europe. A l'école, ils n'apprennent rien sur leur passé : « Tout comme on racontait aux enfants sénégalais et vietnamiens que &quot;leurs ancêtres les Gaulois étaient blonds aux yeux bleus&quot;, l'histoire officielle instille aux enfants &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahi&lt;/i&gt; la mémoire de &quot;nos ancêtres des &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;shtetls&lt;/i&gt; [petites villes ou quartiers juifs] de Pologne et de Russie&quot; et les engage à vénérer l'&#339;uvre pionnière des pères fondateurs sionistes dans une région hostile. L'histoire juive est présentée comme une histoire d'abord européenne. » Ainsi se perd le souvenir de la vie relativement harmonieuse des juifs en pays musulmans : ceux qui en sont issus deviennent « ennemis de leur propre passé ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Certes, le statut de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;dhimmi&lt;/i&gt; appliqué aux juifs et aux chrétiens en terre musulmane était inégalitaire. Mais, comme le rappelle Ella Shohat à la suite de Maxime Rodinson, « ce particularisme s'inscrivait dans la logique propre au contexte sociologique et historique de l'époque et n'avait rien d'un antisémitisme pathologique de type européen ». Et, au cours des premières décennies du XXe siècle, de nombreux juifs ont joué des rôles de premier plan dans la vie culturelle ou politique des pays arabes, accédant à des positions « bien plus élevées que celles auxquelles ont pu aspirer les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt; dans l'Etat juif ». Ce genre de rappel suscite immanquablement les ricanements des hérauts du choc des civilisations, qui parlent d'« idéalisation ». On préférera rappeler que la stratégie occidentale vis-à-vis des juifs et des Arabes, notamment dans l'Algérie de la colonisation, a toujours été « diviser pour mieux régner ». Et que la véritable naïveté est plutôt celle qui consiste à tomber dans ce piège.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Même aujourd'hui, d'ailleurs, en France, malgré le conflit israélo-palestinien, les rapports entre les deux communautés ne sont pas aussi mauvais qu'on veut bien le dire. Dans son propre livre, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Changement de propriétaire&lt;/i&gt; (Seuil, 2007), Eric Hazan, l'éditeur de la version française du texte d'Ella Shohat, dit son attachement au projet d'un Etat unique, plutôt qu'à cet « Etat palestinien »-tarte à la crème que les tartuffes peuvent sans risque appeler de leurs v&#339;ux, puisqu'il a de moins en moins de chances de voir le jour sous une forme décente. Et l'auteur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'invention de Paris&lt;/i&gt; ajoute :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/hazan.jpg' width='140' height='206' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_692 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« D'ailleurs, de cet Etat unique, il existe une préfiguration, délocalisée et en miniature : le boulevard de Belleville entre les stations de métro Belleville et Couronnes. De la rue de Belleville à la rue Bisson, c'est la pays des juifs tunisiens, les cafés pauvres où les vieux jouent aux cartes à longueur de journée et s'engueulent en arabe, la grande synagogue Michkenot Yacov, décorée, si l'on peut dire, d'un mur de pavés en trompe-l'&#339;il, les restaurants sous contrôle du Beth-Din où l'on sert le poisson comme à Tunis, les affiches pour des vacances pour presque rien à Natanya ou à Eilat. De l'autre côté de la rue Bisson, qui fait en quelque sorte office de Ligne verte, c'est une petite Algérie. L'hébreu sur les boutiques fait place à l'arabe, les femmes ont totalement disparu des cafés, les vieux travailleurs discutent sans fin en se chauffant au soleil, le kiosque à journaux près de la station Couronnes est tenu par une femme voilée, et sur le trottoir, ici et là, on propose des fers à repasser usagés et des paquets de piles électriques périmées.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais si la rue Bisson marque une limite, ce n'est pas une frontière étanche. Les deux populations se mélangent sans cesse - non dans les cafés, qui restent pour la plupart mono-appartenants, mais dans les boutiques, sur les trottoirs et au grand marché qui se tient sur le terre-plein central le mardi et le vendredi. Certains prétendent que le quartier est sous tension quand se produisent &quot;des événements&quot; là-bas, en Israël-Palestine. Je n'ai jamais rien vu de tel, pas même lors de la guerre du Liban de l'été 2006. C'est l'Etat unique, dont les habitants vivent sans se fondre mais sans s'ignorer, sans nécessairement s'aimer mais avec le sens d'une commune humanité. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« J'ai toujours été persuadée, nous disait Esther Benbassa, que [les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;] détenaient les clés de la coexistence - pour peu qu'ils surmontent leur contentieux avec eux-mêmes, avec leur propre arabité. » De quoi rêver d'un monde où aucun peuple ne se verrait plus imposer de « test de civilisation » - et ce, dans l'intérêt de tous, y compris de ceux qui font passer les tests : « La paix, écrit Ella Shohat, ne sera pas possible sans respect envers &quot;l'Orient&quot; sous toutes ses formes, que ce soient les &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;misrahim&lt;/i&gt;, les Palestiniens ou les peuples arabo-musulmans voisins. »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-1&quot; name=&quot;nb1-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Voir la bande-annonce et les extraits sur &lt;a href=&quot;http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=127320.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Allociné&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-2&quot; name=&quot;nb1-2&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;2&lt;/a&gt;) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Forget Bagdad&lt;/i&gt; peut être commandé en ligne sur le site &lt;a href=&quot;http://www.artfilm.ch/forgetbaghdad.php?&amp;amp;id=forgetbaghdad&amp;amp;suche=dvds&amp;amp;lang=f&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Artfilm.ch&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh1-3&quot; name=&quot;nb1-3&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;3&lt;/a&gt;) Un cliché démenti, notamment, par le livre de photographies publié à l'initiative d'Elias Sanbar, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Palestiniens. Images d'une terre et de son peuple de 1839 à nos jours&lt;/i&gt;, Hazan, Paris, 2004.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Voir aussi&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;* Le &lt;a href=&quot;http://members.aol.com/ehshohat/home/index.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;site personnel d'Ella Shohat&lt;/a&gt;, et l'un de ses articles publié en français par &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mouvements&lt;/i&gt; (septembre-octobre 2007), « &lt;a href=&quot;http://www.mouvements.info/spip.php?article172&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Notes sur le &quot;post-colonial&quot;&lt;/a&gt; ». &lt;br /&gt;* &lt;a href=&quot;http://www.maqamworld.com/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Arabic Maqam World&lt;/a&gt;, un site d'introduction à la musique arabe (en anglais).
&lt;br /&gt;* L'article de Joëlle Marelli « &lt;a href=&quot;http://www.vacarme.eu.org/article622.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Les juifs-arabes et la question de Palestine&lt;/a&gt; », &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vacarme&lt;/i&gt;, été 2005.
&lt;br /&gt;* « &lt;a href=&quot;http://www.monde-diplomatique.fr/2005/12/BRAIBANT/13018&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Traces effacées dans le désert&lt;/a&gt; », compte rendu par Sylvie Braibant du film de Claude Grunspan &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Suite égyptienne&lt;/i&gt;, consacré au parcours du père de la réalisatrice, juif d'Alexandrie et militant communiste (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, décembre 2005).&lt;/div&gt;
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	</item>



	<item>
		<title>L'emploi du temps</title>
		<link>http://peripheries.net/article309.html</link>
		<dc:date>2007-03-18T13:08:59Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Travail / Chômage</dc:subject>

		<description>Quand des écrivains se plaignent de leur sort matériel, ils suscitent toujours une vive agressivité. Ce ressentiment doit plus à des images d'Epinal qu'à la réalité : comme le rappelle le sociologue Bernard Lahire dans La Condition littéraire, en dehors de l'infime minorité qui vit de ses &#339;uvres, les auteurs n'ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second métier, de leur gagne-pain, qui peut être très divers. Et si beaucoup sont précarisés, c'est au même titre et pour les mêmes raisons que (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton309.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;220&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Quand des écrivains se plaignent de leur sort matériel, ils suscitent toujours une vive agressivité. Ce ressentiment doit plus à des images d'Epinal qu'à la réalité : comme le rappelle le sociologue &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bernard Lahire&lt;/strong&gt; dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, en dehors de l'infime minorité qui vit de ses &#339;uvres, les auteurs n'ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second métier, de leur gagne-pain, qui peut être très divers. Et si beaucoup sont précarisés, c'est au même titre et pour les mêmes raisons que l'ensemble de la population. En revanche, ils suscitent une jalousie justifiée dans la mesure où ils ont la chance d'avoir identifié leur vocation, et d'avoir dans leur vie une activité gratuite, qu'ils exercent pour elle-même. Ils donnent ainsi une visibilité à un besoin qui existe chez tout le monde, mais qui ne trouve pas toujours à s'exprimer. L'écriture a aussi ceci de particulier qu'on y est irremplaçable : personne d'autre ne pourrait produire le même texte. Or, en lisant, dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, les témoignages d'Américains recueillis dans les années soixante-dix par le journaliste &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Studs Terkel&lt;/strong&gt;, on s'aperçoit que c'est cela qui départage les travailleurs heureux et malheureux : la possibilité ou non de se mettre soi-même dans ce qu'on fait. Une aspiration humaine essentielle, mais compromise, dans tous les secteurs d'activité, par l'automatisation et la standardisation.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Quand des écrivains se plaignent de leur sort matériel, ils suscitent toujours une vive agressivité. Ce ressentiment doit plus à des images d'Epinal qu'à la réalité : comme le rappelle le sociologue &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Bernard Lahire&lt;/strong&gt; dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, en dehors de l'infime minorité qui vit de ses &#339;uvres, les auteurs n'ont pas de statut social en tant que tels. Ils ont le statut de leur second métier, de leur gagne-pain, qui peut être très divers. Et si beaucoup sont précarisés, c'est au même titre et pour les mêmes raisons que l'ensemble de la population. En revanche, ils suscitent une jalousie justifiée dans la mesure où ils ont la chance d'avoir identifié leur vocation, et d'avoir dans leur vie une activité gratuite, qu'ils exercent pour elle-même. Ils donnent ainsi une visibilité à un besoin qui existe chez tout le monde, mais qui ne trouve pas toujours à s'exprimer. L'écriture a aussi ceci de particulier qu'on y est irremplaçable : personne d'autre ne pourrait produire le même texte. Or, en lisant, dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, les témoignages d'Américains recueillis dans les années soixante-dix par le journaliste &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Studs Terkel&lt;/strong&gt;, on s'aperçoit que c'est cela qui départage les travailleurs heureux et malheureux : la possibilité ou non de se mettre soi-même dans ce qu'on fait. Une aspiration humaine essentielle, mais compromise, dans tous les secteurs d'activité, par l'automatisation et la standardisation.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/condition.jpg' width='160' height='253' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_667 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« Il me reste une grande terreur parce que je vois que tout en moi est prêt pour un travail poétique, que ce travail serait pour moi une solution divine, une entrée réelle dans la vie, alors qu'au bureau je dois, au nom d'une lamentable paperasserie, arracher un morceau de sa chair au corps capable d'un tel bonheur », écrivait en 1911, dans son journal, un Franz Kafka désespéré par les entraves mises à sa vocation littéraire par la nécessité de gagner sa vie. Le sociologue Bernard Lahire le cite dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire - La double vie des écrivains&lt;/i&gt;, au chapitre « Témoignages littéraires sur la double vie ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce livre fait un sort au préjugé, souvent entretenu par le milieu littéraire lui-même, selon lequel les écrivains seraient des créatures vivant en lévitation permanente dans le ciel des idées, sur une sorte d'Olympe inaccessible au commun des mortels. De tout temps, ceux qui ont vécu de leur production littéraire ont été une infime minorité, même si la notoriété de certains d'entre eux - comme Flaubert, archétype de l'écrivain-rentier - a pu donner l'illusion du contraire. D'autres, bien sûr, tirent leur subsistance d'activités très voisines, sources en même temps d'une certaine notoriété, comme l'édition, la critique et/ou le journalisme. Mais les plus nombreux, on l'oublie trop souvent, se baladent dans tous les autres secteurs de la société. « Ce n'est que par un extraordinaire &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;abus de langage&lt;/i&gt; que l'on qualifie ces hommes et ces femmes d'&quot;écrivains&quot; de la même manière que l'on parle de &quot;médecins&quot;, d'&quot;enseignants&quot;, d'&quot;ouvriers&quot; ou de &quot;patrons&quot; », signale Bernard Lahire. Il n'y a pas, en effet, de « position sociale de l'écrivain » : la position sociale des écrivains est celle de leur second métier. En fonction du prestige dont ils jouissent auprès du public et de la critique, et/ou de la publicité qu'ils lui font, leurs voisins, leurs collègues, ceux qu'ils côtoient dans leur vie de tous les jours, sont plus ou moins au courant de leur activité littéraire. Leurs publications ne font que donner une traduction concrète à une dimension de leur personnalité qui ne trouve pas à s'exprimer dans leur quotidien, et que leur entourage, parfois, est à mille lieues de soupçonner. L'écrivain allemand Gottfried Benn (1886-1956), par exemple, était médecin. Un confrère lui dit un jour : « Je lis votre nom assez souvent dans les journaux ; s'agit-il bien vraiment de vous ? J'aurais pensé tout à fait impossible qu'on parlât avec vous d'autre chose que de statistique du cancer ou de déchirures du péritoine. » De son expérience de « double vie », Benn tire cet enseignement : « L'unité de la personnalité est chose douteuse. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Chacun est une foule&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'écrivain, dit Bernard Lahire, constitue « un beau cas d'appartenance multiple ». Il rend particulièrement évidente une vérité universelle : chacun est une foule. Il abrite des personnages différents, qui cohabitent en lui de façon harmonieuse ou chaotique et se révèlent en fonction des lieux, des moments et des personnes avec qui il se trouve. Et si, quand on est témoin de cette pluralité ou de cette complexité chez les autres, on est, comme le confrère de Gottfried Benn, surpris et incrédule, voire choqué, c'est peut-être parce que notre mode d'organisation sociale pousse les individus à s'amputer de toutes leurs dimensions, pour en privilégier une seule, celle qui correspond à leur activité rémunérée - une tendance qu'a encore amplifiée l'avènement du management et de la « motivation ». Lahire rappelle que, pour Marx, la société communiste idéale devait permettre à chacun d'exercer tour à tour différentes activités, sans jamais se laisser pétrifier dans un rôle unique - « de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de pratiquer l'élevage le soir, de faire de la critique après le repas, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est un rêve de cet ordre qu'exprime Mike Lefevre : employé dans une aciérie, il fait partie des Américains que le journaliste de radio Studs Terkel, au début des années soixante-dix, a interrogés sur leur travail - des témoignages publiés par l'éditeur franco-américain André Schiffrin et récemment traduits en français sous le titre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working - Histoires orales du travail aux Etats-Unis&lt;/i&gt;. Son rêve, dit Mike Lefevre, serait d'ouvrir un bar-librairie où toutes sortes de gens se retrouveraient, « où un ouvrier aurait pas honte de [lire le poète] Walt Whitman et où un professeur aurait pas honte d'avoir peint sa bicoque pendant son dimanche ». Une autre interviewée de Terkel, Beryl Simpson, hôtesse de l'air, évoque, elle, la pression qu'elle subit pour renoncer à toutes les dimensions d'elle-même qui n'entrent pas en jeu dans son travail : « Je me rappelle, quand j'ai commencé à travailler pour les compagnies aériennes, on m'a dit : &quot;Vous allez dormir, manger et boire de la compagnie aérienne. Il n'y aura pas de temps dans votre vie pour les ballets, le théâtre, la musique, rien.&quot; Mon premier surveillant m'a dit ça. Je parlais d'aller voir un ballet avec un autre employé, il nous a entendus et il nous a dit que nous devrions parler de notre travail. Quand des gens de compagnies aériennes se rencontrent, ils parlent d'avions. Pas d'autre chose. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le sentiment de
&lt;br /&gt;« ne jamais être assez disponible,
&lt;br /&gt;assez libre, assez tranquille,
&lt;br /&gt;de ne jamais avoir assez de temps »
&lt;br /&gt;pour écrire&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'écrivain peut donc être vu comme une victime banale de la spécialisation capitaliste, et de la place envahissante prise par leur gagne-pain dans la vie de tous les hommes, avec les frustrations que cela implique. « Si j'avais une semaine de vingt heures, je connaîtrais mieux mes gosses et ma femme », dit Mike Lefevre. Il est obligé d'arbitrer entre différentes aspirations, entre différents aspects de lui-même, à défaut de pouvoir les réaliser tous : « Si j'ai à choisir entre un pique-nique avec ma femme et mes gosses ou un campus d'université, ça sera le pique-nique. Mais avec la semaine de vingt heures, je pourrais faire les deux. » Si l'écrivain souffre plus que les autres de cette nécessité d'arbitrer, c'est peut-être à cause de la nature très particulière de son loisir de prédilection : la fiction, en tant qu'univers parallèle, concurrent de l'univers réel, est une activité d'une chronophagie sans limite, tout en bénéficiant d'une faible légitimité sociale. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;, certains racontent avec humour comment les plages de temps qu'ils se réservent pour écrire, et qu'ils attendent avec impatience, finissent par leur filer entre les doigts sans avoir été mises à profit, grignotées par des imprévus de toutes sortes, sollicitations des enfants, visites des amis, obligations diverses. Une jeune romancière motive sa demande de bourse par le fait que « rien n'est mieux qu'une immersion profonde dans ses écrits, si l'on veut laisser cours à ses élans d'inspiration et d'imagination ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'auteure Florence Piette (c'est un pseudonyme) parle de son sentiment de « ne jamais être assez disponible, assez libre, assez tranquille, de ne jamais avoir assez de temps ». D'où la nécessité, parfois, de tailler dans le vif, et de supprimer carrément ce à quoi d'autres considéreraient comme impensable de renoncer : soit la vie de famille (pas d'enfants), soit le gagne-pain. Une auteure, anonyme, qui exerce la profession d'institutrice, a ainsi fait le choix de passer à mi-temps, et de vivre avec très peu d'argent : « Je sentais que l'écriture prenait de plus en plus de place, qu'elle poussait le reste, les week-ends, les amis. J'en étais arrivée au point où je n'appréciais plus d'être dehors, en promenade, au bord de la mer. Je voulais rentrer. Retourner à la table d'écriture et travailler. Un jour, je me suis aperçue que l'écriture avait pris le pas sur la vraie vie. Il y a eu danger. J'ai donc décidé de me libérer du temps et tant pis pour le confort. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les écrivains et l'intendance :
&lt;br /&gt;« Ma femme s'occupe de tout »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On voit aussi apparaître, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;, la dimension sexuée de la question : Cécile Artière (pseudonyme) explique que son temps d'écriture est en partie bouffé par ce qu'elle appelle « la vie des femmes », les tâches domestiques, les courses, les vêtements à porter au pressing... Pour une écrivaine, la fameuse « double journée des femmes » se transforme en triple journée. Yves Bichet, écrivain et maçon, évoque même en riant le cas d'une romancière qui, pour écrire à l'abri des sollicitations familiales, se réfugie à l'hôtel d'autoroute, entre Montpellier et Béziers : « Elle téléphonait de temps en temps en disant : &quot;Vous n'avez pas à savoir.&quot; » Lui-même commente : « Ce qu'il y a souvent, dans les couples, c'est le mec écrivain et puis la petite femme qui lui sert tout. C'est très souvent comme ça. » Une tendance confirmée par le témoignage de l'écrivain Driss Chraïbi, monument de goujaterie : « Je ne m'occupe pas de factures. Je n'ai pas de chéquier, pas de carte bancaire. Je n'ai rien ! Ma femme s'occupe de tout. Elle gère. Et d'autant plus qu'elle est écossaise. Alors vous voyez ! Moi, ça m'enchante ! (...) C'est elle qui fait les courses et les trucs dans ce genre. Non pas que je me compare à de Gaulle, mais je suis tout à fait d'accord avec lui quand il parlait un peu avec hauteur, avec dédain, de l'intendance. Je n'aime pas l'intendance, c'est tout. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article254.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;L'homme spirituel, la femme terrienne&lt;/a&gt;, lui qui se consacre à sa vocation, elle cantonnée au rôle de muse et/ou d'intendante, le premier rendant des hommages d'autant plus douteux qu'ils sont appuyés à la personnalité de la seconde, à son intelligence, à sa sensualité et/ou à son sens pratique : le schéma peut sembler innocent la première fois qu'on le rencontre, mais, à force, il devient rédhibitoire. Et empêche, par exemple, de trouver le moindre charme au récent best-seller de l'Indien Tarun J. Tejpal, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Loin de Chandigarh&lt;/i&gt;, encensé par la critique, dans lequel la compagne du héros se voue à son épanouissement littéraire et érotique, cherchant des petits boulots pour faire bouillir la marmite pendant que monsieur, resté à la maison, fait crépiter sa machine à écrire. On se prend à rêver de couples qui créeraient chacun de son côté, en se partageant les tâches domestiques et en se retrouvant pour des étreintes torrides dont leurs &#339;uvres porteraient l'empreinte. Bernard Lahire remarque que, pour se mettre à écrire et avoir envie d'être publié, il faut « se sentir implicitement autorisé à le faire » ; cela explique pourquoi, même si le jeu littéraire est assez ouvert, les écrivains appartiennent souvent aux classes supérieures : « L'écriture longue et la publication restent associées dans nos sociétés à une certaine importance sociale. » Une importance que confère le milieu d'origine... Mais aussi, sans doute, le sexe.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le second métier de l'écrivain,
&lt;br /&gt;bienvenu pour
&lt;br /&gt;« se situer dans le monde »
&lt;br /&gt;et « ne pas être soi-même
&lt;br /&gt;uniquement une fabrique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le rapport des écrivains à la contrainte du « second métier » est très divers. Certains en souffrent, alors que, pour d'autres, il fait office de garde-fou. Sans lui, il leur semble que l'univers parallèle de la fiction pourrait les engloutir. « J'ai frôlé des moments où je pense que j'aurais pu basculer, pas dans la démence mais bon dans une certaine marginalité. Donc ce qui me ferait hésiter à lâcher l'école, c'est ça. Je me dis : &quot;Après, tu es toute seule.&quot; Donc il faut faire attention », dit Claudie Gallay. Alors que, dans leur travail, les écrivains manipulent les protagonistes qu'ils ont créés, leur activité rémunérée les oblige à redevenir eux-mêmes des protagonistes, à retrouver leurs contours, les limites de leur enveloppe physique. La poétesse Caroline Sagot-Duvauroux (s&#339;ur de &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article175.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean-Louis&lt;/a&gt;) apprécie pour cela ses emplois alimentaires : « Ça m'évade un peu. Je le ressens comme quelque chose qui m'empêche d'être dévorée par le monstre que j'ai choisi de servir, même si ma grande joie, elle est là-dedans en même temps. Le reste, c'est parce qu'il faut gagner des sous, mais en même temps, il se trouve que ça doit me détendre quand même un peu par le simple fait que ça me situe dans le monde, que je ne suis pas moi-même uniquement une fabrique. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Laura Desprein, auteure et comédienne, alterne deux activités qui sont l'une tournée vers l'intérieur, l'autre vers l'extérieur. Arnaud Basch (pseudonyme) estime que la contrainte extérieure est même nécessaire à l'écriture : « Ça doit être bien de pouvoir ne faire qu'écrire. Mais non, peut-être qu'il y a aussi dans cette espèce de tension et dans tout ce que je puise ailleurs, justement cette envie-là de me retrouver dans cette solitude indispensable pour moi, pour écrire, par contraste. Il y a une capacité effective de mobiliser quelque chose qui est de l'ordre de soi-même parce que la veille on était dans la mêlée. » En outre, le second métier peut constituer pour les écrivains une source d'inspiration, même à leur corps défendant : Kafka a beau pester contre son emploi de gratte-papier, on a du mal, aujourd'hui, à imaginer ce qu'aurait été son &#339;uvre sans sa description de la bureaucratie, et par quel autre adjectif on aurait dû remplacer « kafkaïen »...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Se méfier des morales doloristes&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;D'autres, au contraire, se passeraient sans complexe du second métier, qui ne représente à leurs yeux rien d'autre qu'un obstacle. Après avoir longtemps cru nécessaire de garder le contact avec le monde social, de « voir le vrai peuple » et « être avec des vrais gens », Annie Zadek dit en être revenue : « Je ne le crois pas ou je ne le crois plus ou j'ai fait le tour de ça ou ça me suffit. » Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;, on trouve un torpillage du même ordre dans la bouche de Terry Pickens, quatorze ans, qui exerce la fonction, si importante dans la mystique américaine du travail, de livreur de journaux : « Je ne vois pas pourquoi ça va vous rendre meilleur de vendre des journaux et d'apprendre que les gens sont plutôt vachards, ou qu'ils ont pas assez de sous pour acheter un journal. Ça va vous rendre plutôt plus mauvais, parce que vous allez pas les avoir à la bonne, les gens qui vous paient pas. Et vous allez pas les avoir à la bonne, ceux qui ont l'air de vous faire une grande faveur parce qu'ils vous paient. Ouais, ça vous forme le caractère si on veut, mais pas en mieux. (...) Je vois pas où les gens vont chercher tous leurs boniments sur le môme qui va devenir Président, et que vendre des journaux, c'est ce qui l'a fait devenir Président. Que ça lui a appris à se débrouiller avec son argent, et toutes ces conneries-là. Vous savez ce que ça m'a fait ? Ça m'a appris à avoir les gens de ma tournée dans le nez. Et les chiens. » Il faut peut-être se méfier, en effet, de cette morale doloriste selon laquelle il serait bon pour nous &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article217.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;d'en baver et de nous mortifier&lt;/a&gt;. Comme le fait remarquer Bernard Lahire, il y aurait « mille autres manières » que le second métier de rompre l'isolement des écrivains. De même, si une certaine dose de contrainte peut leur être bénéfique, comme à tout être humain, pour leur donner un « cadre », il reste à voir de quelle dose ils ont besoin au juste. Et enfin, il n'est peut-être pas indispensable que, pour être formatrice, cette contrainte soit désagréable.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lahire, et certains des auteurs qui témoignent dans son livre, font valoir que les écrivains, contrairement aux chercheurs ou aux intermittents du spectacle, ne bénéficient d'aucun statut. Seul le jeu de l'oie des prix littéraires, des bourses, des résidences, leur permet parfois de se dégager davantage de temps pour écrire que dans les interstices de leur « second métier » - qui est souvent le premier par le nombre d'heures qu'ils lui consacrent, même si ce n'est pas le plus important à leurs yeux. Le marché de l'édition n'existerait pas sans eux, plaident-ils, mais, parmi les acteurs de la chaîne du livre, ils sont les derniers servis. La question est délicate à trancher : les chercheurs augmentent le savoir de la société sur un objet d'étude donné ; serait-il justifié, ou même possible, de faire également bénéficier d'un « statut » ceux qui se consacrent à l'exploration de l'imaginaire ? En outre, l'écrivain, contrairement au comédien, par exemple, exerce sa créativité et produit de l'art avec une logistique réduite au minimum : dans la solitude, dans l'intimité, en volant quelques heures à ses autres occupations dès que l'occasion se présente.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Maupassant à Flaubert :
&lt;br /&gt;« Je ne trouve pas ma ligne,
&lt;br /&gt;et j'ai envie de pleurer sur mon papier »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sa démarche se caractérise par une liberté totale, qui, une fois qu'il y a goûté, lui donne une détermination phénoménale : quelles que soient les contraintes avec lesquelles il doit jongler, il trouve le moyen de répondre à ce qui constitue pour lui une nécessité intérieure. Comme Kafka, Guy de Maupassant, qui était commis dans les ministères, se plaignait amèrement du temps précieux que lui faisait perdre son gagne-pain ; il écrivait à Flaubert : « Mon ministère me détruit peu à peu. Après mes sept heures de travaux administratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m'accablent l'esprit. (...) Je ne trouve pas ma ligne, et j'ai envie de pleurer sur mon papier. » Et pourtant, comme celle de Kafka, son &#339;uvre est là. D'une manière ou d'une autre, ils ont trouvé le moyen de la faire exister. « J'écris l'hiver, et la nuit », dit aujourd'hui André Bucher, écrivain-agriculteur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quoi qu'il en soit, la revendication d'un statut pour les écrivains déclenche une agressivité très intéressante. La parution de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;, en septembre 2006, a bénéficié d'une large couverture médiatique : la vie d'écrivain fascine. Mais de nombreuses voix, y compris celles de certains auteurs, se sont élevées pour s'insurger contre l'idée qu'ils devraient bénéficier d'un traitement particulier, celui-ci étant perçu comme un privilège indu, un passe-droit. On y décèle la confirmation que ces gens-là sont des enfants gâtés, égocentriques, inconscients et imbus d'eux-mêmes, qu'ils se considèrent comme au-dessus du vulgaire et estiment qu'ils devraient être dispensés de subir le lot commun. Pourtant, si on laisse ici de côté la question du rôle que doit ou ne doit pas jouer l'Etat dans l'épanouissement de la vie culturelle, on est frappé par une chose : si des écrivains sont aujourd'hui dans une panade terrifiante, c'est exactement au même titre qu'une grande partie de la population.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les écrivains ne réclament pas
&lt;br /&gt;le droit d'aller chercher l'inspiration
&lt;br /&gt;aux frais du contribuable
&lt;br /&gt;entre deux cocktails
&lt;br /&gt;dans un mas du Luberon,
&lt;br /&gt;mais celui de survivre&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La lecture des demandes d'aides adressées à la Société des gens de lettres, analysées dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;, est insoutenable. Elle rend assez obscène, pour le coup, le procès d'intention qu'on vient de mentionner, et qui traduit, outre un anti-intellectualisme puant, la persistance d'images d'Epinal assez peu en rapport avec la réalité de la condition d'écrivain. Comme un grand nombre de leurs contemporains, ceux qui formulent ces demandes d'aide ont connu un accident de la vie, séparation, problème de santé, licenciement ; ils ont perdu leur second métier ou les petits boulots qui les avaient longtemps fait vivre. Ils ne réclament pas le droit d'aller chercher l'inspiration aux frais du contribuable entre deux cocktails dans un mas du Luberon, mais celui de survivre. S'ils le font en tant qu'écrivains, ce n'est pas parce qu'ils estiment être d'une essence supérieure ou avoir plus de droits que les autres, mais tout simplement parce que c'est leur domaine, ou un de leurs domaines d'activité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et quand bien même certains d'entre eux avaient fait le pari de vivre - chichement - de leur écriture, jusqu'au jour où cela n'a plus marché, est-ce vraiment si condamnable ? Au moins, leur production littéraire les rendait heureux, eux et leur cercle de lecteurs ; au pire, elle était inoffensive, alors que bien des emplois sont nuisibles à la société et rendent malheureux ceux qui les occupent, sans que ça soulève de contestation particulière. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;, la jeune Enid Du Bois se souvient de sa cuisante expérience comme démarcheuse par téléphone pour vendre des abonnements à un journal ; on lui avait attribué un ghetto de Chicago : « Une femme que j'avais appelée de bonne heure le matin sortait juste de l'hôpital. Elle avait été obligée de se lever pour me répondre. Ils me racontaient leurs malheurs. Certains ne savaient pas lire, je vous jure. Alors qu'est-ce qu'ils auraient fait d'un journal. Vous savez ce que je leur disais : &quot;Vous pourrez toujours regarder les bandes dessinées...&quot; &quot;Si vous avez des enfants, il faut bien qu'ils apprennent à lire le journal.&quot; J'ai honte quand j'y pense. » Elle craque le jour où elle tombe sur un aveugle qui se dit désolé de ne pas pouvoir l'aider en prenant un abonnement. Elle raccroche et court s'enfermer aux toilettes : « J'en étais malade. J'ai beaucoup prié, là, dans les toilettes. Je disais : &quot;Mon Dieu, il doit y avoir quelque chose de mieux pour moi. Je n'ai jamais fait de mal à personne, Seigneur.&quot; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'idée qu'on ne doit être payé
&lt;br /&gt;que pour ce qui nous fait souffrir
&lt;br /&gt;ou exige de nous un renoncement,
&lt;br /&gt;un sacrifice&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans l'agressivité que suscitent les écrivains quand ils réclament de vivre un peu mieux de leur plume, il semble y avoir l'idée que quelque chose qui apporte du plaisir ne doit pas être payé ; qu'on ne doit être payé que pour ce qui nous fait souffrir ou exige de nous un renoncement, un sacrifice. Certes, c'est le lot de la plupart des gens. Mais si ceux qui ont cette chance en étaient privés, ça n'améliorerait en rien le sort des autres. Personne n'a rien à gagner à conforter cette logique mortifère ; au contraire. Cette odeur tenace de mort prématurée que dégage le travail moderne revient souvent dans les témoignages de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt; : « Un boulot, c'est un boulot, pas une condamnation à mort », s'insurge par exemple Phil Stallings, soudeur chez Ford. C'est au point qu'Elmer Ruiz, le fossoyeur, qui habite avec sa famille sur son lieu de travail et pense qu'il y sera enterré, apparaît comme une allégorie saisissante de bien d'autres témoins du livre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comme tout le monde, les écrivains, puisqu'ils ont presque tous un autre métier, sont ballottés entre la précarité et la peur du chômage, qui menacent de les priver de subsistance, et la tyrannie du travail, qui les empêche de consacrer une part suffisante de leur temps à l'activité qui leur importe le plus. On peut donc penser que l'approche la plus pertinente pour résoudre les difficultés que rencontrent les artistes n'est pas de réclamer pour eux un statut particulier, mais de faire le lien entre leur sort et celui de l'ensemble de la population. C'est ce qu'ont bien compris les intermittents du spectacle quand ils revendiquent non seulement le maintien de leur statut, mais son extension à tous les travailleurs victimes, comme eux, de la discontinuité de l'emploi : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous. » Par ailleurs, l'écriture peut être considérée comme un parfait exemple de ces activités à la croisée de l'intime et du public qui connaissent, avec Internet, une expansion inédite, ce qui brouille un peu plus la frontière entre professionnalisme et amateurisme.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le travail contre le « travail »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/working.jpg' width='160' height='251' style='float: right; border-width: 0px; width:160px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_668 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Au lieu de rabrouer les écrivains quand ils se plaignent de leur sort, on ferait mieux de les prendre comme cobayes pour repenser la condition de tous les travailleurs. Car l'écriture, plus largement, s'inscrit dans un mouvement de prise de distance avec la sphère salariale : constatant que le meilleur d'eux-mêmes ne peut s'y exprimer, que l'utilité sociale divorce de l'utilité économique, beaucoup de salariés consacrent leurs loisirs à une production, artistique ou non, qui leur semble avoir du sens. Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;, Nora Watson, rédactrice de vingt-huit ans, à la recherche d'un autre poste, se présente à des entretiens d'embauche en disant : « Certainement je peux vous apporter des échantillons de mon travail, mais ceux dont je suis fière, c'est ceux que l'institution n'a jamais publiés. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Harold Patrick, qui conduit un chariot-élévateur pendant la semaine, passe son week-end à cultiver des légumes sur un bout de terrain dans le New Jersey : « A l'automne, vous faites des conserves de tomates, des haricots verts, vous faites de la gelée de raisin, de la gelée de cassis. Maintenant, j'ai creusé un étang, j'y ai mis du poisson et il vient des oiseaux sauvages, des canards, des oies, des cygnes, des faisans, tout ça. On voit quelquefois des cerfs, ils viennent boire... Ouais, je travaille comme un enragé là-bas ! Plus que sur mon élévateur. Bien sûr, vous êtes fier de tout ça. » Le travail contre le « travail », en somme. Walter Lundquist, dessinateur commercial, revenu du rêve américain, « ce beau rêve horrible, frelaté, que nous avons tous plus ou moins », dégoûté de mettre son talent au service de la publicité, se consacre à des projets qui le satisfont, quitte à plancher sur les commandes lucratives le soir : « Ma famille regarde la télé et moi je m'assieds à côté d'eux et je travaille toute la soirée au boulot payant pour gagner ma croûte et pouvoir passer le reste de la journée à faire ce que je trouve important. Je fais des journées de seize heures. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Dans l'inconscient collectif
&lt;br /&gt;l'auteur est riche de quelque chose
&lt;br /&gt;qui fait qu'il n'a pas besoin d'être payé »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans son introduction, Studs Terkel écrit : « Peut-être est-il temps de redéfinir l'éthique du travail et de retirer l'usage de cette idée aux hommes ordinaires qui l'invoquent. Dans un monde de cybernétique, de technologie galopante, ce sont de plus en plus les choses qui font les choses. Il semblerait que le moment soit venu pour notre espèce de passer à d'autres activités. Des activités humaines. Freud l'exprime d'une certaine façon, Ralph Helstein d'une autre. Il est président du syndicat des emballeurs. &quot;Apprendre, c'est du travail. Elever les enfants, c'est du travail. L'action sociale, c'est du travail. Une fois que vous avez accepté l'idée que le travail, c'est quelque chose qui a un sens, et pas seulement le moyen de gagner de l'argent, vous n'avez plus besoin de vous inquiéter du chômage. Plus d'excuse pour les bêtes de somme. La société n'en a pas besoin. Nous sommes capables de nourrir, de loger et d'habiller tout le monde, sans problème. La difficulté, ça va être de trouver assez de façons d'occuper l'homme pour qu'il reste en contact avec la réalité.&quot; De toute évidence, nos imaginations n'ont pas encore été mises à l'épreuve. » Trente-cinq ans après que ces lignes ont été écrites, c'est malheureusement toujours vrai.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« Dans l'inconscient collectif l'auteur est riche de quelque chose qui fait qu'il n'a pas besoin d'être payé », dit un auteur cité dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire&lt;/i&gt;. On croit savoir ce que c'est : tous les interviewés de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt; sont « à la recherche d'une vocation » (c'est le titre d'une des parties du livre) ; ils ont une idée plus ou moins précise de ce que serait la leur, mais bien peu sont ceux qui peuvent la mettre en pratique. Elle reste virtuelle : « L'or que l'on pourrait trouver dans leurs vies ignorées est aussitôt transmuté dans le vil métal de l'être banal », déplore, au sujet de la plupart des gens, le sociologue anglais Richard Hoggart, cité par Studs Terkel. Or, l'écrivain, lui, a la chance inestimable d'avoir trouvé sa vocation et de la réaliser, malgré les obstacles pratiques qu'il affronte. Nathacha Appanah-Mouriquand est très consciente de ce privilège : « Je sais que j'ai trouvé quelque chose pour lequel je suis faite. (...) Je me dis que j'ai de la chance d'avoir trouvé ça, même si c'était dur à poser. » Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;, Bud Freeman, saxophoniste, a eu la même chance ; il joue de son instrument depuis quarante-sept ans, et ça n'a fait que devenir plus précieux pour lui : « C'est la chose que j'ai besoin de faire. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une activité qui porte
&lt;br /&gt;sa récompense en elle-même&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le grand luxe de l'écrivain, même dans le dénuement matériel, c'est d'exercer une activité qui porte sa récompense en elle-même, et pas dans le bénéfice secondaire - par exemple matériel - qu'elle permet. Il échappe à cette malédiction qui est le lot commun : « Les gens ne travaillent pas pour travailler, ils travaillent pour une voiture, une maison, des vacances », déplore dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt; Kay Stepkin (qui y échappe elle aussi puisqu'elle a ouvert une boulangerie coopérative). Les buts poursuivis par les autres semblent alors dérisoires : « Je n'ai jamais pensé au problème de gagner de l'argent. J'ai même quasi crevé de faim. Mais tout de même, je n'arrivais pas à penser à ça, gagner de l'argent », constate Caroline Sagot-Duvauroux. Même la publication de ses textes est secondaire : « On écrit, on écrit et on verra bien », dit Alain Piolot. Catherine Simon auteure de polars, confirme : « Quand on écrit un roman policier - quand il est publié c'est autre chose - mais quand on l'écrit, on est dans la sphère de l'intime, de l'invisible et du ludique. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article29.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;création&lt;/a&gt; littéraire représente, selon l'auteure américaine Annie Dillard, « la vie à son plus haut degré de liberté » : Florence Piette a toujours aimé « l'idée de réorganiser les données qu'on a dans la vie, de les enregistrer et de les transformer ». Enzo Cormann, lui aussi, s'émerveille de cette « liberté extraordinaire de pouvoir ficeler des agencements singuliers », de « déployer de la vie de façon imaginaire et par conséquent d'élargir l'éventail de l'expérience ». Il se met au travail « avec de l'appétit » : « C'est-à-dire que m'installer à 8h et demie le matin avec une tasse de café, c'est un vrai plaisir. » L'écrivain est un être que le désir, devançant ou déjouant sa volonté consciente, n'a pas quitté, ne quitte jamais : « La nécessité d'écrire revient par bouffées », dit Olivier Saison. Tous évoquent une notion d'ancrage, d'adéquation, de plénitude. Claudie Gallay : « Quand je suis seule, je suis dans un état d'esprit absolument parfait. » A l'école, Caroline Sagot-Duvauroux adorait les exercices de français : « C'est comme si j'étais dans l'eau et que j'étais un poisson. » Pour Maryvonne Rippert, qui avait mis ses aspirations littéraires sous le boisseau pendant trente ans, se remettre à écrire a été comme « enfiler des pantoufles psychologiques ». Cécile Artière affirme : « Mon identité psychique est dans l'écriture. » Le texte révèle en effet une vérité qui ne pourrait pas trouver à s'exprimer ailleurs ; ainsi, raconte Bernard Lahire, André Gide avait d'abord refusé de publier Marcel Proust à la NRF, avant de faire son mea culpa auprès de lui : « Pour moi vous étiez resté celui qui fréquente chez Mmes X et Z - celui qui écrit dans le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Figaro&lt;/i&gt;. (...) Un snob, un mondain amateur. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qu'il y a de beau dans l'écriture,
&lt;br /&gt;c'est qu'on s'y sent « insubstituable »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est peut-être cette autonomie, cette assurance dans leur vocation, qu'on envie aux écrivains, et qui expliquent le mélange de respect et d'agressivité qu'ils suscitent. Laura Desprein fait remarquer : « Les gens sont fascinés par l'idée qu'on puisse être seul, dans notre société où on nie tellement la solitude que ça les renvoie à leur propre désir de solitude, de vieil ermite, de l'île déserte. Et puis le fait d'écrire de bout en bout quelque chose, ça veut dire qu'il y a une certaine obstination, une certaine volonté et ça aussi ça fascine les gens, cette volonté, tout seul, sans que personne ait rien demandé de faire. » La jalousie, c'est d'ailleurs ce qui peut être à l'origine de certaines vocations d'écrivains : « On lit quelque chose et puis on imagine l'auteur en train de l'écrire, et le plaisir qu'il a eu. Alors on est jaloux », dit Pierre Charras.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Marc Lambron, lui, dit que ce qu'il y a de beau dans l'écriture, c'est qu'on s'y sent « insubstituable » : « Le propre d'un texte littéraire, c'est précisément que, si l'auteur ne l'écrit pas, personne ne peut l'écrire à sa place en gros. Ecrire, c'est un marqueur identitaire très fort. » Il met là le doigt sur l'essentiel. L'obsession anxieuse de se sentir utile, d'« apporter une contribution », est un leitmotiv chez tous ceux qui témoignent dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt;. Et, quand on creuse un peu ce désir, on s'aperçoit qu'il traduit un besoin très profond de se rendre utile &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;en tant qu'on est soi-même&lt;/i&gt;, et pas un autre ; en tant qu'on est, effectivement, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;insubstituable&lt;/i&gt;. Or, ce qui met en échec ce besoin, et rend les gens malheureux au travail, c'est l'automatisation, la standardisation, qui gagnent tous les secteurs d'activité, et la conscience douloureuse d'être interchangeables. « Je suis un robot », « un singe pourrait faire ce que je fais », « vous devenez un cinglé d'automate » : cette plainte amère, remarque Studs Terkel, revient sans cesse dans les témoignages. Les êtres humains se sentent contaminés par les machines : Sharon Atkins, réceptionniste dans une grosse entreprise commerciale, constate que ses conversations avec ses proches sont devenues « courtes, hachées » ; elle rêve de s'exiler au « pays sans téléphone ». Steve Dubi, inspecteur chez US Steel depuis quarante ans, n'existe dans son métier que sous la forme d'un numéro : « Il y a des tas de gens qui connaissent pas votre nom. Moi, je suis quarante-quatre mille soixante-cinq. Sur votre feuille de paie, il y a pas votre nom, juste votre numéro. Au bureau central, ils savent pas qui c'est quarante-quatre mille soixante-cinq. Ils savent pas si c'est un Blanc, un Noir ou un Indien. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« On attend de vous moins
&lt;br /&gt;que ce que vous pouvez donner »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les machines ont même droit à plus d'égards que les hommes, qui leur sont subordonnés et asservis. Mike Lefevre ne comprend pas pourquoi ce n'est pas plutôt l'inverse, les machines mises au service des humains : « On peut envoyer une fusée sans hommes et on envoie des hommes dans les aciéries pour faire le boulot d'un mulet. Pourquoi ? » L'ouvrier agricole Roberto Acuna constate que ses patrons « traitent mieux leurs machines et leurs animaux » que leurs travailleurs. Gary Bryner, ouvrier chez General Motors, a renoncé à un poste de contremaître parce qu'il n'en pouvait plus de s'entendre seriner : « La production d'abord, les hommes ensuite. » Phil Stallings, chez Ford, confirme : « Quand un type devient contremaître, il peut même plus être humain, question sentiments. Y a un type, là, qui perd tout son sang. Et après, mon pote ? Faut que la chaîne continue à tourner. » On ne l'arrête que « si un type est blessé au point que ça gêne la production ». Dans une usine de matériel agricole à Moline, rapporte Studs Terkel, « un ouvrier se plaint que celui qui produit beaucoup et mal est plus apprécié que celui qui produit peu et bien : le premier est un allié de la croissance nationale, alors que le second la menace ». Ainsi, la fierté du travail bien fait ne peut plus exister. Comme dit Charlie Blossom, gosse de riches très paumé devenu un hippie hilarant et caricatural, mais avec des éclairs de lucidité : « Nous sommes paresseux parce que nous n'avons rien d'intéressant à faire. » Et Nora Watson : « On attend de vous moins que ce que vous pouvez donner. » Les récits de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt; dessinent avec précision le tableau d'un monde qui marche sur la tête - qui, comme l'écrit &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article52.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Jean-François Billeter&lt;/a&gt;, « soumet l'infinie profondeur et variété du social aux abstractions de la raison marchande ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un monde où l'humanité est de trop. Rip Torn, acteur humilié par la nécessité de tourner des publicités, l'illustre bien : « Au Mexique, il y a quelque chose d'unique dans les rues. Les trottoirs sont faits à la main et pas à la machine. Alors il y a des petites irrégularités. C'est pour ça que l'&#339;il se repose là-bas, même en regardant les trottoirs et les murs. C'est de l'artisanat. Dans une chaise, vous voyez l'homme. Et vous savez qu'on n'en a pas sorti sept mille pareilles dans la journée. (...) Il y a de l'art là-dedans, et c'est ce qui rend l'humanité plus heureuse. Vous travaillez par nécessité, bien sûr, mais dans votre travail, il vous faut un peu d'art aussi. » On peut d'ailleurs noter que les professions intellectuelles ne sont pas à l'abri de la dépersonnalisation et de l'automatisation : le journalisme contemporain, dans lequel l'information devient de plus en plus un simple produit d'appel fabriqué à la chaîne, se rapproche par bien des aspects d'un « travail de singe ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le prestige des métiers intellectuels :
&lt;br /&gt;« Je croyais que les professeurs
&lt;br /&gt;avaient des W.-C. en or »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est peut-être là que se situe le clivage décisif : non pas entre les métiers intellectuels ou artistiques et les métiers manuels, mais entre les métiers qui font une place à l'humanité et à la singularité du travailleur, et ceux qui l'obligent à les refouler. Certes, la première distinction est très présente dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt; : Rose Hoffmann, enseignante, exprime bien le prestige attaché aux métiers intellectuels, quand elle raconte qu'enfant, elle croyait que les professeurs « avaient des W.-C. en or ». Mike Lefevre s'insurge contre le mépris dans lequel on tient les métiers manuels : « Je voudrais bien voir dans un bâtiment comme ça, disons l'Empire State, une plaque qui irait du haut en bas avec les noms de tous les maçons, les noms de tous les électriciens, tous les noms. Comme ça, un type pourrait venir avec son gosse et il lui dirait : &quot;Tiens, tu vois, là, au quarante-cinquième étage, c'est moi qui ai posé le longeron d'acier.&quot; Picasso, il peut montrer une peinture. Moi, qu'est-ce que je peux montrer ? Un écrivain, il peut montrer son livre. Tout le monde, il devrait avoir quelque chose à montrer. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais il n'empêche que c'est très net : ceux qui sont heureux et fiers de leur travail sont ceux qui, indépendamment de la nature de leur activité, savent qu'aucune machine ne pourrait le faire à leur place - ou alors, pas aussi bien. Alors que l'ouvrier à la chaîne a l'impression désespérante que l'aiguille se traîne sur le cadran de l'horloge, eux ne voient pas le temps filer. C'est le cas, par exemple, d'Eugene Russell, l'accordeur de pianos : « Si je travaille sur un bon Steinway, ma journée passe si vite que je me demande où elle est passée. » Un jour, il restaure entièrement un vieux piano droit ; une semaine après, il apprend que le propriétaire l'a vendu. Surpris, il demande pourquoi. Et reçoit cette réponse : « J'ai entendu le son que je voulais entendre. » Alors qu'il accorde un piano dans la salle de danse d'un hôtel où se tient une réunion de fabricants d'ordinateurs, l'un d'eux vient lui taper sur l'épaule : « Un jour, on va prendre votre place. » Il réplique : « Quand vous aurez fini d'isoler un nombre infini d'harmoniques, vous aurez dépensé des milliards de dollars en matériel pour arriver à faire ce que je fais avec mes oreilles. » L'autre admet alors : « Vous avez raison. On ne touchera jamais à votre travail. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le travail doit permettre aux gens
&lt;br /&gt;de « dire qui ils sont »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est aussi le cas du maçon Carl Murray Bates : « Je demande l'heure au gars qui porte la hotte et il me dit deux heures et demie et je dis : &quot;C'est pas vrai, je voulais en faire bien plus que ça !&quot; » Alors que tous ceux qui occupent des emplois de « robots » affirment ne jamais penser à leur travail, ni pendant qu'ils le font, ni après, sous peine de devenir fous, lui y pense tout le temps : « La pierre, c'est ma vie. Je rêve toute la journée et c'est presque toujours de pierre. Oh, je vais me construire ma petite maison de pierre au bord de la Green River. Je vais construire des placards de pierre dans la cuisine. Cette porte de pierre va être rudement lourde, je me demande comment je vais fixer les gonds. Il faut que je trouve la façon de faire un toit en pierre. Des trucs comme ça. Dans tous mes rêves, apparemment, il y a une pierre quelque part. » Il note que « l'automation a bien essayé de s'en mêler », mais que « ça n'a pas l'air de marcher tellement bien ». Il regarde avec fierté les maisons qu'il a construites quand il passe devant : si ce n'est pas l'immortalité pour lui, puisque « rien ne dure toujours dans ce monde », « ça y ressemble drôlement ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est enfin le cas de la responsable de la boulangerie coopérative, qui trouve si agréable de s'entendre dire par les clients que son pain est délicieux : « Nous essayons d'arriver à un compromis entre une façon de faire les choses efficace et une façon humaine. » Elle a formé un garçon qui sortait de l'école de boulangerie : « Il s'est aperçu que ce n'était pas nécessaire de mesurer la farine non blutée. Au doigt, on sent quand il y en a assez. Ça donne plus de satisfaction que de le faire comme une machine. Vous mettez plus de vous-même, d'une certaine manière. » Elle estime que, pour que le monde dure, « nous avons à faire des choses concrètes, personnelles, plutôt que des choses abstraites, impersonnelles » : le travail doit permettre aux gens de « dire qui ils sont ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt; « Quelquefois, juste par rosserie,
&lt;br /&gt;quand je fais une pièce,
&lt;br /&gt;je la cabosse un petit peu.
&lt;br /&gt;J'aime bien faire quelque chose
&lt;br /&gt;qui la rende unique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais, pour autant, qu'on n'en déduise pas que tous les autres, ceux qui n'ont pas cette chance, ceux qui sont tous les jours comme « un acteur avec un mauvais scénario » (Mike Lefevre), ont dit leur dernier mot. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Working&lt;/i&gt; fourmille de témoignages sur les mille et uns stratagèmes, les mille et uns gestes de résistance minuscules et magnifiques qu'ils inventent pour, dit Terkel, « survivre à leur journée ». L'ouvrier Phil Stallings raconte avec un « large sourire » comment, immense victoire, ses collègues et lui ont réussi à faire arrêter la chaîne : « Vous savez ce qu'on a fait ? On s'est tous assis par terre. Parole ! (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il rit.&lt;/i&gt;) Elle s'est arrêtée à huit heures et elle est repartie qu'à huit heures vingt. Absolument tout le monde était assis. C'était vraiment beau à voir, sans mentir. » L'aciériste Mike Lefevre avoue : « Quelquefois, juste par rosserie, quand je fais une pièce, je la cabosse un petit peu. J'aime bien faire quelque chose qui la rende unique. Un coup de marteau. Exprès, pour voir si ça passera, pour que je puisse dire après que c'est moi qui l'ai fait. » Gary Bryner va discuter avec les autres ouvriers sur la chaîne, et ceux-ci, à l'occasion, pour pouvoir lui parler, laissent passer une voiture : « Ah merde, c'est jamais qu'une caisse ! » Nancy Rogers, employée de banque, colle un autocollant fantaisie sur la plaque qui porte son nom, et sent bien qu'elle se fait mal voir : « Ils veulent que tout le monde soit pareil. (...) Je crois que, dans bien des endroits, ils ne veulent pas que les personnes soient des personnes. » Dolores Dante, serveuse, qui a « une opinion sur tous les sujets qui existent », sert de la crème aux clients en disant : « Voilà votre ersatz. Je crois que vous avalez du plastique. » Elle trouve le moyen de varier les formulations : « Ce serait très fatigant si j'étais obligée de répéter cinquante fois : &quot;Voulez-vous un cocktail ?&quot; Alors, je change, pour mon plaisir. Je dis : &quot;Qu'est-ce que je pourrais bien vous proposer d'inédit dans ce que j'ai au bar ?&quot; » Elle met aussi un point d'honneur à se déplacer avec grâce à travers la salle, en s'imaginant qu'elle est une ballerine. Forcément, ça ne se passe pas toujours très bien : « Partout où je serai, j'aurai des difficultés et ce sera ma faute. » Nora Watson colle des affiches aux murs, apporte des fleurs, et tourne son bureau vers la fenêtre, alors que tous ses collègues le tournent vers la porte.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Parfois, pour ceux qui en ont la possibilité et/ou le courage, tout cela débouche sur des ruptures plus radicales. Parce que, comme dit Walter Lundquist, le dessinateur commercial : « Une fois que vous avez réveillé l'animal humain, vous ne pouvez plus le rendormir. »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;b&gt;Bernard Lahire, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Condition littéraire - La double vie des écrivains&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, La Découverte, 2006.&lt;br /&gt;
&lt;b&gt;Studs Terkel, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Working.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Working - Histoires orales du travail aux Etats-Unis&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Denise Meunier et Aurélien Blanchard, Amsterdam, 2005 (1972).&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>« L'Acteur comme paradigme de la condition humaine »</title>
		<link>http://peripheries.net/article306.html</link>
		<dc:date>2007-01-01T11:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Théâtre</dc:subject>

		<description>Salué lors de sa parution en anglais comme un grand livre sur l'art du comédien, Dans la peau d'un acteur, l'autobiographie de Simon Callow (le Gareth de Quatre mariages et un enterrement, pour aller vite), est bien plus que cela. Ecrit avec un abattage décoiffant, à la fois profond et hilarant, proposant une superbe galerie de portraits, il relève à la fois du roman d'apprentissage et du manifeste passionné. L'auteur y plaide pour la perpétuation de ce qui, dans le théâtre, l'a lui-même touché au c&#339;ur alors (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton306.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;215&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Salué lors de sa parution en anglais comme un grand livre sur l'art du comédien, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;b&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;, l'autobiographie de &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Simon Callow&lt;/strong&gt; (le Gareth de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;, pour aller vite), est bien plus que cela. Ecrit avec un abattage décoiffant, à la fois profond et hilarant, proposant une superbe galerie de portraits, il relève à la fois du roman d'apprentissage et du manifeste passionné. L'auteur y plaide pour la perpétuation de ce qui, dans le théâtre, l'a lui-même touché au c&#339;ur alors qu'il était encore enfant : plutôt qu'une belle mécanique dans laquelle le metteur en scène plaque sa vision sur le texte et le jeu des comédiens, un rituel de possession, propre à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;revivifier le fond d'humanité de l'assistance&lt;/i&gt; » à travers la transformation quasi magique de l'acteur, amené par obligation professionnelle à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;entretenir autant de dimensions de lui-même qu'il est humainement possible de le faire&lt;/i&gt; », et à (faire) comprendre ainsi que « je&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, ça n'existe pas&lt;/i&gt; ».&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est avant tout un livre de théâtre, et qui fut même salué, à sa sortie au Royaume-Uni, comme l'un des meilleurs ; Peter Brook le qualifia de plus grand témoignage sur le travail du comédien depuis Stanislavski. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/i&gt;, l'autobiographie de Simon Callow, grand acteur britannique de théâtre et de cinéma (le public français ne connaît pas son nom, mais se souvient au moins de lui en Gareth, l'homosexuel barbu et excentrique de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;), traduit en français plus de vingt ans après sa première parution en anglais, intéressera donc avant tout ses pairs, ou ceux qui continuent à ressentir le besoin d'aller au théâtre... Mais pas seulement.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La première fois qu'on lui avait demandé de donner une conférence sur son métier, Simon Callow l'avait intitulée : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Acteur comme paradigme de la condition humaine&lt;/i&gt; ». Il ne plaisantait qu'à moitié. Pour plonger avec bonheur dans son livre, il vaut mieux s'intéresser au théâtre, mais il peut suffire de s'intéresser à l'expérience humaine et aux mystères de la création artistique. Il se dégage de ces pages une vitalité si stupéfiante, qu'on se retrouve à les dévorer comme un affamé, et à s'en délecter, même quand on ignore tout de la plupart des personnes et des pièces qui y sont évoquées : c'est le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rapport&lt;/i&gt; de cet homme avec son art, son enthousiasme (un mot auquel il fait honneur dans son sens étymologique : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;avoir un dieu en soi&lt;/i&gt;), son exigence, son idéalisme, son appétit compulsif d'apprentissages, de découvertes, les méandres de son itinéraire aussi bien professionnel que personnel, qui sont passionnants.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« A dix-huit ans, j'écrivis à Laurence Olivier. &lt;br /&gt;Il me répondit, par retour du courrier,
&lt;br /&gt;en m'invitant à rejoindre la troupe
&lt;br /&gt;du National Theatre...
&lt;br /&gt;au bureau de location »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ses talents de conteur, son style vivant et direct, son humour irrésistible, rendus intacts par une excellente traduction, y sont aussi pour quelque chose. Il livre une galerie de portraits digne de son cher Dickens - auquel il a consacré un spectacle en 2002. Si l'art de l'acteur est un art de l'empathie, alors Simon Callow écrit bien en acteur, témoignant à l'égard des autres comme de lui-même d'un recul plein de dérision tendre et bouffonne.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les deux premières parties, en particulier (le livre en compte trois), qui datent de 1984, alors qu'il n'avait encore que neuf ans de carrière derrière lui, sont un feu d'artifice permanent. Dans la première, il raconte ses années de formation. Le livre commence ainsi : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A dix-huit ans, j'écrivis à Laurence Olivier. Il me répondit, par retour du courrier, en m'invitant à rejoindre la troupe du National Theatre... au bureau de location.&lt;/i&gt; » S'ensuivent quelques descriptions mémorables de l'atmosphère qui régnait dans les coulisses des plus grands théâtres londoniens de l'époque, l'Old Vic où est installé le National Theatre, puis le Mermaid Theatre de Bernard Miles, où Simon Callow travaillera également, un peu plus tard, pour payer ses études au Drama Centre. Entre-temps, il a eu l'occasion, lors d'un festival à Belfast, d'être l'assistant-homme à tout faire de l'acteur irlandais Micheál McLiammóir, qui jouait alors son spectacle, resté fameux, sur Oscar Wilde. Le jeune Callow est chargé de l'avertir de l'imminence de son entrée en scène :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/callow.jpg' width='140' height='215' style='float: right; border-width: 0px; width:140px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_662 spip_documents spip_documents_right' /&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le moment approchant, un changement se produisait en Micheál. Son débit volubile devenait un maigre filet qui finissait par se tarir. Il avait tôt fait de se maquiller - cela se limitait en réalité à de simples retouches de son maquillage de ville - et de s'habiller&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. Assis devant le miroir, il restait à se dévisager, le regard hanté. Il semblait à peine entendre les annonces. Comme le lever de rideau devenait imminent, il se mettait à trembler. La sueur dégouttait à travers le fard. Il s'agrippait violemment à la table qui était devant lui, si bien que les jointures de ses mains devenaient toutes blanches. Le régisseur de plateau venait l'avertir qu'il était l'heure. Micheál tendait le bras pour me saisir la main : &lt;/i&gt;&#8220;Conduis-moi&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, disait-il. &lt;/i&gt;Je n'y vois rien, tu comprends.&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&#8221; Par le couloir tout noir, nous partions - Micheál me labourant la paume de ses ongles, tout en se signant de sa main libre à plusieurs reprises. &lt;/i&gt;&#8220;Jésus Marie Joseph ! Seigneur Jésus, protégez-moi. Jésus !&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Nous arrivions au plateau. Je lui disais :
&lt;br /&gt;&#8212; Là, il y a trois marches. &lt;br /&gt;&#8212; Où ça ? &lt;/i&gt;Où ça&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ?
&lt;br /&gt;Je l'aidais à monter la première, puis la deuxième, puis la troisième. Il tripotait maladroitement le taps de coton noir, l'écartait, et se retrouvait en scène. Dans cette obscurité totale, la lumière vous aveuglait, mais j'entendais de chaleureux applaudissements, nourris, nombreux, et puis la voix de Micheál, d'une assurance inébranlable, comme s'il était déjà en scène depuis des heures : &lt;/i&gt;&#8220;To drift with every passion till my soul...&#8221; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je faisais discrètement le tour pour aller regarder de face ce personnage exubérant, méconnaissable, jongler avec les mots et les émotions ; attirant dans son cercle magique son public largement composé de bons petits bourgeois mûrissants de Belfast et leurs épouses, il les entraînait par le pouvoir de sa séduction dans un monde de raffinement et d'esprit qu'eux-mêmes eussent probablement exécré en toute autre circonstance, leur donnant, sans qu'ils sachent trop comment, l'impression de partager avec eux un secret et une sagesse.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Toutes ses raisons d'aimer le théâtre sont déjà là. Elles l'amèneront à en défendre une conception qu'il ne cessera de développer et d'affiner par la suite : à plusieurs reprises, dans le livre, il dénonce avec vigueur la place envahissante prise dans le théâtre contemporain par le metteur en scène, qui, trop souvent, estime-t-il, instrumentalise la pièce et le jeu des acteurs, plaquant sur eux sa vision au lieu de se mettre à leur service. Cela aboutit à étouffer la créativité de l'acteur, dont la transformation, selon un processus presque magique qu'il décrit et tente de cerner de façon captivante tout au long du livre, est à ses yeux au centre du rituel théâtral. C'était aussi l'opinion de l'un de ses professeurs du Drama Centre : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Yat croyait - à propos de la circulation de l'énergie sur un plateau, ce phénomène dont j'avais soudain fait la violente expérience à l'Old Vic quand j'avais lâché les premiers mots du monologue de Hamlet - que le théâtre était de la magie noire. Il ne nous a jamais dit à quoi celle-ci devait servir. Ça lui ressemblait bien.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Quand le chaman exécute sa danse,
&lt;br /&gt;personne ne lui dit : s'il vous plaît,
&lt;br /&gt;est-ce que vous pourriez
&lt;br /&gt;en faire un peu moins ? »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lui-même a été marqué à vie par les performances de ses prestigieux aînés ; s'il a voulu de toutes ses forces être acteur, c'était pour « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;devenir le Laurence Olivier de notre temps, créer une succession d'images impressionnantes de l'humanité comme il l'avait fait, soumettant son corps, son visage, sa voix, à des transformations de la plus grande ampleur possible pour hanter nos imaginations&lt;/i&gt; ». Il voit dans le renoncement à cette démesure, à cette capacité du théâtre de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;revivifier le fond d'humanité de l'assistance&lt;/i&gt; » au lieu de simplement s'adresser à son intelligence, la raison principale de la désaffection du public. Il s'agace d'entendre sans cesse répéter que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;moins, c'est plus&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Très souvent&lt;/i&gt;, objecte-t-il, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le moins est simplement moins, et le plus vraiment&lt;/i&gt; plus. (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le théâtre, c'est l'endroit où se produisent des choses extraordinaires, où vous voyez des gens se conduire non pas comme ils le font dans la rue, mais comme ils pourraient le faire dans vos rêves. Ou vos cauchemars. Quand le chaman exécute sa danse, personne ne lui dit : s'il vous plaît, est-ce que vous pourriez en faire un peu moins ?&lt;/i&gt; » Dans le travail avec les acteurs, lorsqu'il s'est lui-même essayé à la mise en scène, il a tenté, dit-il, de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se concentrer sur ce qui pourrait les aider à faire exister leur rôle de la manière la plus imaginative possible&lt;/i&gt; », persuadé que, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;si on ne laisse pas les acteurs s'investir librement dans leur travail, celui-ci sera toujours matière morte. Une machine efficace, peut-être, mais jamais une &#339;uvre d'art vivante&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;div class='spip_document_663 spip_documents spip_documents_right' style='float: right; width: 250px;'&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/amadeus84.jpg' width='250' height='182' style='border-width: 0px;' alt=&quot;(JPG)&quot; /&gt;&lt;div class='spip_doc_titre'&gt;&lt;strong&gt;En Schikaneder dans &lt;i&gt;Amadeus&lt;/i&gt;, de Milos Forman (1984), dont il avait créé le rôle-titre au théâtre.&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
C'est en cela aussi que la portée de son propos dépasse le simple cadre théâtral : les critiques qu'il émet rappellent notamment celles qu'un Jean-Philippe Domecq adresse à l'art contemporain (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Artistes sans art ?&lt;/i&gt;), la figure boursouflée de l'« artiste » frisant elle aussi l'imposture et jouant le même rôle calamiteux que celle du metteur en scène chez Callow. Comme Domecq, celui-ci s'en prend d'ailleurs à la manie du « second degré » qui sert de prétexte à la liquidation du geste créateur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Des guillemets semblent fréquemment apposés au travail de l'acteur contemporain : les personnages sont présentés à l'examen, plutôt qu'habités. Les traits de caractère sont assemblés avec soin, mais la transformation tant intérieure qu'extérieure - le fait de s'assujettir à la vie de quelqu'un d'autre, d'être prêt à s'en laisser posséder - n'est plus tentée ; tous les ingrédients sont là, mais il n'y a pas de feu sous la casserole.&lt;/i&gt; » Lui-même, toutefois, ne peut oublier qu'il existe autre chose, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de colossalement nourrissant, d'une profondeur à vous ébranler l'âme&lt;/i&gt; », qu'il a retrouvé par exemple - et on ne peut qu'acquiescer - dans les spectacles du Théâtre Maly de Saint-Pétersbourg.
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La difficulté à faire comprendre au metteur en scène ce par quoi doit passer un acteur pour accoucher de son personnage, il l'a notamment éprouvée en travaillant en 1981 avec &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article189.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Edward Bond&lt;/a&gt;, qui montait alors sa propre pièce, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Restauration&lt;/i&gt; ; ce qui nous vaut l'un des morceaux de bravoure du livre :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dire qu'il faudrait considérer un acteur comme une femme enceinte est peut-être pousser le bouchon un peu trop loin, mais ce qui est en train de se produire est bien un processus analogue de bouleversement interne. Te voilà en train de décomposer tes propres modèles de pensée pour essayer de les reconstruire de telle façon qu'ils épousent ceux du personnage, de t'ouvrir un chemin dans un territoire affectif qui pourra te paraître étrange et difficile, de chercher le centre énergétique d'une créature totalement étrangère. Certains troubles moteurs se déclarent, la coordination musculaire se délabre. Des mots du texte apparaissent confusément, tout au bout d'un long tunnel. Tes antennes mentales se tendent désespérément, à l'affût du moindre indice, tandis que ton système psychoaffectif semble faire des courts-circuits à tire-larigot, provoquant une horrible constipation des impulsions, une émotivité sous haute tension mais totalement inexpressive, que ne soulage nullement le fait de te retrouver pourvu, sans raison apparente, de six mains et de quatorze pieds. Déplacer une chaise d'un bout à l'autre du plateau, ou boire une tasse de thé, pose des problèmes insurmontables.&lt;br /&gt;
Edward ne voyait rien de tout cela. Peu de metteurs en scène le voient. La plupart, cependant, reconnaissent que le travail est difficile et réclame certaines conditions. Pas lui. Le bruit, les gens qui traversent la salle de répétitions, les spectateurs occasionnels, il n'y voyait pas d'inconvénient. Après tout, les gens dans les usines bossaient dans des conditions autrement incommodes.&lt;/i&gt; Oui&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, mais... Finalement, j'explosai. Nous répétions sur le plateau - le temps était précieux. Le décor était en place, ce qui était très utile ; mais, alors que j'attaquais ce fameux premier monologue qui avait demandé tant de travail, une perceuse Black et Decker se mit à forer des trous juste derrière moi. Je résistai quelques minutes, et puis :
&lt;br /&gt;&#8212; Oh, ce bruit, ce bruit, ce BRUIT !
&lt;br /&gt;&#8212; Allons, allons, fit Edward. &lt;br /&gt;&#8212; Je ne peux pas bosser dans ce boucan. &lt;br /&gt;&#8212; Foutaises.
&lt;br /&gt;&#8212; Nom de Dieu ! hurlai-je, t'as bien le silence, toi, pour &lt;/i&gt;écrire&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; !
&lt;br /&gt;L'homme à la perceuse s'arrêta juste à ce moment-là, et j'ignore si Edward admit mon point de vue.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Leur collaboration, conflictuelle et tumultueuse, se terminera cependant par un chaleureux épanchement en tête à tête au restaurant, au cours duquel l'auteur déclare à l'acteur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un jour... Un jour, je te promets, j'écrirai une bonne pièce&lt;/i&gt; », et l'acteur à l'auteur : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et moi, tu verras, je serai bon dans un rôle.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Un travail essentiel
&lt;br /&gt;au bien-être de la société,
&lt;br /&gt;à la survie de l'espèce
&lt;br /&gt;et à l'affirmation de l'art »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est aussi d'un projet de lettre à Edward Bond qu'est née la deuxième partie du livre, dans laquelle Simon Callow s'attache à décrire, non pas le travail sur un spectacle en particulier, mais des moments-types de la vie d'acteur : l'expérience du chômage, et les auditions auxquelles on se rend la tête basse, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comme si tu venais consulter pour une chaude-pisse au dispensaire d'hygiène sociale&lt;/i&gt; » ; le quotidien quand on joue le soir, le quotidien quand on n'a pas d'engagement ; la préparation d'un rôle, la première lecture (extrait à lire &lt;a href=&quot;http://editions.espaces34.free.fr/espaces34_extrait.php3?id_article=106&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;sur le site de l'éditeur&lt;/a&gt;), les répétitions, l'avant-première, ce qu'est une bonne représentation, ce qu'est une mauvaise représentation ; la part active prise par le public dans la réussite ou non du spectacle (au point que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;répéter sans le public, c'est surfer sans les vagues&lt;/i&gt; »), et la difficulté de jouer devant « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;des salles muettes, qui t'ont paru entièrement composées des membres du &#8220;Comité de vigilance des chrétiens fondamentalistes contre la pornographie&#8221;&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après un tel régal, la troisième partie du livre, écrite vingt ans plus tard, fait l'effet d'une douche froide. L'auteur ne tarde pas à confier le désarroi qui l'a saisi à cette époque, mais on l'a compris bien avant, tant la baisse de tonus est immédiatement perceptible dans l'écriture. Ces chapitres laissent une pénible impression d'amertume ; sans eux, toutefois, le témoignage sur la vie d'acteur serait sans doute incomplet. Il y a d'abord l'état déplorable dans lequel les années Thatcher ont laissé le théâtre britannique. Callow y avait déjà consacré une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sombre postface&lt;/i&gt; » en 1995 : il avait cru, en concluant la première édition de son livre, avoir décrit une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;période de crise&lt;/i&gt; » ; il se rendait compte rétrospectivement qu'il s'agissait d'un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;âge d'or&lt;/i&gt; ». Toutes les solides structures qui avaient fait la qualité de ce théâtre vacillent sur leurs bases : les écoles d'art dramatique, comme le Drama Centre, où lui-même avait vécu des années d'apprentissage intenses et exténuantes à tous points de vue, partageant avec ses camarades le sentiment d'accomplir « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un travail essentiel au bien-être de la société, à la survie de l'espèce et à l'affirmation de l'art&lt;/i&gt; », n'ont plus les moyens de remplir leur mission aussi bien ; les troupes permanentes de province, qui permettaient à tout jeune acteur de faire ses armes, ont presque toutes disparu, et les « Ensembles », comme la Royal Shakespeare Company ou le National Theatre, dont les membres pouvaient s'épanouir et se perfectionner sans cesse dans leur art, ont dû sérieusement revoir leurs ambitions à la baisse. Le temps n'est plus aux utopies : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Simplement tenir le coup était déjà une occupation à plein temps.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Simon Callow, c'est comme si le sol se dérobait sous ses pieds, ou comme s'il était privé de sa terre nourricière. Ballotté d'engagement en engagement, d'expérience en expérience, lui qui rêvait de cohérence, de permanence, de persévérance, d'ascétisme, voit s'éloigner son rêve de devenir ce qu'il était bien parti pour devenir : l'héritier des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Grands Acteurs&lt;/i&gt; », de ces géants qu'il avait éperdument admirés, mais qui étaient - aussi - des produits de leur temps. Il doit se rendre à l'évidence : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'étais destiné à être un cas &lt;/i&gt;sui generis&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, et à devoir former quelque catégorie maison bien à moi.&lt;/i&gt; » Mais, au fond, est-ce vraiment étonnant ? Aurait-il pu en être autrement ? A le lire, on ne peut pas s'empêcher d'être un peu déçu de sa déception, ni se défendre de l'impression qu'il se rend inutilement malheureux en évaluant son parcours à l'aune d'un modèle tyrannique, absurde et dévalorisant. Il manifeste toujours la même excitation à s'emparer d'un personnage, mais il s'y mêle une anxiété nouvelle, et qu'on peut juger superflue : au lieu de se jeter simplement dans l'expérience à corps perdu, pour le seul amour de l'art, comme il le faisait autrefois, il se soucie de la façon dont ce rôle va s'inscrire dans sa carrière ; il espère à chaque fois que c'est celui-là qui va le faire entrer définitivement dans l'histoire du théâtre. Les rivalités, la violence des relations dans ce milieu, ou encore la consigne des honneurs et des louanges reçus, affleurent dans le récit, alors qu'elles en étaient absentes jusque-là.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le théâtre,
&lt;br /&gt;ce « piège à cons »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais soyons juste : Simon Callow est aussi victime de la simple cruauté de la condition d'acteur - et de la condition humaine. Des tragédies sont survenues dans sa vie personnelle. La passivité inhérente au statut de comédien, plus ou moins obligé d'attendre qu'on vienne le chercher, produit son effet d'usure. Il y a les propositions pour lesquelles on n'est pas disponible et qu'on doit refuser la mort dans l'âme, celles dont on rêve et qui ne viennent pas, les projets dans lesquels on avait placé beaucoup d'espoirs et qui finissent par tomber à l'eau... &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/i&gt; est aussi un témoignage terrible sur la fragilité effarante du travail théâtral, sur l'invraisemblable quantité de conditions favorables qui doivent être réunies pour qu'un spectacle soit une réussite. Quand il se produit, ce fameux déclic qui permet à un acteur de trouver la clé de son personnage, ces « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;glorieux cinq pour cent d'inspiration, après lesquels les quatre-vingt-quinze pour cent de transpiration sont du simple travail d'artisan&lt;/i&gt; », c'est un miracle ; il peut être amené, à force de recherches et de ruminations, par un infime mouvement intérieur, ou, au contraire, surgir par le plus grand des hasards à la faveur d'un jeu avec les accessoires ; mais parfois, aussi, il ne se produit jamais - ou alors, comble de malchance, il se produit au cours de la dernière représentation.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il arrive aussi qu'on se rende compte trop tard, quand la mise en scène est déjà en place et le décor construit, qu'on est parti sur une fausse piste : on doit alors se contenter de replâtrer ici et là ce qui peut l'être. Sans compter les humeurs du public, le casse-tête des rapports humains au sein de la troupe... Tout cela fait dire à Simon Callow que, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pour les acteurs, comme pour les agriculteurs, rien n'est jamais comme il faudrait&lt;/i&gt; ». Et puis, il y a les critiques, auxquels il voue une détestation cordiale. A cet égard, le passage sur les représentations du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mystère de Charles Dickens&lt;/i&gt; à Broadway est presque insoutenable : la pièce avait reçu de ses premiers spectateurs un accueil émerveillé, mais fut assassinée par le papier mitigé du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;New York Times&lt;/i&gt; - alors que, dans cet univers impitoyable, il aurait impérativement fallu une critique dithyrambique pour qu'elle ait une chance de tenir l'affiche. Ce cycle par lequel passent les acteurs, Simon Callow le compare au cycle de l'amour : après l'exaltation des débuts, vient le temps des déconvenues et des revers cuisants. Comme l'amoureux déçu, l'acteur jure qu'on ne l'y reprendra plus, et prend la ferme résolution de terminer son contrat, puis de se lancer dans « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'écriture/la psychothérapie/la vente d'antiquités&lt;/i&gt; ». Avant de retourner se jeter, tout feu tout flamme, dans un nouveau traquenard. Ce qui amène l'auteur à la conclusion logique que le théâtre est un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;piège à cons&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un trésor mis à l'abri
&lt;br /&gt;en attendant des temps
&lt;br /&gt;plus favorables&lt;/h3&gt;
&lt;div class='spip_document_660 spip_documents spip_documents_right' style='float: right; width: 300px;'&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/callow4.jpg' width='300' height='163' style='border-width: 0px;' alt=&quot;(JPG)&quot; /&gt;&lt;div class='spip_doc_titre'&gt;&lt;strong&gt;En Gareth dans &lt;i&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;, de Mike Newell (1994).&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
Cette troisième partie est décidément troublante. On croyait naïvement lire une &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;success story&lt;/i&gt;, et on découvre un homme mélancolique et insatisfait, qui confie son sentiment « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'avoir plus aimé le théâtre que le théâtre ne [l']a aimé&lt;/i&gt; ». Malgré ses nombreux engagements au cinéma et à la télévision (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Chambre avec vue&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Maurice&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Amadeus&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quatre mariages et un enterrement&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;No man's land&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Shakespeare in love&lt;/i&gt;,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Angels in America&lt;/i&gt;...), il lui est en effet toujours resté fidèle : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La salle, les coulisses, le foyer des acteurs, la loge : c'était ça mon milieu naturel, et je m'y sentais à la fois excité et tranquille : excité à la perspective de ce qui devait arriver, tranquille dans ma conviction de savoir ce que je faisais. J'étais un citoyen de la scène.&lt;/i&gt; » Cet amour, impressionnant, oblige d'ailleurs à réviser la conception que l'on pouvait se faire du talent, et à mieux mesurer ce qu'il y entre de désir et d'acharnement. Dès sa sortie du Drama Centre, Simon Callow avait compris ce que voulait dire l'actrice américaine Ruth Gordon quand elle affirmait qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il ne suffit pas d'avoir du talent, il faut aussi être doué pour cela&lt;/i&gt; » : lui, par chance, contrairement à certains de ses camarades qui lui semblaient meilleurs que lui, avait les deux sortes de don. Au départ, il n'était d'ailleurs même pas certain d'avoir la première sorte, et il en avait tenu compte dans le choix de sa formation : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'avais lu les brochures de toutes les écoles d'art dramatique. RADA&lt;/i&gt; [Royal Academy of Dramatic Art] &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;semblait être un camp de vacances ; le Drama Centre, un camp de concentration. Je savais quel était celui qu'il me fallait ; je savais à quel point j'étais mauvais.&lt;/i&gt; » Ailleurs, dans ses conseils aux jeunes acteurs, il insiste : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il faut avoir besoin de jouer. L'envie de jouer ne suffit pas.&lt;/i&gt; » Il adhère à cette assertion du metteur en scène russe Vakhtangov : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Jouer, c'est vouloir, vouloir, et vouloir encore.&lt;/i&gt; »
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a encore des moments de grâce, pourtant : sa découverte revivifiante des écrits, essentiels à ses yeux, de Michael Chekhov - neveu du dramaturge russe - sur l'art de l'acteur ; ou sa préparation du rôle de Falstaff, et l'analyse formidablement séduisante qu'il fait du sens profond de ce personnage. Par ses écrits - il a fait &#339;uvre d'essayiste, de traducteur et de biographe - comme par ses engagements d'acteur, Simon Callow se sera voué corps et âme au théâtre. Son livre donne le sentiment d'un trésor mis à l'abri en attendant des temps plus favorables, et rendu ainsi disponible pour ceux qui voudront s'en saisir ; ou encore, d'un secret merveilleux dont une époque arrogante et autodestructrice se détourne, mais que cet ogre élégant et bienveillant chuchote à l'oreille de ceux qui voudront bien l'entendre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce dont il indique la voie, c'est tout simplement une vie plus riche, plus pleine. Pour l'acteur, bien sûr, amené par obligation professionnelle à se démultiplier, à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;échapper à l'insuffisance de sa vie&lt;/i&gt; », à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;étendre [s]on champ d'action à des endroits de [lui]-même jusqu'ici laissés en sommeil ou réprimés&lt;/i&gt; », à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;entretenir autant de dimensions de [lui]-même qu'il est humainement possible de le faire&lt;/i&gt; », et à comprendre ainsi que « je&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, ça n'existe pas&lt;/i&gt; ». Mais aussi pour le public : un théâtre est le seul lieu où il peut encore, en quelques occasions, se passer quelque chose qui est là « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pour nous rappeler qui nous sommes et ce que nous sommes, quelque chose qui unit un groupe d'êtres humains pour la durée d'une soirée ou d'un après-midi afin de leur remettre en mémoire ce sens de la communauté par ailleurs mort et oublié, qui masse l'imagination fatiguée pour la ranimer, et célèbre sous la forme vivante des acteurs eux-mêmes les possibilités d'être un humain&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;b&gt;Simon Callow, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la peau d'un acteur&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Being an actor&lt;/i&gt;), traduit de l'anglais par Gisèle Joly, éditions &lt;a href=&quot;http://editions.espaces34.free.fr/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Espaces 34&lt;/a&gt; (Montpellier), 2006, 408 pages, 24,50 euros.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>Rien de ce qui se passe dans le ciel ne nous est étranger</title>
		<link>http://peripheries.net/article264.html</link>
		<dc:date>2006-11-18T11:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Frédéric Barbe</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>

		<description>Une nouvelle inspirée par un voyage dans les territoires occupés palestiniens. &lt;br /&gt;Frédéric Barbe anime la maison d'édition nantaise La rue Blanche. Il est notamment l'auteur de La madone algérienne, aux éditions L'Escarbille, collection Feux Follets (dans toutes les bonnes librairies), et de Papa Mambo, un conte de Noël publié en 2000 dans Périphéries. &lt;br /&gt;1 &lt;br /&gt;Les vieux dictionnaires aux tranches fatiguées ignorent tout du sniper et l'on sent bien, de toutes les façons, que les définitions usuelles seraient impuissantes à (...)


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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot16.html" rel="tag"&gt;Israël / Palestine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Une nouvelle inspirée par un voyage dans les territoires occupés palestiniens.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Frédéric Barbe anime la maison d'édition nantaise &lt;a href=&quot;http://la.rue.blanche.free.fr/atelier_ecriture/index.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;La rue Blanche&lt;/a&gt;. Il est notamment l'auteur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La madone algérienne&lt;/i&gt;, aux éditions L'Escarbille, collection Feux Follets (dans toutes les bonnes librairies), et de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article263.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Papa Mambo&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, un conte de Noël publié en 2000 dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Périphéries&lt;/i&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;1&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les vieux dictionnaires aux tranches fatiguées ignorent tout du sniper et l'on sent bien, de toutes les façons, que les définitions usuelles seraient impuissantes à décrire le personnage. Rôdeur discret des vieilles et grandes déflagrations du siècle vingt, le sniper s'est vraiment fait connaître à Beyrouth. Il s'est perfectionné à Sarajevo. Il travaille dans les Territoires. Il est cet anonyme mandataire du meurtre comme spectacle de rue. Sa gloire est d'être demeuré un artisan dans le monde de la mort de masse. Un artisan que la machine de mort a fait rouage pour les télévisions du monde entier.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans d'autres parties de l'univers, on massacre par paquets, dix, vingt, cent, cinq cents mille et plus encore au hasard des opportunités du meurtre de groupe. Le sniper, lui, est un économe de la mort. Il ne s'agit pas tant de la donner - on n'obtient rien sans effort - que de la produire comme une qualité de l'air que les gens respirent dans la lunette de visée. Les écoles pour devenir sniper n'existent pas vraiment, en tout cas, nous ne les connaissons pas. Sans doute s'agit-il essentiellement d'une cooptation, d'un contrat entre le maître sniper et son apprenti, conforme aux règles de la corporation, elles-mêmes identiques à travers tout l'Empire. Le sniper éprouve le côté obscur de la force.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le lieu est frontière, barrière, point d'appui, sommité, soupirail, ruines, bunker. Le temps est agité, médiéval, incertain, cassant, brutal, irrégulier, affolé, silencieux. La raison est opérante, hiérarchique, fraternelle, forcenée, psychiatrique, commode et l'arme précise, propre, ludique, appropriée, confidente, discrète, effacée. La cible est molle, rapide, courte, grande, âgée, chargée, sûre d'elle, peureuse et morte déjà. Dernier vivant des no man's lands, arpenteur des géographies poreuses, le sniper s'endort dans la maison du garde-frontière. Il est heureux et il pense à son avenir.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;2&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le Jourdain est un fleuve aux caractéristiques étonnantes. Il est tout à la fois possible de le traverser en marchant dessus et généralement impossible de le traverser à cause d'un solide différend historique qui en rend les abords peu sûrs. Le Jourdain, qui coule du nord au sud, des confins syriens et libanais jusqu'au déversoir de la Mer Morte, est un fleuve sérieux et utilitaire au nord, mais il n'est plus qu'un ruisseau de seconde zone, saumâtre et malvenu lorsqu'il arrive dans les Territoires. La Mer Morte, après avoir perdu cinquante mètres de son épaisseur d'eau en cinq guerres successives, serait prête, dit-on, à mourir une nouvelle fois et à disparaître totalement et définitivement de la surface de cette planète. Jésus lui-même serait certainement étonné par cet état des lieux lamentable qu'il trouverait ici-bas s'il venait à rentrer au pays. Peut-être ajouterait-il à l'adresse des gens qui ne manqueraient pas d'aller à sa rencontre le long du bas Jourdain :
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mes amis, la crucifixion peut prendre de multiples formes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Mais Jésus ne reviendra pas, il est mort, on l'a enterré et il s'est sauvé. C'est une affaire classée et pourtant les miracles existent parfois. C'est exactement ce qu'était en train de se dire Lamia Chali en constatant que l'eau sortait par saccades puissantes du robinet de sa cuisine. Il était midi et l'eau courante, à cette heure là dans ce quartier populaire du camp au nord de Gaza, constituait indéniablement un miracle pour lequel il faudrait louer le Seigneur, sous toutes ses formes et sans retard. Lamia Chali se pressa à la petite fenêtre de sa cuisine et se mit à crier pour prévenir ses voisines.
&lt;br /&gt;- L'eau, l'eau ! L'eau est revenue !
&lt;br /&gt;Une autre femme lui répondit au bout de quelques instants. « Fatiguée », comme Lamia avait l'habitude de l'appeler, jalousait les mères de famille les plus jeunes du voisinage et la vieillesse avait préservé comme un trésor sa voix puissante qui transperçait avec facilité les murs des petites maisons vite poussées et tassées les unes contre les autres au fond de la ruelle.
&lt;br /&gt;- Tu te moques, Lamia ! Seule la nuit est propice à la venue de l'eau ! C'est cette nuit qu'il te faudra te lever !
&lt;br /&gt;- Ouvrez donc les robinets !
&lt;br /&gt;Lamia s'était retournée à nouveau et observait avec fascination les saccades de l'eau de la ville de Gaza qui venait frapper de toutes ses forces l'évier galvanisé.
&lt;br /&gt;- Retourne à ta cuisine et ne nous fais plus rêver, malheureuse, comme si nous n'avions rien d'autre pour nous tourmenter !
&lt;br /&gt;« Fatiguée » claqua dans ses mains pour marquer sa désapprobation.
&lt;br /&gt;L'instant d'après, le bruit autour de Lamia avait disparu et elle crut entendre le lointain écho de la voix de la vieille femme qui s'enfuyait entre les murs de la ruelle. Le bruit des vagues peut-être au loin, pensa-t-elle un instant. Il ne s'agissait que des femmes du quartier qui s'étaient tues et qui tournaient toutes au même instant le robinet de leur cuisine afin de savoir qui de « Fatiguée » ou de Lamia avait perdu la tête en ce nouveau jour de vie à Gaza. Lamia se tenait à sa fenêtre et attendait. Le temps, comme souvent en Palestine, avait soudain pris des libertés avec l'horloge. Elle se demanda :
&lt;br /&gt;- Est-ce que je suis en train de devenir folle ? Qu'est-ce que j'ai raconté ?
Si elle avait rêvé, si elle avait simplement rêvé de l'eau, de ce robinet puissant et solide, de ce tumulte blanc, les voisines sauraient se moquer d'elle et son mari ne serait pas content en rentrant. Il s'inquiéterait pour la réputation de la famille dans le quartier et la disputerait. Ils avaient assez de difficultés comme cela.
&lt;br /&gt;- Lamia a raison, l'eau coule ici comme au pied d'un château d'eau ! L'eau est revenue ! C'est un miracle ! Une rivière !
&lt;br /&gt;Ce qu'elle entendit la rassura, Lamia ferma les yeux et glissa le long du mur. Ses idées étaient devenues liquides et bleutées. Elle s'évanouit et tomba lourdement sur le sol. L'eau était revenue.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;3&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est « Fatiguée » qui commentait la scène et questionnait à bonne distance, tandis que des femmes attentives l'empêchaient d'approcher la jeune femme allongée par terre, qui reprenait peu à peu ses esprits.
&lt;br /&gt;- Lamia, ma petite, ça va mieux ? Alors, toi, tu nous donnes de l'émotion, tu peux le dire ! D'abord l'eau qui revient, ensuite toi qui pars ! C'est incroyable.
&lt;br /&gt;D'un geste de la main sans équivoque, la voisine immédiate de Lamia Chali interrompit « Fatiguée » et s'adressa directement à la jeune femme.
&lt;br /&gt;- Comment tu as su ?
&lt;br /&gt;- Su quoi ? demanda Lamia d'une voix pâteuse.
&lt;br /&gt;- Pour l'eau ! Mais reprends tes esprits, bon sang ! Tout le quartier a de l'eau, de l'eau potable, de l'eau transparente en pleine journée !
&lt;br /&gt;Lamia se redressa un peu.
&lt;br /&gt;- Je ne sais pas. Le robinet de la cuisine n'était pas bien fermé et la force de l'eau l'a fait jaillir sous mes yeux. D'un seul coup...
&lt;br /&gt;- Dieu soit loué, tu ne t'es pas fait mal en tombant ! C'est un miracle, et toi, ma fille, tu nous as annoncé un tout autre miracle. Tu sais comment on appelle les gens qui font ça ?
&lt;br /&gt;Lamia cligna des yeux et lui répondit avec lenteur.
&lt;br /&gt;- Doucement, Fatma, je me réveille à l'instant. J'ai l'impression d'avoir dormi toute une année et je n'ai pas l'esprit très clair.
&lt;br /&gt;L'autre femme lui caressa la joue, elle lui sourit et affirma que le phénomène semblait bien établi.
&lt;br /&gt;- Tu ne fais que confirmer tout ce qui s'est passé, tu étais en songe, et l'eau, par ton songe, est venue couler dans ton évier. Tu as la force divine avec toi, Lamia ... Tu es une sainte !
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu racontes, je suis une mère de famille sans enfant dans la dèche...
&lt;br /&gt;- Une sainte, je te dis, affirma encore Fatma, que l'on disait versée en religion officielle et surtout non officielle, &#339;cuménique, populaire et hétérodoxe, une sainte descendue dans le quartier pour annoncer la venue des temps meilleurs.
&lt;br /&gt;Une des voisines, agenouillée à proximité de Lamia, se mit à la féliciter d'une autre manière.
&lt;br /&gt;- C'est ton mari qui va être content, Lamia. Il a épousé une sainte sans le savoir, c'est un cadeau de Dieu. Tu as de la chance, et lui aussi !
&lt;br /&gt;Elles éclatèrent de rire, et Lamia aussi, avec tant de bonheur et d'incompréhension mêlés, que les larmes lui vinrent aux yeux. Fatma se leva avec solennité et s'adressa à travers Lamia à toute l'assemblée des femmes de la rue entassées dans cette petite cuisine.
&lt;br /&gt;- Lamia, ma sainte voisine, je vais revenir, mais je dois aller porter la bonne nouvelle aux habitants des autres rues du quartier et des autres quartiers de la ville. Ici vit la sainte qui fait venir l'eau dans les maisons comme dans ses yeux. Personne ne comprendrait que nous gardions la nouvelle pour nous. Porte-toi bien, Lamia, et que Dieu soit avec toi !
&lt;br /&gt;- Que Dieu t'accompagne, Fatma, répondirent en ch&#339;ur les femmes présentes à côté de la sainte, va porter la bonne nouvelle et nous fêterons bientôt ton retour.
&lt;br /&gt;Lorsque Fatma eut disparu de la pièce, une voisine s'approcha de Lamia et prit la place qu'avait occupé Fatma. Elle chuchota, troublée.
&lt;br /&gt;- Ma voisine, ce n'est pas Dieu qui commande les vannes du service d'eau !
&lt;br /&gt;Lamia ne put que qu'opiner avec bon sens.
&lt;br /&gt;- Ah, ben, non, ça c'est sûr, ce n'est pas Dieu, c'est les officiers de l'armée d'occupation.
&lt;br /&gt;L'autre continua.
&lt;br /&gt;- Ton mari ne travaille-t-il pas près du réservoir ?
&lt;br /&gt;- Si. Il saura si quelque chose s'est passé.
&lt;br /&gt;- Alors allons le voir, tu nous emmènes ?
&lt;br /&gt;- Maintenant ?
&lt;br /&gt;Les femmes hochèrent la tête. Maintenant. Sans attendre. Les miracles sont si fugaces, insaisissables. Dieu ne passe jamais deux fois les plats et il faut se servir quand c'est le bon moment. Après, il est trop tard. Dieu est un impatient.
&lt;br /&gt;- Les enfants ? demanda encore Lamia.
&lt;br /&gt;- Ils jouent avec l'eau dehors, ils viendront avec nous.
&lt;br /&gt;C'est certain. Sans poser de questions. Aller à la source, se baigner, nager, plonger. Quelques enfants espiègles espionnaient par la fenêtre. Ils se mirent à courir dans la ruelle en criant des phrases incompréhensibles par toute personne qui ne comprendrait pas immédiatement le langage de l'eau.
&lt;br /&gt;Lamia se leva enfin.
&lt;br /&gt;- Je vous emmène. Je vais vous conduire à la coopérative.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;4&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les Territoires, le sniper sait qu'un enfant, passé douze ans, n'est plus un enfant, mais un impact possible. L'administration militaire aide en conséquence le sniper à calculer l'âge de l'enfant à cinq cents mètres de distance, avec des gabarits en carton peint. Un appeau réglementaire permet aussi d'amener l'enfant à se rapprocher pour que le sniper puisse apprécier plus sereinement son état civil. Tout cela n'est pas aussi simple que vous le croyez, car beaucoup d'enfants de plus de douze ans aimeraient faire croire au sniper qu'ils en ont, en réalité, moins de douze. C'est presque un jeu, vous l'avez entendu dire, les enfants ont là-bas un goût pour la mort qu'ils partagent avec leur ami, le sniper.
&lt;br /&gt;Il n'est pas facile de décrire, ni même de comprendre cela lorsque l'on n'a jamais mis en joue une cible vivante et naïve à cinq cents mètres de distance. Le tir au ballon à la foire n'est qu'un ersatz très insatisfaisant et ne saurait restituer toute la palette des sensations du sniper. Car le sniper, il faut le savoir, met tout son c&#339;ur à l'ouvrage. Il cesse de penser pour faire la mauvaise machine à tuer. Rien ne pourra l'arrêter une fois qu'il aura décidé d'exécuter le travail qui lui a été confié.
&lt;br /&gt;- Tu y vois quelque chose ?
&lt;br /&gt;- Impossible de travailler avec un temps pareil. On nous a fait venir pour rien.
&lt;br /&gt;Les deux hommes relevèrent les canons de leurs fusils, puis posèrent délicatement leurs armes dans leurs étuis. L'un d'eux s'essuya les mains sur ses cuisses.
&lt;br /&gt;- Elles sont moites.
&lt;br /&gt;L'autre saisit sa gourde.
&lt;br /&gt;- Tu veux dire qu'on pisse la sueur par tous les pores ! Je n'ai jamais vu un temps pareil par ici.
&lt;br /&gt;- Ce n'est pas bon pour les asthmatiques.
&lt;br /&gt;- Tu es asthmatique ?
&lt;br /&gt;- Non, c'était pour dire. Il y a trop d'humidité dans l'air. L'hygrométrie n'est conforme ni à la saison, ni au lieu. Ça va finir par péter.
&lt;br /&gt;- Oui, mais alors ce sera bon pour les jardins.
&lt;br /&gt;- En attendant, on risque pas de travailler correctement avec un air aussi trouble et aussi fugace.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Attention, ça recommence...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;En quelques secondes, ils avaient repris leurs armes et se tenaient prêts à tirer. La voix de l'officier continuait à grésiller dans la radio posée à leurs côtés.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ils arrivent...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Je vois rien, marmonna l'un des deux snipers. Foutu métier, foutu temps !
&lt;br /&gt;- Ne t'énerve pas, lui répondit le deuxième homme. Ils vont se rapprocher, regarde comme l'atmosphère les fait trembler. Ils ont une sacrée trouille, oui, une sacrée trouille...
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sur la gauche, près du mur, quand vous voulez...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;La voix de l'officier de liaison, noyée de parasites, les libéra de toute la tension contenue dans l'atmosphère proche-orientale. Ils avaient carte blanche. Ils accrochèrent ensemble le garçon de plus de douze ans qui courait le long du mur extérieur de la colonie assiégée.
&lt;br /&gt;- C'est à moi, ce coup-ci.
&lt;br /&gt;- Pas de chance, frère, il pleut !
&lt;br /&gt;En une fraction de seconde, la visibilité devint quasi nulle et la colonie ne fut plus qu'une île dans l'océan de la pluie, une arche. L'enfant avait disparu des mires. Il goûtait la pluie qui tombait sur les gens du quartier et recouvrirait bientôt la ville entière.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;5&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les femmes avaient resserré leur voile et marchaient maintenant groupées autour de Lamia, qui, seule, connaissait le chemin jusqu'à la coopérative où son mari travaillait comme agronome. Il fallait marcher quelques kilomètres en direction de la frontière de 1948 et s'arrêter lorsqu'on apercevait les plantations de la colonie, elle-même adossée à la frontière. La coopérative se trouvait là, encastrée entre la mer, les camps et les colons. Le père de Lamia avait travaillé autrefois à construire les maisons des colons à Dugit et Ele Sinai, quand ils habitaient à proximité. Papa était mort, puis les maisons avaient été rasées par l'armée après les premiers attentats contre les colons. Le reste de la famille avait rejoint les quartiers récents de Gaza. La bande de Gaza était si petite - quarante kilomètres sur cinq - qu'elle ressemblait à une île, un îlot asséché et assoiffé dont Lamia avait toujours pensé qu'elle ne sortirait jamais.
&lt;br /&gt;- Bon, alors, ce songe, tu nous le racontes ?
&lt;br /&gt;- Quel songe, c'est vous qui avez rêvé !
&lt;br /&gt;- Allez, raconte donc, on est tes amies, tes voisines, ne fais pas la fière ! Il ne plairait pas à Dieu que tu gardes cela pour toi.
&lt;br /&gt;Elles touchaient régulièrement Lamia comme pour s'assurer que, toute sainte qu'elle était, aucun processus atomique extraordinaire n'était en train de modifier la forme humaine de leur jeune voisine. Lamia Chali soufflait comme une bête fatiguée, rétive aux questions pesantes qui s'abattaient sur elle. En traversant le quartier, les femmes avaient pu observer ensemble que l'eau était bien arrivée partout, qu'elle avait envahi les maisons et qu'elle faisait le spectacle sur les places. Les enfants livraient bataille pour le contrôle des bornes et des fontaines publiques. Toutes sortes de récipients et de méthodes étaient utilisés. Plusieurs fois, les femmes furent copieusement aspergées. En quittant la périphérie du quartier, où l'urbanisme « officiel » se relâchait par bouffées de pauvreté monumentale, elles aperçurent au loin un hélicoptère qui survolait le point de passage d'Erez. Lamia leur fit quitter la route principale pour éviter un convoi de véhicules militaires en provenance de la colonie la plus proche et qui semblait descendre vers le centre de Gaza. Elle décida de bifurquer, elles longeraient plutôt la plage.
&lt;br /&gt;- Alors, ce songe ? Il te faut l'autorisation de ton mari pour nous le raconter ?
&lt;br /&gt;Elles éclatèrent de rire. Lamia chercha à rassembler ses idées.
&lt;br /&gt;- Il ne va pas vous plaire.
&lt;br /&gt;- Et pourquoi donc ?
&lt;br /&gt;- Mais parce que vous n'allez pas aimer cela du tout !
&lt;br /&gt;Le grondement interrompit la conversation et toutes les femmes portèrent leurs yeux de Lamia aux nuées, des nuées à Lamia. Les nuages s'étaient développés en d'épaisses colonnes noirâtres qui obscurcissaient maintenant une grande partie de l'horizon. Elles la regardèrent avec insistance.
&lt;br /&gt;- Tu sais, Lamia. Tu dois nous le dire.
&lt;br /&gt;- Il va pleuvoir...
&lt;br /&gt;- Arrête de te moquer de nous, tu es notre guide, notre sainte. Toute folle qu'elle est, Fatma a accès aux vérités qui souvent nous échappent. Fatma sait bien que tu as quelque chose à nous dire, à nous faire partager.
Quelques gouttes tombèrent à cet instant, discontinues, isolées, galop d'essai des condensations monstrueuses qui travaillaient au-dessus de leurs têtes. Lamia céda enfin et demanda aux femmes de s'asseoir autour d'elle, éloignant les enfants vers une laisse de déchets amenés par la mer qu'elle leur demanda d'aller explorer.
&lt;br /&gt;- Bon, ça va être rapide. J'ai rêvé que j'accouchais dans l'eau. Vous êtes contentes ?
&lt;br /&gt;- Dans l'eau ? Comment cela dans l'eau ?
&lt;br /&gt;- Vous voyez, cela ne vous plaît pas, s'énerva Lamia.
&lt;br /&gt;- Explique donc au lieu de te fâcher !
&lt;br /&gt;- Dans l'eau, cela veut dire, dans l'eau. J'attendais mon bébé dans l'eau, une eau claire et transparente. Quand le bébé est arrivé, j'ai su que c'était une fille et elle parlait déjà. Elle m'a dit qu'elle s'appelait Jaffra, qu'elle était heureuse que je sois sa maman et puis vous m'avez réveillée à ce moment-là.
&lt;br /&gt;Ses voisines la regardaient bouche bée. Lamia en conçut une certaine gêne. L'une d'elles approcha les mains de sa bouche et lui envoya un baiser par les airs. Les autres l'imitèrent.
&lt;br /&gt;- Mais alors tu es enceinte !
&lt;br /&gt;- Fatma avait raison, je te l'avais dit. Tu as reçu la grâce de Dieu et tu donneras naissance à une fille de l'eau !
&lt;br /&gt;Puis elles se turent, chacune d'elles se remémorant ses précédents accouchements et essayant d'imaginer ce qu'il en serait d'accoucher dans l'eau. Elles se surprirent à prononcer ensemble la même phrase.
&lt;br /&gt;- Nous accoucherons dans l'eau avec toi, Lamia et, à l'avenir, nos filles seront toutes des filles de l'eau.
&lt;br /&gt;Ce ne serait que justice pour ces femmes qui détenaient, depuis de nombreuses années, le record du monde de l'indice conjoncturel de fécondité. Les enfants revinrent du bas de la plage tout excités, se disputant un vieux parapluie cassé.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;6&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les services de prévision météorologiques de l'Autorité palestinienne annoncent plus souvent des chutes de pierres ou des ciels d'hélicoptères qu'ils ne préviennent efficacement la population locale des pluies à venir, pour permettre ainsi de s'habiller le matin en fonction du temps prévu pour la journée. Leur compétence ne saurait être mise en cause, ni même la faiblesse de leurs moyens de recherche. Au contraire, le renforcement de la coopération avec les services de la météorologie nationale norvégienne a abouti à cette curieuse extension de leur champ d'activités et justifie la devise qui orne le fronton du bâtiment de la météorologie palestinienne de Ramallah.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Rien de ce qui se passe dans le ciel ne nous est étranger.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Pourtant, ce qu'aperçut Mahmoud Hosseini, ce jour là, sur son écran d'ordinateur, n'avait rien à voir avec les ballons-sondes, les dépressions scandinaves et toute la quincaillerie affriolante de Météosat. L'énorme tache noire qui obstruait la carte du Proche-Orient ne correspondait à rien de connu, à tel point que Mahmoud Hosseini crut un instant que son écran de fabrication asiatique était en train de rendre l'âme. Quelques clics sur l'Internet l'assurèrent qu'il n'en était rien.
&lt;br /&gt;Bientôt, la tache noire se fit plus compacte à mesure que le temps continuait de s'écouler dans le bureau de Mahmoud. C'est dans cet état second provoqué par la fatigue, l'humidité de l'air et l'inquiétude que le météorologue entendit le téléphone sonner et son collègue bégayer dans un anglo-américain international qu'il maîtrisait pourtant d'habitude avec facilité. Il comprit que les interlocuteurs au bout du fil étaient les spécialistes du Centre européen de prévision du temps et il tenta, désespérément, d'interpréter les propos équivoques de son collègue. &lt;br /&gt;Lorsque le combiné tomba sur le sol, le grondement extérieur ne réussit pas à couvrir le hurlement qui traversa soudain les bureaux de la météorologie de Ramallah. L'homme effrayé espérait ainsi avoir prévenu toute la Palestine d'un seul cri, guttural et désespéré.
&lt;br /&gt;ETAT D'ALERTE MAXIMUM !
&lt;br /&gt;RISQUES D'INONDATIONS TORRENTIELLES SUR TOUT LE TERRITOIRE !
&lt;br /&gt;EVACUATION DES ZONES EXPOSEES !
&lt;br /&gt;Mahmoud Hosseini n'avait pas bougé. Comme pétrifié, il regardait son collègue et ami, décomposé, qui semblait lui tendre un miroir. Ainsi, aucun des deux ne pouvait ignorer la peur et l'impuissance de l'autre. Ils savaient qu'il n'existait dans les Territoires aucun plan d'exposition aux risques majeurs, aucun dispositif permettant d'évacuer et de protéger les populations civiles des rigueurs du mauvais temps. Un silence se fit, laissant le tonnerre entrer dans chacune des maisons de Ramallah et en emplir de bruit et de fureur chaque centimètre cube.
&lt;br /&gt;- Mahmoud, appelle le Raïs, appelle l'Autorité, il faut envoyer la police faire évacuer les habitants des vallées et des bas-fonds, les emmener sur les plus hautes collines, à l'abri de la montée des eaux. Je tente ma chance avec la voiture de service. Je t'appelle dès que j'ai du nouveau. Fais vite et bien, Mahmoud, nous sommes les premiers à avoir compris.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;7&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les deux jeunes activistes de l'organisation de fabrication des kamikazes furent surpris d'apercevoir au loin ce groupe de femmes et d'enfants, courant sous la pluie battante, le long du petit chemin côtier. Eux-mêmes roulaient précautionneusement et les rattraperaient rapidement. Désireux de rejoindre la route qui reliait la colonie voisine au point de passage d'Erez, les deux jeunes gens empruntaient ce qu'il est convenu d'appeler, dans d'autres parties du monde, le chemin des écoliers. Leur voiture était bourrée d'explosifs et ils projetaient de la précipiter sur le premier objectif qu'ils trouveraient sur leur chemin. Ils s'étaient attelés à ce transport de matières dangereuses, ouvriers intérimaires de la mort en service commandé pour, disaient-ils, Dieu et la nation arabe. Libérer Jérusalem. Ils avaient en songe des images rouges et brunes, carcasses brûlées de bus et fragments corporels disséminés qui emplissaient la petite route menant au paradis des obsédés de la mort par explosion.
&lt;br /&gt;Toute cette opération avait été bien compliquée à mener, songeaient-ils encore, et ils n'avaient réussi à récupérer la voiture qu'au prix des plus grandes difficultés. Son propriétaire n'ayant pas souhaité s'en séparer aux conditions proposées par l'organisation de fabrication des kamikazes, ils avaient dû user de persuasion, dans une approche plus physique que strictement religieuse ou idéologique.
&lt;br /&gt;Certes, la voiture ne pouvait atteindre des vitesses excessives, à cause tout à la fois de sa vétusté et de son contenu, mais c'était un véhicule à moteur et il ferait bien l'affaire. Tandis qu'ils dépassaient les femmes et leurs enfants courant sous la pluie battante, ils prirent conscience graduellement que la voiture perdait de la vitesse. Les femmes restaient à leur hauteur.
&lt;br /&gt;- A-t-on jamais vu des femmes courir aussi vite qu'une voiture, demanda l'un deux.
&lt;br /&gt;- Les femmes palestiniennes sont parmi les plus robustes au monde, lui répondit le conducteur, un garçon de Jabaliya prénommé Hisham. En Palestine, tout est possible ! Si Dieu le veut !
&lt;br /&gt;Mais, non, ce n'était pas possible. Les femmes couraient maintenant plus vite que la voiture ! Elles-mêmes en semblaient étonnées. En vérité, elles l'étaient moins que les deux terroristes motorisés, car elles savaient parfaitement que la sainteté de Lamia donnait des ailes à tout le groupe. Hisham eut une illumination d'origine mécanique et absolument non divine, lorsqu'il comprit que la pédale d'accélérateur ne commandait plus rien et que le moteur avait cessé d'émettre quelque bruit que ce soit. C'était l'orage qui tambourinait sur leur voiture maintenant totalement à l'arrêt.
&lt;br /&gt;- Izzedine, on n'avance plus !
&lt;br /&gt;- La pluie sans doute, l'humidité, le moteur doit être noyé. C'est vraiment une voiture de merde qu'il nous a fourguée.
&lt;br /&gt;- Une voiture de mécréant, une voiture de mauvais musulman !
&lt;br /&gt;Hisham se rendit compte le premier que les femmes entouraient la voiture, leurs visages humides collés aux vitres, au milieu des voiles mouillés et ceux des enfants, épatés sur le pare-brise, sous un vieux parapluie troué.
&lt;br /&gt;- Vous voulez de l'aide ? demandèrent-elles en ch&#339;ur. Nous pouvons pousser la voiture pour vous aider à redémarrer.
&lt;br /&gt;Hisham s'affola, tant de femmes à la fois et tant d'explosifs dans un si petit véhicule ! Tout cela n'était pas prévu dans le plan d'action mis au point par les artificiers de l'organisation. Il déclina fermement l'offre en baissant sa vitre.
&lt;br /&gt;- Non, merci, il faut simplement attendre que le moteur refroidisse. Toute cette eau va lui faire grand bien ! Il sourit et ajouta encore qu'il faudrait mieux pour les femmes qu'elles rentrent chez elles. Le temps n'avait pas l'air de s'arranger et les enfants finiraient par prendre froid, termina-t-il.
&lt;br /&gt;- Nous allons à la coopérative, lui répondit Lamia, mon mari travaille là-bas. Il n'y a pas de problème. Sûr que vous n'avez pas besoin d'aide ?
&lt;br /&gt;- Sûr, réitéra Hisham, légèrement agacé. On a la mécanique dans le sang. A la prochaine éclaircie, on repart.
&lt;br /&gt;- Alors, bonne route !
&lt;br /&gt;- Bonne route, la paix soit avec vous !
&lt;br /&gt;Ils regardèrent ces femmes survoltées s'éloigner vers la coopérative, comme portées par le vent. Bientôt, elles disparurent dans la pluie. Un peu rassurés, les deux kamikazes se retrouvèrent à nouveau seuls. L'eau commençait à s'infiltrer sérieusement dans l'habitacle. Le véhicule restait malgré tout parfaitement immobile. Izzedine craqua le premier et commença à insulter les éléments et la nature en général.
&lt;br /&gt;- Pluie de merde ! Eau de merde ! Je te déteste, l'eau, je te déteste !
&lt;br /&gt;Il l'entendit aussitôt.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tu perds ton sang-froid, Izzedine !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Le jeune homme se figea en entendant la voix de l'eau, une voix si étrange et si différente, par exemple, de celle d'Hisham, son partenaire en martyrologie sous contrat, qui pour le moment enrageait silencieusement à côté de lui et qui, dans quelques minutes, exploserait en éclats grossiers, dont même le Tout-puissant, dans son infinie largeur d'esprit, finirait par s'offusquer.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qui te permet de m'insulter ainsi ?&lt;/i&gt; continua la voix. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sais-tu le bien que j'apporte à la terre et à ceux qui l'habitent, sais-tu que l'on m'appelle depuis des milliers d'années, que toi-même, depuis que tu as quitté le ventre de ta mère, tu m'appelles, tous les jours ! J'arrive enfin et c'est comme cela que tu m'accueilles. Je suis déçue, Izzedine, très déçue.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Tu as tout fait foirer ! répondit Izzedine sans se démonter. Ainsi sont les fanatiques, bloqués dans le tunnel des certitudes, embourbés dans la ranc&#339;ur qui rend l'esprit aveugle et sourd.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;De quoi parles-tu ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Cet attentat qu'on a eu tant de mal à préparer.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est pas un bon jour pour mourir, Izzedine, et puis, tu es trop jeune, je n'aime pas cela, que les jeunes fassent n'importe quoi sans réfléchir aux conséquences.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Et toi, qu'as-tu fait depuis quarante ans ? Où étais-tu quand nous avions besoin de toi ?
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai souffert, mon garçon, on m'a enfermée, mesurée, quantifiée, transformée, transportée, pompée, dérivée, canalisée, exploitée, polluée, on m'a tiré dessus. J'ai même cru que j'allais disparaître de la région et finalement je suis revenue, je suis là à tes côtés. Il va pleuvoir maintenant quarante jours pour les quarante années qui nous ont manqué, alors tu peux oublier cette voiture et ce qu'elle contient. Tu n'auras pas le loisir de t'en resservir.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Pourquoi on te croirait, l'eau ?
&lt;br /&gt;L'eau éclata de rire.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tu penses peut-être que je suis manipulée par les services secrets israéliens ? Sauvez-vous, les gamins, abandonnez cette stupide voiture et allez vous occuper de vos familles. C'est le Déluge, nom de Dieu ! &lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;8&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Après avoir tenté d'alerter par téléphone les principaux responsables de l'Autorité Palestinienne, Mahmoud Hosseini s'accorda un répit dans ses infructueux efforts de protection de la population civile et de prévention des risques majeurs. Depuis son petit bureau du service météorologique palestinien de Ramallah, il essaya de rappeler ses collègues du Centre européen de prévision du temps.
&lt;br /&gt;L'explication scientifique du phénomène avait manqué à Mahmoud Hosseini pour convaincre ses interlocuteurs locaux. Dans ce pays, non, même pas un pays, dans ces fragments de territoires qui avaient connu tant d'autres catastrophes depuis l'Exode, et de toute nature, son annonce soudaine d'une inondation imminente et généralisée avait au mieux provoqué des silences gênés, au pire des menaces de rétorsion budgétaire. Ainsi est faite la structure administrative qu'elle n'attend rien de bon de la réalité et qu'elle ne peut entendre ce qu'elle n'est pas préparée à entendre.
&lt;br /&gt;On lui avait raccroché au nez.
&lt;br /&gt;Son collègue parti en voiture porter la bonne parole ne devait pas avoir connu davantage de succès. Mahmoud se demanda sérieusement combien de check-points il avait pu réussir à passer avant de devoir s'arrêter pour répondre par écrit à un éprouvant test de connaissances sur la météorologie à travers les âges. Il l'imagina encore essayant désespérément d'échapper à la surveillance stressée d'un sous-officier fraîchement arrivé d'une petite république de l'ex-URSS et qui parlait mille fois moins bien l'hébreu que tous les fonctionnaires du service météorologique palestinien réunis. Il entendit au loin, à travers l'orage, son collègue et le sous-officier s'engager dans ce curieux langage des signes que doublait un hébreu de bazar, mâtiné d'arabe, d'anglais et de géorgien. Il vit Babel sous les nuées, le doigt inquiet tendu vers les cataractes qui se déversaient maintenant sur les collines de Cisjordanie.
&lt;br /&gt;Mahmoud composa l'international.
&lt;br /&gt;Dans les grands centres européens, on lui indiqua immédiatement que les collègues de permanence avaient constamment gardé un &#339;il sur la Proche-Orient depuis leur dernière communication, mais qu'ils n'avaient pas progressé d'un pouce.
&lt;br /&gt;Oui, l'énorme bulle d'eau en formation était centrée sur Jérusalem et elle ne bougeait pas.
&lt;br /&gt;Oui, l'épaisseur de la couche nuageuse augmentait régulièrement, plongeant peu à peu toute la région dans la pénombre.
&lt;br /&gt;Non, le rapport avec le trou dans la couche d'ozone et les polluants atmosphériques ne pouvait être établi.
&lt;br /&gt;Non, Saddam Hussein était toujours enfermé et ne disposait toujours pas des moyens de faire la pluie et le beau temps chez ses voisins.
&lt;br /&gt;Mahmoud Hosseini sortit sur la terrasse du bâtiment des services météorologiques de l'Autorité, un modeste parallélépipède aux sols de ciment qui, bizarrement, avait toujours épargné par les représailles de l'armée d'occupation, alors même qu'il est si simple et si tentant de briser le thermomètre quand on ne veut rien savoir du temps qu'il fait. Mahmoud se mit à observer les grosses gouttes de pluie qui tombaient à ses pieds, ruisselaient et rejoignaient, en quelques instants, un petit lac en formation sur la terrasse. Il avait déjà vécu cette scène, pensa-t-il. Avec le soutien du Centre de recherches pour le développement international et d'une université canadienne, les services de la météorologie palestinienne avaient, il y avait de cela plusieurs années, en collaboration avec les services municipaux des villes de Gaza et de Ramallah, étudié plusieurs systèmes de captage des eaux de pluie sur les toits terrasses, type de couverture quasi-systématique des habitations du pays. &lt;br /&gt;Ce système astucieux, se rappela Hosseini, aussi vieux qu'Hérode et les Hittites, avait néanmoins ses inconvénients. Poussières et pollutions en suspension dans l'atmosphère, fientes d'oiseaux et déchets divers accumulés sur les toits devaient être séparés de l'eau de pluie elle-même afin d'éviter la contamination des citernes. « Mahmoud Système », matériaux bon marché, goût de la bricole et surveillance de la qualité de l'eau, Mahmoud Hosseini estima une nouvelle fois qu'ils avaient fait du bon travail, malgré les sarcasmes des entrepreneurs en eau potable qui du haut de leurs camions-citernes faisaient parfois courir de vilaines rumeurs.
&lt;br /&gt;Un énorme éclair coupa court à de plus amples auto-félicitations. Ce flash monstrueux éclaira la ville comme en plein jour et fit scintiller les milliers d'autres lacs artificiels en train de naître sur les toits terrasses de Ramallah la bourgeoise. Un deuxième éclair permit à Mahmoud d'observer la rue principale du quartier devenue déversoir de ce nouveau déluge.
&lt;br /&gt;Dans le fracas du tonnerre, le météorologue se mit à pleurer sur son peuple et ses larmes tombèrent dans le petit lac artificiel où il se tenait debout, face aux éléments déchaînés. Bientôt, ses larmes s'en furent dans le grand déversoir de la rue.
&lt;br /&gt;Il pensa au Déluge et maudit Dieu à son tour.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ne te fatigue pas, Mahmoud, Dieu n'y est pour rien !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Il sursauta car il savait être seul dans le bâtiment à cette heure.
&lt;br /&gt;- Qui es-tu, qui parle ?
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis l'eau, Mahmoud, l'eau !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- L'eau ?
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis tes larmes, l'eau de tes larmes, Mahmoud, et je sais que ce ne sont pas les premières que tu verses.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;Le météorologue avait la voix brisée par le cours des événements et la prescience qu'il était face à l'Incroyable, à l'Indicible.
&lt;br /&gt;- Pourquoi ? Pourquoi ici où le marteau est déjà tombé tant de fois ?
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les larmes, Mahmoud, cet orage monstrueux vient des quarante ans de larmes accumulées dans le ciel de ce pays. Il faudra que tu enseignes cela à tes collègues de la météorologie du monde entier. C'est le déluge des larmes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- C'est un phénomène physique ? s'entendit demander le Palestinien.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tu veux parler d'évaporation, de condensation, de masses nuageuses, de courants ascendants ? Oui, Mahmoud, les larmes n'échappent pas aux lois générales qui régissent l'univers. Seule la myopie du monde scientifique depuis Auguste Comte vous a tenus dans l'ignorance de cela. &lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Les gens d'ici vont mourir, alors ?
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi dis-tu cela ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Rien n'est prévu pour porter assistance aux populations menacées. Ils mourront.
&lt;br /&gt;L'eau se fit enjouée, déployant une fausse colère.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mahmoud, tu me prends pour qui ? Tout cela s'arrêtera à temps ! Je suis l'eau, certes, mais sache bien que depuis ce qui s'est passé du temps de Noé, j'ai toujours détesté les punitions collectives !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;9&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lamia entra la première dans la coopérative. L'eau avait déjà envahi les entrepôts et les employés tentaient de sauver ce qui pouvait l'être. Au bout de quelques instants, cependant, en constatant que le niveau de l'eau continuait de monter à vue d'&#339;il, mères de famille et employés présents décidèrent de se réfugier avec les enfants sur le réservoir d'eau potable, seul point haut à cet endroit de la bande de Gaza.
&lt;br /&gt;Accéder au sommet du réservoir par l'échelle métallique ne fut pas simple. Hisham et Izzedine arrivèrent à temps pour aider les enfants à grimper. Ils portèrent les plus jeunes sur leur dos. Une fois à l'abri, hommes, femmes et enfants, tous également apeurés, observèrent le ciel zébré d'éclairs. De cet endroit, ils apercevaient la Méditerranée des mauvais jours, noirâtre et assassine. Sans le moindre avertissement, un missile air-sol explosa sur la plage, à la limite des vagues de la mer démontée et de l'inondation qui, peu à peu, recouvrait les arpents surpeuplés de la « Gaza Strip » des rapports internationaux. Machinalement, les réfugiés cherchèrent qui dans le ciel avait pu tirer. Ils aperçurent l'hélicoptère de l'armée israélienne en difficulté, virevoltant comme un oiseau alcoolique, ivrogne malhabile, avant de s'affaisser et de choir lourdement dans le marécage qui avait remplacé, au pied du réservoir, les cultures maraîchères de la coopérative. L'hélicoptère n'avait pas résisté au mauvais temps et les réfugiés les plus au fait de la chose militaire comprirent que les soldats avaient tiré leurs missiles pour s'en débarrasser juste avant de se poser en catastrophe. &lt;br /&gt;Tandis qu'ils les regardaient s'extraire de l'appareil échoué, Lamia Chali se mit à parler le plus discrètement possible avec son mari.
&lt;br /&gt;- Youssef, les voisines me prennent pour une sainte, aide-moi...
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? répondit-il avec mauvaise humeur. Qu'est-ce que tu as encore été raconter ?
&lt;br /&gt;- L'eau, l'eau à la maison, elle est revenue. Explique-moi...
&lt;br /&gt;Il grogna.
&lt;br /&gt;- Je n'en sais rien, j'étais dans mon bureau, je n'ai rien vu de spécial. Personne n'est allé sur le réservoir, ni soldats israéliens, ni techniciens de la coopérative. Personne n'a touché aux vannes, je peux te l'assurer...
&lt;br /&gt;Lamia s'énerva un peu et le pinça en posant à nouveau sa question.
&lt;br /&gt;- Toi qui es l'homme, qui sais tout sur tout, explique-moi ce qui s'est passé ! Explique-moi ce qui se passe !
&lt;br /&gt;Il commença avec ce ton professoral qu'elle n'aimait pas.
&lt;br /&gt;- Le niveau de la nappe a dû se relever d'un coup, sinon c'est inexplicable. Mais le niveau de la nappe phréatique de Gaza est si bas que l'eau de mer s'y infiltre depuis des années. Il aurait fallu une telle arrivée d'eau alors que la pluie n'avait pas encore commencé à tomber. Je ne vois pas, Lamia, je n'ai pas d'explication... Que la main de Dieu... Ma science n'y peut rien, la science des hommes est ainsi faite que Dieu la défait.
&lt;br /&gt;Lamia ne répondit rien. Elle regardait les soldats israéliens qui progressaient difficilement dans plus d'un mètre d'eau boueuse et s'approchaient lentement du réservoir. Ils commencèrent à escalader l'échelle à leur tour. Hisham et Izzedine partirent se réfugier de l'autre côté de la plate-forme, à l'opposé de l'échelle. Lamia se serra contre son mari.
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lamia, Youssef !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;- Qui parle ? s'étonna Youssef.
&lt;br /&gt;Je suis l'eau, Youssef, et je voulais te dire que ce qui s'infiltre depuis des années dans la nappe phréatique de Gaza, ce n'est pas l'eau de mer, ce sont les larmes salées des gens de ce pays. Et si, aujourd'hui, le niveau de la nappe remonte, c'est que les larmes se sont faites plus grosses et plus nombreuses. Certaines larmes s'évaporent, mais d'autres s'infiltrent dans le sol ! Ils ne t'ont pas appris ça, à l'Institut supérieur d'Agronomie d'Atlanta ? A quoi donc t'ont servi tes études en Amérique ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;10&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au point de passage d'Erez, à la frontière entre Israël et la bande de Gaza, l'eau circulait depuis plusieurs heures tout à fait librement à travers les mailles des grillages électrifiés. Le courant avait sauté. Des deux côtés du mur, les derniers Palestiniens encore autorisés à aller travailler en Israël, ceux qui partaient et ceux qui rentraient chez eux, leur journée terminée, se donnaient la main pour lutter contre le courant. Peu à peu, les terrasses de béton et de tôle bleutée des installations de surveillance de la frontière furent les derniers lieux visibles à Erez. Une foule de plusieurs milliers de personnes s'y tenait agglutinée, mêlant indistinctement travailleurs palestiniens et jeunes hommes et femmes, soldats israéliens aux visages adolescents en gilets pare-balles. La foule observait avec étonnement le fleuve boueux qui traversait Erez en direction du sud. Un temps, le fleuve charria une colonne de tanks qui fit voler en éclat le long tunnel métallique réservé aux travailleurs migrants et emporta avec elle les petites baraques frontalières réservées aux VIP, déchiquetant toute cette lamentable architecture de zone commerciale militarisée. Peu à peu et une à une, les cartes d'identité magnétiques des travailleurs palestiniens s'en allèrent rejoindre la colonne de chars et le fleuve de boue, sans qu'un mot d'explication supplémentaire soit nécessaire. Le responsable israélien du poste frontière jeta à son tour les tampons officiels qu'il avait pourtant pris soin de mettre à l'abri. Les cartes et les formulaires ne pourraient resservir avant un long moment et c'était certainement le moment de s'en débarrasser et de vider ses poches. Ainsi pensaient les gens réfugiés sur les toits. Maintenant totalement dépourvus de pièces officielles à présenter ou à contrôler, tous se sentaient assurément des hommes neufs et pour quelques-unes des femmes neuves.
&lt;br /&gt;A quelques kilomètres de Ramallah, à l'autre bout des Territoires, un jeune garçon de plus de douze ans chantait sous la pluie. Debout sur le haut d'un muret, à quelques pas de chez lui, devant le croisement qui donnait accès la colonie voisine et à son poste militaire, il s'amusait de l'orage.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'épée de lumière naît de mon front
&lt;br /&gt;Et l'eau du fleuve part de ma main
&lt;br /&gt;Ma nationalité, c'est le c&#339;ur des autres
&lt;br /&gt;Je n'ai besoin d'aucun autre passeport&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le sniper attendait la fin du Déluge pour percer le front de l'enfant, ignorant encore que la pluie ne cesserait pas de sitôt.
&lt;br /&gt;Debout sur un réservoir, au nord de la bande de Gaza, entre les camps, la plage et les colonies, trempée de la tête aux pieds, Lamia Chali racontait une histoire à ses voisines, son mari, ses collègues de la coopérative et vingt soldats israéliens tombés du ciel. Lamia Chali racontait son rêve d'accoucher dans une eau pure et transparente d'un bébé doué de parole et qui lui dirait :
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je m'appelle Jaffra et je suis heureuse que tu sois ma mère.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;A l'autre bout du réservoir, Hisham et Izzedine, jeunes kamikazes inconstants éconduits par le mauvais temps, faisaient flotter de petites embarcations de papier dans une mare de la terrasse. Ils apprenaient l'art du pliage aux enfants de la ruelle de Lamia et Youssef. Dans un bureau de l'organisation de fabrication des kamikazes, on enrageait de l'incompétence de ces deux adolescents attardés et l'on se promettait d'être plus sélectif à l'avenir.
&lt;br /&gt;« Fatma la Causeuse » , « Fatma la Diseuse », qui parcourait Gaza en tous sens depuis des heures, sut bientôt avec certitude, à mesure que son corps se trempait, que la religion et le merveilleux résistaient toujours au monopole exclusif des théologiens affairistes et des scénaristes américains. Fatma se remémora à cet instant ce que sa « mère » en religion lui avait appris de l'ambivalence de ce monde, heureuse, malgré la dureté d'un aussi long enfermement, d'être née et d'avoir toujours vécu à Gaza pour y rencontrer en ce jour et en Lamia Chali, une nouvelle sainte du quotidien.
Mahmoud Hosseini, météorologiste palestinien non dualiste, téléphonait à ses collègues européens pour leur faire part de deux découvertes scientifiques de la plus haute importance.
&lt;br /&gt;a) les larmes font partie intégrante du cycle de l'eau et du système climatique mondial.
&lt;br /&gt;b) ma nationalité, c'est le c&#339;ur des autres, je n'ai besoin d'aucun autre passeport.&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;mailto:frederic.barbe@free.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Frédéric Barbe&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/b&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>



	<item>
		<title>Papa Mambo</title>
		<link>http://peripheries.net/article263.html</link>
		<dc:date>2006-11-18T11:03:22Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Frédéric Barbe</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>


		<description>Le conte de Noël de Périphéries. &lt;br /&gt;A ceux d'entre vous qui croient encore que Noël est un jour de réconciliation entre tous les hommes, je propose la lecture de Papa Mambo. Vous y découvrirez, si vous ne la connaissez pas encore, la véritable histoire du Père Noël, la véritable identité de ce salopard fasciste. &lt;br /&gt;Vous pouvez choisir de vous jeter immédiatement sur le texte comme la vérole sur le bas-clergé breton, ou bien plus subtilement l'imprimer et le glisser discrètement au pied de votre magnifique sapin, pour tenter (...)


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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Le conte de Noël de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Périphéries&lt;/i&gt;.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;A ceux d'entre vous qui croient encore que Noël est un jour de réconciliation entre tous les hommes, je propose la lecture de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Papa Mambo&lt;/i&gt;. Vous y découvrirez, si vous ne la connaissez pas encore, la véritable histoire du Père Noël, la véritable identité de ce salopard fasciste.
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Vous pouvez choisir de vous jeter immédiatement sur le texte comme la vérole sur le bas-clergé breton, ou bien plus subtilement l'imprimer et le glisser discrètement au pied de votre magnifique sapin, pour tenter une lecture publique inopinée (compter une bonne heure plus les débats afférents) pouvant constituer une intéressante diversion tout autant qu'une alternative au programme réveillonnesque préétabli par Michel-Édouard Leclerc et vos proches.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tirez-lui la barbe, c'est une fausse !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Observons ensemble que si le Père Noël est assurément une ordure fasciste, tous les fascistes ne se déplacent pas déguisés en Père Noël.
Ce serait trop simple et, pour tout dire, un peu trop facile.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;1&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les agents d'Interpol se présentèrent au Palais Présidentiel de la République d'Anguilla vers dix heures du matin, quelques minutes seulement après leur descente d'avion. Les policiers étaient munis d'un mandat d'arrêt international délivré par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda à l'encontre du dénommé Papa Mambo, ressortissant dominicain résidant habituellement sur l'île d'Anguilla.
&lt;br /&gt;Le Palais Présidentiel, une cinématographique demeure de style colonial, contient l'unique cellule de l'île.
&lt;br /&gt;Le Président les y accueillit avec de grandes démonstrations d'amitié. Il portait un canotier en paille colorée aux couleurs de l'île. Son corps déjà âgé flottait dans un vaste costume de flanelle blanche. Il semblait créole jusqu'au bout de ses ongles longs et finement taillés. Son élégante collection de guitares demi-caisse avait envahi toutes les pièces du palais et une lancinante musique salsa baignait le premier étage. Au fond d'un couloir, le Président leur indiqua une porte.
&lt;br /&gt;- Il est en train de répéter, mais vous pouvez entrer.
&lt;br /&gt;Les agents d'Interpol enfoncèrent la porte d'un coup de pied nerveux et rentrèrent arme au poing dans la pièce. Papa Mambo se tenait debout, en sueur. Il mouillait son tee-shirt Jah Love et ses dreadlocks épaisses, en déroulant des motifs musicaux subtils sur un steel-drum monumental au rythme d'une bande enregistrée.
&lt;br /&gt;- Lâche tes baguettes, Mambo, tu es en état d'arrestation.
&lt;br /&gt;- Ce ne sont pas des baguettes, mais des maillets.
&lt;br /&gt;- Lâche-les et lève les mains.
&lt;br /&gt;Papa Mambo lâcha ses maillets et leva lentement les mains vers le plafond où tournoyait, pour l'ambiance, un vieux ventilateur. Le Palais Présidentiel possédait maintenant l'air conditionné et Internet, un accès direct à l'Antimonde.
&lt;br /&gt;Dans cette posture de délinquant pris sur le fait, son corps apparaissait encore plus imposant.
&lt;br /&gt;Le plus âgé des policiers s'approcha de lui.
&lt;br /&gt;- Nous vous emmenons en Tanzanie, monsieur Mambo. Vous êtes recherché pour avoir été l'intermédiaire principal dans les livraisons d'armes aux génocidaires rwandais, en 1994, pendant l'embargo international. Voici le mandat d'arrestation. Les juges vous entendront à Arusha. Vous serez en détention sur place sous la protection des policiers de l'ONU.
&lt;br /&gt;- Vous devez faire erreur, monsieur. Je ne suis qu'un musicien antillais, un amuseur public, un artiste de casinos.
&lt;br /&gt;- Vous expliquerez tout cela au juge. Vous pouvez téléphoner à un avocat.
&lt;br /&gt;Le policier lui tendit un petit objet de plastique coloré.
&lt;br /&gt;- Je préférerais que nous passions le chercher, si vous le voulez bien. Il habite à deux pas d'ici.
&lt;br /&gt;- Allons-y.
&lt;br /&gt;Arrivés en haut du grand escalier colonial, ils aperçurent au pied des marches le Président assis, avec sa guitare, sur un tabouret de bar. Il chantait en créole une vieille chanson de l'île. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grandes ouvertes et les oiseaux étaient entrés pour l'écouter. Dans le jardin, de jeunes vierges dénudées, le principal produit d'exportation de la République d'Anguilla, dansaient avec grâce, au rythme de la musique.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;2&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dès sa prime enfance, Franz Kappiert a acquis l'intime conviction que le Père Noël n'habitait plus la Laponie depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Certes, après le départ du corps expéditionnaire franco-britannique de la tête de pont de Narvik et l'invasion de la Norvège par les nazis, le temps s'était calmé de ce côté-ci du cercle polaire. Mais à l'autre bout de la péninsule scandinave, les Finlandais et les Soviétiques n'en finissaient pas de s'envoyer des tonnes d'acier et de feu à la figure. Bientôt les navires américains passèrent au nord pour rejoindre Mourmansk et ravitailler l'armée rouge qui passait à l'offensive sur le front de l'Est.
La Laponie fut comme un grand bordel pendant cinq ans.
&lt;br /&gt;En 1992, Franz Kappiert a pu établir formellement à partir des archives militaires allemandes que le Père Noël a résidé plus de cinq ans en Suède, entre 1940 et 1945, alors que ce pays était officiellement neutre dans le conflit mondial. Cette exploration méthodique des archives a, d'autre part, poussé Franz Kappiert à entreprendre divers voyages en Scandinavie, afin de collecter des témoignages des survivants de cette époque.
&lt;br /&gt;C'est à ce passé trouble, fuyant et obsédant que pense Franz Kappiert, professeur d'histoire contemporaine à l'université libre de Berlin, tandis que le petit bimoteur à hélice de la compagnie régionale lapone commence sa descente sur Svappavaara. La piste est à la mesure de la densité humaine à cette latitude. A peine visible, malgré les petites lumières rouges qui la balisent, tandis que le vent bouscule l'appareil et les passagers.
&lt;br /&gt;Svappavaara est encore loin du terme de son voyage. Franz Kappiert doit prendre le train pour se rendre dans un hameau à proximité d'Abisko, une ville située sur la ligne qui relie le port sidérurgique de Lulea aux mines de fer de Gällivare et Kiruna, puis traverser ensuite la frontière norvégienne pour atteindre le port de Narvick.
&lt;br /&gt;A peu près au milieu de la ligne, le train quitte la forêt et s'enfonce dans la toundra glaciale battue par le vent. C'est là qu'il descendra, bien au nord du cercle polaire, dans la plénitude du vide lapon, coincé entre deux barrages hydroélectriques et une station météorologique automatique.
&lt;br /&gt;En attendant le train, Franz Kappiert, devant un grand café arrosé d'alcool, consulte la documentation fournie par l'IOASC, l'lnternational Organization Against Santa Claus, un groupuscule norvégien qui réclame sur l'Internet le remplacement du Père Noël par un ministre de Noël élu au suffrage universel sur la base de candidatures mixtes.
&lt;br /&gt;Une dernière ligne le fait sursauter.
&lt;br /&gt;Maybe we should give Santa Claus a Chritsmas present ? A Gilette Sensor Excel !
&lt;br /&gt;Peut-être devrions-nous offrir un cadeau au Père Noël ? Un rasoir Gilette à deux lames et tête pivotante !
&lt;br /&gt;La plaisanterie tombe à plat et lui rappelle immédiatement les femmes françaises tondues à la Libération pour avoir couché avec des Allemands, le sujet de sa thèse d'histoire contemporaine à la faculté de Berlin. Il entrevoit les fils invisibles qui tiennent ensemble tous les morceaux de la pièce.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;3&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Manuel se souvient que, lorsqu'il était enfant, il lisait le catalogue officiel du Père Noël pendant des heures, dans un silence intense que seule sa respiration perturbait de loin en loin. C'est dans ces moments là qu'il préparait sa lettre, ignorant tout du Père Fouettard, cette médiocre et bureaucratique réincarnation de Hans Trapp, l'ogre qui emportait autrefois dans son sac les enfants désobéissants. Quinze années plus tard, Manuel sait : Hans Trapp, alias le Père Fouettard, est bien vivant et c'est un salopard fasciste.
&lt;br /&gt;Manuel est à Madrid. Il pleut. Il regarde par la fenêtre. L'Europe, c'est donc ça, le Grand Empire Occidental, cette ville flasque et tentaculaire ? Sa valise est prête. Il l'a fermée tout à l'heure. Elle contient les cadeaux pour sa famille et quelques vêtements pour l'été austral. Son avion part dans deux heures. Il attend le facteur. A dire vrai, il aurait aimé avoir la réponse avant de rentrer pour qu'une certitude en remplace une autre.
&lt;br /&gt;Il se rappelle que l'Espagne démocratique n'a jamais jugé les criminels franquistes et que l'oubli n'est d'abord qu'une maladie honteuse.
Au début du mois de décembre, sa maman lui demandait toujours s'il avait terminé sa lettre. Au dernier moment, il voulait toujours tout changer. Elle souriait en lui disant :
&lt;br /&gt;- C'est le dernier jour, après il n'aura plus le temps de s'en occuper.
&lt;br /&gt;Alors le petit Manuel réécrivait à toute allure comme s'il mourait le soir même. La mère ajoutait :
&lt;br /&gt;- N'en mets pas trop, tu sais que sa hotte n'est pas très grande, et puis, tu n'es pas tout seul. Tu as pensé aux autres enfants ?
&lt;br /&gt;- Mais maman, j'ai été sage cette année.
&lt;br /&gt;- C'est vrai, Manuel.
&lt;br /&gt;Il lui souriait et venait l'embrasser sous ses longs cheveux noirs, sur ses joues immenses qui l'attiraient. C'était Noël comme cela ne lui arrivera jamais plus. Un jour, le petit cordon est cassé, on ne sait pas pourquoi et puis c'est fini.
&lt;br /&gt;Ensuite, il décorait la maison avec ses s&#339;urs. Il ramenait de l'école ses couleurs, préparait son bas pour les cadeaux.
&lt;br /&gt;Le facteur d'habitude est déjà passé à cette heure. Manuel regarde sa montre avec un peu d'agacement. Il reste encore dix minutes avant de prendre le bus pour l'aéroport. La pluie a cessé. Il voit maintenant un plus loin dans la rue, c'est le préposé qui titube. A l'horizon de sa propre angoisse, le postier bafouille de porte cochère pisseuse en porte cochère pisseuse. Il étend sa toile alcoolisée entre les immeubles fatigués, sur les briques entassées. L'homme en déchéance avance ses pions, pas à pas.
Le jour venu, Manuel voulait veiller le plus tard possible pour tenter d'apercevoir le Père Noël, mais, à un certain moment de la soirée, un signe de son père lui signifiait, à lui et à ses s&#339;urs, qu'il était l'heure d'aller dormir. Il restait dans son lit les yeux ouverts dans le noir à espérer l'entendre racler les murs avec sa hotte et l'entendre s'exclamer devant les décorations qu'il avait réalisées pour lui.
&lt;br /&gt;Manuel referme la porte et descend l'escalier. Il va le croiser en bas. Il ralentit pour éviter le face à face. Il l'entend. Le facteur dépose les lettres dans les casiers. La première fait un petit bruit sec en heurtant le bois du casier, les suivantes glissent sans bruit. Le préposé ressort, la porte claque.
&lt;br /&gt;Manuel sent son c&#339;ur s'affoler, il descend le dernier étage quatre à quatre. Il lâche son sac et tire la lettre avec ses doigts sans ouvrir le casier. C'est elle. C'est la lettre qu'il attendait.
&lt;br /&gt;Il ne l'ouvre pas tout de suite, il la plie et la range dans la poche de sa veste.
&lt;br /&gt;Le bus pour l'aéroport doit être en route. Il sort dans la rue et se met à courir pour l'attraper.
&lt;br /&gt;Manuel, autrefois, avait demandé tout ça, un grand bus, un avion, des immeubles à construire, un costume de facteur. A chaque fois, le Père Noël avait exaucé ses v&#339;ux sans mégoter. Ça, non, pour autant qu'il s'en souvienne, jamais le Père Noël n'avait mégoté.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;4&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vais vous apprendre quelque chose qui va peut-être vous étonner.&lt;/i&gt;
&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon boulot de Père Noël, c'est pas tombé du ciel comme ça en claquant des doigts un matin au réveil.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je ne l'ai pas trouvé non plus sous le sabot d'un cheval, ni sous celui d'un renne.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je roule en scooter.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vais vous dire, ce métier, c'est moi qui l'ai créé, tout seul, j'ai dû faire mon trou comme on dit et ça m'a pris du temps.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a fallu déblayer le terrain pour mes activités.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il y avait déjà du monde sur la place !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous être en train de vous dire, qu'est-ce que j'en ai à foutre des élucubrations de ce vieux singe poilu.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Eh bien, là, je dis, vous faites fausse route.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est que vous ignorez qui était là avant moi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous faites l'impasse sur le progrès et le sens de l'histoire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vous pose la question.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qui seriez-vous en train d'attendre assis en tailleur devant votre cheminée si je n'avais pas été là ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vais vous le dire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un chiard, une gonzesse et un âne, beau tiercé, non ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans une église glaciale.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Oui, vous seriez à l'église de la paroisse en train d'applaudir l'entrée d'une jeune fille portant un bébé dans ses bras.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si je vous dis que la jeune fille entre dans l'église montée sur un âne...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si j'ajoute que pendant la messe, les fidèles, donc vous, devez terminer chaque prière par un hi-han tonitruant...&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous ne trouvez pas qu'un peu de cocooning autour d'un sapin, ça a du bon ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A moins que vous ne préfériez la fête des fous.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quoi, qu'est-ce que c'est que la fête des fous ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On est curieux tout d'un coup.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La fête des fous du 25 décembre commence quand votre femme de ménage vous expulse de votre chambre à coucher pour venir se vautrer dans votre lit, le temps de faire couler son bain dans le jacuzzi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous vous demandez ce que fait le mari de la femme de ménage pendant ce temps-là ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'intuition est bonne.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il conduit votre Mercedes classe A au bout de ses limites, puis l'offre à son fils qui la brûle joyeusement avant d'aller cambrioler votre pharmacie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et vous quand vous sortez pour aller porter plainte de vive voix au commissariat, puisque la femme de ménage a emprunté votre téléphone mobile et harangue sa s&#339;ur qui habite Lisbonne depuis plus de deux heures, un Africain en uniforme vous demande vos papiers d'identité et votre carte de séjour.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le monde à l'envers quoi !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous vous étonnez de ce contrôle inhabituel.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Africain en tenue ignore votre question et vous demande la raison de votre présence dans ce quartier bourgeois en montrant d'un doigt républicain l'adresse populaire qui figure sur la carte d'identité.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il vous fait observer que cette adresse est à plus de trente kilomètres de l'endroit où vous vous trouvez et qu'il faut prendre le train avant la fermeture prochaine de la station.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous commencez à vous énerver et brutalement vous êtes plaqué au sol par ses deux collègues antillais.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous donnez un coup de pied dans le vide, mais vous arrêtez tout de suite car le contact avec les matraques électriques de Noël est extrêmement désagréable.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous réfléchissez pendant qu'ils vous enlèvent vos lacets de chaussures.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous ignorez l'heure du dernier train et la localisation exacte de votre femme dans l'espace métropolitain.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous sentez que vous allez bientôt vous pisser dessus.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous êtes mal.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Alors, vous appelez au secours et me voilà !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous ne préférez pas finalement votre bon vieux gros Père Noël et son manteau en poil de chameau ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;5&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Papa Mambo occupait bien deux sièges à lui tout seul dans l'avion qui l'emmenait à Arusha. Cette corpulence étonnante, cette stature de géant lui avaient valu une bonne part de sa réputation de dur. Son avocat à deux sièges de là ressemblait à une anguille de prétoire. L'anguille téléphonait au procureur d'Arusha et essayait d'obtenir de son interlocuteur une remise en liberté sous caution.
&lt;br /&gt;- Ecoutez Monsieur le Procureur, Papa Mambo donne une série de concerts dans les prochains jours. Sa mise en détention provisoire va entraîner l'annulation de sa tournée de fin d'année. Vous savez combien cela coûte d'organiser une tournée aujourd'hui ? Sa mise en détention entraînera la faillite de sa société de production musicale. Je vous propose une caution de 100 000 dollars. Le président d'Anguilla, lui-même musicien de grand talent, est d'accord pour avancer la somme. Qu'en pensez-vous ?
Les yeux de Papa Mambo filèrent des lèvres de l'anguille vers l'horizon bordé du hublot. Les côtes africaines n'étaient toujours pas en vue. Papa Mambo se demanda s'ils traverseraient l'espace aérien angolais, si peu sûr ces temps derniers.
&lt;br /&gt;Papa Mambo a toujours été accueilli à bras ouverts en Angola.
&lt;br /&gt;Les résidences officielles de Luanda n'ont plus de secrets pour lui. Il y a connu les vieux routiers des états-majors pétroliers français et anglo-saxons, en perpétuelle rivalité, les éminences grises des grandes ambassades. Après le départ du corps expéditionnaire cubain, Papa Mambo est resté l'intermédiaire principal entre le gouvernement du président Dos Santos, aux abois, et les fabricants de jouets.
&lt;br /&gt;Aujourd'hui, la situation est plus calme, le front s'est stabilisé autour de Kuito et de Huambo. Aucun des belligérants ne peut l'emporter et il faut fournir sans relâche les deux adversaires. C'est pourquoi Papa Mambo connaît aussi très bien les gars d'en face, les rebelles de l'UNITA qui lui écrivent souvent des lettres et lui envoient aussi des pierres précieuses pour 200 millions de dollars chaque année.
&lt;br /&gt;A un rythme pareil, Papa Mambo doit vider presque quotidiennement la boîte postale de son fan-club. C'est un gros travail que de répondre à chacun d'eux personnellement. Leur indiquer que tout a un prix, que tout n'est pas possible tout de suite, qu'il faut être patient, faire preuve de sagesse et de bonne gestion, qu'avec 200 millions de dollars aujourd'hui, on a plus rien et qu'heureusement qu'il est là, Papa Mambo pour distribuer des bons points et des confiseries.
&lt;br /&gt;Quelquefois, quand il sent dans une écriture un peu trop tordue l'urgence anormale d'une lettre, Papa Mambo décroche son téléphone pour signaler que, oui, la commande est bien partie, mais que l'option chez vous en 24 heures, c'est en supplément.
&lt;br /&gt;Quelquefois, il téléphone aussi en Europe, au Brésil, en Amérique, en Chine, car qui va distribuer les jouets ? Nul ne peut plus ignorer aujourd'hui les lois de la logistique.
&lt;br /&gt;Il faut également une mise en scène, la tradition l'exige, et comme Papa Mambo n'a pas le don d'ubiquité, qui va jouer le Père Noël sur la photo de fin d'année ?
&lt;br /&gt;L'anguille vient de refermer son petit téléphone. Papa Mambo le regarde silencieusement. L'anguille secoue la tête négativement. Papa Mambo retourne dans son horizon bordé de plastique blanc. Il aperçoit la brume côtière au loin, cette ouate un peu sale qui enveloppe les dunes du désert namibien. Il regarde sa montre. Il est des pays que les avions civils doivent éviter. Il lui reste quelques heures avant d'arriver sur les hautes terres tanzaniennes.
&lt;br /&gt;Lentement Papa Mambo descend la tablette vissée au dos du siège et, sans que son visage trahisse le moindre effort, il la plie, l'arrache et la laisse choir par terre.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;6&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;K.S. est éleveur de rennes en retraite, il vient de fêter ses 79 ans. Personne n'a jamais repris son exploitation. Ses trois fils ont immigré en Norvège à l'époque où l'on découvrait un gisement pétrolier par jour. Il ne voit ses petits-fils que rarement, eux aussi travaillent sur les plates-formes et quand ils sont en récupération, les jeunes préfèrent aller s'amuser en ville.
&lt;br /&gt;K.S. comprend d'un certain point de vue, mais il lui semble aussi que cette empathie un peu douloureuse le vieillit de dix ans chaque fois qu'il y recourt. Il reçoit bien des cartes postales de temps en temps, postées depuis une île tropicale ou méditerranéenne, quand ses petites-filles partent en vacances avec leur mari, mais ce n'est pas pareil. Pour tout dire, K.S. présente tous les signes cliniques d'un sévère coup de blues sans rapport avec les conditions climatiques locales.
&lt;br /&gt;- C'est la malédiction des dieux, ils nous ont maudits pour des générations.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
&lt;br /&gt;Franz Kappiert sait qu'il a déjà compris, il veut simplement que le vieil homme aille au bout de son raisonnement.
&lt;br /&gt;- Les cadeaux, les cadeaux sous nos pieds, ce sont des cadeaux empoisonnés.
&lt;br /&gt;- Vous parlez du fer ?
&lt;br /&gt;- Je parle du fer, du pétrole et de tout le reste, le gaz, le cuivre, le plomb, les diamants. Heureux ceux qui n'ont rien dans leur sous-sol, car les portes du paradis sur la terre leur sont grandes ouvertes.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qu'il en pensait, lui ?
&lt;br /&gt;- Lui, oh, est-ce que quelqu'un peut se vanter de savoir ce qu'il pensait vraiment ? Il faisait son beurre, voilà tout.
&lt;br /&gt;Franz Kappiert tient ses deux mains serrées autour d'un grand bol de café chaud. Dehors, il neige toujours. Le véhicule qui l'a amené chez K.S. a disparu. Le premier voisin est à vingt kilomètres dans le blizzard. Le vieux semble lire dans ses pensées.
&lt;br /&gt;- Vous resterez bien quelques jours, la météo annonce de la neige jusqu'au 25. Il y a tout ce qu'il faut ici.
&lt;br /&gt;Un sentiment de plénitude envahit Franz Kappiert. Le feu crépite dans le poêle. Il fait - 20 dehors et le vent souffle par rafale. Il sent la gêne du téléphone portable dans sa poche. Il le sort. A cette latitude, dans cette vallée perdue au pied du Kebnekaise, il ne peut lui être d'aucune utilité.
&lt;br /&gt;- Vous attendez vos enfants pour le jour de Noël ?
&lt;br /&gt;- Je ne sais pas, Franz, ce sera la surprise. Je n'ai pas le téléphone et ils ne m'ont pas écrit.
&lt;br /&gt;K.S. se lève. Il s'avance et ouvre la porte, le vent s'engouffre et des bouffées de neige envahissent la pièce principale de l'habitation préfabriquée.
&lt;br /&gt;- J'ai toujours pissé dehors, Franz, c'est pas à 79 ans que je vais me refaire. Les rennes aimaient bien. Ils me retrouvaient à l'odeur.
K.S. se tut un instant. Puis Franz Kappiert l'entendit prononcer une suite de mots inintelligibles, probablement en langue saami. Enfin, d'un geste de la main, il l'appela.
&lt;br /&gt;- Venez, Franz, venez.
&lt;br /&gt;Le jeune homme s'approcha. Dehors, devant la porte, un renne de taille monstrueuse soufflait et tapait des pieds dans la tempête. Ses bois étaient
endommagés. Il semblait très vieux et à l'examiner plus précisément, sa carrure gigantesque dissimulait mal ses côtes saillantes.
&lt;br /&gt;- C'est le dernier renne du Père Noël. Le dernier et le seul survivant. Il vient ici quelquefois, poussé par la faim. Je vais lui donner à manger. Venez.
Le vieil homme s'approcha de l'animal, lui tapota le museau et se plaça à ses côtés en lui passant un bras autour de l'encolure. Tous deux entreprirent de contourner la maison vers une petite annexe, elle aussi de conception préfabriquée. Au moment de décrocher la barre qui tenait la porte fermée au blizzard, K.S. se tourna vers Franz Kappiert.
&lt;br /&gt;- Tu comprends, Franz, les rennes, plus personne n'en a rien à foutre aujourd'hui, et surtout pas lui, tu comprends ça, Franz, il les a laissés crever ses rennes, il n'est jamais revenu s'en occuper quand il est parti en Amérique après 45, les rennes, eux, ils étaient devenus complètement dépendants de lui, il le savait, il ne pouvait pas l'ignorer. Le Père Noël a abandonné ses rennes, Franz, comme il aurait abandonné son chien au mois d'août en Espagne. C'est moi qui les ai découverts mourant de faim dans la montagne, encore attachés à son traîneau. Le vieux Klipo, c'est le seul survivant de l'attelage, je m'en suis occupé pendant toutes ces années, Franz, tu comprends, si je tenais ce salopard, ce fumier, cette ordure entre mes mains, je te jure que je lui ferais passer le goût de la vie.
&lt;br /&gt;Franz regarda K.S. dans les yeux en souriant. Le vieil homme lui semblait avoir rajeuni de dix ans.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;7&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Manuel regarda sa montre. L'avion venait de commencer sa descente sur Buenos Aires. Le ciel était dégagé et il apercevait le quartier où il avait grandi. Il y serait à l'heure du dîner, juste à l'heure des informations. Mentalement, il fit le décompte de ses bagages embarqués dans la soute, une poupée de marque américaine et ses accessoires pour la plus petite de ses s&#339;urs, un déguisement de Cendrillon grande taille pour la moyenne et des logiciels de jeux conçus par des designers barcelonais pour la plus grande.
&lt;br /&gt;Pour ses parents, il n'avait rien acheté, il n'avait que la lettre qu'il n'avait pas encore ouverte.
&lt;br /&gt;Il tenait sur son c&#339;ur le petit morceau de papier qu'il imaginait légèrement administratif, distant, laissant au destinataire le soin d'effectuer la traduction dans le langage concret de la vie réelle. Manuel se demanda s'ils seraient contents tous les cinq qu'il glisse la lettre parmi les cadeaux sous le sapin artificiel acheté il y a huit ans et qu'il les laisse ouvrir l'enveloppe.
&lt;br /&gt;Les temps avaient bien changé.
&lt;br /&gt;Les folles de la place de Mai tournaient toujours, il les avait vues lorsque l'avion avait commencé à descendre sur la ville. Mais tout le reste de l'histoire n'existait plus que dans les livres. L'avion resta suspendu quelques secondes au-dessus de la piste, puis les roues accrochèrent enfin les plaques de béton. Il passa sa main dans ses cheveux. Son père serait là très certainement à l'attendre, droit dans ses bottes, peut-être avec toute la famille.
&lt;br /&gt;Manuel se leva et sortit son sac du compartiment. Il abandonna les journaux espagnols sur son siège et se mit en position dans la chenille pressée des voyageurs qui traversa la zone des douanes en direction des rubans mouvants de la salle des bagages. Il attendait ses cadeaux.
Puis la chenille devint une vague émotionnelle qui se brisa sur mille visages amis.
&lt;br /&gt;- Manuel, Manuel !
&lt;br /&gt;Il eut à peine le temps de reconnaître la voix de sa petite s&#339;ur avant de la recevoir dans ses bras.
&lt;br /&gt;- Oh Manuel, comme je suis contente de te voir. Tu m'as manqué, tu sais.
&lt;br /&gt;- Tu m'as manqué aussi, Nilda.
&lt;br /&gt;- J'ai plein de choses à te raconter.
&lt;br /&gt;Elle ne l'avait pas encore lâché quand Manuel aperçut la statue rigide du corps paternel en face de lui.
&lt;br /&gt;- Bonjour, papa.
&lt;br /&gt;- Bonjour, Manuel, bienvenue chez toi.
&lt;br /&gt;- Merci. Maman n'est pas là ?
&lt;br /&gt;- Ouvre les yeux.
&lt;br /&gt;Manuel fit un panoramique dans le hall encombré d'embrassades mouillées. Il l'aperçut ou plutôt devina son corps, abouti, malgré la vieillesse en marche, caché derrière un caméscope. Elle les filmait en vidéo. Elle leva une main et l'agita quand les yeux de Manuel rencontrèrent les siens à travers l'objectif de la caméra.
&lt;br /&gt;- Bienvenue à la maison, Manuel !
&lt;br /&gt;Elle s'avança lentement en essayant de ne pas trop bouger. Au fur et à mesure qu'elle s'approchait de son fils, les circuits électroniques de la caméra corrigeaient la mise au point. Manuel observa distinctement les mouvements de rotation de l'objectif. Puis brusquement, elle baissa l'appareil.
&lt;br /&gt;- Bonjour mon fils.
&lt;br /&gt;- Bonjour maman.
&lt;br /&gt;- Tu ne m'embrasses pas ?
&lt;br /&gt;Sa petite s&#339;ur était encore dans ses bras. Elle sauta par terre et regarda sa mère.
&lt;br /&gt;- Il est à moi, maman, c'est mon frère.
&lt;br /&gt;Sa mère lui jeta un regard noir qui s'écrasa douloureusement dans les yeux de la petite fille.
&lt;br /&gt;- Que veux-tu me dire ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;8&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si je connais le Rwanda, le pays des mille collines ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comme tout le monde, sans plus.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mon travail ne me laisse guère le loisir de consulter les atlas de géographie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bref, pour tout dire, j'ai oublié le code postal de Kigali la Rouge.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ajoute que je voyage toujours en classe affaire, jamais en classe touriste.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En plus, je ne me souviens pas du tout avoir livré ce missile qui a abattu l'avion des présidents rwandais et burundais.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il faudrait retrouver la lettre qu'ils m'ont envoyée, mais j'en reçois tellement que ça fait cinquante ans que je n'archive plus rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je serai d'avis de passer tout ça en pertes et profits.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au fait, pour en rester à la géographie, notez que, contrairement aux idées reçues, je n'ai jamais habité au pôle Nord.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Franchement, vous m'avez imaginé rouler ma bosse sur la banquise ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et le trou d'ozone, les gaz à effet de serre ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je ne suis au courant de rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vous dis, je n'y ai jamais habité.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non, pour les rennes, il faut du concret, du paysage, de l'herbe, une présence et moi aussi, j'aime bien la compagnie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai toujours vécu en Laponie, un peu au nord du cercle polaire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bon, c'est vrai depuis quelques années, je suis devenu, disons, itinérant.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais c'est parce que le marché est devenu mondial.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mes tournées sont devenues de plus en plus longues, et les progrès du transport aérien n'y ont rien changé.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un taux de croissance exponentiel !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je dois vous l'avouer, je crains fort que le Produit Intérieur Brut du Rwanda ne soit même pas visible dans l'inflexion progressive de la courbe de croissance de mes activités.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ou alors au microscope électronique à balayage.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous en avez un sous la main ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Avec vos jumelles de théâtre, vous n'arriverez à rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non vraiment, je plaide non coupable.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il s'agit d'un énorme malentendu, je dirai même d'un acte de malveillance.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je fais des jaloux, vous savez.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous voulez des noms ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Rois Mages sponsorisés par Benetton.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bouddha Je Roule Pour Vous.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Saint Nicolas l'enflure de la bonne conscience.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mithra discret comme un indicateur de police.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Thor, Odin et tous les autres branquignoles de Scandinavie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'autres encore ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;9&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsqu'il se présenta en haut de la passerelle, Papa Mambo eut tout le loisir de contempler le comité d'accueil au pied de l'appareil, une dizaine de policiers de l'ONU en uniforme et deux civils, juges ou officiers de police. Il leur fit un grand signe de la main, comme s'il venait donner un concert au profit des mal-logés d'Arusha. Il sentit l'anguille derrière lui qui le pressait d'avancer.
&lt;br /&gt;- Le compteur tourne, Papa.
&lt;br /&gt;- Il faut soigner l'image, l'anguille, quelles que soient les circonstances. C'est la clef du succès en ce bas-monde.
&lt;br /&gt;- On est dans l'arrière-cour, Papa. Garde ton énergie pour l'audition.
&lt;br /&gt;- Et toi, l'anguille, garde donc ta salive pour la presse et révise ton code. Dis donc, tu sais pourquoi il n'y a aucun journaliste sur le tarmac ?
&lt;br /&gt;- Ca m'a coûté dix mille dollars, Papa. Tous les journalistes nous attendent à Nairobi.
&lt;br /&gt;- Bravo, l'anguille, tu es vraiment parfait.
&lt;br /&gt;Papa Mambo commença à descendre le petit escalier escamotable de l'avion. Les policiers le firent grimper dans un fourgon militaire. Au moment où son corps bascula à l'intérieur du fourgon, les pneus accusèrent le coup. L'anguille le regarda s'éloigner, puis monta à son tour dans un taxi pour quitter le Kilimanjaro International Airport et les bureaux déserts d'Air Tanzania.
&lt;br /&gt;Le chauffeur engagea immédiatement la conversation.
&lt;br /&gt;- Je connais une très bonne adresse, patron, Intercontinental Lodge sur la Swahili Street, les meilleurs lits d'Arusha, 30 dollars la chambre et je peux vous trouver tout ce dont vous avez besoin ici.
&lt;br /&gt;- Emmenez-moi au Novotel Mount Meru.
&lt;br /&gt;- C'est pas dans le centre, patron, vous ne préférez pas...
&lt;br /&gt;- Novotel Mount Meru je te dis, et vite, j'ai du travail.
&lt;br /&gt;- OK, patron.
&lt;br /&gt;La Mercedes climatisée démarra bruyamment et dès la sortie de l'aéroport le taxi accéléra brutalement sans tenir compte de l'état fortement dégradé de la chaussée, dépassant bêtes et enfants sans ralentir. Le chauffeur se retourna vers l'anguille.
&lt;br /&gt;- Tu aimes, patron ?
&lt;br /&gt;L'anguille lui retourna son regard en passant sa main sur sa gorge.
&lt;br /&gt;- Regarde la route, petit.
&lt;br /&gt;Le taxi se retourna sèchement et se remit à regarder la route qui défilait devant lui. Il tripota les boutons de sa radio cherchant une fréquence sans la trouver.
&lt;br /&gt;- Calme-toi, petit, je paye bien et j'ai besoin d'un chauffeur pour quelque temps, tu vas prendre tes quartiers au Novotel.
&lt;br /&gt;- OK, patron.
&lt;br /&gt;- Et puis, pas un mot, motus et bouche cousue, sinon...
&lt;br /&gt;- Sinon, patron ?
&lt;br /&gt;- Sinon couic, petit !
&lt;br /&gt;L'anguille observa à travers la vitre le couvert nuageux de la mousson d'hiver, celle qui vient du continent engloutir le mont Ngorongoro. Il lui semblait que toute l'eau du monde se trouvait suspendue au-dessus de leurs têtes. Il aperçut d'autres policiers de l'ONU en vadrouille dans la ville, avec des paquets-cadeaux dans les bras. Tous ensemble, ils fêteraient bientôt Noël à Arusha.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;10&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Franz Kappiert sortit de la maison préfabriquée pour profiter d'une éclaircie dans la tempête de neige. On apercevait quelques arbres nains effeuillés par l'hiver et le vent, un coin de ciel bleu faiblement éclairé par le soleil du Nord, et la neige, évidence blanche qui lui brûlait les yeux même au c&#339;ur de l'hiver. Il entendit comme une grande respiration, un bruit de bouche.
&lt;br /&gt;Klipo, le dernier renne du Père Noël, le survivant, le regardait, campé sur ses pattes, comme un vieux combattant de la guerre d'Espagne, un vieux militant qui attend sa médaille quarante ans après, assis sur sa boîte en sapin. Franz Kappiert s'approcha de l'animal. Le jeune homme eut un brusque mouvement de recul quand Klipo secoua la tête.
&lt;br /&gt;- N'aie pas peur, Franz, c'est sa manière à lui de te dire bonjour. Continue.
&lt;br /&gt;- Les rennes ne chargent jamais ?
&lt;br /&gt;- C'est un renne d'attelage, il a été châtré. Il n'a jamais connu l'amour, Franz, juste une bonne vieille amitié avec les hommes. Il a toujours été sage, mais il ne sait pas se battre avec les autres mâles, c'est pour cela qu'il a du mal à se nourrir, les autres le chassent de leur territoire, et puis il se fait vieux, comme moi, il attend la quille.
&lt;br /&gt;- Où est le reste de ton troupeau ?
&lt;br /&gt;K.S. tapa dans ses mains, le renne secoua nerveusement la tête.
&lt;br /&gt;- Tout mon troupeau est là, Franz, devant toi. Je n'ai plus qu'une tête de bétail, Franz, et à moi tout seul, je fais sacrément baisser les statistiques agricoles de l'Union Européenne.
&lt;br /&gt;- Je croyais que...
&lt;br /&gt;- Quand j'ai vendu quelques bêtes à l'automne 1986, après les pluies de Tchernobyl, toutes les carcasses étaient fortement radioactives.
&lt;br /&gt;Le vieux K.S. ne s'était pas rasé depuis un moment. Mais les rides et la barbe cachaient mal l'émotion qui strangulait sa voix.
&lt;br /&gt;- Continue, je me souviens parfaitement de ce jour-là. Les écoles étaient fermées en Allemagne.
&lt;br /&gt;- Ils ont trouvé de quatre à cinq milles becquerels par kilo selon l'âge et la corpulence des bêtes. Les gens du gouvernement sont venus me voir et m'ont dit que tout mon troupeau était contaminé et devait être abattu et mis en décharge. Je n'ai jamais repris de bêtes, Franz, tout ce qu'ils mangent est contaminé pour cinquante ans, je n'ai jamais pu, Franz, jamais, je n'ai même pas essayé de décontaminer mes installations, j'ai tout lâché. C'est fini, Franz, il n'y a plus que deux vieillards, ici, Klipo et moi.
&lt;br /&gt;- Ils reviendront un jour.
&lt;br /&gt;- Qui ? Les gens du gouvernement ? Ils attendent que je crève, je leur coûte encore trop cher.
&lt;br /&gt;- Je parlais de vos enfants et des rennes, plus tard, quand tout se sera apaisé.
&lt;br /&gt;- Personne ne reviendra. Quand le fer sera épuisé, les autres partiront aussi et alors il ne restera plus que les techniciens des barrages qui monteront ici par roulement. La fin des rennes est le signal de notre propre disparition.
&lt;br /&gt;- Je ne crois pas.
&lt;br /&gt;- L'histoire des Saami se termine, Franz, tu pourras l'écrire en rentrant à Berlin, c'est maintenant qu'il faut venir pour nous photographier, après il n'y aura plus personne. Allez, viens m'aider à atteler Klipo, on va aller faire une petite balade en traîneau, je vais te faire visiter le Nord, le vrai.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;11&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'ouverture des cadeaux constitue presque toujours un moment formidable dans la biographie des personnes. Cette impatience juvénile et presque érotique, devant ces papiers obscurs et brillants, laisse des traces indélébiles. Manuel s'avança à la suite de sa s&#339;ur dans la maison. Le sapin avait été placé au centre de la pièce principale du rez-de-chaussée. Une guirlande musicale et lumineuse semblait un lierre électrique étouffant l'arbre sous sa masse colorée.
&lt;br /&gt;Sa plus jeune s&#339;ur se retourna vers lui et le regarda avec un air narquois.
&lt;br /&gt;- C'était des blagues.
&lt;br /&gt;- Quoi ?
&lt;br /&gt;- Le Père Noël, c'était des blagues, il n'existe pas, c'est les parents qui amènent les cadeaux.
&lt;br /&gt;Manuel garda son air austère de garçon de bonne famille.
&lt;br /&gt;- Si, pourtant, il existe bien.
&lt;br /&gt;La petite fille fit une grimace particulièrement laide.
&lt;br /&gt;- Je les ai vus faire et puis c'est impossible de toute manière, un homme seul ne pourrait pas faire tout çà à lui tout seul. Et puis le coup des rennes, tu en as déjà vu en vrai des rennes ?
&lt;br /&gt;Manuel porta un doigt sur sa bouche.
&lt;br /&gt;- Je vais te dire un secret, s&#339;urette. Approche.
&lt;br /&gt;Il la prit dans ses bras et la petite cala sa tête sur son épaule.
&lt;br /&gt;- Tu vois, Nilda, il existe, même si cela peut te paraître bizarre. A moi, par exemple, il m'a envoyé quelque chose de vraiment important cette année.
&lt;br /&gt;- C'est quoi ?
&lt;br /&gt;- Je ne peux pas te le dire maintenant, d'ailleurs, je ne sais pas exactement ce qu'il a trouvé.
&lt;br /&gt;- Mais dis !
&lt;br /&gt;- Viens, on va la glisser dans le tas de cadeaux.
&lt;br /&gt;- C'est quoi, une lettre ? C'est nul comme cadeau !
&lt;br /&gt;- Cette lettre est très importante, s&#339;urette. Elle vaut tous les cadeaux du monde.
&lt;br /&gt;- Si tu le dis.
&lt;br /&gt;La mère entra à son tour dans la pièce en portant de la vaisselle dorée. Elle l'interpella.
&lt;br /&gt;- Manuel, ton père t'a dit quand il rentrait ? Il ne me dit jamais rien !
&lt;br /&gt;- Il est parti chercher Grand-Père. Il devrait être là dans quelques minutes, ne t'inquiète pas.
&lt;br /&gt;- Sol a téléphoné. Ils sont en route.
&lt;br /&gt;- Ce sera une belle soirée.
&lt;br /&gt;- Comme quand tu étais petit.
&lt;br /&gt;Il la regarda. C'était sa maman.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;12&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vais vous parler d'abord de Saint-Nicolas de Myra, ce chrétien de bazar.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il a été tué un 6 décembre par la chute d'un décor sur un plateau de la télévision turque.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bon, c'est moi qui avait installé le décor, mais ça ne prouve rien, il y a des gens qui sont nés avec le mauvais &#339;il.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est la fatalité.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce mec, il jetait les pièces d'or par la cheminée pour racheter à leurs parents des jeunes filles destinées à la traite des blanches.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'était un Très Saint Homme.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Moi, je vous dis ça comme ça, ces jeunes filles, on les a jamais revues ailleurs que sur des vidéos spécialisées.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Enfin, vous pensez ce que vous voulez.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bref, les anglo-saxons essayent de vous faire croire que c'est moi Saint-Nicolas, qui suis devenu le Père Noël, par un glissement stratégique du 6 au 25 décembre, dans le cadre de l'optimisation calendaire pontificale.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Foutaises.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ceux qui vous disent cela n'y connaissent rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est un coup de Jésus.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il supporte pas la concurrence celui-là.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;D'ailleurs, je vais vous confier quelque chose que j'ai découvert dans les années soixante quand j'étais en Amérique.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tout le monde a entendu parler de l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tant pis pour vous, ignorants crasses.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tout le monde croit que c'est le pasteur Martin Luther King et son partenaire au poker le président Lyndon Baines Jonhson qui ont inventé l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, en 68, au cours d'une partie mémorable dans un motel de Memphis, Tennessee.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sottises.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est Jésus qui a tout inventé.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce gars-là faisait déjà de l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; 2000 ans avant le mouvement pour les droits civiques et l'avancement des gens de couleur.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comptez avec vos doigts.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Gaspard, Melchior et Balthazar.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Trois noms.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Trois couleurs.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Déjà les quotas de l'&lt;/i&gt;affirmative action&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous croyez franchement que je me soucie de quotas quand j'emballe mes cadeaux ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non, sérieusement, j'aurais l'air de quoi avec 33,33 % de Pères Noëls noirs ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ou 33,33 % de Pères Noëls jaunes ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Foutaises.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je l'affirme jusque dans l'adversité.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis le seul dépositaire de la marque.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis le Père Noël forever.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Immensément blanc !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'on se le dise.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;13&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le juge replaça ses lunettes sur son petit nez curieux et fouineur de lettré sikh. Papa Mambo et l'anguille lui faisaient face de l'autre côté d'une épaisse table en bois tropical. Deux policiers se trouvaient de faction près de la porte d'entrée de la pièce, car le Tribunal Pénal International d'Arusha n'était pas à l'abri d'une tentative d'attentat. Un fonctionnaire, en retrait à gauche du bureau, consignait les échanges entre le juge, le prévenu et son conseil.
&lt;br /&gt;- Monsieur Mambo, je vais vous relire les chefs d'inculpation qui ont motivé votre arrestation et votre transfert à Arusha. Votre avocat pourra s'il le souhaite intervenir pour vous préciser les implications de tel ou tel élément du dossier. D'abord, je dois vous signaler que votre dossier se décompose maintenant en deux ensembles juridiquement distincts. Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda a retenu contre vous les charges suivantes : trafic d'armes avec pays sous embargo international, complicité d'attentat et complicité de génocide puisque les fournitures d'armes que nous avons pu identifier montrent que votre filière d'acheminement a fonctionné jusqu'à l'exode du gouvernement génocidaire.
L'anguille se redressa dans son fauteuil et prit la parole avant que le juge
ne reprenne son souffle.
&lt;br /&gt;- Mon client ne distribue que des jouets et quelquefois des psychotropes fantaisie au hasard de ses tournées, il est impossible qu'il soit impliqué de la manière que vous décrivez.
&lt;br /&gt;- Papa Mambo était en concert à Kigali le 24 décembre 1993, après une tournée qui a commencé au mois de novembre précédent. Chaque concert de cette tournée a été l'occasion d'une livraison à un groupe armé officiel ou à un groupe clandestin des réseaux Zéro.
&lt;br /&gt;- C'est une coïncidence. Son orchestre anime souvent des réveillons dansants.
&lt;br /&gt;Le juge ignora la faible remarque de l'anguille.
&lt;br /&gt;- Quant à la seconde partie de la procédure judiciaire, il s'agit de deux mises en examen simultanées par la justice belge et française, accompagnées de deux demandes d'extradition officielles, portant sur le financement occulte de partis politiques de ces pays. Les charges retenues sont : fausses factures et faux en écritures privées, abus de biens sociaux, corruption active, défaut d'autorisation d'exportation délivrée par le Ministère de la Défense. Enfin, une plainte a été déposée pour homicide volontaire par la femme d'un des occupants du Falcon 50 abattu le 6 avril 1994 au dessus de l'aéroport de Kigali. Je vous informerai ultérieurement de l'état d'avancement de cette nouvelle procédure.
&lt;br /&gt;Papa Mambo chaussait grand, au moins du 51, ce qui n'était pas sans lui poser des problèmes pour se chausser correctement. Il racla le sol avec ses talons.
&lt;br /&gt;- Dites-moi ce qu'il y avait dans ces soi-disantes livraisons ?
&lt;br /&gt;- Des hélicoptères, des blindés légers, des canons de 105 et de 120, des mitrailleuses, des fusils et pistolets automatiques, des grenades. Nous avons de nombreux bordereaux attestant le transport depuis la France, via un pays tiers, et cela, malgré la destruction par l'ambassade de France de la totalité de ses archives. J'ajouterai que vous êtes soupçonné d'avoir acheminé les deux missiles SAM-16, missiles épaulés à guidage infrarouge, saisis par l'armée française dans les stock irakiens au cours de la première guerre du Golfe, en février 1991 et utilisés contre l'avion du président. Les deux servants de cette arme sophistiquée seraient deux soldats ou agents français ou sud-africains déguisés en soldats belges.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qui vous fait penser que je puisse être mêlé à cela ?
&lt;br /&gt;- Le déguisement, monsieur Mambo, l'art du déguisement.
&lt;br /&gt;Lentement, comme dans un cauchemar gluant d'inertie, Papa Mambo vit le bureau chavirer autour de lui puis basculer au milieu des cadavres flottants dans la rivière rougie. Il vit le vieil homme s'approcher de lui en nageant par saccades. Les morceaux de son corps tenaient avec des liens. Papa Mambo lui adressa vertement la parole.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu veux le vieux ?
&lt;br /&gt;- Imana yirirwa ahandi igatawa i Rwanda.
&lt;br /&gt;Puis le vieux s'agrippa fermement à lui.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;14&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les deux hommes achevaient de charger le traîneau qui contenait maintenant tous les éléments de la kota, la tente traditionnelle des saamis, et de nombreux sacs en peaux de renne et des provisions. Ils avaient revêtu les vêtements traditionnels rouges et bleus renforcés de fourrure. Le vieux Klipo s'ébrouait de temps en temps, secouant l'attelage entier, impatient d'un nouveau départ. K.S. se tourna vers Franz. Leurs paroles créaient de petits nuages éphémères au devant de leurs lèvres.
&lt;br /&gt;- Tu sais, pour lui aussi, c'est quelque chose. Depuis 45, il n'a plus jamais été attelé et moi, je suis sorti en traîneau pour la dernière fois en 85. Après, tu comprends, je n'avais plus le goût.
&lt;br /&gt;- Tu ne m'as pas encore dit où on allait.
&lt;br /&gt;- J'ai mon idée. Tu le verras bien assez tôt.
&lt;br /&gt;- On est prêt ?
&lt;br /&gt;- Je crois bien.
&lt;br /&gt;- Alors, on est parti !
&lt;br /&gt;- Grimpe !
&lt;br /&gt;Klipo s'ébroua quand K.S. lança le cri du départ. Le traîneau s'ébranla et commença à glisser vers l'ouest en faisant craquer la neige. Ils semblaient partir à la poursuite du soleil. Franz Kappiert resserra sa toque sur ses oreilles à mesure que l'attelage prenait de la vitesse. La fulgurance du traîneau lui parut au départ un peu inhabituelle, mais rapidement Franz Kappiert tomba dans un sommeil profond, propice aux rêves les plus fous.
&lt;br /&gt;- Franz ! Réveille-toi !
&lt;br /&gt;- Hein ?
&lt;br /&gt;- On est arrivé, Franz. Tu sais, son traîneau, c'était vraiment pas du pipeau.
&lt;br /&gt;Le jeune Allemand frotta ses yeux, digérant lentement les paroles du vieux.
&lt;br /&gt;- Tu veux dire qu'on a voyagé avec le traîneau du Père Noël ?
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu crois que c'est ? Une motoneige japonaise ?
&lt;br /&gt;- Ah, merde alors, tu aurais pu me prévenir.
&lt;br /&gt;Il se leva pour extirper son corps engourdi du véhicule qui avait tant bercé son enfance.
&lt;br /&gt;- On est arrivé, c'est là que je voulais t'emmener. C'est beau, non ?
&lt;br /&gt;Franz jugea qu'il était difficile de trancher entre le jour et la nuit, c'était comme un troisième état de la lumière. Le col présentait une large ouverture, comme empâté par le temps. Aucun arbre n'était visible à des kilomètres.
&lt;br /&gt;- Regarde là-bas.
&lt;br /&gt;K.S. lui indiquait quelque chose au loin dans la pénombre.
&lt;br /&gt;- Où, là-bas ? Je ne vois rien.
&lt;br /&gt;- Droit devant, les maisons juste à l'entrée de la vallée. C'était le poste allemand qui contrôlait l'ancienne route terrestre entre la Norvège et la Suède.
&lt;br /&gt;- Il y avait des soldats ?
&lt;br /&gt;- Une quinzaine d'hommes, des blessés ou des gars trop vieux pour être renvoyés sur le front de l'Est. A l'époque, j'avais vingt-trois ans et je comprenais pas grand-chose à ce qui se passait autour de moi. Et puis on ne se comprenait pas. Eux, ils ne connaissaient que l'allemand ou le polonais, et nous, le saami. Ils étaient comme dans une oasis, protégés de la guerre par la neige et le Nord. Et puis, un jour de décembre 43, je les ai aperçus près de chez nous, en pleine montagne, avec leurs paquetages, en pleine tempête de neige. J'ai cru qu'ils s'étaient perdus, je suis allé à leur rencontre. Ils avaient reçu leur feuille de route pour aller arrêter l'armée rouge dès le lendemain. Ils venaient de déserter.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qu'ils sont devenus ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;15&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il existe différents moyens pour ouvrir une lettre, depuis la coupure chirurgicale jusqu'à la déchirure d'une plaie boursouflée. Bien sûr, la lettre de Manuel n'est apparue qu'à la fin de la soirée, lorsque tous les autres cadeaux eurent été ouverts. Elle n'avait bien sûr pas l'allure habituelle d'une lettre de Noël comme en fabriquent parfois les enfants. Aucune trace de feutre, aucune trace de paillettes n'étaient visibles sur l'enveloppe.
Il était tout juste possible d'apercevoir l'adresse madrilène de Manuel à travers la fenêtre translucide. C'est sa mère qui commença à découper le silence en petits morceaux de douleur si petits et si nombreux que chacun pourrait repartir comblé.
&lt;br /&gt;- C'est pour qui ? demanda-t-elle.
&lt;br /&gt;- C'est pour tout le monde, pour tous ceux qui me connaissent.
&lt;br /&gt;- C'est pas lui qui l'a écrite. C'est le Père Noël !
&lt;br /&gt;Le regard noir des adultes calma instantanément la petit fille.
&lt;br /&gt;- Qui veut l'ouvrir ?
&lt;br /&gt;Le père se dressa comme s'il venait de comprendre. Il regarda son fils dans les yeux, puis déchira à son tour cet espace de silence qu'il avait peu à peu construit, consolidé jusqu'à ce qu'il prenne l'apparence et la consistance du réel.
&lt;br /&gt;- Alors, tu l'as fait ?
&lt;br /&gt;- C'était plus facile là-bas.
&lt;br /&gt;- Dis-moi que ce n'était pas la raison principale de ton départ ?
&lt;br /&gt;- C'était une intuition.
&lt;br /&gt;- Tu seras toujours mon fils.
&lt;br /&gt;- Peut-être que c'est marqué dans la lettre comment on fait dans ces cas-là... Tu veux l'ouvrir ?
&lt;br /&gt;De grosses larmes avaient roulé sur les joues immenses de sa mère, ces mêmes joues qui l'avaient tant attiré quand il était petit. Ses deux yeux devinrent deux océans furieux, d'où l'eau sortait en bouillonnements macabres. Manuel avait déjà vu sa mère dans cet état, quand elle avait perdu son frère dans le naufrage du croiseur Général Belgrano coulé par la marine anglaise pendant la guerre des Malouines. Mais, à l'époque, en 1982, Manuel n'était encore qu'un enfant et il avait douloureusement haï cette Dame en Fer qui semblait la cause de tous leurs malheurs et qui lui avait ravi son oncle.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu veux savoir, Manuel ?
&lt;br /&gt;- Je veux d'abord que quelqu'un nous lise cette lettre.
&lt;br /&gt;Le père s'approcha du sapin, se baissa et ramassa l'enveloppe. Il sortit son briquet et commença à enflammer le coin droit de la lettre près de la fenêtre. On n'entendait que le craquement léger de la flamme, comme une soufflerie miniature du pays des jouets.
&lt;br /&gt;- Manuel, il n'y a aucune raison d'ajouter du sordide à cette explication. Je vais te raconter l'histoire de ta naissance. Je n'ai rien à foutre de ces singeries génétiques. Je pensais simplement que tu nous aurais donné crédit de ton enfance. Mais je constate que je me suis trompé. Tu vois, Manuel, à l'époque j'ai longuement hésité, ça s'est fait sur un coup du c&#339;ur, nous avons voulu te sortir de ta route, Manuel, parce qu'il nous semblait à ta mère et à moi que ta route ne menait nulle part.
&lt;br /&gt;- Où sont mes parents ?
&lt;br /&gt;- Ton père est mort en mer, Manuel, il a été précipité d'un hélicoptère dans l'océan le 6 décembre 1977. Ta mère était déjà enceinte quand elle a été arrêtée, elle a accouché en prison, ils l'ont gardée trois mois après ta naissance, puis elle a été exécutée. Son corps est dans une fosse commune dans une zone d'entraînement de l'armée de terre, près de Rosario. Nous t'avons récupéré quand tu avais six mois, et entre-temps, tu avais été placé dans une institution religieuse ici à Buenos Aires.
&lt;br /&gt;Le père se tut et le tic-tac de l'horloge devint monstrueux dans les têtes.
&lt;br /&gt;- C'est tout ce que tu as à dire ?
&lt;br /&gt;Personne n'avait appris à Manuel comment se comporter dans de semblables occasions. Il avait peur, il avait mal, il avait honte. Sa mère tourna son visage vers lui, mais elle ne pouvait pas voir, ses yeux étaient inondés.
&lt;br /&gt;- Alors, tu as fini par aller voir les Folles ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;16&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si j'ai bossé avec l'Oncle Sam ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Affirmatif et pas qu'un peu.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est lui qui m'a offert ma première Cadillac.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On est un peu comme deux associés dans cette affaire, lui et moi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ma petite entreprise, je l'ai calée propre et sec entre la première et la deuxième révolution industrielle.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On parle tout le temps de Citizen Kane.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais moi j'ai utilisé la presse bien avant lui.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Premières salves, 1820, j'enlève le haut.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Deuxièmes salves, 1860, j'enlève le bas.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Père Noël, un mec qui tient ses promesses.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Coup de grâce, 1930, en pleine dépression, je signe un partenariat avec Coca-Cola pour accéder au marché mondial.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le plan Marshall, c'est qui à votre avis qui a eu l'idée ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Marshall, ce galonné monomaniaque ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai imaginé, conçu et assuré 95 % des programmations du Plan Marshall.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le chewing-gum, les séries B et les bas synthétiques qu'on fait rouler en bandant, c'est moi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Evidemment la publicité et la mercatique, cela génère quelques contraintes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et toute activité est soumise à un cycle de vie.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'ascendance de la courbe n'est infinie que chez les nymphomanes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il faut se diversifier.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le dernier des maffieux sait cela.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Un Français m'a contacté en 1940 pour créer la fête des mères, je lui ai fourni quelques conseils techniques moyennant une participation au capital initial.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quand il a cassé sa pipe, j'ai repris toute l'affaire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai aussi passé un pacte secret d'assistance mutuelle avec l'Union Soviétique et l'Allemagne, où j'ai cédé les droits d'exploitation de mon personnage à d'excellents mimes locaux, le Grand Joseph Vissarionovitch Djougatchvili et le Délicat Adolf Heil.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais j'ai repris l'exploitation directe pour l'un dès 1945, pour l'autre à partir de 1991, les résultats étaient devenus très insuffisants.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais attention, je sais partager.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai créé la convention collective des Pères Noëls, où j'ai mis au point avant tout le monde la formule du CDD jetable.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je gère aussi des parcs d'attraction, ça me change les idées.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ah, j'allais oublier.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai pris des options dans le génie génétique appliqué à la culture de la citrouille.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous avez vu comme ça marche fort Halloween en ce moment ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bref, vous avez compris.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bouffer de la viande de renne à longueur de temps, j'en ai vite eu marre.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Lapons sont les derniers des ringards.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;17&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Revenons à cet histoire de déguisement, monsieur Mambo, puisqu'elle a
l'air de vous troubler.
&lt;br /&gt;- Je n'ai rien à dire à ce sujet.
&lt;br /&gt;- Oh si, monsieur Mambo. J'aimerai que vous m'aidiez à compléter la liste de vos nombreuses et multiples identités.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que vous insinuez, monsieur le Juge ? Papa Mambo est citoyen d'Anguilla, musicien de son état. Et j'ajoute que c'est un grand ami des Etats-Unis.
&lt;br /&gt;Le juge fit un geste à l'attention du greffier, lui signifiant qu'il était inutile de faire figurer les propos qui allaient suivre dans le procès-verbal d'interrogatoire et qu'il pouvait aller prendre un café dans la salle des pas perdus. La porte se referma et le juge reprit l'accroche de l'anguille tout en se penchant vers eux, sur le ton de la confidence.
&lt;br /&gt;- Ecoutez-moi bien tous les deux. La politique est devenue sacrément compliquée ces temps-ci. Et je crois bien que vous avez un train de retard.
&lt;br /&gt;- Je ne comprends rien à vos salades.
&lt;br /&gt;- Dans toute cette affaire du Rwanda, vous vous êtes trop avancés avec les Français, Mambo, ça vous retombe sur la gueule maintenant. C'est normal.
&lt;br /&gt;- Mon client a toujours entretenu des liens de confiance avec l'administration américaine et connaît personnellement plusieurs anciens présidents.
&lt;br /&gt;- Je sais, Monsieur Mambo partageait beaucoup de choses avec la face cachée de l'administration américaine, fourniture de femmes, de drogue, financement des campagnes électorales présidentielles et de partis politiques.
&lt;br /&gt;- Je n'ai jamais fait que du financement poétique, de l'aide à la création.
&lt;br /&gt;Le juge éclata de rire.
&lt;br /&gt;- Alors vous, Mambo, vous êtes un marrant ! Vous risquez de passer une éternité derrière les barreaux et vous continuez à faire comme si de rien n'était. Ecoutez, même si cela dépasse le cadre de cette instruction, j'ai là de quoi alimenter un Tribunal Pénal International en procédures contre vous pour au moins tout le prochain millénaire.
&lt;br /&gt;Il montra de la main des caisses et des caisses de dossiers empilées le long des murs.
&lt;br /&gt;Vous voulez quelques éléments d'appréciation ?
&lt;br /&gt;Il souleva le rabat d'un pochette cartonnée posée sur son bureau. Papa Mambo l'arrêta d'un geste de la main, auquel sa stature dominante donna encore plus de poids.
&lt;br /&gt;- Inutile de discuter des détails. Qui m'a donné ?
&lt;br /&gt;- Vous n'avez aucune idée sur la question, monsieur Mambo ?
&lt;br /&gt;- Comment avez-vous accumulé tous ces dossiers ?
&lt;br /&gt;Une rage intérieure était en train de sourdre des orifices de Papa Mambo.
&lt;br /&gt;- Un groupe d'enquêteurs de l'ONU surveille vos activités depuis votre intervention en 1968 à Mexico.
&lt;br /&gt;Papa Mambo interrompit à nouveau le juge.
&lt;br /&gt;- Pourquoi ? Qui a ordonné cette enquête ?
&lt;br /&gt;- Il y avait à cette époque des plaintes qui émanaient de nombreux pays. Ce sont des fonctionnaires scandinaves qui traitaient ces dossiers. Le parlement autonome lapon a alimenté régulièrement la plupart des dossiers depuis sa création en 1973.
&lt;br /&gt;Papa Mambo se leva d'un bloc, comme saisi d'une colère incontrôlable et se mit à éructer sa rage. Les deux gardes dégainèrent pour assurer la sécurité du juge onusien.
&lt;br /&gt;- Je vais les réduire en bouillie, je vais les bouffer, je vais les brûler, les écraser, les vomir, les réduire à l'état de particules élémentaires, les châtrer, les crucifier, les découper en lanières que je ferai sécher au vent mauvais...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;18&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Franz Kappiert tentait de replacer correctement ses moufles pour échapper au blizzard glacé qui s'engouffrait dans ses manches et dans la vallée comme dans un entonnoir.
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce qui s'est passé, vous les avez cachés ?
&lt;br /&gt;- Bien sûr, moi, je les aimais bien. C'étaient peut-être des soldats allemand mais ils n'avaient rien fait de mal ici et puis je savais parfaitement ce qui les attendait sur le front de l'Est.
&lt;br /&gt;K.S. avait stoppé le traîneau devant les baraquements construits par le détachement de la Wehrmacht qui avait surveillé ce bout de frontière avec la Suède pendant quatre ans. Tout semblait en l'état, comme neuf, prêt à revivre. Franz Kappiert lui en fit l'observation d'une voix un peu rauque.
&lt;br /&gt;- C'est vrai, mais ça m'a toujours paru naturel ainsi. Il s'est passé ici des choses qui ont peu à voir avec la vie ordinaire.
&lt;br /&gt;Il s'avança vers le première construction dont la porte métallique battait au vent. K.S. dégagea la congère à coup de pieds et entra. Les lits étaient tous là, avec les couvertures pliées, et les armes de chacun des hommes du détachement allemand suspendues aux montants métalliques. C'est à peine si une odeur d'humidité suintante trahissait l'abandon du bâtiment depuis cinquante ans.
&lt;br /&gt;- Evidemment les autorités militaires allemandes se sont bien doutées qu'ils n'étaient pas partis pêcher la baleine. La police militaire de la SS les a réclamés à la Suède dès le lendemain. Mais, en décembre 1943, il commençait à se faire tard pour faire les gros yeux au gouvernement suédois. Bref, l'attaché militaire de l'ambassade d'Allemagne est monté jusqu'ici pour porter sa lettre au Père Noël.
&lt;br /&gt;Franz Kappiert réalisait qu'il n'était venu ici que pour se faire confirmer une intuition. K.S lui permettait de vérifier empiriquement son hypothèse initiale. Son grand-père, Ernst Mutig, sous-officier d'infanterie de vingt-six ans, blessé devant Leningrad, convalescent et déserteur de la Wehrmacht à la date du 19 décembre 43, avait été livré à la police militaire SS par le Père Noël le 24 décembre de la même année. Il avait été fusillé le soir même avec ses camarades d'évasion.
&lt;br /&gt;- Il les a attrapés dans notre campement, dans leur tente. A l'époque, on n'avait pas tous ces préfabriqués. Il a dû leur raconter une histoire tellement belle qu'ils sont partis avec lui sans même nous dire au revoir. Peut-être qu'il leur a dit que la guerre était finie, qu'Hitler et Staline avaient signé la paix à l'occasion de Noël, qu'il les ramenait chez eux dans leurs familles pour la messe de minuit. Tu ne l'as jamais rencontré, Franz, mais sache bien qu'il faut une sacré force de caractère pour ne pas se faire embobiner par le Père Noël. Ce type est vraiment un tordu.
&lt;br /&gt;- Et les corps ?
&lt;br /&gt;- Les Allemands n'ont jamais voulu nous le dire. Et je ne crois pas qu'ils aient archivé ce genre de détails. Il faudrait retrouver l'un des SS, peut-être y en a-t-il encore en vie... Ils ont la vie dure, en général.
&lt;br /&gt;K.S. s'assit sur l'un des lits de fer en baissant la tête vers le sol. Franz regardait au loin, à travers le mur humide. K.S. releva les yeux, chercha à attraper son regard, puis il recommença à parler.
&lt;br /&gt;- Tu sais, Franz, les Saami ont un secret, le Père Noël, nous savons vraiment qui c'est. Je veux dire, on a toujours su à quoi s'en tenir avec lui. Rétrospectivement, je peux te dire que nous avons été très naïfs de croire qu'il n'existait plus parce qu'il avait quitté la région depuis cinquante ans.
La voix de Franz prit les intonations douloureuses d'un vocoder.
&lt;br /&gt;- Tu as connu un dénommé Ernst Mutig ?
&lt;br /&gt;- Quand je suis entré dans leur grande tente vide, le 25 au matin, j'ai vu leurs plaques militaires en évidence au centre de la tente, sur les pierres du foyer. Ils nous les avaient laissées, heureux de partir, confiants dans une vie meilleure. Au printemps, je suis revenu les enterrer dans la montagne, dans cet endroit où nous avions campé. Oui, ce nom est bien inscrit sur l'une des plaques, Franz. Je t'emmènerai là-bas.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;19&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La pièce semblait mesurer des kilomètres. Ils se voyaient, mais de loin, sans posséder le détail des visages, juste une fluctuation formelle de la ligne des corps sur l'horizon. Le père paraissait au garde-à-vous devant l'histoire. C'est à peine s'il relâcha ses traits quand il reprit la parole.
&lt;br /&gt;- Maintenant, Manuel, tu pars ou tu restes, mais tu décides là maintenant, ce soir. Sache que n'est pas moi qui jeté ton père dans la mer, que ce n'est pas moi qui torturé et éxécuté ta mère. Nous t'avons toujours aimé, ta mère et moi. Pour nous, tu as toujours été notre fils. C'est à toi de choisir, Manuel, maintenant.
&lt;br /&gt;- Tu sais pourquoi ils sont morts ?
&lt;br /&gt;- Qu'est-ce que tu veux, Manuel ? Ne mélange pas tout, je n'ai jamais fait de renseignement. Je ne suis pas juge d'instruction. Si tu veux savoir cela, ce n'est pas à nous qu'il faut le demander. Il y a des tribunaux pour ça.
&lt;br /&gt;- Ca fait un moment que j'ai des doutes.
&lt;br /&gt;- Tu aurais pu nous en parler au lieu de faire analyser des mèches de cheveux en Espagne. Nous étions si indignes que tu ne puisses pas nous en parler ?
&lt;br /&gt;- Je veux retrouver mes parents.
&lt;br /&gt;- Ils sont morts, Manuel, et n'existent plus qu'à l'état de souvenirs.
&lt;br /&gt;- Je veux tout savoir d'eux, comment ils étaient, pourquoi ils sont morts, où ils vivaient avant, leurs amis, leur famille.
&lt;br /&gt;- C'est un travail de deuil. Je comprends que tu aies envie de le faire.
&lt;br /&gt;C'est sa mère qui venait de retrouver l'usage de la parole. Le flot mouvant de ses larmes s'était tari et elle faisait beaucoup plus âgée comme cela, semblable à une vieille sorcière abandonnée par le destin. Elle s'arrima aux paroles de son mari pour en infléchir le cours.
&lt;br /&gt;- Nous sommes prêts à t'aider, Manuel, mais le passé est mort. Il faut aussi que tu t'occupes du présent.
&lt;br /&gt;- Le passé est incorporé en nous. Mes parents vivent en moi quoi que tu en penses.
&lt;br /&gt;- Manuel, comprends bien que nous regrettons tout ce qui c'est passé à cette époque, les circonstances ont fait cette vie qui est la nôtre aujourd'hui. Je n'en suis pas particulièrement fière. J'ai toujours fait ce que j'ai pu.
&lt;br /&gt;- Je ne te demande pas de te justifier. Le monde n'a pas commencé d'exister six mois après ma naissance, c'est tout. Si tu n'es pas capable de comprendre ça...
&lt;br /&gt;- Je comprends, Manuel. Si tu es allé voir les Folles, tu dois connaître l'identité de tes parents.
&lt;br /&gt;- Elles avaient besoin de détails que je ne connaissais pas et puis je n'étais pas sûr à ce moment-là. Ma situation pouvait correspondre à plusieurs enfants de disparus, dont on est toujours sans nouvelles.
&lt;br /&gt;- Je ne l'ai jamais dit à ton père, mais quand tu avais quatre ans, tu dessinais de drôles de choses. Alors je suis allé voir les s&#339;urs de la Félicité, ce sont elles qui t'ont gardé pendant les trois mois qui ont séparé la mort de ta mère de ton arrivée chez nous. Elles m'ont appris beaucoup de choses sur ta maman. Elles l'ont vue le jour où ils l'ont séparée de toi. Va les voir, Manuel, moi je n'arriverai jamais à te le raconter moi-même. Et puis, il y avait cet intermédiaire qui s'est occupé de placer tous les enfants de disparus dans des familles. Je ne sais pas s'il vit encore. Retrouve cet homme, Manuel, et demande-lui ce que tu veux savoir. C'est tout ce que je peux te dire.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;20&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les gens sont devenus exigeants.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tenez, même ceux qui n'ont rien veulent quelque chose.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et pour tout dire, la vente par correspondance c'est plus comme avant.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est fini la boutique à Grand-Papa avec inventaire le 2 janvier.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Depuis que je m'y suis mis, je peux l'affirmer devant témoins et en toute honnêteté, le spectacle est permanent.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous connaissez Schumpeter, l'économiste féru d'épistémologie, l'homme au paradigme entre les dents.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'était son truc à lui, la vague d'innovations.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et bien je surfe sur une vague d'innovations depuis cinquante ans, les mecs.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ouais, depuis que j'ai quitté la Laponie, je me sens mieux.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Passer sa vie au cul des rennes, quelle misère !&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Caraïbes, la Floride, la Californie, l'Argentine, le Brésil, l'Afrique du Sud, la Thaïlande, voilà des destinations qui sonnent comme la musique que j'aime.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les flûtes en tibia de renne et la musique ethnographique, merci, j'ai déjà donné.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais je m'égare, revenons à cette vague d'innovations dont je vous parlais tout à l'heure.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tenez, par exemple, le marché du bébé blanc vivant ne s'est jamais aussi bien porté, avec son sous-marché de la mère porteuse saine, jusqu'à 100 000 dollars la pièce.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;A ce prix-là, on aurait tort de se gêner.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et puis aussi il y a tous les orphelins qui cherchent un foyer, et qui s'en occupe vraiment ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les services sociaux ?&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Foutaises keynésiennes.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est encore moi qui me tape tout le boulot.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et je peux vous dire que la gratitude n'est pas la chose la mieux partagée du monde.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bon.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dernièrement, j'ai offert les codes génétiques de la population islandaise à tout un tas d'apprentis sorciers qui me tannaient le cul depuis des années en tripotant compulsivement tous les 24 décembre leur ADN pour les nuls.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est humain, ça.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Faut bien faire plaisir, sinon les gens finissent par ne plus y croire.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Evidemment, souvent ils veulent tous la même chose.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et alors ils se disputent car je n'ai pas amené assez de jouets pour tout le monde.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je leur dis, c'est bientôt la nouvelle année, prenez de bonnes résolutions sinon la guerre du Golfe va durer cent ans.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et ils font des résolutions qui durent le temps qu'on met à les rédiger.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ils n'écoutent jamais rien.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vais vous dire un secret moi aussi.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En vérité, le patron travaille seul.&lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est la seule morale de toute cette histoire.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;21&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ecrire un épilogue constitue souvent un exercice fastidieux car tout le monde a compris et pour tout dire enfoncer des portes ouvertes peut s'avérer dangereux. Nombreuses sont les personnes qui se sont blessées dans cet exercice.
&lt;br /&gt;K.S., le Lapon abandonné de tous, confia le secret au jeune universitaire allemand.
&lt;br /&gt;- Ce secret, Franz, nous ne l'avons jamais révélé à quiconque n'était pas saami et comme presque personne sur la terre ne parle saami, il a été facile de considérer cela comme une affaire qui ne regardait que nous.
&lt;br /&gt;- C'est à propos de lui, du Père Noël ?
&lt;br /&gt;- Nous n'avons commencé à en parler aux fonctionnaires assermentés de l'ONU qu'à partir de 1973, quand nous avons obtenu la création d'un parlement autonome lapon en Finlande. Ça a été une bonne base logistique pour surveiller ses activités. Tous les deux mois, on envoyait un rapport détaillé de ses méfaits, du moins de ceux que l'on avait repérés en lisant la presse internationale.
&lt;br /&gt;- C'est qui alors ?
&lt;br /&gt;- Le Père Noël, c'est un Stallo, le dernier des Stallo, le roi des Stallo. Le dernier de son espèce, mais le plus dangereux aussi. &lt;br /&gt;- Je n'ai jamais entendu parler de ça.
&lt;br /&gt;- Je te dis, on a longtemps considéré que c'était une affaire interne. J'ai été l'un des premiers à penser que nous devions le surveiller de beaucoup plus près.
&lt;br /&gt;- D'où il vient ?
&lt;br /&gt;- Personne ne sait vraiment, des gens d'ici ont même souvent ouvertement douté de son existence. Pourtant tous nos récits mythologiques abondent de combats avec les Stallo. Longtemps, ils nous ont terrorisés. Ils venaient et enlevaient les gens, les enfants, tuaient les troupeaux, brûlaient les campements. Et puis, un jour, on a tué un premier Stallo presque par hasard, par la parole. Les Stallo ont toujours parfaitement maîtrisé la langue saami et l'art du discours, mais ce jour-là on s'est aperçu qu'ils ne supportaient pas que l'on s'exprime mieux qu'eux. Le Stallo était mort de rage contre lui-même d'avoir été ainsi humilié devant nous. Il s'est consumé et a disparu. On a éliminé comme cela la plupart des Stallo, qui ont alors cessé de se reproduire comme avant. Puis ils sont devenus de moins en moins nombreux et, au bout d'un moment, il n'est plus resté que les plus doués. Et puis, un jour, il y a maintenant plus de cent cinquante ans, il n'en est resté plus qu'un, leur Roi, un roi sans peuple et sans couronne. Nous lui avons alors proposé un marché. Nous lui laissions la vie sauve et le droit de circuler chez nous, et lui, lui changeait radicalement de vie en décidant de faire le bien. Au début, tout s'est passé comme convenu, et puis peu à peu, nous sommes quelques-uns à avoir eu des doutes, tu sais, cette intuition que le fond de l'air sent mauvais.
&lt;br /&gt;C'est au même instant, à des milliers de kilomètres de là, que le juge du Tribunal Pénal International pour le Rwanda s'adressa à Papa Mambo en langue saami, lui intimant l'ordre de s'asseoir. Le colosse regarda le juge et un éclair de feu sembla sortir de ses pupilles.
&lt;br /&gt;- Qui es-tu pour me parler ainsi ?
&lt;br /&gt;- Tous les fonctionnaires onusiens de ce programme d'enquête ont suivi des stages intensifs de langue saami, Stallo, tu ne pourras pas t'en sortir, même ces deux policiers nigériens parlent saami comme s'ils étaient nés à Kautokeino.
&lt;br /&gt;- Salopard !
&lt;br /&gt;Le tissu des vêtements de Papa Mambo commença à se dissoudre sous l'effet de la chaleur.
&lt;br /&gt;- Nous ne souhaitons pas spécialement qu'il y ait un procès public, Stallo, tu sais trop de choses sur trop de gens. Le mythe continuera à vivre sans toi. Les Lapons ont fini par accepter notre version de l'histoire en contrepartie de la concession à titre collectif, exclusif et permanent de l'élevage du renne et de la fermeture des autres tranches de la centrale de Tchernobyl.
&lt;br /&gt;Stallo voulut répondre, mais sa langue était devenue une langue de flamme et aucun son ne sortit de sa bouche. La pièce était envahie de fumée. Il se mit à courir vers la fenêtre ouverte. Les deux policiers nigériens lancèrent une sommation en saami, mais déjà Stallo avait disparu, et dans la cour du palais de justice d'Arusha, en quelques instants, la mousson africaine transforma Stallo en une bouillie sans forme, une pâte dépourvue de toute intelligence.
&lt;br /&gt;A la même seconde, à Buenos Aires, Nilda, la plus petite des trois s&#339;urs de Manuel s'aperçut que la lettre qui venait de brûler quelques minutes plus tôt était encore là, sous le sapin. Elle le regarda en souriant.
&lt;br /&gt;- Je peux l'ouvrir, Manuel, la lettre ?&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;*&lt;/h3&gt;
&lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;mailto:frederic.barbe@free.fr&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;Frédéric Barbe&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>



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		<title>Une boussole dans la tempête</title>
		<link>http://peripheries.net/article256.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T17:42:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Israël / Palestine</dc:subject>

		<description>Fils du grand rabbin de Strasbourg, parti poursuivre des études talmudiques à Jérusalem, Michel Warschawski rejoint en 1968 le groupuscule d'extrême gauche Matzpen, qui développe une critique radicale du sionisme et noue les premiers contacts avec des militants de la paix palestiniens. Fondateur du Centre d'information alternative, destiné à informer les Israéliens sur la société palestinienne et inversement, il est arrêté en 1985 et jugé pour « liens et services rendus à une organisation terroriste ». Dans Sur la (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton256.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;223&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Fils du grand rabbin de Strasbourg, parti poursuivre des études talmudiques à Jérusalem, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Michel Warschawski&lt;/strong&gt; rejoint en 1968 le groupuscule d'extrême gauche Matzpen, qui développe une critique radicale du sionisme et noue les premiers contacts avec des militants de la paix palestiniens. Fondateur du Centre d'information alternative, destiné à informer les Israéliens sur la société palestinienne et inversement, il est arrêté en 1985 et jugé pour « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;liens et services rendus à une organisation terroriste&lt;/i&gt; ». Dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sur la frontière&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, il raconte un engagement qui, motivé par un sentiment de responsabilité envers sa propre communauté, n'en exige pas moins de se tenir en retrait, afin d'échapper à un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tribalisme&lt;/i&gt; » étouffant. Son décalage, il le doit à son attachement aux valeurs de la diaspora, avec lesquelles il estime qu'Israël doit renouer : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'est qu'en retrouvant ses racines juives et en s'ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité.&lt;/i&gt; »&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Fils du grand rabbin de Strasbourg, élevé dans une famille qui considérait que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'identification avec les opprimés, les faibles et les humiliés faisait partie de son identité juive&lt;/i&gt; », et où « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le soutien à l'indépendance algérienne était aussi évident que l'interdiction d'allumer la lumière le samedi&lt;/i&gt; », Michel Warschawski est parti à l'âge de seize ans poursuivre des études talmudiques à Jérusalem. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Jérusalem, pas Israël&lt;/i&gt;, précise-t-il d'emblée.&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Car j'avais bien senti qu'en Israël il y avait le centre israélien et la périphérie juive. Le centre, c'était Tel-Aviv : une ville moderne, laïque, occidentale.&lt;/i&gt; » Cette ville l'intimide tant, lors de sa première visite, que son cousin, qui y est né, le sermonne : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cesse donc de te comporter comme un petit youpin, tu n'es pas à Strasbourg.&lt;/i&gt; » Ce qui lui fait dire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est à Tel-Aviv que j'ai entendu pour la première fois une remarque antisémite.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jérusalem, en revanche, lui apparaît comme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le négatif d'Israël, un microcosme de la diaspora, un ghetto juif à la frontière entre Israël et le monde arabe&lt;/i&gt; ». Au fond, affirme-t-il, les dirigeants travaillistes méprisent la Ville Sainte : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Avec ses synagogues, ses quartiers ghettos et son marché oriental, ses juifs en caftan et en chapeau de fourrure, elle leur rappelait trop la diaspora qu'ils haïssaient. Mais moi, c'est précisément ce que les pères fondateurs d'Israël méprisaient qui m'attirait dans cette ville.&lt;/i&gt; » Cette situation, cependant, ne durera pas : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le 6 juin 1967, les parachutistes du colonel Mota Gour allaient mettre fin à cette spécificité.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La conquête de Jérusalem-Est allait aussi signifier la normalisation de Jérusalem, sa &#8220;naturalisation&#8221; israélienne.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/Warschawski.jpg' width='200' height='319' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_445 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Pour lui, la guerre des Six Jours est le grand tournant. L'épisode qui va déterminer son engagement futur se déroule à Hébron, où il séjourne avec des amis strasbourgeois en visite, peu après la victoire israélienne : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tout fier d'être israélien, je promène ce groupe d'Alsaciens dans les rues d'une ville étrangère où je me sens non seulement chez moi, mais véritablement propriétaire des lieux. Et c'est à ce moment que je vois le regard soumis et humilié du commerçant arabe, à qui j'essaie de marchander une peau de mouton avec l'arrogance de tous les colons du monde. Comme un coup de poing en pleine figure, je prends conscience que cette fois l'opprimé c'est lui et que, moi, je me trouve de l'autre côté de la frontière, celui où se trouvent les forts, où se trouve le pouvoir. Et cette place je refuse de l'assumer, immédiatement, spontanément. Cette réaction n'avait rien d'idéologique ou de politique ; je continuais à croire que les Arabes étaient responsables de la guerre et les Israéliens dans leur bon droit. Mais de là à accepter d'être un occupant, je n'étais pas prêt à faire le pas : ma compassion allait, tout naturellement, vers l'occupé. J'ai eu la chance, dès ce soir-là, de trouver un soutien auprès de mon père, qui me dit : &#8220;Toute occupation est mauvaise et corrompt moralement ceux qui y prennent part, prions le ciel pour que celle-ci se termine le plus vite possible.&#8221;&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Nous découvrions
&lt;br /&gt;ce que la culture israélienne
&lt;br /&gt;faisait tout pour nous cacher :
&lt;br /&gt;notre environnement arabe, sa réalité,
&lt;br /&gt;ses espoirs, ses contradictions »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il adhère alors à Matzpen (« La Boussole »), un groupuscule d'extrême gauche qui développe une critique radicale du sionisme et qui noue des contacts « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de l'autre côté&lt;/i&gt; », notamment à l'université de Bir Zeit, avec des Palestiniens qui partagent son désir de coopération : Michel Warschawski se liera ainsi bientôt d'amitié avec Hanane Ashrawi, Leïla Shahid ou Fayçal Husseini. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous découvrions ce que la culture israélienne faisait tout pour nous cacher : notre environnement arabe, sa réalité, ses espoirs, ses contradictions. Les Arabes que nous rencontrions commençaient, eux, à percevoir un autre Israël, plus compliqué que l'image unidimensionnelle qu'ils en avaient, plus prometteur aussi.&lt;/i&gt; » Il fait aussi la connaissance de celle qui va devenir sa compagne, Léa Tsemel, l'une des deux seules avocates israéliennes à défendre les combattants palestiniens. Pendant des années, ils vont vivre dans une extrême marginalité. Le jeune fils du couple entend régulièrement sa mère se faire traiter de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pute d'Arafat&lt;/i&gt; » ; dans la rue, on la prend à partie : elle rend les coups comme les insultes, et ses répliques, assure son mari, sont « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'une grossièreté à faire rougir plus d'un adjudant&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Parallèlement à leur coopération avec des Palestiniens, les militants de Matzpen s'attachent à exacerber les contradictions internes à la société israélienne, afin d'accélérer leur éclatement inéluctable : contradictions « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;entre politique de colonisation et désir d'en finir avec la situation de guerre permanente, entre sionisme et laïcité, entre Etat juif et Etat démocratique, entre riches et pauvres, entre velléités de melting-pot culturel et permanence des diversités identitaires&lt;/i&gt; »... Leur isolement se rompt au moment de la guerre du Liban, en 1982, quand ils sont rejoints par la gauche modérée - qui les a longtemps désavoués avec virulence -, et que naît le premier grand mouvement des objecteurs de conscience, baptisé Yesh Gvoul, ce qui signifie à la fois « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il y a une frontière&lt;/i&gt; » - la frontière entre le Liban et Israël - et « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il y a une limite&lt;/i&gt; » - autrement dit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ça suffit&lt;/i&gt; ». En 1984, Michel Warschawski fonde le Centre d'information alternative (AIC), qui emploie des collaborateurs tant palestiniens qu'israéliens, et qui produit de l'information en arabe sur Israël, et en hébreu sur les territoires palestiniens, afin d'améliorer la connaissance que les deux communautés ont l'une de l'autre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les brèches ouvertes par les pionniers de la gauche radicale, après s'être élargies à partir de la guerre du Liban, qui marque la fin du consensus national, et davantage encore avec l'éclatement de la première Intifada, en 1987, se sont aujourd'hui pratiquement refermées. Mais quelles que soient les fluctuations de l'opinion et de la psychologie israéliennes, dont il livre une description passionnante, Michel Warschawski reste fidèle, quant à lui, à la ligne de conduite qu'il s'est fixée. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je n'ai jamais cru en une paix qui ne serait qu'une espèce d'absence de guerre, du genre : &#8220;Vous chez vous et nous chez nous, et foutez-nous la paix&#8221;&lt;/i&gt;, écrit-il. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La paix israélo-palestinienne sera une paix de coopération, de coexistence, ou ne sera pas. Et cette coexistence, il faut commencer à la construire dès maintenant, par le dialogue, la coopération et la solidarité. Ces objectifs-là, on ne peut les réaliser au c&#339;ur du consensus, bien en sécurité au centre de notre société, voire de notre gauche bien-pensante. La coopération israélo-palestinienne se construit sur la frontière, et uniquement sur la frontière. Dès 1968, j'ai choisi de m'y placer ; de ce côté-ci, dans ma société à moi, mais aussi près que possible de l'autre société.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les pièges du tribalisme :
&lt;br /&gt;« Deux ou trois guerres faites ensemble,
&lt;br /&gt;cela pèse plus lourd
&lt;br /&gt;que les divergences idéologiques »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jamais il ne songe à rejoindre les rangs des combattants palestiniens, comme le font certains de ses camarades. Il se sent profondément israélien, et éprouve à l'égard de son groupe un fort sentiment de responsabilité. Il relève ce fait significatif : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Malgré de nombreuses années d'étude de la langue arabe, je n'ai jamais réussi à la parler, comme si, dans mes relations avec des Palestiniens, je voulais toujours marquer clairement qui j'étais, et surtout qui je n'étais pas et ne tentais pas d'être. Mais peut-être n'est-ce là qu'une mauvaise excuse à ce qui n'est qu'une impardonnable paresse intellectuelle...&lt;/i&gt; » En 1985, il est arrêté pour « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;liens et services rendus à une organisation terroriste&lt;/i&gt; » - le Front populaire de libération de la Palestine de George Habache ; l'AIC est fermé. Son procès, qui s'ouvre en 1987, dure deux ans. Comme son avocat a obtenu sa libération sous caution, il comparaît libre. Effectuant à la même époque ses périodes de réserve - il refuse simplement de servir dans les territoires occupés, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sauf sur la frontière&lt;/i&gt; » -, il lui arrive plusieurs fois de se rendre au tribunal en uniforme... Il définit ainsi sa stratégie et sa conception des choses : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas traverser la frontière, mais se situer à la lisière de la loi, entre le droit et l'interdit. Dans une démocratie, ce qui n'est pas explicitement interdit est légal. Se battre pour la démocratie interdit d'en rester à ce qui est ouvertement autorisé, il est impératif de tester la loi, d'occuper tout espace de liberté non explicitement interdit, et parfois aussi de mettre au défi la loi pour imposer de nouvelles libertés. Dans le domaine des libertés, tout espace délaissé est occupé par le pouvoir et ses interdits.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais le plus difficile, dans ce choix de rester ancré dans la société israélienne, est de résister à la force du consensus qui y règne. L'armée est bien sûr essentielle dans la formation d'une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;solidarité tribale&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La fraternité entre jeunes qui ont passé ensemble trois années très intenses et qui ont souvent risqué leur vie l'un pour l'autre se prolonge par celle qui les unit, pendant plus de vingt-cinq ans, dans une unité de réserve. Deux ou trois guerres faites ensemble, sans parler des nuits de patrouille ou d'embuscade sur la frontière - cela pèse plus lourd que les divergences idéologiques.&lt;/i&gt; » Lors de son arrestation, et du mois qu'il passe en prison, il est interrogé par les services généraux de sécurité, le Shin Beit. Comme il est israélien, il échappe à la torture ; les interrogatoires ressemblent à des « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;conversations de salon&lt;/i&gt; ». Visiblement cultivés, tenant un discours « de gauche », ses interlocuteurs discutent avec lui de théorie politique, ou encore des mérites de la pédagogie Freinet. Un jour, l'interrogatoire est interrompu par la sonnerie du téléphone : la fille de l'un des agents, qui est lycéenne, doit rédiger un mémoire sur les commissions parlementaires. Son père demande au prisonnier s'il ne pourrait pas l'aider... Celui-ci, qui, le reste du temps, souffre de l'isolement au point de parfois se sentir devenir fou, doit fournir les plus grands efforts pour ne pas tomber dans le piège, et saisir la main apparemment secourable que lui tend sa tribu par l'intermédiaire des agents du Shin Beit. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La frontière implique un questionnement permanent sur ce qui &#8220;nous&#8221; définit, et qui est l'autre, celui qui se trouve au-delà de la frontière&lt;/i&gt;, écrit-il.&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Notre réalité sociologique étant plurielle, nous sommes tous entourés de multiples frontières. Encore faut-il en prendre conscience, et pour ce faire, combattre la tentation permanente de réduire son identité à une réalité unidimensionnelle. Car ils sont nombreux ceux qui veulent à tout prix nous pousser à nous définir uniquement en fonction d'un drapeau, d'une seule appartenance, et couper ainsi le monde entre un &#8220;nous&#8221; ethnique ou national et tous les autres.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le sioniste de gauche :
&lt;br /&gt;« Ses intentions étant pures
&lt;br /&gt;et les valeurs qu'il défend nobles,
&lt;br /&gt;il ne peut jamais être tenu pour responsable
&lt;br /&gt;des crimes qu'il a commis »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En 1999, trois membres de l'AIC meurent accidentellement lors d'une randonnée dans le désert. L'un est un ancien prisonnier politique palestinien, l'autre une ancienne kibboutznik israélienne, et le troisième un Juif new-yorkais pratiquant. La découverte que trois individus que tout semble séparer aient pu se promener paisiblement ensemble suscite une forte émotion dans les médias israéliens. Dans la &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Revue d'études palestiniennes&lt;/i&gt;, Simon Bitton écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce n'était pas tant une curiosité en face de l'inhabituel qui a fasciné les médias locaux et fait rêver des milliers d'Israéliens et de Palestiniens, mais ce qu'ils ont senti comme une promesse d'un autre possible, infiniment plus sécurisant que la muraille la plus haute, que le plus puissant des ghettos.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est bien un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;possible&lt;/i&gt; », pas moins, mais pas plus, qu'incarnent les membres de l'AIC : Michel Warschawski se fait peu d'illusions sur les liens qui peuvent se nouer entre les membres de deux communautés en guerre, n'hésitant pas à affirmer qu'il est abusif, même s'il l'a parfois fait lui-même, de parler d'amitié : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Non que l'amitié ne soit pas possible entre des hommes et des femmes appartenant à des communautés en guerre ; mais dans le contexte spécifique des relations israélo-palestiniennes, cette forme d'intimité qui abolit, dans la relation personnelle, l'appartenance ethnique ou confessionnelle, et que l'on appelle amitié, est quasiment impossible.&lt;/i&gt; » Il raconte l'effarement des militantes palestiniennes qui, exceptionnellement présentes à une réception chez une députée de la gauche israélienne, entendaient leur hôtesse raconter sa dispute avec le député d'extrême droite Rehavam Zeevi - qui prônait le transfert des populations arabes, et qui a été assassiné en octobre 2001 -, qu'elle appelait familièrement par son surnom, sans se rendre compte du malaise de ses invitées... Si une véritable amitié s'est cependant nouée entre Léa Tsemel et Hanane Ashrawi, note-t-il, c'est uniquement parce que, fait rarissime, elles ont partagé leur quotidien : la maison de la famille Ashrawi étant située juste en face du tribunal militaire de Ramallah, l'avocate israélienne venait souvent s'y restaurer ou s'y reposer.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Son engagement, Michel Warschawski le fonde sur une réflexion solide et sur une finesse d'analyse qui ajoutent encore à la valeur de son témoignage. Cela donne notamment un chapitre d'anthologie sur le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sioniste de gauche&lt;/i&gt; » empêtré dans ses contradictions : car il y a bien, dans le sionisme, une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;contradiction interne entre projet socialiste ou du moins humaniste et un projet colonialiste qui, dans le noble but de bâtir un refuge pour les juifs persécutés, nie non seulement les droits les plus élémentaires, mais l'existence même d'une communauté indigène. Afin de vivre cette contradiction, le sioniste de gauche est obligé de nier la réalité, de littéralement l'effacer de sa mémoire&lt;/i&gt; ». D'où ce grand écart permanent : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le sioniste de gauche est attaché à l'Occident, lui dont les pères ont pourtant fait le choix de résoudre la question juive en Orient. L'Europe est sa véritable métropole et New York sa Mecque. D'où un autre paradoxe du sioniste de gauche : il est profondément pro-américain et voit dans la politique des Etats-Unis la seule garantie du maintien de la civilisation. Le soutien apporté par son gouvernement aux dictatures latino-américaines et africaines ne lui pose guère de problème majeur. Mais il ne comprend pas pourquoi il est traité de réactionnaire et de pro-impérialiste par les intellectuels de gauche européens dont il revendique l'amitié et le respect. Pour résoudre cette contradiction, le sioniste de gauche a, une fois de plus, recours à l'antisémitisme : derrière chaque critique d'Israël se cache un antisémite plus ou moins conscient.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ses intentions étant pures et les valeurs qu'il défend nobles, il ne peut jamais être tenu pour responsable des crimes qu'il a commis.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Empêcher la transformation
&lt;br /&gt;d'un conflit national et anticolonial
&lt;br /&gt;en guerre ethnique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsque Michel Warschawski a entrepris la rédaction de ce livre, les accords d'Oslo tenaient encore. Malgré les mises en garde de Léa Tsemel, bien moins optimiste que lui, il pensait écrire un témoignage d'ancien combattant. Puis la deuxième Intifada a éclaté. Après avoir analysé en détail l'échec des accords d'Oslo, il cite ces mots du co-président palestinien de l'AIC commentant la situation actuelle : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Maintenant, notre unique objectif doit être d'empêcher la transformation d'un conflit national et anticolonial en guerre ethnique. Si nous échouons dans cette tâche, ce sera terrible. Non seulement en termes de violences, de destruction et de victimes innocentes, mais surtout pour l'avenir de nos sociétés respectives. Les guerres ethniques engendrent des sociétés ethniques, refermées sur elles-mêmes, répressives, stériles et dégénérées. Il n'y a jamais de gagnant dans une guerre ethnique.&lt;/i&gt; » Il note aussi : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'identification de plus en plus totale et inconditionnelle avec Israël des porte-parole autoproclamés des juifs de la diaspora, qu'ils soient notables ou intellectuels communautaires, ne risque-t-elle pas d'entraîner le judaïsme de la diaspora dans la catastrophe vers laquelle nous mènent nos dirigeants, dont la vue à court terme n'a d'égale que leur absence totale de référence à l'histoire ? Leur philosophie est celle du &#8220;maintenant&#8221;, qui ignore avec une suffisance pathétique et hier et après-demain ; leur politique n'est motivée ni par le souvenir de la souffrance des pères, ni par la promesse de lendemains radieux, mais par une volonté de puissance qui ne connaît plus de limites et qui risque de ne s'arrêter que lorsqu'elle percutera de plein fouet le mur de la haine suscitée ou entretenue par des décennies d'arrogance.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quant à lui, il affirme encore une fois son attachement aux valeurs de la diaspora. Racontant les débuts de Matzpen, il écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous éprouvions tous le besoin de nous enraciner dans une histoire et de défendre une autre identité que celle qu'imposait l'appartenance à la tribu israélienne. Nous avions besoin d'un récit qui nous fournisse le substrat d'une collectivité différente de celle que le sionisme voulait bâtir sur les ruines de la Palestine et de la diaspora juive.&lt;/i&gt; » A ses yeux - et en cela, ses vues rejoignent celles, notamment, des historiens &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article174.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Esther Benbassa&lt;/a&gt; et Jean-Christophe Attias -, ce n'est qu'en renouant avec ces valeurs qu'Israël trouvera son salut : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le projet sioniste a cru que la rédemption de l'existence juive ne serait possible qu'en rompant avec notre passé juif et en tournant le dos à notre environnement arabe. Au contraire, ce n'est qu'en retrouvant ses racines juives et en s'ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité et projeter l'avenir de ses enfants avec sérénité.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Michel Warschawski, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sur la frontière&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, Stock, 2002.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;b&gt;Voir aussi l'&lt;a href=&quot;http://vacarme.eu.org/article325.html&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;entretien avec Michel Warschawski&lt;/a&gt;&lt;/b&gt; dans la revue &lt;a href=&quot;http://vacarme.eu.org/&quot; class=&quot;spip_out&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vacarme&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, numéro 20, juillet 2002.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>La subversion par les plantes</title>
		<link>http://peripheries.net/article255.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T17:15:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Fiction</dc:subject>
		<dc:subject>Paradis</dc:subject>

		<description>Dans Ruines-de-Rome, de Pierre Senges, un placide employé du cadastre entreprend de semer dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l'enseveliront sous un exubérant chaos végétal. Décrivant avec volupté les divers aspects et implications de cette entreprise, il cultive dans l'imagination du lecteur une langue aussi surprenante et diversifiée que les plantes dont il a fait ses alliées, et qu'il convoque tour à tour en tête de chaque micro-chapitre : (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot30.html" rel="tag"&gt;Paradis&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton255.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;203&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, de &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Pierre Senges&lt;/strong&gt;, un placide employé du cadastre entreprend de semer dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l'enseveliront sous un exubérant chaos végétal. Décrivant avec volupté les divers aspects et implications de cette entreprise, il cultive dans l'imagination du lecteur une langue aussi surprenante et diversifiée que les plantes dont il a fait ses alliées, et qu'il convoque tour à tour en tête de chaque micro-chapitre : « pomme-reinette-clochard », « herbe-aux-teigneux », « haricot candide », « crachat-de-lune », « désespoir du peintre »... Envoûté, on oublie vite que c'est de préparer notre perte qu'il s'agit. On se laisse séduire par une forme de révolte inédite : solitaire, souterraine, « germinative », aussi efficace que paresseuse... et fataliste : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour se croire maître des événements il faut sans doute frustrer sa curiosité.&lt;/i&gt; » Le héros de Senges invente la subversion en forme de bouteille à la mer - qu'il s'agisse de semer des graines ou des idées.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est l'histoire d'un paisible et solitaire employé du cadastre qui, à la veille de la retraite, se met « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;à imaginer, comme d'autres rêvent d'accouplements, diverses formes de sédition&lt;/i&gt; ». Un noyau de pêche recraché sur le chemin du travail, et qui avait pris racine, lui a donné à méditer. Lui qui jusque-là trompait son ennui par des rituels dérisoires consacre désormais ses nuits et tout son temps libre à un dessein secret : il se fait patient jardinier de l'Apocalypse, semant dans les moindres failles de la civilisation urbaine les graines qui saperont ses bases et l'enseveliront sous un exubérant chaos végétal. Son idée n'a rien d'extravagant : en 1897, nous apprend-il, aux Etats-Unis, la jacinthe d'eau, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pas plus grosse qu'une salade&lt;/i&gt; », causait de tels dégâts - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;invasion, débordements, chaussées rompues, accrocs divers, cultures étouffées sous le poids de la mauvaise herbe&lt;/i&gt; » - qu'il avait fallu envoyer l'armée. On a tendance à l'oublier : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En temps ordinaire seul un acharnement de tous les instants empêche la ville de sombrer sous les arbres - et, sinon les arbres, les fougères, les mousses, les pissenlits, l'herbe-aux-gueux et la rue fétide. Seul un aveuglement tout aussi permanent permet d'oublier que, tous les ans, dans nos murs, vingt-sept mille grains de pollen de toutes espèces se déposent sur un seul centimètre carré.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/senges.jpg' width='200' height='290' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_444 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Le narrateur de Pierre Senges ne veut pas qu'on se méprenne : son but est bien d'en finir, et non de refaire de la planète un Eden inviolé. Il imiterait volontiers ces prisonniers qui, astreints à des travaux de jardinage d'utilité publique, avaient semé leurs graines de façon à ce que la floraison trace sur les pelouses les insultes les plus grossières. Sa vision des plantes est tout sauf idyllique : il les aime glauques et vaseuses autant que primesautières et évanescentes - tant que ça pousse... La pollution ne le dérange pas, au contraire : il trouve très intéressantes les herbes nitrophytes qui prolifèrent à proximité des décharges et des cheminées d'usines. C'est qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;être de mauvais augure aide à prendre la vie du bon côté&lt;/i&gt; », aussi. Cependant, il sait qu'il doit faire preuve d'un minimum d'hypocrisie s'il ne veut pas attirer les soupçons sur ses étranges activités : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le jardinier devra faire en sorte que chacun, se trompant, assimile son apocalypse aux jardins de Cythère ou d'Adonis, aux banquets de rose et de miel : il devra, comme ces petits trafiquants en quête de couverture honorable, dissimuler son apocalypse derrière des utopies agraires - peut-être aussi : écologiques, hippies, prêchant le naturel pour semer le poison.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le narrateur a beau dire « cataclysme »,
&lt;br /&gt;on entend « paradis »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On est donc fixé sur le sort atroce réservé à l'humanité. Il ne s'agit de rien d'autre, nous répète-t-on avec insistance, que de préparer notre mort. Et pourtant... Pourtant, on n'arrive pas à considérer l'entreprise comme criminelle, encore moins à s'en indigner. Bien au contraire : la lecture de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; procure un plaisir incroyable. La perspective de voir réintroduire du jeu et de l'imprévu dans un quotidien morne, et se gripper les rouages d'une société peu satisfaisante, a toujours quelque chose d'excitant, que le rôle joué par la végétation porte ici à son paroxysme. Rien à faire : le narrateur a beau dire « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cataclysme&lt;/i&gt; », on entend « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;paradis&lt;/i&gt; ». Ce paradis, le héros de Pierre Senges en fait d'ailleurs lui-même une évocation sublime. Quand il n'est pas en vadrouille, occupé à ses semailles, il a une autre occupation : il lit la Bible à l'envers. Ce qui implique cet étourdissant rembobinage : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lire les Ecritures en remontant leur cours signifie, pour finir, retourner dans ce paradis à la façon du fils prodigue, être accueilli par un pardon qui est l'envers d'une colère mais n'ouvre pas grand ses bras pour autant, être accueilli par un serpent qui ravale ses conseils et fait office de concierge, inaugurer sa nouvelle villégiature par un strip-tease définitif renonçant une fois pour toutes à la culotte de feuille de figuier, et terminer tout nu parmi les jujubiers - enfin pénétrer plus profondément dans l'Eden, renoncer au travail comme à la mort et recracher le fruit pour connaître un semblant de paix.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Jean-Louis Sagot-Duvauroux, dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article176.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Pour la gratuité&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, identifie dans la nostalgie du paradis perdu un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;profond désir de gratuité&lt;/i&gt; » ; une notion bien présente dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est par nécessité, par crapulerie, que le jardinier puise dans un fonds public, coupe des tiges de rosiers, fauche des graines exotiques dans le jardin des Plantes et des herbes dans les anciens potagers du roi ; pour fournir sa campagne en semences, en boutures, il taille discrètement - il a parfois l'impression (la nuit caniculaire propice à des rêves orientalistes) d'arpenter la ville en passant d'un seul bond de jardins suspendus en jardins suspendus : tout lui sert de pépinière. Mais, voleur, le jardinier ne l'est pas de façon radicale : puisque tout repousse selon la loi de la physiologie végétale, il n'y a pas un chapardage qui ne soit un jour remplacé, il n'y a pas de garde-champêtre qui ne soit enclin au pardon, chaque nouveau printemps tenant lieu d'amnistie, de prescription.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ecrire pour explorer un fantasme&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Parce qu'elle fait vibrer la corde de cette nostalgie du paradis originel, l'idée de voir la nature « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;reprendre ses droits&lt;/i&gt; », selon l'expression consacrée, correspond semble-t-il à un fantasme bien ancré, qu'aucun romancier avant Pierre Senges n'avait si bien identifié et exploité - du moins à notre connaissance. Agencé comme un inventaire dont chaque micro-chapitre est placé sous le signe d'un nom de plante (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pomme-reinette-clochard&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;saxifrage des endroits ombreux&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;herbe-aux-teigneux&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;haricot candide&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;crachat-de-lune&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ail à trois angles&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;désespoir du peintre&lt;/i&gt; »... ou « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ruine-de-Rome&lt;/i&gt; »), le récit n'avance d'ailleurs pas tant chronologiquement que dans le sens du recensement et de l'exploration minutieuse des divers agréments procurés - en réalité ou en imagination, on ne sait pas très bien - par le déploiement de ce plan insidieux. Oui, le héros de Senges fomente bien une prise de pouvoir du règne végétal « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comme d'autres rêvent d'accouplements&lt;/i&gt; », et il nous fait partager la volupté infinie qu'il en éprouve. Il est pourtant bien conscient de travailler &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;aussi&lt;/i&gt; à sa propre mort : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le jardinier veut fomenter sa Fin de l'intérieur, s'inscrire dans le tableau, dans le décor, se compter au nombre des victimes, quitte à n'être qu'un figurant de sa propre apocalypse.&lt;/i&gt; » Cela ne diminue en rien son évidente délectation. Pourquoi cela diminuerait-il la nôtre ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En assignant à la langue la fonction d'exorciser le fantasme, il lui donne un statut particulier, presque magique : dire la chose, c'est la convoquer, la caresser, la faire exister. Pour l'insurgé, tous ces noms littéralement inouïs, surprenants, poétiques, dont la puissance d'évocation rend le livre si touffu, valent presque autant que les plantes qu'ils désignent. Il le suggère lui-même : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ouvrir à n'importe quelle page un dictionnaire des plantes sauvages suffit pour offrir au jardinier, presque exhaustive, presque disponible comme une pluie qu'une simple prière appelle, un troupeau de serviteurs fidèles, ou d'alliés potentiels, de ressources apparemment inépuisables.&lt;/i&gt; » Du coup, sa langue a la même densité, la même diversité que les jungles qu'il sème ; en même temps qu'il reboise les banlieues sans âme, il repeuple l'imaginaire du lecteur, reconstituant les défenses de son vocabulaire assiégé par le langage sclérosé de la télévision, de la radio, de la publicité. Le territoire mental sur lequel on peut s'ébattre grandit à mesure que, dans le livre, l'empire de la végétation s'étend à travers la ville.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La réalité dévorée par la fiction&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La forêt devient la métaphore de l'&#339;uvre littéraire : un lieu radicalement dépaysant, un labyrinthe où l'on se perd avec délice, sans savoir ce qu'on découvrira au prochain tournant, protégé pour un temps de la réalité commune entre deux hauts murs de branchages - ou de mots. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le jardinier développera le labyrinthe, l'agrandira au moyen de boutures et de marcottages ; d'un labyrinthe décoratif, aimable, plaisantin, aussi bas qu'une levrette, décoration de parc à la Le Nôtre prévue pour des colin-maillards entre gens du même linge, il fera l'embryon jusqu'ici infécondé, latent, d'un dédale sans limite, dédale proliférant, élargi, étalé, couvrant de jours en jours et de détours en détours tout l'espace disponible, par hypothèse la terre entière.&lt;/i&gt; » Comme si la fiction dévorait la réalité, grignotait son territoire, puis la gobait tout entière... C'est d'ailleurs exactement ce qui arrive quand on lit les Ecritures à l'envers. Car ce processus ne se contente pas - et c'est là que les choses se gâtent - de renverser la chute originelle en &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;happy end&lt;/i&gt; ; il implique aussi d'annuler la création du monde : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le reste, fait de régressions successives, n'est que l'effacement de chaque être redevenu anonyme, puis simple vue de l'esprit, fleurs refermées une à une, extinction successive de tous les feux, indistinction progressive des eaux et des terres, puis du jour et de la nuit, puis du ciel et du sol - puis confusion des durées au point que le temps n'a plus cours, ni la réalité même, confondue avec qui la suscite, qui la considère, qui la rêve, qui en a la très vague prescience.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un autre auteur des éditions Verticales, Bertrand Leclair, le rappelle dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article250.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Théorie de la déroute&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; : le surgissement de la fiction est toujours une subversion. Et peut-être l'enthousiasme du lecteur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; ne s'explique-t-il pas seulement par une obscure pulsion masochiste, mais aussi par la capacité de Senges à faire - consciemment ou non - du chamboulement fomenté par son personnage la métaphore de la subversion idéale. Ou du moins d'une subversion d'un genre suffisamment original pour nous fasciner. Elle rompt avec tout le folklore sans lequel, habituellement, on ne conçoit pas de révolution. Par son individualisme, d'abord - même s'il est forcé : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Peut-on croire à des révoltes menées dans la solitude ? - pas seulement en solitaire mais pire, en esseulé ? Peut-on croire à des foules d'un seul homme, des longues marches sans rien ni personne, un meneur abandonné de tous ?&lt;/i&gt; » Il y a aussi son côté intuitif, autodidacte, loin de toute doctrine à laquelle le narrateur se conformerait ; il dit « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;avoir cherché en vain le mode d'emploi idéal, une clef digne des grimoires, à la fois formule magique, abracadabras tirés d'anciennes centuries et techniques de sabotage ordinaire&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Il faut savoir donner aux résistances
&lt;br /&gt;un toucher soyeux »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le plus troublant est que, si ses agissements sont une menace très sérieuse pour l'ordre établi, à aucun moment ils ne se démarquent d'un aimable passe-temps : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Même si l'on me surprend, main au panier ou dans le sac, l'index trempé dans le pollen d'une angélique, occupé à féconder en tout bien tout honneur une pervenche du jardin des Plantes, même si l'on trouve dans mes poches les restes évidents de mes forfaits (boutures, boutons, rejetons, broutilles), même si un légiste malicieux parvient à trouver dans la forme d'une greffe un style qui m'est propre, &lt;/i&gt;(...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;malgré tout cela, preuves, flagrant délit, recel et pièces à conviction, je demeurerai innocent, ne resterai pas au poste le temps de voir faner la fleur que, par défi ou en signe de ralliement de moi-même à moi-même, j'accroche tous les matins à ma boutonnière.&lt;/i&gt; » Il se contente de faire chaque jour ce qu'il a à faire, ce qu'il a envie de faire, sans jamais forcer le cours des choses : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ma mutinerie ressemble à une promenade quotidienne.&lt;/i&gt; » Il y a bien sûr des raisons stratégiques à cela, mais pas seulement : contrairement aux révolutionnaires obsédés par l'affrontement, notre homme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;n'est pas un adepte du champ contre champ, des duels dos à dos ou face à face, mais de préférence porté sur l'oblique, sur la diagonale&lt;/i&gt; ». Son anticipation de la fin du monde ne l'empêche pas de soigner son présent : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il faut savoir rendre son affût confortable et donner aux résistances un toucher soyeux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Paradoxalement, ses méthodes sont aussi efficaces qu'inoffensives : « La lenteur de mes gestes (d'une vie végétative) et surtout leur continuité, qui font de mes sabotages un processus permanent, rendent impossible l'idée même de délit flagrant : ni début, ni fin, semble-t-il : la nature des choses, seulement. » Il fait confiance à sa propre obstination et aux processus souterrains : « La fin du monde qu'anticipe le jardinier est entièrement germinative, presque tout en dormance, et sait profiter de son sursis en dessous des zones exposées. » Cette certitude lui donne une grande sérénité : « Je me recouche avec le sentiment de l'&#339;uvre en cours : si elle n'atteint pas son but, ou pas encore, ma campagne progresse, la forêt marche, l'herbe pousse, mais si lentement, avec un tel souci de pondération, de mesure, de discrétion et de paresse (la dormance, bien sûr, mais aussi la photosynthèse qui est pour le végétal une façon de se nourrir, au soleil, de la même façon qu'un mammifère lézarde), ce souci du cheminement dont j'ai à mon tour, peut-être à tort, fait l'éloge et que j'ai cultivé avec acharnement. »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Pour se croire maître des événements
&lt;br /&gt;il faut sans doute frustrer sa curiosité »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr, il lui arrive parfois d'observer les premiers résultats de son action : il voit « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la chaussée soulevée à la périphérie des platanes, des murs ébranlés par le sceau-de-Salomon, des guérites envahies de fumeterre, des rues livrées à l'épilobe, un terrain de golf en faillite (son green navré par le persil-des-fous) - des cheminées d'où pendent des lianes ramenées du Brésil et que personne (pas même moi peut-être) n'estimait pouvoir acclimater aux vents du Nord&lt;/i&gt; ». Mais il se préoccupe davantage de semer que de récolter. Il s'en remet au hasard, à l'imprévu, à la capacité de ce qu'il sème à grandir tout seul. Ce fatalisme est même la condition de sa réussite : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La désinvolture est ma main verte.&lt;/i&gt; » Aimant rêver en palpant « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un sachet encore intact, encore vierge, contenant une forêt sous la forme de poudre sèche&lt;/i&gt; », il renonce volontiers à contrôler les tenants et les aboutissants de son action : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour se croire maître des événements il faut sans doute frustrer sa curiosité.&lt;/i&gt; » Décidé à débarrasser ses semblables de leurs velléités utilitaristes et mégalomaniaques, il leur prépare un monde où « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se perdre sera l'unique façon de marcher&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si, encore une fois, on assimile les plantes à des mots, alors ses « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;semailles à grand vent&lt;/i&gt; » ressemblent à des bouteilles à la mer. Lui-même fait la comparaison : il évoque ses jardins « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;bientôt universels (répandus comme des rumeurs - à la même vitesse et de façon aussi étale)&lt;/i&gt; ». Ce « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cheminement&lt;/i&gt; » qui l'obsède peut être celui d'une graine, mais aussi celui d'une information, d'une idée. Les unes ont en commun avec les autres de sembler dérisoires, mais de pouvoir effectuer des trajets et produire des bouleversements surprenants : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une graine, un noyau, un pépin planté au pied d'un temple, c'est-à-dire d'un immeuble (le Palais des Congrès, par exemple - plus tard il s'agira peut-être d'une grande surface, d'une tour sans fin louée par un conglomérat, une école primaire, le siège d'un pétrolier, un musée ou une ambassade, une maison des jeunes, un hospice, un mouroir, un hôtel, le c&#339;ur joyeux d'un carrousel) : ce simple grain, une fois germé, fait pénétrer ses racines sous les fondations, ou pousse à travers les caves, longe un parking, profite d'un vide sanitaire pour prendre de l'ampleur, monte en graine le long d'une façade ou s'introduit par les ventouses, les bouches d'aération, les conduites de gaz ou toutes ces gaines vides menant aux terrasses ; passe à l'étage supérieur, se risque vers les couloirs à moquettes, les grands halls à miroirs, poursuit l'ascension par la cage d'escalier, la sortie de secours, ou par le monte-charges dans lequel un lierre grimpant se donne des élans de lianes ; occupe le réseau d'une climatisation, s'accommode d'un courant d'air frais comme il s'accommodait au sous-sol des gaz d'échappement. Il suffit d'une saison favorable, et pluvieuse, pour qu'un plant de haricots, de ceux capables d'envoyer un nigaud de fable au ciel, grimpe jusqu'au toit d'une tour, qu'il démembre pierre à pierre.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Multiplier les êtres,
&lt;br /&gt;favoriser les croisements »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un autre indice assimile la plante à une histoire ou à une idée : toutes sont le résultat de recombinaisons et de mariages antérieurs. Comme le jardinier, l'écrivain s'attelle, qu'il en soit conscient ou non, à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;multiplier les êtres, favoriser les croisements&lt;/i&gt; ». Il ne produit jamais &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ex nihilo&lt;/i&gt;. Le narrateur précise : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En tant que jardinier sauvage, dont toute la matière première (les semences, les boutures) a été puisée, moyennant quelques maraudages, dans un patrimoine commun, je me considère comme le dernier rejeton (ou l'arrière-garde, la queue de peloton) d'une armée en civil, une armée de gueux, une guérilla de va-nu-pieds, de sans-le-sou, de jacques-au-foin : j'hérite sans vraiment le mériter de tout ce qu'ont cultivé mille générations de jardiniers, depuis les obtenteurs de roses à Ispahan jusqu'aux cultivateurs de choux en terre du Nord. J'hérite de leurs croisements, de leurs sélections, d'un savoir-faire mis au point au ras du sol ou dans les officines ; j'hérite des hybrides et des floralies - j'ai sous les yeux des serres remplies d'essences artificielles, parfois contraintes, parfois soutenues, me tenant lieu d'arsenal clandestin.)&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A propos de ce « patrimoine commun », on pense à l'« océan des histoires », ce lieu que décrit Salman Rushdie dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Haroun et la mer des histoires&lt;/i&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Haroun regarda dans l'eau et vit qu'elle était composée de mille et mille et un courants différents, chacun d'une couleur particulière, et qu'ils s'entrelaçaient les uns aux autres comme une tapisserie liquide d'une complexité époustouflante ; (...) il s'agissait des Courants d'Histoires, chaque fil de couleur représentait et contenait un conte unique. Différentes parties de l'Océan contenaient différentes sortes d'histoires et, comme on pouvait trouver là toutes les histoires qui avaient déjà été racontées et bien d'autres qu'on était encore en train d'inventer, l'Océan des Courants d'Histoires était en fait la plus grande bibliothèque de l'univers. Et parce que les histoires étaient conservées ici sous forme liquide, elles gardaient la possibilité de changer, de devenir de nouvelles versions d'elles-mêmes, de se joindre à d'autres histoires pour devenir encore de nouvelles histoires ; aussi, contrairement à une bibliothèque de livres, l'Océan des Courants d'Histoires ressemblait plus à une réserve de récits. Il n'était pas mort, mais vivant.&lt;/i&gt; » Cet océan est peuplé de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;poissons polypanses&lt;/i&gt; », qui font un peu le travail des écrivains - ou des jardiniers : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Quand ils ont faim, ils avalent des histoires par chaque bouche et des miracles ont lieu dans leurs entrailles ; un petit morceau d'une histoire se joint à une idée d'une autre, et presto, quand ils recrachent les histoires, ce ne sont plus de vieux contes mais des nouveaux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'océan où les histoires se conservent sous leur forme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;liquide&lt;/i&gt; » est le lieu de leur virtualisation : chaque fois que l'on y puise pour former une histoire nouvelle, on procède à une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;actualisation&lt;/i&gt; », selon l'utile terminologie établie par le philosophe Pierre Lévy (avant qu'il ne sombre dans le délire mystico-libéral) dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce que le virtuel ?&lt;/i&gt;. En ce sens, la Genèse peut être vue comme une actualisation : entre tous les mondes possibles, il en est un qui advient - celui-là et pas un autre. Ce dont rêve le narrateur de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt; en lisant les Ecritures à l'envers, c'est en quelque sorte d'une virtualisation du monde :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je referme le Livre sur ses premiers versets : le dieu des Hébreux, l'Eternel imprononçable des cabalistes, renvoie les événements à leur condition d'hypothèse et, en abolissant comme il peut ce monde-là, et toutes ses créatures, donne sa chance au néant.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au néant... Ou au possible ?&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;Pierre Senges, &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ruines-de-Rome&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, éditions Verticales, 2002.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>« Je suis, donc je pense » : la révolution copernicienne de Nancy Huston</title>
		<link>http://peripheries.net/article254.html</link>
		<dc:date>2006-11-17T16:41:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Femmes</dc:subject>
		<dc:subject>Fiction</dc:subject>

		<description>Longtemps, persuadée qu'il fallait choisir entre le statut d'intellectuelle sans attaches et celui de mère astreinte à l'entretien matériel d'une famille, Nancy Huston s'est dit qu'elle n'aurait pas d'enfants. Jusqu'au jour où elle a révisé son jugement et décidé qu'elle voulait tout : une &#339;uvre accomplie et une vie pleine. Dans Journal de la création, rédigé tout au long de sa deuxième grossesse, elle réfléchit aux liens « possibles ou impossibles » entre création et procréation - un thème qu'elle ne cesse de creuser à travers tous (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://peripheries.net/mot1.html" rel="tag"&gt;Femmes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot15.html" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton254.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;222&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Longtemps, persuadée qu'il fallait choisir entre le statut d'intellectuelle sans attaches et celui de mère astreinte à l'entretien matériel d'une famille, Nancy Huston s'est dit qu'elle n'aurait pas d'enfants. Jusqu'au jour où elle a révisé son jugement et décidé qu'elle voulait tout : une &#339;uvre accomplie et une vie pleine. Dans &lt;b&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal de la création&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, rédigé tout au long de sa deuxième grossesse, elle réfléchit aux liens « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;possibles ou impossibles&lt;/i&gt; » entre création et procréation - un thème qu'elle ne cesse de creuser à travers tous ses essais. Elle interroge l'archétype de l'homme de lettres moderne, travaillant à se rendre immortel, forgeant son destin à la force du poignet, pendant que la femme, dans l'ombre, assume pour lui tout ce qui lui fait horreur : la charge de l'existence physique, le prosaïsme des tâches quotidiennes, et avec elles la précarité des choses de la vie, l'appartenance à la nature, la mortalité, la faiblesse, l'absence de maîtrise. Elle s'oppose ainsi à toute une conception de la culture pour laquelle il est noble de nier l'évidence des sens et de faire jaillir le monde de la pensée humaine - au lieu de l'inverse.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En février 1988, Nancy Huston participe au Centre Pompidou à Paris à une table ronde autour de la romancière américaine Djuna Barnes. Elle raconte : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Agacée par la teneur biographisante de mes remarques, une autre femme écrivain a fini par lancer cette boutade : &lt;/i&gt;&#8220;En ce qui me concerne, la biographie n'est que le résidu de l'&#339;uvre.&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Jolie formule (est-ce d'elle ?) - jolie et affligeante. Formule moderne, ça ne fait pas de doute ; et combien méprisante pour la plupart des personnes dans l'assistance, sommées d'admettre que leur existence quotidienne est entièrement dépourvue de valeur, du moment qu'elle ne sera jamais miraculée en Art... Ainsi, le tiède et tendre baiser posé par les lèvres de ma fille sur mes lèvres à moi, ce matin devant l'école, n'aurait eu aucun sens si je ne l'avais retranscrit ici ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/huston3.jpg' width='200' height='317' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_442 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Entre l'art et la vie - mais aussi entre l'esprit et le corps, entre la création et la procréation -, Nancy Huston manifeste un refus viscéral de choisir. Elle mène les deux de front, sans jamais accorder de prééminence à l'un ou à l'autre. Dans la dizaine d'essais qu'elle a publiés, elle ne cesse de réfléchir à leur articulation ; mais elle donne aussi à voir combien cette conception lui est naturelle. Sa pensée fait feu de tout bois : elle suit la piste d'un mot, rapproche des histoires différentes, relie sa propre expérience, ses sensations physiques, quelque chose que lui a fait remarquer sa fille un jour, à des souvenirs de lectures ou à l'interprétation d'un mythe ; elle mêle les références artistiques et les réflexions inspirées par les contraintes les plus triviales du quotidien, tissant entre la littérature et la vie un réseau serré de correspondances. C'est ce va-et-vient qui, loin de l'entraver, fait toute la fécondité de son travail. Peu de lectures font autant avancer, quand bien des intellectuels planant au-dessus des basses contingences de l'existence ne font qu'enfoncer des portes ouvertes d'un air pénétré.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mine de rien, Nancy Huston est un phénomène. Réfléchissez : vous en connaissez beaucoup, des auteurs qui revendiquent leur identité non seulement de femme, mais aussi de mère, et qui sont en même temps reconnues comme des intellectuelles et des créatrices à part entière ? Huston est cette anomalie-là : une intelligence féminine, et en même temps une intelligence universelle, dont personne ne peut contester l'apport tant à la fiction qu'à la réflexion sur la littérature. En un mot, une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;romamancière&lt;/i&gt; » : c'est elle-même qui forge cet hybride sacrilège, dans un texte du recueil &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Désirs et réalités&lt;/i&gt;, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le dilemme de la romamancière&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« La maternité ne draine pas,
&lt;br /&gt;toujours et seulement,
&lt;br /&gt;les forces artistiques ;
&lt;br /&gt;elle les confère aussi »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le plus impressionnant de tous ses essais est sans doute &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal de la création&lt;/i&gt; (1990), rédigé tout au long de sa deuxième grossesse - et dans lequel elle rapporte l'épisode de la table ronde sur Djuna Barnes. Elle s'y donnait pour but de réfléchir aux liens « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;possibles ou impossibles&lt;/i&gt; » entre la création et la procréation, la première ayant toujours été traditionnellement attribuée aux hommes et la seconde aux femmes. Plus jeune, elle-même, emboîtant le pas à Simone de Beauvoir, avait décidé de ne pas avoir d'enfants, avant de se révolter contre cette alternative simpliste : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ce que ne pouvait pas savoir Simone de Beauvoir, c'est que la maternité ne draine pas, toujours et seulement, les forces artistiques ; elle les confère aussi.&lt;/i&gt; » Dans un autre texte, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les enfants de Simone de Beauvoir&lt;/i&gt; », paru dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Désirs et réalités&lt;/i&gt;, elle raconte :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Moi non plus, je ne voulais pas d'enfants ; c'est un choix qui fut mien et que j'ai défendu avec tant de fougue que je le respecterai toujours. La liberté plus grande du célibataire et surtout de la célibataire, en comparaison des gens mariés, est incontestable. Le temps dont elle dispose - pour travailler, voyager et s'instruire - est objectivement, quantitativement, plus grand que celui d'une mère. Mais je me suis aperçue que malgré tout, le temps avait tendance à passer, et que je n'aimais pas sa manière de le faire. J'avais beau le mesurer, le distribuer, et m'efforcer d'en profiter au maximum, je ne réussissais pas à le mater, à l'immobiliser ; il me glissait quand même entre les doigts. &lt;/i&gt;
&lt;br /&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Et si, après dix années de vie de femme adulte-indépendante-célibataire-activiste, j'ai désiré partager ma vie avec un enfant (et aussi avec un homme, mais cela, c'est une autre histoire), ce fut, entre autres raisons, pour changer ce rapport-là au temps. Pour me forcer à accepter une certaine &#8220;perte&#8221; du temps. Pour apprendre la paresse, les répétitions et les temps morts. Parce qu'un enfant, peut-être plus qu'aucune expérience de la vie humaine, vous confronte &lt;/i&gt;et&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; à la nécessité &lt;/i&gt;et&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; à la contingence. Quand vous lui mouchez le nez, ce n'est pas parce que c'est la chose qui vous tient le plus à c&#339;ur à ce moment-là, c'est parce que c'est cela qu'il faut faire.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Du coup, la vie ne peut plus coïncider avec l'&#339;uvre : ça déborde de partout, et ça vous déborde. Effectivement, vous n'avez pas le choix : ce ne sont pas des &lt;/i&gt;&#8220;rapports choisis avec des êtres choisis&#8221; [ce que Simone de Beauvoir prisait exclusivement]&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. L'enfant est là, celui-là et pas un autre, et il faut que vous subveniez à ses besoins. C'est nécessaire. Mais le plaisir qu'il vous apporte est, lui, parfaitement gratuit. Il n'est pas le résultat d'un &#8220;bon choix&#8221; : bon choix de vin ou de promenade ou de livre ou d'ami. Il vous tombe dessus sans que vous le méritiez. Un sourire, un câlin, une confidence chuchotée - ces choses-là sont non seulement &#8220;gratuites&#8221;, elles sont inestimables.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En la lisant, on prend conscience d'une foule de préjugés et de conclusions abusives dont on était imprégné et qui rétrécissaient notre horizon. Grâce à sa finesse et à sa perspicacité, on devient sensible à des distinctions subtiles qui correspondent bien mieux à la réalité de la vie. Peut-être son statut d'étrangère - elle est canadienne, française d'adoption, et écrit en français - l'a-t-il rendue particulièrement allergique aux idées toutes faites, auxquelles il l'a confrontée plus qu'une autre. (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les expatriés : éternellement exposés aux questions stupides&lt;/i&gt; », note-t-elle dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nord perdu&lt;/i&gt;, un autre de ses essais.)&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Une romancière peut avoir besoin,
&lt;br /&gt;dans ses livres,
&lt;br /&gt;d'être violente, ou lascive, ou folle,
&lt;br /&gt;ou d'un pessimisme amer ;
&lt;br /&gt;toutes de très mauvaises qualités
&lt;br /&gt;chez une mère »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comme elle l'écrit dans « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le dilemme de la romamancière&lt;/i&gt; », si l'écriture est réputée difficilement conciliable avec la maternité, ce n'est pas seulement pour une question de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;logistique&lt;/i&gt; », mais aussi pour des raisons « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;éthiques&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les mères ont tendance à vouloir que tout soit beau pour leurs enfants. Elles s'efforcent, plus ou moins, d'adopter une vision optimiste afin de les protéger, les réconforter, leur insuffler de l'espoir. Les romancières peuvent avoir ou non le même désir - transmettre un message d'espoir - mais si elles dépeignent un monde dans lequel l'existence humaine est tout miel, la réaction de leurs lecteurs sera non l'espoir mais l'ennui.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une romancière peut avoir besoin, dans ses livres, d'être violente, ou lascive, ou folle, ou d'un pessimisme amer ; toutes de très mauvaises qualités chez une mère. Une mère, &lt;/i&gt;en tant que mère&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, doit être attentive à autrui, établir et entretenir des liens. Une romancière, &lt;/i&gt;en tant que romancière&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, doit être égoïste ; son art exige un certain détachement. Cela ne veut pas dire que des femmes qui écrivent des romans n'ont pas besoin d'autrui, ni que des femmes qui ont des enfants n'ont pas besoin de temps à elles. Il est évident qu'aucune mère n'est &lt;/i&gt;que&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; mère, ni aucune romancière, &lt;/i&gt;que&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; romancière. Mais peut-on être généreuse le week-end et égoïste en semaine, morale le jour et amorale la nuit ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce dilemme, elle est sans doute l'une des premières à pouvoir le résoudre : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Inventer et ficeler des histoires, vivre et imaginer des aventures ; assumer et courir des risques ; bafouer et tourner en dérision les moralités orthodoxes : toutes ces spécialités traditionnellement masculines deviennent accessibles aux femmes, à mesure qu'elles insistent pour regarder en face la vie et la mort ; à mesure, aussi, que les pères apprennent à &#8220;materner&#8221; et que les mères n'ont plus à incarner, seules, l'éthique pour leurs enfants.&lt;/i&gt; » Avant elle, ses cons&#339;urs ont bien souvent dû se résigner à être soit de mauvaises mères, soit des romancières inachevées. Beaucoup d'entre elles, pour (faire) prendre au sérieux leur vocation d'écrivain, ont, comme Simone de Beauvoir, renoncé à la maternité.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais il n'est pas sûr que cela soit encore assez pour permettre à une femme de prétendre au statut de « créateur ». Car elle incarne, en tant que femme, l'antithèse de l'artiste tel qu'on se le représente généralement. En Sartre, comme en beaucoup de grands modèles d'hommes de lettres, Nancy Huston identifie ce qu'elle appelle le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;complexe de Jésus-Christ&lt;/i&gt; », et qu'elle définit ainsi : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Contrairement aux petites &#338;dipe, les petits Jésus n'ont pas besoin de tuer leur père et de coucher avec leur mère. Leur père est déjà mort (ou radicalement absent), et d'autant plus facilement idéalisé, c'est-à-dire transformé en Idée.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'absence du père évite au fils d'avoir à se confronter à l'image traumatisante de la mère érotique, l'autorisant dès lors à se croire le produit d'une parthénogenèse. Adolescent, il peut jouer auprès de la mère le substitut du Père (je pense non seulement à Sartre, mais à Baudelaire, Albert Cohen, Elias Canetti, Roland Barthes...), et se vivre comme le croisement d'un corps de femme immaculé avec le Saint-Esprit. Il rejettera pour lui-même le mariage et l'enfantement, vouera un amour éternel à sa mère, et témoignera d'un mépris plus ou moins mêlé d'horreur pour toutes les autres femmes - qui, elles, porteront toute la charge de l'existence physique, depuis la boue jusqu'à l'érotisme. (Le Christ lui-même, soit dit à sa décharge, manifestait moins cette dernière tendance que ceux qui passent par son &#8220;complexe&#8221;).&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« La femme est succion, ventouse, humeuse,
&lt;br /&gt;elle est poix et glu, un appel immobile,
&lt;br /&gt;insinuant et visqueux »
&lt;br /&gt;Simone de Beauvoir, féministe&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Beaucoup de femmes écrivains ont ainsi manifesté un dégoût profond pour leur corps, qu'elles ont désavoué de toutes leurs forces, comme si c'était la condition à remplir pour pouvoir se consacrer aux travaux de l'esprit. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;De la puberté à la ménopause, la femme est le siège d'une histoire qui se déroule en elle et qui ne la concerne pas personnellement&lt;/i&gt; », écrivait Simone de Beauvoir - les citations que tire Huston de son &#339;uvre traduisent une telle répulsion (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la femme est succion, ventouse, humeuse, elle est poix et glu, un appel immobile, insinuant et visqueux&lt;/i&gt; ») qu'on s'inquiète un peu à l'idée qu'elle soit considérée comme l'une des figures de proue du féminisme au vingtième siècle. Avant Beauvoir, Elizabeth Barrett ou Virginia Woolf ont témoigné à travers divers symptômes - anorexie, frigidité - d'une peur panique du corps ; Huston commente sobrement : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le corps est terrifiant. Il meurt. Les mots ne meurent pas.&lt;/i&gt; » Ce que les hommes créateurs rejettent sur les femmes en même temps que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la charge de l'existence physique&lt;/i&gt; », c'est évidemment aussi la mortalité, et tout ce qui est soumis au passage du temps.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A la chronique de sa grossesse, Nancy Huston mêle, dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal de la création&lt;/i&gt;, l'étude d'une série de couples d'écrivains (Scott et Zelda Fitzgerald, George Sand et Alfred de Musset, Virginia et Leonard Woolf, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, pour ne citer que les plus célèbres) et des conflits qui naissent de la friction de deux ambitions littéraires - conflits qu'elle résume par cette formule cruelle : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Deux êtres qui s'aiment ne font qu'un : lequel ?&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je vous trouve parfaite&lt;/i&gt;, dit Scott Fitzgerald à Zelda devant un journaliste. &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Vous êtes toujours prête à m'écouter lire mes manuscrits à toute heure du jour et de la nuit. Vous êtes charmante - belle. Vous nettoyez, je crois, la glacière une fois par semaine.&lt;/i&gt; » Commentaire de Huston : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est une plaisanterie, évidemment. Il n'en reste pas moins que la glacière est propre, et le roman publié. Une semaine plus tard, la glacière sera de nouveau sale, alors que le roman restera inchangé, dans sa perfection originelle.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quant à elle, elle a décidé d'accepter la répétition des tâches quotidiennes, le corps, la possibilité de la maladie et de la souffrance, la mortalité, et elle ne voit pas pourquoi cela remettrait en cause son talent d'écrivain. Elle parle du bonheur de s'imaginer non pas comme un individu promis à la pourriture, mais comme un élément d'un cycle. Vers la fin de sa grossesse, elle fait ce rêve : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je séjournais dans des villes du Nord pour assister à la mise en scène de deux pièces de théâtre dont j'étais l'auteur. Or la troupe qui travaillait depuis deux mois sur mes écrits était entièrement constituée de comédiens handicapés.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Afin d'être en pleine forme pour la générale, ils ont pris un bain de boue collectif et je m'y suis laissée glisser avec eux&lt;/i&gt; (...). &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'ambiance était toute de confiance réciproque et de félicité, il n'y avait réellement aucune différence entre moi et les handicapés, je n'avais aucun effort à faire pour me considérer comme &#8220;étant dans le même bain&#8221; qu'eux. En d'autres termes : oui, nous sommes tous des handicapés, moi aussi je suis &#8220;malade&#8221;, c'est-à-dire vivante, j'accepte la maternité, la matérialité, la mortalité. Ce n'est pas en luttant contre &#8220;la boue&#8221; mais en s'y laissant glisser, en en tirant tous les effets bénéfiques, guérisseurs, que l'on sera prêt à affronter la &#8220;générale&#8221;, à faire face à un public et à jouer de son mieux.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Contre le mythe de l'autoengendrement&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce qu'elle accepte, c'est de renoncer au fantasme de la maîtrise. Elle admet qu'elle ne contrôle pas tout - ni l'organisation de son temps que bouleverse la venue d'un enfant, ni son destin. Ce sentiment, loin de l'angoisser, lui procure même une sorte d'euphorie. Elle se souvient ainsi des premiers jours de la maladie neurologique qui l'a terrassée pendant plusieurs mois : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Plus mon corps s'engourdissait, plus je devenais joyeuse ; mes amis n'y comprenaient rien. Je n'oublierai jamais la joie qui s'est emparée de moi quand le brillant neurologue de l'hôpital français le plus célèbre pour son service neurologique m'a annoncé : &lt;/i&gt;&#8220;Je vous garde.&#8221; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il m'arrivait donc vraiment quelque chose ! Et quelque chose de grave ! Sans que j'y puisse rien !&lt;/i&gt; » Vers la fin de sa grossesse, elle raconte une sortie en famille au Bois de Vincennes : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tandis que les autres jouent au foot et au Frisbee, je m'installe avec un livre sur un banc au soleil. Handicapée : alors par la maladie, maintenant par la grossesse. Je &lt;/i&gt;suis&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; cette personne qui voudrait courir et ne le peut pas. Je&lt;/i&gt; suis&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; ce corps empêché&lt;/i&gt; (...). A quelles illusions dois-je renoncer devant ce constat d'évidence ? (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nul doute que je ne &lt;/i&gt;&#8220;coïncide pas avec moi-même&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; (but de la vie selon Beauvoir) - si tant est que &#8220;moi-même&#8221; veuille dire, et ne dire que : mon désir, mon esprit, ma volonté.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/huston2.jpg' width='200' height='331' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_441 spip_documents spip_documents_right' /&gt;Car là encore, elle s'inscrit en porte-à-faux avec l'ancien objet de son admiration : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pour Beauvoir, influencée en cela par Sartre, l'&#8220;Homme&#8221; veut dire celui qui contrôle, maîtrise et prend en main son propre destin, toute tendance contraire étant une chute dans l'animalité.&lt;/i&gt; » Or, sa propre expérience lui a appris le contraire : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On peut perdre la maîtrise de son corps et devenir encore plus humain qu'avant - c'est ce que, après d'autres, j'ai découvert grâce à la maladie.&lt;/i&gt; » Mais ce n'est pas qu'au couple Sartre-Beauvoir qu'elle s'oppose ici ; c'est aussi à toute une conception de l'art et de la culture. Cet idéal de maîtrise - « l'autoengendrement », tel est le but que se fixe l'artiste - participe d'une volonté de nier ce qui est donné par la nature, et de faire de l'esprit de l'artiste l'origine exclusive de son identité et de son univers. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'acte de l'esprit par excellence, le geste fondateur de toutes les philosophies, cosmogonies et religions&lt;/i&gt;, constate Nancy Huston,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; consiste à rejeter l'évidence des sens. Nier que la vie, y compris la vie de l'esprit, s'origine dans un corps de femme, à la faveur de la rencontre éminemment aléatoire d'un spermatozoïde et d'un ovule. Proclamer que l'intelligence engendre la matière, et non le contraire. Toutes les populations humaines le font. C'est le fait même de la culture : transcender la nature. Mettre une chose pensée à la place d'une chose vue. Contrarier les apparences. Faire rêver. Décoller du réel. Bafouer les lois de la pesanteur. Prendre son envol...&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Autonomiser l'existence de l'être humain par rapport à son milieu vital et par rapport à la nature, comme s'il n'en faisait pas partie, c'est ce que l'homme - occidental, du moins - semble considérer comme le but le plus noble de l'existence. Les artistes ne sont pas seuls à se fixer ce but : les scientifiques le font aussi, comme on l'a déjà dit ici à propos des organismes génétiquement modifiés, qui traduisent une volonté non pas de s'intégrer le plus ingénieusement possible à son environnement, mais de lui en substituer un autre, créé artificiellement et - croit-on - parfaitement maîtrisé par un être humain tout-puissant. Cette démarche implique elle aussi de nier que l'existence de l'homme s'origine dans une nature qui le dépasse et dont il dépend.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nancy Huston renverse les termes du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je pense, donc je suis&lt;/i&gt; » cartésien : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis (humaine), donc je pense.&lt;/i&gt; » Désigner l'existence physique comme origine de la pensée et du langage, et non l'inverse, c'est aussi ce que fait le géographe &lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article185.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Augustin Berque&lt;/a&gt; dans son livre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ecoumène&lt;/i&gt; : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'est par les sens que nous avons du sens.&lt;/i&gt; » Ou : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il ne peut y avoir pleinement signification que dans un certain lien avec les sensations de la chair vivante.&lt;/i&gt; » Nancy Huston : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les fonctions de l'esprit ne sont ni plus ni moins bestiales que celles du corps. Le langage est une capacité innée, instinctive, de l'animal qui se nomme être humain.&lt;/i&gt; » Augustin Berque, lui aussi, refuse l'idée de la primauté du langage, qui créerait le sens à partir de rien : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La question du sens est inséparable de celle du langage, mais elle ne s'y réduit pas ; c'est au contraire le sens qui englobe le langage, qui le précède et qui subsiste quand il n'y a plus de langage.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Les esprits de Haïti contre
&lt;br /&gt;les cow-boys de l'Alberta&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans un texte intitulé « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La rassurante étrangeté revisitée&lt;/i&gt; » (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Désirs et réalités&lt;/i&gt;), Nancy Huston aborde par un autre biais le thème de la maîtrise, de cette domination sur la nature que s'impose l'homme moderne. Elle raconte qu'elle a réalisé en 1990, elle l'exilée canadienne, une série de reportages radiophoniques sur la diaspora haïtienne. Parmi les raisons qui l'ont poussée à choisir Haïti, elle mentionne celles-ci : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Parce que les Noirs importés par les Blancs pour remplacer les Rouges qu'ils avaient tout bonnement anéantis avaient amené avec eux une religion : religion dans laquelle certains êtres humains, les élus, sont montés comme des chevaux par les dieux ou plutôt par les esprits, les &lt;/i&gt;loas&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, qui les choisissent - ils se laissent monter, cherchent à être montés, possédés - et se démènent alors comme des chevaux sauvages, tout à la joie de l'abandon, l'acceptation d'une force qui les dépasse, pendant que, tout autour, la foule danse au rythme des tambours et se réjouit... alors que chez moi, en Alberta, le rodéo constitue pour ainsi dire la seule et unique originalité culturelle : spectacle où se démontre pesamment la supériorité de l'homme sur l'animal, théâtre où, année après année, des chevaux sauvages sont maîtrisés par des cow-boys et leurs éperons sanglants, devant des spectateurs qui, depuis les estrades, hurlent : &#8220;Youpiii !&#8221;&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Avec elle, cette conception de l'être humain comme séparé de la nature, et supérieur à elle, a du mal à passer. Quand Julia Kristeva écrit que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la femme-mère est ce pli étrange qui altère la culture en nature, le parlant en biologie&lt;/i&gt; », elle réagit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais il n'y a justement là rien d'étrange, car ce &#8220;pli&#8221; est la définition même de l'être humain. L'étrange, ce sont non pas les femmes-mères mais tous les autres, tous ceux qui voudraient s'aveugler devant cette évidence que &lt;/i&gt;nous sommes mélange&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. L'étrange, ce sont ceux qui trouvent normal qu'une moitié de l'humanité doive figurer l'abject pour l'autre moitié, et que celle-ci ait pour charge de connaître et de purifier celle-là.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'étrange, ce sont les Charles Baudelaire décrétant que &lt;/i&gt;&#8220;la femme est abominable parce que naturelle&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;. En réalité, la femme n'est &#8220;abominable&#8221; que parce qu'elle dit, trahit (est, en tant que mère) la vérité de l'homme : parlant, désirant, vivant, chiant, saignant, pleurant, mourant, sachant. Cette vérité n'est &#8220;abominable&#8221; que pour ces créatures éminemment étranges qui ont besoin de croire que l'Homme (l'homme) est, n'est que, langage et transcendance.&lt;/i&gt; » Il lui arrive toutefois de douter de la validité de ses propres convictions : dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal de la création&lt;/i&gt;, après avoir critiqué les conceptions de Monique Wittig, elle note, le lendemain : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;J'ai beau retourner la question dans tous les sens, elle n'en continue pas moins de m'embêter : Monique Wittig n'est-elle pas une artiste justement parce qu'elle rejette de façon si radicale le monde réel ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Eloge du tremblement&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais c'est son refus de la sacralisation à outrance de l'art qui reste le plus fort. Devant les artistes trop sûrs d'eux, prêts à toutes les dévastations au nom de leur &#339;uvre, elle dit ressentir, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;même si ce sont des génies&lt;/i&gt; », « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la même peur que devant des fanatiques religieux, patriotiques ou militaires&lt;/i&gt; » ; elle perçoit chez eux la même haine de la vie. Sa sympathie va à ceux qui doutent, qui « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;tremblent&lt;/i&gt; » - des femmes, la plupart du temps, constamment obligées de s'interroger sur leur légitimité en tant que créatrices. Elle cite une essayiste qui, dans le &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;New York Times&lt;/i&gt;, soulignait la foi inébranlable qu'avaient en leur Muse les écrivains modernistes de la première moitié du XXe siècle : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Joyce, Mann, Eliot, Proust, Conrad&lt;/i&gt; (...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; : ils savaient.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Au fond, au plus profond de leur cerveau, régnaient la suprême sérénité et la magistrale confiance du créateur souverain.&lt;/i&gt; » Mais elle exclut Virginia Woolf de sa liste de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;modernistes autoconsacrés&lt;/i&gt; », parce que, dit-elle, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ses journaux intimes la montrent en train de trembler&lt;/i&gt; ». Et Virginia Woolf, en effet, se demande : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le jour viendra-t-il où je supporterai de lire mes propres écrits imprimés sans rougir - trembler et avoir envie de disparaître ?&lt;/i&gt; » Huston précise : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je ne veux pas avoir l'air de suggérer que les hommes ne tremblent pas. Au contraire : la plupart d'entre eux tremblent - et heureusement -, mais ils le cachent mieux que les femmes.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quand ils ne tremblent pas, ou qu'ils le cachent bien, cela donne par exemple la relation vampirisante qui unit Scott et Zelda Fitzgerald. Au début, Scott pioche dans le journal et les lettres de sa femme des extraits qu'il utilise dans ses romans ; par la suite, quand le talent de celle-ci s'affirme, il s'affole, tente de lui interdire d'écrire, en arguant qu'elle n'est qu'une écrivain « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;amateur&lt;/i&gt; », alors que lui est un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;professionnel&lt;/i&gt; ». Quand elle publie un recueil de nouvelles, il propose comme titre : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Epouse d'auteur&lt;/i&gt; ! Zelda, elle, souffre d'un complexe d'infériorité, sombre dans le délire - ce qui fournit à son mari, qui l'expédie à l'asile, de poignants personnages de folles. Mais tous les couples que passe en revue Nancy Huston ne permettent pas une lecture aussi manichéenne : souvent, les amants ont le plus grand respect pour le talent l'un de l'autre et le plus sincère désir de favoriser son épanouissement. Ce qui n'empêche pas les difficultés. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les couples d'écrivains&lt;/i&gt;, dit Nancy Huston, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ne font que mettre en scène, sur le devant de la scène, ce qui, habituellement, se passe dans les coulisses. Le conflit entre l'art et la vie, la création et la procréation, l'esprit et le corps, déborde largement les anecdotes biographiques de tel ou tel ménage littéraire. Il me concerne, moi, comme il concerne aussi quiconque, homme ou femme, souhaite faire de l'art de nos jours sans faire trop de mal- ni aux autres ni à soi. Il concerne en fait toute la question du lien entre l'éthique et l'esthétique.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'écriture, si on ne s'en garde pas,
&lt;br /&gt;peut devenir un cadeau empoisonné »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Rendre à l'art ce qui revient à l'art, et à la vie ce qui revient à la vie : c'est quasiment une obsession chez elle. En 1984, dans une correspondance avec Leïla Sebbar publiée sous le titre &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lettres parisiennes, histoires d'exil&lt;/i&gt;, elle écrivait : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tu sais, entre parenthèses, je pense beaucoup ces derniers jours à l'histoire du roi Midas que j'ai relue en Crète. Ne pourrait-on interpréter cette légende comme une allégorie de l'écriture ? L'écriture qui, elle aussi, si on ne s'en garde pas, peut devenir un cadeau empoisonné ? On pense vouloir et pouvoir tout transformer en or, en mots dorés, phrases scintillantes, pages éblouissantes... On s'entraîne, et peu à peu on s'aperçoit que oui, parfois ça marche... Mais le risque qu'on court est de ne plus pouvoir toucher directement ce dont on a besoin : les êtres qui nous sont chers, les choses auxquelles on tient nous deviendraient aussi inaccessibles que la nourriture au roi Midas ; à force de tout métamorphoser en écriture, nous serions coupées de la réalité, interdites de vie... Nos enfants ne nous en voudront-ils pas, un jour, d'avoir parfois préféré écrire sur eux plutôt que d'être avec eux ? Fin de la parenthèse, que tu peux mettre sur le compte de la sempiternelle culpabilité des mères.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/huston6.jpg' width='200' height='323' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_443 spip_documents spip_documents_right' /&gt;La validité de cette quête d'équilibre sera sans doute contestée par beaucoup, qui refusent absolument de prendre en compte le mal que peut faire un artiste autour de lui. On a tant vu d'exemples de génies qui faisaient de la vie de leurs proches un enfer, qu'on a peut-être fini par croire qu'il n'y avait pas de génie sans sadisme. Pourtant, la démarche de Nancy Huston ne peut s'assimiler à une négation de la condition torturée de l'artiste, comme on pourrait le croire à première vue : n'est-elle pas une épouse et une mère de famille comblées, qui a choisi librement de passer d'un pays riche et confortable à un autre pays riche et confortable ? Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lettres parisiennes&lt;/i&gt;, elle apparaît comme brillante, joyeuse et spontanée, bénie par le sort - alors que l'écriture de la Franco-algérienne Leïla Sebbar laisse deviner une histoire plus tourmentée, une personnalité d'une tonalité plus sourde, plus discrète (&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nb8-1&quot; name=&quot;nh8-1&quot; id=&quot;nh8-1&quot; class=&quot;spip_note&quot; title='(1) Leïla Sebbar a signé les textes du magnifique livre de photos de Gilles (...)' &gt;1&lt;/a&gt;). Huston elle-même en est consciente : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Pas de bombes. Pas de persécution, pas d'oppression, pas de guerre coloniale, de coup d'Etat, d'exode, pas de lois m'asservissant ou humiliant mes parents, aucun risque, aucun danger m'acculant à l'exil, me forçant à fuir, m'enfonçant le nez dans une autre langue, une autre culture, un autre pays. Non. Je suis une privilégiée, il faut que les choses soient claires et claironnées dès le début. Je ne connais que la souffrance privée&lt;/i&gt; », écrit-elle dans « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En français dans le texte&lt;/i&gt; » (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Désirs et réalités&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas ajouter de souffrances inutiles
&lt;br /&gt;à celles qu'on ne peut éviter&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Et en la lisant de près, on se rend compte que cette souffrance privée est tout sauf négligeable : on découvre une femme qui a affronté la maladie non seulement physique, mais aussi psychique, flirtant à une époque de sa vie avec la folie, s'effondrant d'un seul bloc et se mettant à délirer, luttant de toutes ses forces contre des pulsions suicidaires. Une femme assaillie par « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un désir de mort surgi du fond de l'enfance, ce magma de douleur et de rage bouillonnant sous mes strates de pierres précieuses (ma &#8220;culture&#8221;), ce volcan demeuré absolument innocent et immobile durant toutes mes tentatives de psychanalyse, et dont je venais d'entrapercevoir pour la première fois la vivacité et la violence&lt;/i&gt; ». L'un des symptômes de cette maladie est une vulnérabilité excessive aux images : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'hélice tournoyante d'un hélicoptère, dans un documentaire sur Tchernobyl, semblait fouetter ma cervelle comme un batteur électrique, la réduisant en bouillie. Pendant &lt;/i&gt;La Belle au bois dormant&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, j'ai dû fermer les yeux pour ne pas être entraînée dans les tourbillons de couleur : les violettes et violentes apparitions de la fée Maléfique m'ont fait infiniment plus peur à moi qu'à L.&lt;/i&gt; [sa fille]. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Alors... Exil doré, certes ; « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pas de bombes&lt;/i&gt; » ; mais, comme elle en fait elle-même la réflexion à la fin de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;En français dans le texte&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Encore heureux qu'il n'y ait pas de bombes.&lt;/i&gt; » Si elle donne cette impression de vitalité, qu'on a pu confondre avec de l'insouciance, ce n'est donc pas parce qu'elle ne souffre pas : c'est parce qu'elle transforme sa souffrance. Ce n'est pas sa vie qui est positive, mais son attitude devant la vie ; une attitude faite d'humour, et, surpassant tout, d'une volonté de mettre au jour la cohérence cachée de l'existence. Elle transforme sa souffrance en une expérience dont elle s'attelle à extraire le sens. De sa maladie neurologique, de ses crises de folie, elle tire des interprétations passionnantes. Les épreuves les plus dures lui apparaissent comme autant de défis à son intelligence, d'énigmes à résoudre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si elle rejette le cliché du créateur détruisant tout autour de lui, ce n'est donc pas parce qu'elle ignore la souffrance et qu'elle la nie, mais parce qu'elle connaît trop bien celle qu'on ne peut éviter, et qu'elle souhaite ne pas en rajouter. C'est aussi parce que les victimes de cette dévastation ont trop souvent été les femmes, et leurs aspirations créatrices à elles. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si tant d'histoires de couples que j'ai explorées dans ce journal se terminent mal&lt;/i&gt;, écrit-elle, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ce n'est pas (du moins je l'espère) à cause d'un quelconque mien penchant morbide. C'est parce que les cent ans qui viennent de s'écouler forment un siècle charnière. La fameuse &#8220;tour d'ivoire&#8221; qui a si longtemps protégé la paix et l'impunité des hommes artistes - tour dont les femmes avaient gardé impeccables les fenêtres et silencieux les parages - est en train de se fissurer et de s'écrouler. De ses ruines on devra construire, plus modestement, des &lt;/i&gt;&#8220;chambres à soi&#8221; [la condition nécessaire à l'écriture selon Virginia Woolf]&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; - pour les femmes et pour les hommes.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les institutions patriarcales ont privé non seulement les femmes de leur âme, mais les hommes de leur chair, et il faudra bien du temps encore avant que les artistes ne deviennent des êtres pleins, non mutilés et non envieux. Avant que les femmes ne cessent de s'amputer de leur maternité pour prouver qu'elles ont de l'esprit ; avant que les hommes ne cessent de déprécier la maternité tout en la mimant parce qu'ils en sont incapables. Avant que les femmes ne cessent de &#8220;trembler&#8221; et se mettent à croire en la puissance fantastique de leur imaginaire ; avant que les hommes ne cessent de narguer la mort et se mettent à croire en leur fécondité à eux, en leur paternité réelle et non plus symbolique, en leur immortalité tranquille et anonyme dans l'espèce. Il est possible d'être humain sans ajouter aussitôt, à la manière de Nietzsche, &lt;/i&gt;&#8220;trop humain&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, et sans considérer cet état comme une déchéance.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p class=&quot;spip_note&quot;&gt;(&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/#nh8-1&quot; name=&quot;nb8-1&quot; class=&quot;spip_note&quot;&gt;1&lt;/a&gt;) Leïla Sebbar a signé les textes du magnifique livre de photos de Gilles Larvor, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://peripheries.net/article279.html&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Val-Nord, fragments de banlieue&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, dont nous vous avions proposé quelques extraits accompagnés des commentaires du photographe (avril 1999).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;Nancy Huston, &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Journal de la création&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1990), mais aussi &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Désirs et réalités&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1995), &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nord perdu&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1999), le tout chez Actes Sud, et &lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lettres parisiennes, histoires d'exil&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; (1986), correspondance avec Leïla Sebbar, J'ai lu.&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



	<item>
		<title>La confiscation de l'universel</title>
		<link>http://peripheries.net/article253.html</link>
		<dc:date>2006-11-16T18:44:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mona Chollet</dc:creator>

		<category domain="http://peripheries.net/rubrique4.html">Feuilles de route</category>

		<dc:subject>Altérité</dc:subject>
		<dc:subject>L'Occident et les autres</dc:subject>

		<description>Dans L'Occident et les autres, un essai ambitieux qui évite tout manichéisme, l'historienne Sophie Bessis montre la persistance, au nord du monde, de ce qu'elle appelle la « culture de la suprématie ». Ou comment l'Occident a toujours été persuadé d'être le flambeau de l'humanité, désigné comme tel par la religion, par la théorie scientifique de la hiérarchie des races... ou par l'humanisme : l'Europe des Lumières n'a défini l'universel que pour aussitôt le confisquer, en en fixant les limites (l'homme universel, c'est le (...)

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&lt;a href="http://peripheries.net/rubrique4.html" rel="category"&gt;Feuilles de route&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot4.html" rel="tag"&gt;Altérité&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://peripheries.net/mot18.html" rel="tag"&gt;L'Occident et les autres&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src=&quot;http://peripheries.net/IMG/arton253.jpg&quot; alt=&quot;&quot; align='right' width=&quot;140&quot; height=&quot;228&quot; style='border-width: 0px;' class='spip_logos' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Occident et les autres&lt;/i&gt;, un essai ambitieux qui évite tout manichéisme, l'historienne Sophie Bessis montre la persistance, au nord du monde, de ce qu'elle appelle la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;culture de la suprématie&lt;/i&gt; ». Ou comment l'Occident a toujours été persuadé d'être le flambeau de l'humanité, désigné comme tel par la religion, par la théorie scientifique de la hiérarchie des races... ou par l'humanisme : l'Europe des Lumières n'a défini l'universel que pour aussitôt le confisquer, en en fixant les limites (l'homme universel, c'est le mâle blanc) et en en faisant un outil destiné à légitimer la défense de ses intérêts. Aujourd'hui encore, c'est l'Occident qui délivre des brevets d'humanité et de civilisation au reste du monde, selon un critère simple : l'humain, c'est celui qui lui ressemble, ou qui lui renvoie une image conforme à ses idées préconçues. Mais ce « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;monopole sur la production de sens&lt;/i&gt; » est menacé : de plus en plus de penseurs « barbares » « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rapatrient le débat sur l'universel&lt;/i&gt; », si bien que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la langue de l'Occident n'est plus seule à produire de la modernité&lt;/i&gt; ». Une relecture de l'Histoire qui ouvre sur l'avenir.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Pour un lecteur occidental, tout remonté qu'il puisse être contre l'impérialisme, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Occident et les autres&lt;/i&gt; représente un vertigineux Luna Park de l'esprit : il oblige à relativiser et à remettre en cause « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un système depuis si longtemps établi qu'il se confond avec l'ordre naturel des choses&lt;/i&gt; ». Ça secoue, mais ça fait du bien, en bouleversant les repères trop confortables, et en ouvrant grand sur l'horizon - tant géographique que temporel. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;img src='http://peripheries.net/IMG/jpg/bessis.jpg' width='200' height='326' style='float: right; border-width: 0px; width:200px;' alt=&quot;(JPG)&quot; class='spip_document_440 spip_documents spip_documents_right' /&gt;L'essai de Sophie Bessis postule que l'identité occidentale est indissociable d'une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;culture de la suprématie&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La France, mais ni les Etats-Unis ni la Grande-Bretagne ne sont en reste sur ce registre, ne peut se penser que comme une puissance&lt;/i&gt; », écrit-elle. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La crainte de devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité.&lt;/i&gt; » Contrairement à ce qu'on a souvent voulu croire, cette culture s'est perpétuée, sous des formes différentes, à toutes les étapes de l'Histoire : aujourd'hui, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;en contraignant chacun à reconnaître l'existence de l'autre, le rétrécissement du monde a également sophistiqué les formes de sa négation ou de sa diabolisation&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si le livre prend parfois des allures de pamphlet, notamment lorsque l'auteure épingle les énormités qu'ont pu écrire certains historiens, philosophes ou journalistes, son propos est avant tout l'histoire et l'analyse des rapports entre l'Occident et le reste du monde. Ambitieux et réussi, il compile une foule de sources très diverses pour détailler l'évolution des rapports de force dans le champ politique et économique, mais aussi celle des attitudes et des discours. Sophie Bessis montre un souci constant de la rigueur et de la nuance, et évite admirablement tout manichéisme, alors que le sujet s'y prête peut-être plus qu'aucun autre. La posture qu'elle adopte, très critique à la fois vis-à-vis des manifestations de l'impérialisme et vis-à-vis des réactions qu'il suscite, rend son livre aussi enrichissant pour un lecteur du Nord que pour un lecteur du Sud ; on a très envie qu'il soit largement traduit. Car cette lecture minutieuse de l'Histoire des cinq derniers siècles à l'aune de la relation « Occident/reste du monde » aboutit à la conclusion que, pour peu qu'on veuille bien en saisir l'opportunité, les temps sont mûrs pour une ère nouvelle et pour le moins excitante : celle du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;postnationalisme&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Le peuple français vote la liberté du monde »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sophie Bessis fait remonter la naissance de l'Occident à 1492, date qui voit coïncider la « découverte » de l'Amérique et l'expulsion des juifs et des musulmans d'Espagne. C'est alors que se met en place une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;formidable machine à expulser les sources orientales ou non-chrétiennes de la civilisation européenne&lt;/i&gt; ». Au début du XVIe siècle, l'Espagne invente le mythe de la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pureté de sang&lt;/i&gt; » (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;limpieza de sangre&lt;/i&gt; »). C'est cette « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;double appartenance&lt;/i&gt; » fondée sur la chrétienté et sur la « race » qui va légitimer la conquête de l'Amérique. Suivra ensuite l'apparition du discours antinégriste, destiné à légitimer l'esclavage - jusqu'à ce que la rhétorique scientifique, au XVIIIe siècle, prenne le relais du religieux pour nourrir l'argumentaire de l'infériorité des Noirs. La Renaissance marque donc une période où l'Europe, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;en même temps que son horizon s'élargit aux dimensions du monde et qu'elle prend connaissance de l'étonnante diversité d'une humanité moins homogène qu'elle ne l'imaginait, entreprend de réduire le territoire du genre humain à ses seules frontières, une fois son identité construite sur le rejet de tout ce qui altère l'image qu'elle veut avoir d'elle-même&lt;/i&gt; ». Cette Europe-là « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'institue la seule dépositaire de l'ensemble des attributs de l'humanité&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Les Lumières, plus tard, ne proclameront les droits inaliénables de l'être humain que pour aussitôt les limiter : l'universel abstrait s'incarne dans le seul homme blanc (et mâle !). La théorie scientifique de la supériorité de la race blanche viendra résoudre la contradiction : elle permettra à l'Occident de défendre ses intérêts et de satisfaire ses appétits de puissance en toute bonne conscience. Les Lumières laïcisent ce que le discours religieux désignait comme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le fardeau de l'homme blanc&lt;/i&gt; » - la mission de civiliser le monde, d'être le flambeau de l'humanité. En énonçant l'universel, l'homme occidental s'est proclamé en même temps son gardien et son propagateur ; il y a là au départ, même chez les penseurs sincères, une ambiguïté de taille. Pour l'illustrer, Sophie Bessis cite Saint-Just incluant dans son &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Essai de Constitution pour la France&lt;/i&gt; un article selon lequel « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le peuple français vote la liberté du monde&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Extraordinaire volonté&lt;/i&gt;, commente-t-elle, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de donner corps à l'universel des philosophes et extraordinaire prétention, en même temps, que le fait de s'autodésigner pour une telle mission.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le nazisme, filiation et non rupture&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La colonisation, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cet arbitraire sanglant à mission civilisatrice&lt;/i&gt; », va pouvoir se poursuivre - la fin justifie les moyens. Tant et si bien que lorsque adviendra le nazisme, il sera, affirme l'auteur, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le résultat d'une filiation, et non une rupture&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ni l'obsession de la pureté, ni la conviction de faire partie d'une humanité supérieure, ni la volonté de se tailler un espace &#8220;vital&#8221; ne peuvent être portées au crédit des inventions hitlériennes. &lt;/i&gt;(...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; Qu'on ne se méprenne pas : mon propos n'est pas de &lt;/i&gt;&#8220;banaliser le mal&#8221;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;, il est de rappeler que le mal était depuis longtemps banalisé. Hors les modalités de l'extermination, l'unicité du nazisme semble donc être due à deux faits : le passage à l'acte génocidaire en Europe même, et le caractère &#8220;inutile&#8221; de cet acte.&lt;/i&gt; » On pourrait lui objecter que ce caractère « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;inutile&lt;/i&gt; » est constitutif de la notion même de génocide : la Convention de l'ONU pour la prévention et la répression du crime de génocide (votée en 1948) le définit comme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux &lt;/i&gt;comme tel » (c'est nous qui soulignons). Au Rwanda, les rescapés tutsis dont Jean Hatzfeld a recueilli le témoignage (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le nu de la vie&lt;/i&gt; - éditions du Seuil) insistent sur le traumatisme que représente l'idée qu'on ait voulu les tuer &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;pour ce qu'ils sont&lt;/i&gt; ; aucun ne semble croire sérieusement que les tueries aient eu une « raison », comme le désir de s'approprier leurs biens, par exemple. C'est cela qui, en rendant le génocide inexplicable, crée une faille dans la conscience, et le distingue des massacres de grande ampleur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Malgré tout, il y a sans doute du vrai dans ces lignes d'Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) que cite Sophie Bessis : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Oui, il vaudrait la peine&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme... c'est le crime contre l'homme blanc.&lt;/i&gt; » La prise de conscience que suscite la découverte des camps d'extermination nazis reste inachevée. Elle conduit « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;non à l'agonie, mais à la reformulation de la culture de la suprématie en termes acceptables pour des consciences collectives plus convaincues que jamais, après la victoire sur la Bête, d'être les dépositaires de l'universel humaniste, tout en demeurant ancrées dans la certitude de leur supériorité&lt;/i&gt; ». Le racisme étant désormais à bannir (on en laisse la responsabilité à l'extrême droite, sans s'interroger sur un passé où il était la norme), le champ de la supériorité de l'Occident se recentre « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sur ses dimensions techniques, scientifiques, économiques et culturelles&lt;/i&gt; ». Les grands thèmes de l'après-guerre - marqué par des massacres coloniaux comme ceux de Sétif et de Saïgon, en 1945 - seront donc « l'ingratitude » et le « manque de maturité » des peuples colonisés. Même les partisans de leur indépendance se montreront ambivalents, ce qu'illustre bien cette petite phrase de Paul Ricoeur déclarant que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'exigence, même prématurée, de liberté a plus de poids moral que toute l'&#339;uvre civilisatrice des colonisateurs&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La dette :
&lt;br /&gt;« pardonner aux pauvres
&lt;br /&gt;les désastreux effets de leur prodigalité »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Avec la décolonisation, l'homme occidental est, pour la première fois, confronté directement à l'autre, qui l'oblige à prendre en compte son désir de liberté. Mais, durant la guerre froide, capitalistes et communistes occidentaux ne vont faire que distribuer les bons points aux pays du Sud qui leur renvoient l'image la plus conforme à leurs attentes : les premiers encouragent ceux qui copient avec application leur modèle économique (même s'il s'agit de régimes autoritaires), et les seconds font « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la révolution par procuration&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ni les uns ni les autres n'aperçurent, chez leurs disciples obéissants, l'histoire qui était à l'&#339;uvre et les dynamiques souterraines qui métamorphosaient de l'intérieur le modèle.&lt;/i&gt; » Dans les années quatre-vingt, un même constat s'impose partout : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le tiers monde se révèle décidément bien incapable de reprendre le flambeau de la révolution ou de reproduire à l'identique, en moins d'une génération, une évolution qui s'était étalée sur des siècles chez le modèle.&lt;/i&gt; » L'attitude des militants de gauche ne se démarque en rien de la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;culture de la suprématie&lt;/i&gt; ». Sophie Bessis définit l'internationalisme prolétarien comme un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;messianisme généreux mais eurocentriste et incapable de penser la pluralité&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Jamais les communistes n'ont vraiment questionné le droit &#8220;naturel&#8221; de l'Occident à détenir le monopole de la pensée et à se poser en seul véritable sujet de l'histoire.&lt;/i&gt; » Marxistes et libéraux partagent la même vision du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;développement&lt;/i&gt; » : tous le « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;résument dans la croissance économique ; et ils en ont une vision purement quantitative dont on mesurera bien tard les conséquences&lt;/i&gt; ». Jamais il ne vient à l'idée ni des uns, ni des autres que les populations puissent être « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les sujets de leur propre histoire en train de se faire&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;De la modernité, les pays du Sud n'auront eu que la caricature économique, sans jamais voir la couleur de ses aspects politiques. L'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;aide au développement&lt;/i&gt; » est le dernier avatar du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;fardeau de l'homme blanc&lt;/i&gt; ». Elle alimente « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une industrialisation sans véritable objet&lt;/i&gt; », favorise une corruption massive, et bénéficie à la fois aux classes dirigeantes des pays du Sud et à l'Occident, dont elle garnit les carnets de commande. En lançant les pays du Sud dans une course absurde et perdue d'avance, elle aboutit à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un resserrement des liens de dépendance&lt;/i&gt; » qui les emprisonnent. Piégés par la spirale de l'endettement, ils se voient imposer les premiers programmes d'ajustement structurel à la fin des années soixante-dix. L'effondrement de l'Union soviétique les affaiblit encore en « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rendant caducs les chantages aux alliances dans lesquels étaient passés maîtres un certain nombre de dirigeants du Sud&lt;/i&gt; ». Aujourd'hui, oubliant le rôle actif qu'ils ont joué dans la mise en place de l'économie de la dette et les bénéfices qu'ils en ont retirés, les pays occidentaux multiplient les effets d'annonce autour des généreuses réductions auxquelles ils consentent : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Après la période coloniale, certes rude mais bienfaisante, après l'aide au rattrapage du modèle occidental, voici venu le temps de pardonner aux pauvres les désastreux effets de leur prodigalité et de les remettre sur le droit chemin en effaçant une partie de leur dette, mais une partie seulement.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Les Noirs américains devraient
&lt;br /&gt;être reconnaissants aux esclavagistes
&lt;br /&gt;de les avoir tirés d'Afrique » :
&lt;br /&gt;quand l'Occident « redécouvre
&lt;br /&gt;le confort des certitudes »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Loin d'aboutir à une remise en question, la faillite généralisée constatée dès les années quatre-vingt provoque un violent retour de bâton : elle fait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;redécouvrir le confort des certitudes&lt;/i&gt; » et réveille les nostalgies de l'époque coloniale - « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;cette histoire glorieuse qui ne fut pas sans ombres&lt;/i&gt; », écrit joliment un journaliste du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Monde&lt;/i&gt; en 1997... Dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Courrier international&lt;/i&gt;, la même année, Alexandre Adler s'enflamme : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Bien sûr que la France aime son Afrique et éprouve la nostalgie poignante d'une République que nous perdons goutte à goutte.&lt;/i&gt; » En 1998, la commémoration de l'abolition de l'esclavage en France « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;prend l'allure d'une célébration consensuelle de l'humanisme républicain&lt;/i&gt; » et fait totalement l'impasse sur les insurrections noires qui ont accéléré le processus menant à l'abolition. Aux Etats-Unis, un élu démocrate qui avait proposé que son pays présente ses excuses aux Noirs américains pour cette période reçoit des pelletées de courrier indigné - notamment, une lettre dont l'auteur estime « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;que les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d'Afrique&lt;/i&gt; »... Toujours d'actualité, et peut-être de plus en plus, ce « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;backlash&lt;/i&gt; » montre la permanence de la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;culture de la suprématie&lt;/i&gt; », malgré toutes les embardées qui auraient pu la déloger.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La mondialisation, terme dont Sophie Bessis s'attache à distinguer les différents sens qu'on lui donne, peut être vue soit comme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la version la plus récente de la domination occidentale&lt;/i&gt; », soit, à l'inverse, comme un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;facteur de redistribution des cartes économiques mondiales&lt;/i&gt; ». Au terme d'une longue analyse, elle aboutit à la conclusion que l'hégémonie occidentale n'est pas réellement menacée. Après tout, dit-elle, en 1820, les deux plus grandes puissances économiques mondiales étaient l'Inde et la Chine... Au mieux, dans un futur proche, l'Asie ne ferait que retrouver la place qui était la sienne il y a deux siècles. Elle constate que la transnationalisation des entreprises fonctionne comme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;un gigantesque dispositif d'accumulation de la richesse au profit de ceux qui détenaient déjà les rênes de l'économie mondiale&lt;/i&gt; ». On l'avait presque oublié : dénoncer, par exemple, les impostures d'un Jean-Marie Messier, président de Vivendi-Universal, flattant, en France, le chauvinisme des Français et, aux Etats-Unis, celui des Américains, et clamer que désormais les grandes entreprises n'ont plus de nationalité, c'est ne pas voir qu'elles gardent, à défaut de nationalité, une appartenance bien marquée...&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La faillite du modèle occidental :
&lt;br /&gt;ça commence à se voir...&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si la mondialisation ne semble pas menacer dans l'immédiat l'hégémonie économique de l'Occident, un bouleversement de l'ordre des choses pourrait se produire par un autre biais : par la faillite de plus en plus éclatante de son modèle de développement. Le « développement », c'est, depuis toujours, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'obligation faite aux autres d'emprunter des voies historiquement inexplorées pour devenir les mêmes&lt;/i&gt; ». Aujourd'hui, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;là où l'Europe et l'Amérique du Nord furent protectionnistes, et le sont encore dans les secteurs où elles se sentent fragiles, les Suds sont contraints de s'ouvrir à une concurrence généralisée dont l'histoire de l'Occident montre qu'elle n'a jamais servi de levier au &#8220;décollage&#8221;. Là où les riches d'aujourd'hui prirent la liberté de soumettre la planète et de puiser dans ses ressources sans se fixer de limites, les Suds doivent explorer les chemins inconnus d'une croissance propre et économe, tout en étant sommés de réaliser des performances au moins aussi remarquables que celles de leurs mentors. Là où l'Europe fit de l'émigration un outil capital de sa croissance et de son rayonnement, les habitants des Suds sont assignés à résidence et ne doivent trouver que chez eux les moyens de leur mieux-être&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A tout cela s'ajoutent la durcissement des lois sur la propriété intellectuelle et une confiscation inédite du savoir par le Nord, qui renforcent les conditions intenables faites aux Suds. Si on comprend bien la nécessité de lutter pour la protection des économies locales, pour la liberté de circulation des personnes et du savoir, il devient évident qu'on ne peut que s'opposer, pour des raisons de survie, à la généralisation du mode de vie occidental. Conclusion : l'objectif officiellement fixé aux pays du Sud est non seulement irréalisable, mais indésirable.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'Occident lui-même est en train de reconnaître, même implicitement, la faillite de son modèle : affolé par ses conséquences environnementales, qui se font sentir avec de plus en plus d'acuité, il ordonne à ses voisins « en développement » de s'arranger pour ne pas polluer autant que lui-même l'a fait ; mais il ne peut espérer y parvenir que s'il accepte lui-même de se soumettre à ces objectifs : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;S'il veut convaincre ses interlocuteurs de l'autre moitié du monde de la justesse de ses nouvelles prescriptions, c'est d'abord chez lui qu'il faut procéder à une remise à plat des procès de croissance qui ont fait sa fortune, et dont il craint désormais la reproduction hors de ses frontières. C'est en invalidant le modèle auquel il a donné le statut d'universel qu'il peut dissuader les autres d'y aspirer.&lt;/i&gt; » Or, jusqu'ici, c'est évidemment le règne du « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;faites ce que je dis, pas ce que je fais&lt;/i&gt; » : les Etats-Unis, avec une mauvaise foi obscène, sont allés jusqu'à demander que l'on classe les pays « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;selon leurs émissions globales&lt;/i&gt; », sans tenir compte de leur population... Ce qui, en 1995, faisait apparaître la Chine au second rang des pollueurs. On n'imaginait tout de même pas que l'Amérique accepterait d'être placée sous surveillance « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;comme un vulgaire pays du Sud&lt;/i&gt; » ! Ces man&#339;uvres dilatoires ne changent cependant rien, estime Sophie Bessis, au fait que le Nord se retrouve désormais « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;piégé par l'attrait de son modèle&lt;/i&gt; ». La prise de conscience actuelle de la finitude de la planète annonce peut-être l'épuisement de ce modèle longtemps incontesté, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;qui, s'il venait à être dépassé, serait du même coup renvoyé à son caractère singulier&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Un Occident occupé
&lt;br /&gt;à « mesurer l'humanité de l'autre »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La dernière partie du livre s'intitule « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Des deux côtés du miroir&lt;/i&gt; » : elle analyse d'une part l'incapacité de l'Occident à considérer l'autre comme son égal s'il ne lui renvoie pas l'image qu'il attend, et montre d'autre part comment cet « autre » se laisse piéger par l'obsession de lui répliquer et de s'en démarquer symétriquement. Ainsi, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'un côté, l'universel reste prisonnier des limites qui lui ont été posées depuis son invention, de l'autre on existe d'abord contre, avant de commencer à explorer d'autres définitions de soi&lt;/i&gt; ». La culture occidentale, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rendue tragiquement solitaire par l'ancienneté de son assurance, continue de vouloir définir seule les conditions d'accès à un universel moderne&lt;/i&gt; ». L'autre, quand il ne répond pas docilement à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'injonction mimétique&lt;/i&gt; » qu'on lui adresse, est aussitôt « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rejeté dans une altérité supposée être au pire un lieu de régression, au mieux un ailleurs admirable mais figé, d'où rien de neuf ne peut sortir&lt;/i&gt; ». Tout occupées à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;mesurer l'humanité de l'autre&lt;/i&gt; », l'ensemble des sociétés occidentales restent profondément convaincues de leur supériorité. Des deux côtés de l'Atlantique, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le discours dominant est bâti autour d'une lénifiante rhétorique ahistorique servant à établir une sorte de consubstantialité intemporelle entre l'humanisme et l'Occident&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ayant confisqué l'universel pour en faire un outil d'hégémonie, l'Occident a perpétué un écart calamiteux entre les discours et les actes. Son respect des principes qu'il avait énoncés, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;directement fonction de ses intérêts géopolitiques et économiques&lt;/i&gt; », a toujours été à géométrie variable. Aujourd'hui, il poursuit son « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;recours sélectif à l'éthique&lt;/i&gt; ». Le « droit d'ingérence », qu'il a pratiqué de tout temps sous des appellations différentes, aurait pu s'avérer un progrès pour l'humanité, s'il n'était pas irréversible (« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;imagine-t-on une mission d'enquête sénégalaise ou indienne visitant les prisons françaises ou les pénitenciers américains&lt;/i&gt; ? »), et s'il ne reposait pas sur cet universel tronqué dont on n'a pas fini de mesurer la capacité à générer de la haine. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ceux qui mettent au compte de leur génie collectif la paternité de l'invention&lt;/i&gt;, écrit Sophie Bessis,&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; n'ont pas renoncé à se prévaloir d'une sorte de droit d'usage&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et à s'en instituer les gestionnaires exclusifs au risque d'entretenir la confusion, instrumentalisée par d'autres, entre la mondialisation de l'universel et l'occidentalisation du monde.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« Réclusion identitaire »
&lt;br /&gt;contre « injonction mimétique »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Car cette assimilation, dans les faits, de la liberté, de l'humanisme, de l'universel, aux prosaïques intérêts occidentaux, produit des effets désastreux : les régimes despotiques du Sud ont beau jeu, dès lors, pour museler leurs dissidents, d'assimiler le désir de liberté à une trahison de l'identité. Et les idéologies extrémistes, jouant sur l'exaspération, sur le sentiment d'injustice et d'humiliation des populations, s'en trouvent légitimées : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les diktats, les silences, les trucages, érigés en autant de stratégies par les diplomaties occidentales, ont contribué à renforcer les tenants des pires replis identitaires dans les pays du Sud et à affaiblir les explorateurs locaux de modernités endogènes fondées sur la croyance en l'universalité de la liberté.&lt;/i&gt; » « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Réclusion identitaire&lt;/i&gt; » contre « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;injonction mimétique&lt;/i&gt; » : dans un cercle vicieux infernal, l'impérialisme et le mépris de l'Occident, par l'exaspération qu'ils suscitent, ne cessent d'alimenter les répliques les plus violentes, qui à leur tour renforcent cet impérialisme et ce mépris en semblant les légitimer.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Traités à mots plus ou moins couverts de barbares, les intéressés tentent de riposter, et de rendre coup pour coup. Sophie Bessis fait remarquer que le dégoût manifesté par un futur leader islamiste tunisien, dans une boîte de nuit européenne, devant tous ces jeunes gens laissant libre cours à leurs « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;instincts&lt;/i&gt; », est le pendant exact de celui des colons stigmatisant autrefois la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sauvagerie des peuplades primitives&lt;/i&gt; » : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'étaient elles, alors, qui étaient régies par leurs instincts.&lt;/i&gt; » Ce systématisme conduit à des répliques désastreuses et absurdes, à une sorte de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;concours aux points&lt;/i&gt; » entre civilisations rivales faisant valoir leurs mérites respectifs. L'historien sénégalais Cheikh Anta Diop, par exemple, en réaction à l'historiographie européenne qui s'attribue la paternité de toutes les grandes réalisations humaines, fait de l'Afrique l'unique berceau de la civilisation : il répond ainsi à un terrorisme par un autre terrorisme. Frantz Fanon, lui, écrivait vers la fin des années cinquante : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je n'ai pas le droit, moi, homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Il n'y a pas de mission nègre, il n'y a pas de fardeau blanc.&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Tous deux ont à s'écarter des voies inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le « barbare »,
&lt;br /&gt;c'est le musulman&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le « barbare », depuis la fin de la guerre froide et son exigence d'un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Satan de rechange&lt;/i&gt; », c'est le plus souvent le musulman, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;autrefois conquérant, naguère dominé et aujourd'hui revanchard&lt;/i&gt; », d'autant plus effrayant qu'il est proche - à la fois historiquement et à travers la présence des communautés immigrées. L'islam sert de clé pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques inhumaines et barbares. L'écrivaine Taslima Nasreen, qui remporta en 1993 un grand succès dans les médias occidentaux - et pas par hasard -, le créditait « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;d'à peu près tous les maux dont souffrent les femmes bengalaises, sans faire la distinction entre ce qui relève de la religion ou de la coutume, sans voir non plus que la terrible condition faite aux femmes dans l'ensemble du sous-continent indien transcende les appartenances religieuses&lt;/i&gt; ». L'amalgame, note Sophie Bessis avec une volonté de précision remarquable, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;est facilité par le fait que le profond conservatisme dans lequel baignent la majorité des sociétés arabo-musulmanes puise sa légitimité dans le discours religieux, et qu'il y a beau temps que le monde musulman n'est, en tant que tel, porteur d'aucun projet émancipateur&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Sans s'embarrasser de telles nuances, nombre d'intellectuels occidentaux s'engouffrent dans la brèche pour conforter leur sentiment de supériorité en régurgitant sans complexe les pires clichés haineux : dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Défaite de la pensée&lt;/i&gt;, Alain Finkielkraut ne voit dans l'islam qu'« &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;une culture où l'on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée et la femme adultère punie de mort, &lt;/i&gt;(...)&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt; où une s&#339;ur n'obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l'on pratique l'excision...&lt;/i&gt; » (Vous avez dit « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;défaite de la pensée&lt;/i&gt; » ?!...) Sophie Bessis : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cette description horrifiante omet de préciser que la quasi-totalité des pays musulmans ont abandonné depuis longtemps les châtiments corporels, que l'excision est également pratiquée par les chrétiens dans toutes les régions où elle existe, que l'égalité des sexes devant l'héritage est un acquis récent de l'Europe et que le confinement des femmes dans un statut de mineures dépasse de loin l'aire musulmane.&lt;/i&gt; » En 1998, dans un éditorial du &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Point&lt;/i&gt; sobrement intitulé « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Le Mal absolu&lt;/i&gt; », Claude Imbert écrit, lui, que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;la maladie intégriste fait partie de l'islam, disons de son &#8220;album de famille&#8221;.&lt;/i&gt; » Mais, note Sophie Bessis, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;il ne dit pas si les massacres commis jadis au nom de l'Eglise ou de la civilisation sont, au même titre, inséparables de l'être intime de la chrétienté ou de l'Occident&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;« L'Etat d'Israël n'a cessé
&lt;br /&gt;de se vouloir occidental »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Cet opprobre jeté sur l'islam oblige à gommer son influence sur la civilisation occidentale. Il explique la vogue de l'adjectif « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;judéo-chrétien&lt;/i&gt; », qui permet à la fois de se dédouaner en un clin d'&#339;il de siècles d'antisémitisme, de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;censurer l'existence historique du judaïsme oriental&lt;/i&gt; », et d'expulser l'islam de l'histoire occidentale, en faisant de lui « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;le tiers exclus de la révélation abrahamique&lt;/i&gt; ». Son usage a été généralisé par le monde arabe pour les besoins de sa rhétorique anti-israélienne et de sa théorie du complot, mais aussi par le monde juif : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Etat d'Israël n'a cessé de se vouloir occidental, s'attachant avec constance à conjurer tout risque d'orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d'autres dominations&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On regrette un peu que Sophie Bessis n'ait pas davantage développé son analyse du conflit israélo-palestinien, tant il apparaît comme un condensé des mécanismes - ceux d'hier comme ceux d'aujourd'hui - que décrit son livre. Quand elle écrit, à propos des pionniers américains, que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;ces hommes caressent en fait le rêve de voir les Indiens acquiescer à leur spoliation&lt;/i&gt; », cela réveille des échos de lectures de Mahmoud Darwich ou d'Elias Sanbar - qui a été l'un des premiers à réfléchir sur l'analogie entre Indiens et Palestiniens. Idem quand elle raconte : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les massacres bien réels d'Européens lors des événements du 8 mai 1945 à Sétif ou ceux de Saïgon &lt;/i&gt;(...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sont considérés par une majorité de la presse et de l'opinion française comme la preuve que ceux qui les commettent restent incapables de dompter leur vraie nature. Seule une minorité d'intellectuels met en relation les deux violences de l'occupé et de l'occupant.&lt;/i&gt; » Elle évoque aussi un historien français des années trente qui justifiait la colonisation par une « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;loi du retour&lt;/i&gt; » avant la lettre : l'Afrique du Nord, disait-il, avait été en stagnation - en « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sommeil islamique&lt;/i&gt; » - entre la fin de l'Antiquité latine et chrétienne et le « retour » des Européens. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'occupation française est ainsi légitimée par l'argument de l'antériorité romano-chrétienne sur la présence arabo-musulmane, frappée d'illégitimité.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On pense aux « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;guerres d'antériorité&lt;/i&gt; » que se livrent Israéliens et Palestiniens. « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La Bible n'est pas un cadastre&lt;/i&gt; », avait eu le courage de dire Yitzhak Rabin peu avant son assassinat. Sans doute pour contourner cette difficulté, l'ancien Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou est allé jusqu'à affirmer récemment que « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;les Palestiniens ne sont que les descendants des travailleurs égyptiens et syriens attirés au début du XXe siècle par la prospérité apportée par les pionniers juifs en Eretz-Israël&lt;/i&gt; ». Ces inepties lui ont valu les foudres d'un professeur israélien d'histoire moyen-orientale, qui lui a rappelé que ces travailleurs n'étaient qu'un « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;élément marginal&lt;/i&gt; » au sein de la population arabe autochtone, ajoutant que pour lui, le sionisme « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;n'avait pas besoin de prétextes pour justifier sa légitimité&lt;/i&gt; » (&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ha'aretz&lt;/i&gt;/&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Courrier international&lt;/i&gt;, 2 août 2001).&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;A cause du caractère « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;inclassable&lt;/i&gt; » des Balkans, qui « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sont dans l'Europe, sans en faire pleinement partie&lt;/i&gt; », Sophie Bessis a aussi choisi de ne pas aborder les conflits de l'ex-Yougoslavie. Dommage, car la guerre menée par l'OTAN contre la Serbie semble avoir été largement perçue comme un nouvel exemple de cette « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;instrumentalisation de l'universel&lt;/i&gt; » par l'Occident : la fabrique de la haine et du ressentiment a tourné à plein. En témoigne la virulence du titre d'un livre écrit par un journaliste serbe, Stanko Cerovic : &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans les griffes des humanistes&lt;/i&gt; (éditions Climats). Comme son frère Stojan, journaliste à Belgrade, Stanko Cerovic, qui dirige la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale, est un opposant de toujours au régime serbe, ce qui le rend peu soupçonnable de sympathies pro-Milosevic. Il a fait partie des dissidents « libéraux », et non « nationalistes », au communisme. Il écrit : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seuls les dissidents de cette époque savent ce que signifiait alors l'Occident pour nous : nous étions prêts à risquer notre vie pour ses valeurs.&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le « versant sud de la liberté »&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Mais même si l'Occident se montre très soucieux de conserver son « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;monopole de la production de sens&lt;/i&gt; », et si, même dans les milieux éclairés, on garde « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'intime conviction que l'énonciation de l'universel, quel qu'en soit le contenu, est l'apanage naturel de l'Occident&lt;/i&gt; », de nombreux penseurs issus du monde « barbare » tentent d'explorer aujourd'hui ce que Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux intellectuels égyptiens) appelle, dans son livre du même nom, le « versant sud de la liberté ». Ils sont bien sûr obligés en permanence de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;donner des gages de leur respect de la norme identitaire&lt;/i&gt; », s'ils veulent éviter de passer, en parlant de démocratie ou de droits de l'homme, pour des agents de l'étranger. Ils sont cependant aidés par le contexte actuel : les populations en ont soupé tant des dictatures soutenues par l'Occident que des mouvements identitaires qui se sont opposés à elles. Tous se sont pareillement discrédités. Le chantage identitaire, qui fait passer le respect des valeurs dites traditionnelles avant toute aspiration au respect des droits élémentaires de la personne, est peut-être en train de trouver ses limites : « Dans ces Suds épuisés par des éternités de contrainte, les promesses de la liberté commencent à être plus séduisantes que celles de leurs systèmes épuisés, de leurs timoniers et de leurs prophètes. »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ici et là, on tente donc de « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;rapatrier le débat sur l'universel&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Notre propos n'est pas de copier l'Occident mais de nous approprier cet acquis mondial qu'est la démocratie&lt;/i&gt; », déclare un réformateur iranien. Dans plusieurs pays - Sénégal, Corée du Sud, Taïwan -, des alternances pacifiques ont « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;donné l'épaisseur du réel à des règles démocratiques qui cessent, dès lors qu'elles prennent localement racine, d'être perçues comme des importations occidentales&lt;/i&gt; ». Dans le monde arabe, un courant de pensée s'attache depuis plusieurs années déjà à « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;réconcilier l'islam et le siècle&lt;/i&gt; ». « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Une fois usées toutes les caricatures de la modernité occidentale, comme les mille manières d'en récuser la légitimité, serait-on en train d'inventer des synthèses où l'universel trouverait des langages locaux pour fabriquer des modernités acceptées ?&lt;/i&gt; » se demande Sophie Bessis ; et elle constate : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;La langue de l'Occident n'est plus la seule à fabriquer de la modernité, comme elle ne peut plus être la seule à dire l'universel.&lt;/i&gt; » Il découle de ces frémissements une série de questions passionnantes, qu'elle formule ainsi : « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comment reconnaître à l'Occident sa part déterminante dans l'élaboration de l'universel moderne tout en le faisant sien ?&lt;/i&gt; (...) &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Comment retisser les fils de son histoire sans se laisser piéger par des interprétations réactives qui bloquent toute pensée autonome ?&lt;/i&gt; »&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Enfin, « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;l'Occident laissera-t-il l'universel lui échapper pour devenir enfin ce qu'il est supposé être, ce corpus et ce discours dans lesquels toute l'humanité pourrait se reconnaître&lt;/i&gt; » ? Il n'y semble pas très disposé. Mais à l'avenir, il pourrait ne plus avoir le choix : la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;quête planétaire, encore incertaine et confuse mais qui a cessé d'être marginale, d'universaux qui mériteraient enfin leur nom&lt;/i&gt; », est, selon Sophie Bessis, la « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;compagne involontaire mais obligée de la mondialisation&lt;/i&gt; ». Celle-ci « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;exige, paradoxalement, que l'Occident invente de nouveaux langages et de nouveaux rapports avec les autres&lt;/i&gt; ». C'est ce « &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;double abandon, par les Occidentaux de leurs certitudes, et par les autres de leurs crispations, qui pourrait annoncer de nouveaux commencements&lt;/i&gt; ».&lt;/p&gt; &lt;div align=&quot;right&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Mona Chollet&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;b&gt;Sophie Bessis, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Occident et les autres&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, La Découverte, 2001.&lt;/div&gt;
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